Auteurs, acteurs, spectateurs

Part 8

Chapter 83,878 wordsPublic domain

J’ai appris l’année dernière qu’Arthur, l’homme économe, était pour ainsi dire ruiné par les petits frais accessoires: argent de poche, achat de cigares, d’autos et de petits hôtels. J’appris dans le même temps qu’il n’était plus avec Maud de Chicago. C’était d’ailleurs une brave fille. Je suis sûr, moi qui l’ai connue, qu’elle avait aimé Arthur pour lui-même. Mais elle aimait aussi le luxe et le bien-être. Un Américain du Sud lui offrit son cœur et son titre. Le nom des Chicago disparut de l’armorial, où il avait fait une bien brève apparition.

* * * * *

Or donc, il y a huit jours, j’étais assis sur le bord de la mer. L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours. Ma commère la sole y faisait mille tours, avec le mulet son compère.

(Rien de plus juste que cette impression du bord de la mer...)

J’étais, je dois le dire, assez malheureux, ce jour-là, parce que j’avais mis un pantalon blanc. Et je guettais avidement au ciel un petit nuage, afin d’avoir le droit de rentrer dans mon cottage pour mettre un très vieux pantalon.

D’autant que chez moi un pantalon blanc s’accompagne toujours--c’est un point sur lequel je ne transige pas--d’une paire de souliers blancs en antilope, encore plus «susceptibles».

Je pourrais donc mettre--ô satisfaction profonde--de vieux souliers jaunes tout ridés...

Comme je reprenais le chemin de la villa «Mon Rêve», je passai devant un café et j’aperçus une petite pancarte qui changea le cours de mes idées. Elle était verte, d’un vert très frais, et portait en lettres d’or: _Citronnade glacée_.

Oh! l’attrait d’une citronnade glacée! Ces mots, à certaines époques de l’année, sont les plus exquis du monde!

J’étais installé au café et le garçon venait de m’apporter la tasse de camomille très chaude que je m’étais décidé à commander, quand j’aperçus un monsieur rasé qui lisait son journal. Je connaissais ce fin visage, un peu fatigué...

Je n’avais pas revu Arthur depuis tous ses ennuis. Je l’abordai donc avec une figure de composition qui n’exprimait ni une joie insolente, ni une blessante compassion: une figure qui ne disait rien et attendait les événements.

--Eh bien! oui, me voilà! me dit Arthur. Crois-tu!

Je me crus autorisé à répondre, d’un hochement de tête, que je croyais...

--Je suis de nouveau, me dit-il, dans la tournée Rigadel.

--Eh bien! tant mieux! mon vieux! Je suis content que tu aies autre chose en tête...

--Ce n’est pas ce que tu crois. Je tourne avec Rigadel, mais cette fois je suis son pensionnaire. Je joue la comédie...

«... Oui, poursuivit Arthur, Rigadel a été très chic. Il a vu que j’étais un peu frappé, et passablement fauché. Il s’est souvenu que j’avais été, dans mes beaux jours, un compagnon agréable. Oui, nous soupions souvent ensemble après le spectacle... Ça faisait partie de mes petits frais accessoires. Alors, comme je suis bien vêtu, il me donne des pannes d’homme du monde dans les deux pièces qu’il promène. Ainsi, je puis passer mon été à voyager, comme jadis. Je ne dépense rien, je me promène l’après-midi, et je suis à peu près libre de mes soirées, car mes rôles ne sont pas très absorbants.

«... Et je dois dire, ajouta Arthur avec un petit «dash» d’amertume dans la voix, que, sans avoir beaucoup, beaucoup de talent, j’en ai tout de même un peu plus qu’elle, celle qui, indirectement, m’a fait faire ce métier, la blonde, câline, mais un peu fantasque Maud de Chicago...

CHAPITRE XXVII

EN TOURNÉE

C’était l’été dernier, nous dit le comique Giscard. Nous tournions une pièce assez amusante, _Une famille d’albinos_, qui avait fait cent représentations à Paris. Mais enfin ce n’était pas encore la grosse grosse affaire. Si Rigadel avait pris cette pièce dans une de ses tournées, c’était surtout pour employer des artistes qu’il avait engagés cette année-là... Oui, une autre affaire qui ne s’était pas faite!

