Part 7
La préposée travaillait avec application à un ouvrage de tricot. Et je pensai que cet ouvrage serait fini bientôt, car elle y travaillait sans aucune interruption.
Je n’osai pas lui demander si elle avait des places retenues... Soudain l’impresario apparut, m’expliqua que la location ne pourrait pas marcher très fort, parce qu’on avait joué, dans la même semaine: _Quo Vadis_ et _Cyrano_...
Nous allâmes dîner ensemble au restaurant. Après le dîner, les gens qui étaient là, au lieu de prendre le chemin du théâtre, commencèrent d’absurdes parties de cartes ou de jacquet.
* * * * *
Nous retournâmes au théâtre, une demi-heure avant l’ouverture.
Je ne sais plus quel fut le chiffre à peu près définitif que nous annonça le bureau de location. Et je suis content de ne pas m’en souvenir, pour ne pas avoir la honte de l’imprimer.
Cependant, un employé du théâtre voulut, à toute force, me faire visiter le somptueux monument. J’écoutai son boniment d’une oreille bien discrète... Plafond dû à je ne sais quel peintre, balustres en je ne saurai jamais quoi.
La salle était immense, les fauteuils innombrables. J’étais de plus en plus préoccupé...
Pourtant, une phrase de mon guide me fit lever la tête:
--Regardez ces dégagements... En huit minutes, la salle peut se vider.
... Combien de temps, hélas! mettrait-elle à se remplir?
CHAPITRE XXIII
LE SUCCÈS
C’est tout à fait par hasard que l’auteur a imaginé le sujet de sa pièce. Un mot dit devant lui a jeté une semence miraculeuse, et l’Idée a poussé tout à coup...
Rien n’égale le charme clair de l’Idée-Astarté, jaillissant d’une mer obscure... Pendant quelques jours, l’Écrivain se figure avoir trouvé le chef-d’œuvre unique. Il a mis la main sur un sujet d’une actualité éternelle. Il ne s’agit pas de jouer la pièce cent fois, ou mille fois... On la jouera toujours. Toutes les générations nouvelles alimenteront, à travers les siècles, ce théâtre fortuné, qui donnera trois représentations par jour.
Puis le poète écrit la pièce, car il faut tout de même en arriver là. Il l’écrit dans la fièvre, en se hâtant vers la fin.
Il la lit ensuite à des amis qui ne lui semblent pas assez enthousiastes.
Voilà qu’ils font des objections, qu’ils parlent de supprimer un personnage, d’en développer un autre, trop peu expliqué. L’auteur perd sa foi en son œuvre. Démoli subitement, il donne raison à tout le monde. Il se remettra à l’ouvrage, pas tout de suite, mais demain...
Le lendemain, avant de rien toucher, il a l’idée de lire sa pièce à sa vieille grand’mère, qui n’arrête pas de pleurer d’admiration. Alors, le poète méprise le jugement de ses amis. Il défend énergiquement son œuvre, se refuse à sacrifier ce personnage dont ses amis ne voulaient pas, mais qui a tant plu à l’aïeule, et qui portera certainement sur le public.
Puis, il va parler de sa pièce à un directeur, qui le connaît et qui l’estime... Il a l’imprudence de lui dire que son manuscrit est terminé, et manque ainsi de tout compromettre.
* * * * *
Il ne faut jamais montrer une pièce à un directeur.
Fût-elle écrite du premier mot au dernier, il faut dire qu’elle n’est pas faite, et raconter simplement le sujet, avec le plus de verve possible. Le directeur une fois emballé, on lui promet, pour la quinzaine suivante, la pièce complètement terminée.
On consacre les quinze jours qui suivent au bridge, au billard ou à l’auto. Ce laps écoulé, on sort sa pièce de son tiroir, et on l’apporte au directeur. Il s’émerveille de votre facilité... On lui montre le manuscrit, de loin. Puis on le remporte sous prétexte d’y faire quelques menues corrections. Mais surtout il faut éviter de le lui laisser entre les mains.