«Rigadel paie assez bien. J’avais quarante francs par jour, et, vous savez, moi, quand je dis que j’ai quarante francs, c’est quarante francs, et pas quinze francs. C’est le chiffre qu’il y a sur mon engagement, et ce n’est pas un chiffre à la gomme. Rigadel, comme d’habitude, payait le chemin de fer. L’administrateur de la tournée voulait bien pour notre compte s’occuper de l’hôtel, afin de nous avoir des additions meilleures. Tout ça se faisait très gentiment. Nous avions avec nous de bons garçons et de bonnes petites camarades. On causait et on faisait des blagues dans le train, et le temps passait vite. Arrivés dans les villes, ceux qui connaissaient le patelin allaient le montrer à ceux qui ne le connaissaient pas.

«Il n’y avait qu’un de nos camarades qui se tînt un peu à l’écart. Quand je dis camarade, c’est par habitude professionnelle. Le fait est qu’il n’était guère notre camarade. D’abord personne de nous ne le connaissait. On ignorait complètement son nom... que j’ai d’ailleurs oublié.

«C’était un assez beau gaillard de trente à trente-cinq ans, qui n’avait d’autre qualité que d’être de forte taille. La voix était bonne... mais la diction!... Pour entendre ce qu’il disait, il fallait être là de bonne heure. Dans sa façon de jouer on reconnaissait l’enseignement de M. Pied. Ajoutez à cela qu’il ne tenait pas un rôle de son emploi, si tant est qu’il eût eu un emploi. Rigadel l’avait engagé pour l’autre pièce, pour l’affaire qui ne s’était pas faite; cette pièce-là c’était une comédie dramatique, et notre jeune premier s’était vu attribuer dans _Une Famille d’albinos_ un personnage d’amoureux très en dehors, une espèce de commandant au picrate, qui, grâce à lui, était devenu le plus paisible des hommes.

«Ce qu’il y a de plus grave, c’est que ce commandant, autour de lui, devait semer la terreur. Naturellement, tous les petits artistes qui jouaient des rôles de domestiques continuaient à lever les bras au ciel et à s’enfuir effrayés, de sorte que cette panique générale avait quelque chose de mystérieux, qui devait surprendre un peu les spectateurs.

«A Paris, ce rôle de commandant faisait un effet énorme, et pourtant il n’était joué que convenablement. N’empêche qu’à chacune des sorties, c’était très chaud dans la salle. Dans la tournée, avec notre individu, calme plat, silence de mort, ce qui est fâcheux pour une pièce gaie. Le public ne s’apercevait pas que c’était mal joué. Le rôle ne sortait pas, voilà tout...

«... Vous croyez peut-être que le lascar s’en inquiétait? Même en tournée, n’est-ce pas? et devant des salles demi-pleines, le métier est le métier; on a beau s’en défendre on aime à faire de l’effet, et, quand on ne récolte rien, on passe quelquefois une mauvaise soirée... Or, dès que notre homme avait vendu sa petite affaire, il montait tranquillement dans sa loge sans paraître se soucier de rien.

--«Mais enfin, que je demande un jour à Rochon, l’administrateur de la tournée, où Rigadel a-t-il trouvé cet oiseau-là?

--«Je n’en sais rien, me dit Rochon. Je sais seulement qu’il est venu voir le patron plusieurs fois pour se faire engager, et qu’il a fait écrire des lettres à notre bureau de Paris par des personnes qui ont de l’influence dans la maison. Comme il est assez bien habillé, le patron l’avait engagé pour jouer un homme du monde dans l’autre pièce, celle qui nous a manqué au dernier moment. En somme, c’est un gaillard qui se tient bien, et j’ajoute qui ne coûte pas cher.

--«Mais enfin, il joue la comédie pour gagner sa vie? Parce que vraiment je ne peux pas croire que ce soit par goût. Il fait ça comme une corvée.

--«C’est un mystère, dit l’administrateur. Je ne vais pas dans la salle, mais tout le monde me dit qu’il est mauvais comme un cochon, et qu’il a l’air de s’embêter en scène. Il ne fait donc pas ça par goût. Et il ne le fait pas non plus par besoin. Car c’est un monsieur qui est loin de crever de faim. Je l’ai souvent vu ouvrir son portefeuille. Hé bien! il n’y avait pas d’erreur, ce n’était pas le portefeuille d’un miteux; en fait de banknotes, il y avait du monde...

«... J’ajoute, continua Rochon, qu’il connaît énormément de monde, pas des gens très «hurf» mais des personnes assez convenables. Je vois ça, parce qu’il me demande chaque fois des billets. «Tant que vous pourrez m’en donner», qu’il me dit «j’en ai le placement». (N’est-ce pas? nous avons malheureusement de la place pour les clients à l’œil)... Je suis au contrôle, je vois arriver ses amis. Ce sont, je vous dis, des gens modestes, mais assez bien vêtus.

«Le mystère, continua Giscard, enveloppait toujours la personnalité de... sapristi, je ne suis pas fichu de retrouver son nom... Nous avons fait toute la tournée avec lui sans en savoir plus long. Il ne descendait pas toujours dans l’hôtel où nous étions; mais les fois où ça lui arrivait, nous le voyions écrire un courrier à n’en plus finir, de six heures à sept heures, et mettre haut comme ça de lettres à la poste.

«Quand on se quitta, en rentrant de la tournée, on s’était fait part de ses projets pour l’hiver. Les uns restaient à Paris; les autres allaient à Nice, à Lyon, ou comme moi, à Bruxelles. On demanda à Sacardin--j’ai trouvé, il s’appelait Sacardin, c’est curieux, il suffit de ne plus chercher un nom, et tout de suite... On demanda donc à... à comment?

--«... A Sacardin.

--«... On demanda donc à Sacardin s’il avait un engagement.

--«Oh! moi, nous dit-il, je ne compte pas faire du théâtre cet hiver...

«Il nous quitta à la gare, et on n’eut plus de ses nouvelles.

«Ce n’est que tout à fait par hasard, la semaine dernière, que l’on a appris qui c’était...

«... Il n’avait jamais été acteur de sa vie.

«Il était tout simplement voyageur en eaux minérales.

«Il avait trouvé cette ingénieuse combinaison pour se faire payer ses frais et son chemin de fer par Rigadel, pendant qu’il était encore défrayé d’un autre côté par sa maison d’eaux gazeuses.

«De plus, le bougre faisait, paraît-il, de très belles affaires, car il gorgeait de billets de faveur toute sa clientèle.»

CHAPITRE XXVIII

BRISK ET SON FILS

Je ne sais si l’histoire qu’on va lire a déjà été racontée. Ce que je puis dire, c’est que je la connais depuis avant-hier soir. Elle me fut dite par un brave lutteur, qui venait d’être éliminé, un quart d’heure auparavant, d’un championnat de lutte, et qui s’en consolait en buvant, et en rapportant diverses anecdotes qui ne le concernaient pas lui-même.

Brisk et son fils passaient en bonne place aux Folies-Bergère: le dernier numéro avant le ballet, Harry Brisk était un homme d’une quarantaine d’années environ, son fils Percy avait quatorze ans. C’était un petit blond assez mince, gentiment coiffé, au sourire aimable.

Harry Brisk se couchait sur le dos, levait les jambes en l’air, et jonglait doucement avec Percy, qui semblait inerte comme un paquet. D’autres fois, Percy Brisk se tenait debout sur l’épaule droite de son père, et sautait sur l’épaule gauche. Au rappel, le père revenait sur la scène, en portant sur sa tête la tête suivie du corps renversé de Percy, de sorte que le corps du père semblait le reflet allongé de celui du fils.

* * * * *

Brisk avait fait la connaissance de son fils trois ans auparavant. Il l’avait choisi entre plusieurs boys, à lui présentés par un manager de Londres, qui s’occupait ainsi de fournir des enfants aux pères jongleurs. Le jeune Percy était déjà assoupli par un peu de gymnastique, de sorte qu’il fut très vite dressé par son père.

Harry Brisk était affectueux de nature. Des liens paternels et filiaux très vivaces s’établirent très vite entre lui et le petit Percy. A Paris, ils habitaient dans un hôtel de la rue Geoffroy-Marie. Ils avaient une grande chambre et une petite. Ils soupaient le soir dans la grande chambre, aussitôt leur exercice terminé aux Folies.

Ils ne se livraient à aucun entraînement, aussitôt que leur numéro était en cours de représentation. C’était pour eux, chaque soir, et les jours de fête deux fois par jour, un travail d’assouplissement bien suffisant.