Axiome important: Ne jamais laisser un directeur seul à seul avec un manuscrit. Choisissez un directeur intelligent, compétent, avisé. Apportez-lui un chef-d’œuvre incontestable... Prenons le _Cid_ comme exemple. Supposons qu’il l’admire... Tout est possible. Mais, s’il s’abstient de montrer la pièce à des amis, si son admiration première n’est pas soutenue par des admirations de renfort, elle ne tiendra pas trois mois.
A notre époque, on n’admire longtemps qu’avec des entraîneurs.
* * * * *
Et l’auteur du _Cid_, à son retour de la campagne, arrivant la bouche en cœur pour s’entendre répéter des louanges, et savoir quand la pièce passera, si l’on a commandé des décors... aura devant lui un directeur complètement transformé, qui lui fera faire antichambre, lui serrera la main distraitement, et finira par lui dire:
--Oui, il y a de bonnes choses dans votre... comment l’appelez-vous... dans votre _Cid_ (quel titre!) Mais que c’est dangereux, mon ami! Cette dispute entre ce vieux et ce Gormas, et surtout ce coup de la gifle!... Là, de deux choses l’une, ou l’on rira, ou nous serons agrafés... Quant à votre récit de bataille, ce paquet énorme que vous m’avez posé au milieu du «quatre», je n’en parle pas. Vous le ferez sauter vous-même à la troisième répétition... L’acteur n’arriverait pas au bout...
Bref, l’auteur imprudent aura de fortes chances de remporter sa pièce, qu’il aura la ressource de faire jouer en représentation unique, dans une société littéraire, comme adaptation de Guillem de Castro...
* * * * *
Mais enfin, si le directeur n’a rien à jouer, s’il n’a pas de reprises possibles, s’il n’a pas un premier acte de pièce commencée à mettre en répétitions, il se résigne à faire lire aux artistes cette pièce achevée...
Le _Cid_ fait, admettons-le toujours, une énorme impression sur les artistes. Alors, le directeur remonte sur sa bête, et l’auteur en croupe avec lui...
Au bout de huit répétitions, un grand découragement pèse sur tout le monde, d’autant plus morne que l’effet de la lecture a été plus brillant: on ne se dégoûte vraiment que de ce que l’on a bien goûté. Les protagonistes, qui avaient été étonnants dès la première répétition, ne font plus d’effet sur le directeur blasé; l’auteur se force encore à l’admiration. Mais un doute terrible s’empare de lui. Tout le monde doute et s’effraie. Seul, l’acteur chargé de représenter don Alonse, deuxième gentilhomme castillan, paraît rassuré et confiant et, très préoccupé de son personnage, demande à l’auteur: «Comment le voyez-vous?»
L’auteur ne donne aucun conseil utile. Il pense à son texte... Qu’il soit dit bien ou mal, qu’importe?... Il n’est pas bon... C’est désespérant.
Puis, un jour, un machiniste qui ne connaissait pas la pièce, assiste, par hasard, à la répétition, et trouve ça très costaud... Tout le monde reprend confiance. On vit là-dessus jusqu’à la répétition dite «des couturiers». Là, quelques amis sont conviés... Ils arrivent, armés jusqu’aux dents. Ils se chargent chacun d’un acte. L’un canarde le premier, l’autre flanque le deux par terre. Deux autres foncent sur le trois. Seuls, les couplets de l’infante, à la fin du cinq, semblent charmants à tout le monde. Mais arrivera-t-on jusque-là?
Le directeur ne demanderait pas mieux que de trouver la pièce mauvaise. Mais il se met en tête de la défendre, par haine des amis de l’auteur.
... Succès énorme à la générale, même pour les couplets de l’infante. Le directeur embrasse l’auteur, qui pleure, trouve le succès trop grand, et tremble pour la première.
La première marche moins bien. Le directeur n’est plus si tranquille... «Le public de la générale est un peu spécial. Il faudra voir ça samedi soir.»
La presse est délirante. Il y a certaines petites restrictions qui rendent l’auteur malheureux jusqu’au fond de l’âme. La location s’annonce bien. Mais le lundi, ça baisse subitement, et comme tout le monde se désespère, ça remonte ferme le lendemain, et ça ne redescend plus...
Le directeur triomphe... Il sait mieux que l’auteur quelles sont les scènes qui ont fait le succès de la pièce. «L’auteur ne peut pas s’en douter. Le triomphe tient à quelque chose de fortuit, en dehors de sa volonté...» Il laisse parler le directeur, et ne chicane pas. Il est heureux. Il se baigne dans le succès...
... Jusqu’au jour où il a l’idée, à la cent vingt-deuxième, d’aller dans la salle, au dernier rang de l’orchestre. Et il entend une jeune et jolie femme, installée dans une baignoire, déclarer que cette pièce est sans intérêt et tout à fait enfantine...
Ça n’est jamais fini... Mais aussi il avait bien besoin d’aller dans la salle!
CHAPITRE XXIV
LETTRE DES CHAMPS
Mon cher ami,
Tu vois, j’étais parti, il y a huit jours, pour la campagne avec l’intention de travailler. Et, depuis une semaine, je suis tellement désœuvré, que je me décide à te donner de mes nouvelles.
J’ai épuisé toutes les joies du petit bourg où je suis. Elles sont heureusement très limitées. Il n’y a pas d’équipe de bridge. Les journaux illustrés ne m’ont pris qu’une matinée en tout. Je prévois que l’Ennui, l’Ennui puissant, va me ramener au travail d’une minute à l’autre. Déjà, je commence à t’écrire. Signe excellent.
Ce n’est pas la première fois qu’après être parti de Paris plein d’espoir et de désirs de travail, je trouve au milieu des champs une morne impuissance. Il n’y a, dans ce cas-là, qu’à être patient et à ne pas se «biler». Tôt ou tard, un besoin d’activité va poindre. L’important est de ne pas le laisser dériver et se perdre dans des parties de bridge, ou dans des lectures.
J’ai pris le train le lendemain même du jour où je t’ai rencontré, et où je t’avais fait part de mes grands projets. J’ai acheté plusieurs bouteilles d’encre, une valise pleine de bloc-notes tout blancs, un vêtement de toile gros-bleu, et un autre vêtement de velours à côtes. Je voulais m’interdire toute fréquentation de gens du monde. Qui sait? dans le pays où j’allais, il y avait peut-être des châteaux, des gentilshommes qui s’ennuyaient, et de blondes inconnues... à qui, d’avance, je refusais mon cœur. Heureusement ou hélas! il n’y a ici ni châteaux, ni châtelaines. Mon mentor intérieur s’en réjouit... Mais je soupire après des aventures.
Cet incorrigible besoin de nouveau, je l’ai senti qui s’emparait de moi dès mon entrée sur le quai de la gare. Après avoir marqué un coin avec mes bagages à main, j’ai parcouru tout le train, en jetant dans chaque compartiment le plus indifférent des regards... Rien que des hommes... Personne dans les «dames seules».
J’espérais n’avoir pas tout vu, et qu’il était monté quelqu’un d’intéressant au moment du départ. J’attendais donc avec impatience l’heure du wagon-restaurant pour procéder à un nouvel inventaire. Mais le repas fut navrant. J’avais en face de moi un vieux monsieur qui avait l’air de brouter sa fourchette. Le garçon en livrée assénait à coups de cuiller sur notre assiette des monceaux d’omelette trop blanche. Un sommelier brutal débouchait des demi-mâcon, qu’il posait violemment sur la table. On traitait ces voyageurs comme des enfants pas sages. Ils courbaient la tête sous cette rigoureuse hospitalité.
Aucun imprévu dans cette façon de voyager. Sur les voies ferrées, l’homme n’est qu’un colis pensant.
Et, à l’arrivée, rien d’aussi insensible qu’une gare, petite ou grande. On sent qu’elle est habituée à recevoir du monde. Ce serait vraiment trop demander à l’homme des billets, que d’exiger qu’il serre chaque arrivant dans ses bras, en donnant des signes de la joie la plus vive. Mais on est trop pour lui un simple objet anonyme, quelque chose comme la souche du morceau de carton qu’on lui laisse entre les mains.