Quand le temps était mauvais, Harry Brisk apprenait à Percy tout ce qu’il savait en fait d’allemand et d’histoire sainte. Ou bien, ils allaient voir des cinématographes. Ils aimaient beaucoup le théâtre, et quand ils avaient un ou deux soirs de libres avant leur première représentation ou après leur dernière, ils couraient avidement à la Porte-Saint-Martin ou à l’Ambigu.

Ils ne frayaient pas beaucoup avec les autres numéros. Harry Brisk tâchait seulement d’avoir des tuyaux pour ses engagements futurs. Ils se lièrent, par charité, avec un montreur d’éléphants, un garçon un peu sombre et mélancolique, mais bien élevé.

Ils profitèrent, une année, de la dernière quinzaine d’août pour visiter tous les environs de Paris. Ils partaient de bonne heure et allaient déjeuner à la campagne. Il leur était aussi impossible à l’un qu’à l’autre de prononcer un mot de français; ils s’amusaient mutuellement de leur air effaré, dès qu’un garçon de café leur adressait la parole.

Harry aimait tendrement son fils, et eût été très heureux, sans une persistante maladie d’estomac, à propos de laquelle il consultait tout le monde, excepté les médecins. Selon les conseils, il mâchait de la gomme, du sucre candi, des feuilles de certains arbres. Un jour, un docteur, qu’il rencontra, par hasard, dans les coulisses, lui prescrivit un régime. Puis il l’obligea à faire une saison dans une ville d’eaux. Harry ajourna donc trois engagements de quinze jours, et s’en alla passer six semaines dans la station thermale indiquée. A ce moment, le boy se rappela qu’il avait promis, depuis trois ans, à sa grand’mère d’aller la voir la semaine suivante. D’ailleurs, le médecin avait conseillé à Harry Brisk de se séparer de son fils pendant les semaines de repos, car la présence du garçon l’entraînait à des excursions fatigantes.

Harry et Percy trouvèrent très longues les semaines que l’un passa dans les Vosges, et l’autre aux environs de Dorchester. Ils s’écrivaient de longues lettres pleines d’humour, où ils accablaient de moqueries les Vosgiens, d’une part, et, d’autre part, les habitants du Dorset.

Quand allaient-ils reprendre leurs exercices? Quand reviendrait le soir bienheureux où, au son d’une musique guerrière, et dans un luxueux salon de théâtre, orné de fausses glaces et de meubles peints, Harry Brisk, couché sur un tapis de triple épaisseur, jonglerait, de ses pieds agiles, avec le souple et léger Percy?

Le moment tant attendu approchait. Une après-midi, à la gare Saint-Lazare, Harry Brisk, arrivé le matin même de l’Est, attendait, sur le quai, l’express de Dieppe, qui devait lui ramener son petit garçon.

... Le train entrait en gare. Les portières s’ouvraient et laissaient passer des flots d’inconnus. Harry regardait à droite et à gauche, devant et derrière lui, cherchant parmi les plus petits voyageurs, à la hauteur de la taille de Percy... Et tout à coup, il vit un jeune homme devant lui. Ce jeune homme avait le visage de son fils... Mais non, ce n’était pas lui? C’était presque un grand jeune homme. Et il s’aperçut tout à coup que ce n’était pas un mirage, et il comprit que Percy, pendant les vacances, avait grandi de plus d’une demi-tête...

Ils rentrèrent à l’hôtel, en se souriant gentiment et vaguement, sans oser constater ce qui s’était passé. Et sur le tapis de leur chambre, plié et replié en quatre, ils répétèrent, Harry ayant retiré ses souliers, leur exercice du soir. Mais ses jambes fléchissaient et ne pouvaient plus lancer en l’air le docile Percy, qui avait augmenté de quelques livres. Le poids et la dimension n’y étaient plus... Ils prirent chacun une chaise, et se regardèrent, accablés.

Il fallut pourtant s’arrêter à des résolutions. Harry se rendit aux Folies-Bergère, obtint un délai d’une quinzaine et, le lendemain, il reprit avec Percy le chemin de Londres pour aller se chercher un autre fils.