Qui, en dehors de son frère de lait, de son ancien collègue ou d’un conseiller général du département, peut se vanter d’avoir éveillé une expression tant soit peu humaine dans l’œil de ce chef de service, qui passe avec sa casquette blanche? Je suis un être si sentimental, j’ai tellement besoin de trouver un peu d’aménité sur le visage de mon prochain, que j’aborde toujours le chef de service avec trop de politesse. Je me découvre à quinze pas de lui, et je lui parle comme à un prélat. Et, pourtant, je sais bien que ce fonctionnaire est un homme comme vous et moi, qu’il se fait attraper tout comme un autre à la manille, et que tout à l’heure il prendra à la table d’hôte de son hôtel habituel une place semblable aux autres places, et que ne rehaussera aucun piédestal. Ses voisins lui parleront naturellement, et ils ne l’appelleront: _chef!_ que pour se satisfaire eux-mêmes, étant donné que rien ne plaît autant à une âme française que de prononcer le mot: chef! avec une cordiale familiarité.
Vraiment, les voyages en rapide ne sont plus des voyages. On n’est plus parqué comme jadis dans de petits compartiments où le hasard vous mettait en présence de gens étrangers, avec qui il vous imposait quelques heures de vie commune. L’instinct de sauvagerie et d’hostilité se lassait à la longue et faisait place à l’instinct de sociabilité. On liait connaissance, on ouvrait des jours sur une autre existence que rapprochait subitement de votre existence une mitoyenneté provisoire.
Maintenant votre voisin de compartiment n’est plus votre compagnon de captivité. Une porte lui donne accès dans le couloir. Vous ne cohabitez plus. Il est à peine pour vous comme un voisin de café. C’est à peine si vous regardez sa figure, si vous supputez sa profession probable, et si vous essayez de lire son nom et son adresse sur l’étiquette en parchemin de son grand sac à soufflets.
Jadis on avait sa place, sa place attitrée. Ce coin libre resterait libre en tous cas jusqu’à la prochaine station. Maintenant, n’importe quel flâneur de couloir s’y assoit comme sur un banc de square, s’il trouve la place confortable pour y lire son journal.
Le compartiment a cessé d’être un petit appartement roulant. La vie ne s’y modifie plus. On n’y change plus le cours de ses pensées. Le voyage n’est plus une transition. On ne se dépayse pas peu à peu. On vous dépose sur le quai de l’endroit où vous allez. Il ne vous reste que l’ennui de n’être plus chez vous. C’est un déplacement. Ce n’est plus un voyage.
Pour retrouver toutes les péripéties, tout le stimulant des anciennes excursions, il faut faire la route en auto. Mais alors c’est trop amusant. On est ennuyé d’être arrivé. L’immobilité ensuite vous pèse et vous attriste...
Au revoir, mon vieux. Je t’écrirais ainsi paresseusement des centaines de pages, pour reculer le plus possible le moment où je me mettrai à travailler...»
CHAPITRE XXV
LA TEMPÉRATURE
Vous n’ignorez pas que c’est en ce moment la _season_ de Londres, et que le Derby d’Epsom s’est couru la semaine dernière.
Il m’avait semblé que cet événement sportif et mondain se passerait difficilement de ma présence. J’étais donc parti pour Londres, en emmenant avec moi le fashionable André Picard, encore tout reluisant de la récente et _successful_ reprise de _Jeunesse_.
Le dimanche matin nous quittâmes Paris par la gare du Nord pavoisée--ou plutôt à demi pavoisée, car on avait décloué pas mal de tentures. Le temps était incertain. Y avait-il du vent sur la mer? Les drapeaux frissonnaient un peu trop...
André Picard, pareil au petit navire, n’avait jamais navigué: il avait une peur atroce du mal de mer... Le front contre la portière, pendant que le train filait sous le ciel blanc de la Plaine-Saint-Denis, mon compagnon de route épiait les nuages.
Moi, je n’étais pas rassuré non plus. Je déteste aller sur l’eau quand ça remue un peu. Je suis malheureux à la fois par crainte du mal de cœur et par amour-propre. Une fois que l’effet s’est produit, et que je me suis penché sur le bastingage, je me sens moralement autant que physiquement soulagé. Ça y est... J’ai été malade... Il n’y a plus à plastronner et à crâner. Rien n’est aussi pénible que d’être obligé de crâner quand on a la tête qui tourne.
Donc, le front sur une autre vitre, je scrutais, moi aussi, l’horizon. De Paris à Calais, on voit bien la nature; on n’est que rarement gêné par le talus brutal qui, au moment précis où vous admirez, vient vous cacher impoliment le paysage. Des petits chemins joueurs passent et repassent sous la voie. Puis, tout à coup, on voit filer une résonnante petite gare.
A vrai dire, ce ne sont pas des impressions de l’autre jour que je rapporte ici. L’autre jour, je me fichais des gares et des chemins. Allait-il faire beau, ou n’allait-il pas faire beau? Telle était, unique, la question. Le ciel n’était pas sombre, mais il n’était pas clair. Il ne laissait rien voir de ses intentions; il cachait son jeu. Oh! ce gris blanc qui peut-être allait se foncer... Tout à coup, tout dans un coin, et derrière un petit nuage noir, j’aperçus un coin bleu, d’un bleu irrécusable. Puis ce morceau de bleu grandit. Puis le soleil, le soleil lui-même fit son apparition. Je regardai triomphalement Picard...
Mais il était beaucoup moins content que je ne l’aurais cru.
--Hé bien, quoi? lui dis-je, ne te réjouis-tu pas? Il fait beau temps. Tu n’auras pas le mal de mer!
--Oui, répondit-il en hochant la tête, je crois que je n’aurai pas le mal de mer. Mais nous ferons, au théâtre du Gymnase, une médiocre matinée!
* * * * *
Je tressaillis, car les sentiments hideux, et contre nature, de l’auteur dramatique venaient de m’être dévoilés une fois de plus.
Il faut bien qu’on le sache: à partir du 15 mars, quand le matin du jour de fête et de repos les Parisiens lèvent les yeux au ciel, sourient au soleil qui leur permet les belles promenades à la campagne, il existe une petite catégorie d’êtres malfaisants, qui maudissent l’astre du jour, et appellent la pluie... Oui, ils l’appellent, la réclament comme un droit, fût-elle même accompagnée de grêlons ravageurs.
A vrai dire, tous les auteurs dramatiques ne nourrissent pas constamment des sentiments aussi odieux.
Ainsi, par exemple, les auteurs qui ne sont pas sur l’affiche permettent à la température d’être clémente, et joignent même leurs vœux à ceux des autres hommes pour invoquer le soleil et les plus chauds de ses rayons.
* * * * *
Comment voulez-vous, après cela, que la Puissance céleste puisse contenter tout le monde?
Admettons qu’un jour elle résigne ses pouvoirs, et laisse au genre humain lui-même le choix de la température. Quelle anarchie! Quels ordres contradictoires!
Ce soir, le directeur de l’Athénée souhaite qu’il fasse frais. Celui de l’Alcazar d’été s’accommoderait mieux d’une chaleur étouffante.
Dimanche prochain, les théâtres exigeront de la pluie. Le directeur du Vélodrome Buffalo désirera un ciel absolument pur.
La température sur mesure qui conviendrait à un directeur de Paris devrait être à peu près réglée sur le programme suivant:
De six à dix degrés l’hiver. Les grands froids, le gel et la neige sont à éviter. La neige et le verglas empêchent les voitures de marcher. Pas de voitures; pas de clients aux places chères. Cependant, depuis l’invention des autos, le gel est moins à craindre.
En tout cas, le grand froid donne aux Parisiens un goût de home, à notre point de vue spécial, très fâcheux.
Jamais de brouillard, sous aucun prétexte.
De la pluie, par les temps chauds. Une bonne pluie, les dimanches de la belle saison, pendant toute la matinée. A midi, on a renoncé à toute escapade agreste: le temps peut donc s’éclaircir sans danger.
Les jours de semaine, un peu de pluie dans l’après-midi. Mais pas d’eau, s’il vous plaît, à l’ouverture du bureau?
La pluie devra être fine, et de courte durée. Les averses abondantes, la boue, le gâchis sont encore des ennemis du théâtre.
Orage, éclairs, tonnerre, à supprimer.
C’est, en somme, un bon petit règlement à élaborer. Voilà, je crois, de la besogne pour la Commission des Auteurs, secondée avec fruit par l’Assemblée générale.