Le voyage fut assez triste. Mais ni Harry ni Percy n’étaient hommes à attiser leur douleur. Ils sentaient très bien que leur séparation était forcée. Ils subissaient la tristesse qui s’imposait à eux. Mais ils n’en rajoutaient pas de leur façon.

Harry trouva un boy assez convenable, qui louchait un peu; ça ne se verrait pas trop sur la scène. Quant à Percy, il fut assez heureux pour entrer dans la fameuse famille des frères Hardy, équilibristes, dont le cadet indigne, pour épouser une vieille lady de Londres, avait déserté les nobles jeux icariens.

CHAPITRE XXIX

POUR L’EFFET

C’était il y a douze ans. Il faisait très froid ce jour-là. Et, bien que l’Odéon soit dans le Sud, une bise inclémente rendait ses galeries inhabitables. Je m’étais réfugié dans le théâtre même, où, pour justifier ma présence, je m’étais hâté de remettre à Ginisty un petit acte en prose, qu’il eut la gentillesse de faire répéter séance tenante.

Cet acte, qui s’appelait: _Allez, messieurs!_ fut joué avec _L’Étranger_, une pièce émouvante de mon vieux camarade Auguste Germain.

On donnait ma pièce en lever de rideau. Il paraît qu’elle faisait rire le public. Je dis: il paraît, car je ne l’ai jamais vue. Faute de taxi-auto, je n’arrivais jamais là-bas qu’au milieu du premier acte de Germain, au moment où un des personnages de _L’Étranger_ prononçait cette phrase:

«Nous avons ouvert la souscription, il y a six mois. Nous avons déjà réuni quatre-vingt-deux francs.»

Or, un soir, l’artiste qui jouait le rôle remplaça le chiffre de quatre-vingt-deux par celui, plus infime, de sept francs.

Je lui demandai, après sa sortie de scène, pourquoi il modifiait ainsi le texte de l’auteur:

--C’est dimanche aujourd’hui, me dit-il. Pour le public des dimanches, quatre-vingt-deux francs n’est pas aussi comique que sept francs...

* * * * *

C’est sans doute pour une raison analogue que, dans maint drame du répertoire, les seigneurs jettent une bourse d’or aux sbires qu’il s’agit d’acheter, et aux laquais dont il faut récompenser le zèle. Cette bourse d’or représente un numéraire assez vague, dont le total probable est laissé à l’appréciation de chacun des spectateurs.

Dans le même ordre d’idées, beaucoup d’auteurs évitent de donner à leurs héros un âge trop précis. Un monsieur de trente ans est un éphèbe pour une spectatrice chenue; il est un homme mûr aux yeux d’un public de lycéens. C’est ainsi qu’au régiment, les sous-officiers rengagés, de vingt-cinq ans, nous semblaient être au seuil de la vieillesse.

Une vénérable demoiselle, qui habite une petite ville du Centre, m’avait, un jour, envoyé un manuscrit de pièce, où se lisait cette phrase touchante:

«Vous n’ignorez pas, baronne, que Tancrède mène une vie des plus dissipées. On le voit traîner dans les rues jusqu’à onze heures du soir.»

* * * * *

C’est cette nécessité dramatique de fournir à chaque auditeur des chiffres à sa mesure qui oblige les brillants causeurs des salons, quand ils racontent une histoire, à certaines exagérations que le vulgaire, fort injustement, qualifie de mensonges.

Pourquoi raconte-t-on des histoires? Pour produire une certaine impression sur ses auditeurs. Dès lors, il faut la produire à tout prix et si l’on veut impressionner des milliardaires par des récits de prodigalités, il faudra évidemment que l’argent jeté par les fenêtres soit supérieur à quatre-vingts centimes. Il faut donc mépriser, oublier, si l’histoire est vraie, les basses et mesquines données de la réalité.

Le conteur d’histoires, pas plus que le dramaturge, n’est un historien. Ce n’est point la vérité des faits qu’il cherche à mettre en lumière. Son but, c’est de reconstituer dans l’âme de son public une sensation aussi forte que celle qu’il a éprouvée. C’est sa façon de transmettre _fidèlement_ ses impressions.

Un de mes interprètes, à qui je reprochais--avec quelles précautions oratoires!--d’avoir ajouté à mon texte quelques plaisanteries de son invention, me répondit qu’il ne les ajoutait pas tous les jours, mais certains soirs seulement, quand le public était dur, afin de produire à cet endroit de ma pièce l’effet de rire que j’avais voulu, et qui était nécessaire à l’équilibre de mon acte.