* * * * *
Au fond, il y a bien d’autres choses que l’on réalise aujourd’hui, et qui paraissaient plus irréalisables.
Je me souviens d’un compte rendu de courses qu’envoyait à un journal de sport un correspondant de province:
«Aujourd’hui, brillante réunion sur le Vélodrome de X... On y disputait, entre autres épreuves, une internationale et une course de tandems... _L’organisation était parfaite; un vent violent n’a cessé de souffler dans la ligne d’arrivée._»
Le jour où les directeurs de théâtre commanderont ainsi aux éléments, il n’y aura plus de crise théâtrale. Et il demeurera à peu près indifférent d’écrire ou non de très bonnes pièces.
CHAPITRE XXVI
MAUD DE CHICAGO
J’avais rencontré mon ami Arthur à Biarritz, il y a trois ans. Arthur était à cette époque un garçon d’une trentaine d’années, très calé. Il venait d’hériter de sa mère; il avait à dépenser chaque année une bonne soixantaine de mille francs. Nous étions tranquilles sur son compte; aucune inquiétude pour ses vieux jours.
Or, il fit la rencontre d’une jeune fille blonde sans fortune, la fille d’un ébéniste de Charonne. Cette jeune Parisienne, reniant le nom de son père et même son propre prénom, se faisait appeler Maud de Chicago. Elle devait ce titre à un jeune dessinateur qui fut son premier amour.
Maud de Chicago fut distinguée par Arthur, un jour qu’il était venu des confins de Passy dans les régions bien plus orientales de Ba-Ta-Clan. On avait signalé la revue de ce music-hall à la bande d’Occidentaux dont il faisait partie. Les trois loges que cette bande remplissait s’exaltèrent à la vue de Maud de Chicago, au spectacle de la Beauté pure, que faisaient valoir une absence complète de talent et la voix la plus imperceptible des music-halls parisiens.
Dès lors, les progrès de Maud furent rapides. Un directeur des Mathurins lui confia un rôle de bonne dans une pièce très courte. Puis, grâce à de puissantes relations, elle fut engagée dans une tournée importante, la tournée Rigadel, qui faisait une quarantaine de casinos.
Arthur suivait la tournée, et c’est ainsi qu’il se trouvait de passage à Biarritz. Il était très heureux, car il aimait beaucoup voyager:
--Vois-tu, me dit-il, jamais je n’aurais l’énergie de me déplacer aussi souvent. Il y avait des quantités de villes que je désirais voir. De ma vie je n’y serais allé. Quand vous voyagez, toi et les autres, vous vous croyez obligés de vous rendre dans des endroits consacrés. Tu n’auras pas honte de dire: Je vais dans l’Engadine, ou au Mont-Saint-Michel, ou à Amsterdam. Et tu t’en vas dans des patelins intéressants, mais trop fréquentés. Tu n’auras jamais le culot d’annoncer: Je vais à Chalon-sur-Saône, ou à Périgueux. On s’écrierait: Qu’est-ce que vous allez faire là? Alors tu seras obligé d’inventer un vieil oncle à visiter, ou une affaire...
Aux yeux du monde, on n’a d’excuse de voyager dans les endroits peu fréquentés que s’ils sont situés au diable. On vous permet d’aller dans des villages peu connus, s’ils se trouvent en Asie Mineure ou dans le Canada...
L’automobile a un peu changé ça. Maintenant il est avouable de visiter Nevers ou Moulins, parce qu’on est censé y être allé en auto.
--Moi, tu vois, continua Arthur, je parcours la France en chemin de fer, et je m’en trouve fort bien. Nous partons, Maud et moi, quelquefois après le spectacle, à minuit, d’autres fois le matin de bonne heure. Il n’y a pas à réfléchir, à combiner des itinéraires. Nous sommes les esclaves de l’administrateur de la tournée qui nous indique ce que nous avons à faire, l’heure du départ du train, l’heure de l’arrivée, ainsi que les changements et les stationnements dans les gares pour attendre la correspondance. Et quelle économie! Je suis considéré comme faisant partie de la troupe, et je paie pour mon billet un tarif spécial. Et le billet de Maud est payé par la tournée! Je n’ai à régler que l’hôtel et les petits frais accessoires.
* * * * *