Je fus désarmé par cette ingénieuse raison.

Il va sans dire qu’il ne faut pas aller trop loin sur cette route-là. Si l’on donne à un comédien (qui la prendrait, d’ailleurs, sans votre aveu) la permission de modifier le texte selon la façon dont il «sent le public», il faut être sûr que cet artiste ait vraiment du tact et l’instinct exact de «l’effet».

Et c’est le moment de répéter la parole de notre vieux maître:

«Le succès réel ne se mesure pas à l’effet.»

On entend des publics rire énormément et s’en aller pas très contents.

«N’insistons pas trop sur les effets», disait encore le vieux maître en question.

Je me souviens d’une brillante matinée à bénéfice, où un artiste célèbre souleva un cyclone d’applaudissements, à la fin d’un poème qu’il avait récité dans un bel élan de passion. Il revint saluer... Les acclamations montaient, chaleureuses, de tout le parterre. Il tombait des torrents d’applaudissements de tous les étages. Le célèbre artiste ne s’en allait plus de la scène... Il saluait, saluait sans relâche et faisait, à chaque salut nouveau, grêler de l’enthousiasme encore... On eût dit qu’à chaque geste il secouait la salle, comme on secoue un arbre fruitier... Mais cet artiste insatiable resta là une demi-minute de trop... Au vingtième salut, il ne tomba plus qu’une petite récolte dérisoire, et le glorieux personnage quitta la scène dans un froid silence.

Tout autre fut la tactique de cet avisé baryton qui sentit très bien, après le premier couplet de sa romance, que l’enthousiasme du public était trop fort pour se maintenir jusqu’à la fin et que, de strophe en strophe, il irait s’épuisant. Aussi, à peine eut-il terminé le second couplet qu’il entama en toute hâte le troisième, de façon à se réserver pour la fin extrême toute l’ardeur contenue de ses fervents auditeurs.

Le tort très fréquent de certains comédiens «d’autorité» est de sacrifier le succès de la pièce à leurs effets personnels: ceux-là jouent très lent, pour permettre aux auditeurs les plus éloignés de la scène et les plus arriérés d’esprit de ne pas perdre un atome de ce qu’on leur envoie. Je connais un de ces professeurs de diction, comédien de grand mérite, d’ailleurs, qui prend des «temps» tellement longs à la fin de ses phrases que le régisseur est obligé de frapper plusieurs coups, de son bâton, pour empêcher que le public ne croie que c’est l’entr’acte, et ne sorte de la salle.

CHAPITRE XXX

L’ACTEUR DOIT-IL ÊTRE INTELLIGENT?

Il y a bien longtemps, quelque chose comme vingt-cinq ou trente ans, un débat s’éleva dans la presse théâtrale sur une question agitée d’ailleurs auparavant: les acteurs devaient-ils ou non être intelligents?

Autant que je me le rappelle, Francisque Sarcey déclara qu’à son appétit l’acteur non seulement n’avait pas besoin d’être intelligent, mais qu’il valait même mieux qu’il ne le fût pas.

Cet oncle Sarcey n’était pas une bête. D’autre part, il connaissait le théâtre. D’où vient qu’il pût émettre ce jugement qui nous paraît aujourd’hui assez étrange?

* * * * *

Avant d’aborder la question, il n’est pas inutile de s’entendre sur certains termes.

Qu’est-ce qu’un homme inintelligent?

Il ne faut pas confondre, par exemple, un pauvre imbécile avec un... mettons avec un sot, puisque nous ne pouvons imprimer ici le mot que je veux dire, tout aussi court, et beaucoup plus énergique et expressif.

Un imbécile est un faible d’esprit.

Un... sot peut être capable de comprendre beaucoup de choses. C’est moins l’intelligence qui lui manque qu’une sorte de tact.

Donc, posons ce principe que le sot n’est pas un imbécile.

Qu’il y ait des sots insupportables, cela n’est pas en question. Les sots font honneur à leur prochain, surtout parce qu’ils ont de la fatuité, de la jactance. Il y a des hommes remarquables, des gens de talent, qui peuvent être des sots.