Part 6
--Vous avez été très gentil de me faire entrer ici. Mais tout le bénéfice que j’en tire va se trouver gâté, abîmé. Je joue, en somme, un rôle de figurant. On va s’habituer à me voir dans ces emplois-là, et l’on ne me donnera jamais d’autre rôle... J’avais de petits rêves d’avenir. Je crois que je peux leur dire adieu... Pourquoi ne m’a-t-on pas donné le sergent de ville, puisque personne encore n’est désigné pour le jouer?
Il était déjà bien informé. Le sergent de ville, en effet, n’était pas distribué. Mais le sergent de ville avait trois scènes assez importantes, plus de cent lignes de texte. Comment confier ce rôle à Bilu?
Il me regardait avec ses yeux de martyr. Il était odieux et tyrannique. Il n’y avait qu’à le tuer, ou à subir sa volonté.
... Après tout, si on l’essayait dans le sergent de ville?
Le directeur me dit:
--Essayons.
Il fut, à la répétition, d’une gaucherie inconcevable. Il était ridicule, grotesque..., comique peut-être, après tout... Nous finîmes par nous persuader qu’il était très amusant, un peu troublés pourtant, parce qu’il ne jouait pas deux jours de la même façon, et ne se souvenait jamais de la mise en scène établie. Et puis l’on comprenait à peine ce qu’il disait...
J’avais tellement peur, cependant, que le directeur ne me proposât de retirer le rôle à Bilu, que je me récriais d’admiration à chaque instant.
--Je veux bien, finit par me dire le patron... La seule chose qui m’inquiète, c’est que Z... (l’acteur éminent chargé du rôle principal), c’est que Z... déclare à qui veut l’entendre que votre homme est excellent... Vous vous rappelez qu’à la lecture, le rôle du sergent de ville avait mis Z... de mauvaise humeur. Il le trouvait trop à effet, et craignait de le voir confié à un artiste d’attaque. Votre Bilu le rassure. C’est très inquiétant...
Je passai une assez mauvaise soirée. Qu’est-ce qu’il allait advenir de ma pièce? Le lendemain, à la répétition, nouvel ennui.
On devait commencer par le deux, à une heure pour le quart. A trois heures, Z... n’était pas là. Il était toujours fort exact. On envoya chez lui, et on apprit qu’il était alité, avec une vilaine angine. L’avis du docteur fut formel: il ne pourrait certainement pas jouer avant un mois.
Un grand conciliabule eut lieu dans le bureau du directeur. Quel comique, à Paris, parmi les artistes libres, était capable de jouer ce rôle d’Ernest, qui portait toute la pièce? On mit en avant trois ou quatre noms... Celui-ci répétait aux Variétés, celui-là jouait au Vaudeville, cet autre était en Russie. Cet autre encore était inoccupé, mais attaché à un théâtre. Ce théâtre le prêterait-il?
Quand je sortis de chez le directeur, je me trouvai en présence de Bilu... Il me sembla qu’un froid de mort glaçait mes veines... Et j’entendis, avant même qu’il la prononçât, la phrase suivante:
--Vous allez me faire jouer Ernest.
Je le regardai d’un air égaré...
--Ernest?... Ernest?...
--Eh bien! oui, reprit-il, de sa voix traînante et impérieuse... Je pense bien que vous n’allez pas me faire manquer ça? C’est une occasion inespérée que j’ai de me mettre en lumière. Ce serait un crime que de m’en empêcher.
--Mais le rôle... du sergent de ville... est tellement beau?
--Secondaire, dit Bilu, secondaire... Si je fais de l’effet là-dedans, on dira précisément que le rôle était beau. J’aurai un très gros succès dans Ernest, qui est plus difficile. Ma réputation sera assurée.
Et il répéta, avec un gémissement tout puissant:
--Vous ne pouvez pas me faire manquer ça... Nous allons, dit-il, en parler tout de suite au patron.
... Au fait, oui. J’aimais mieux régler cette question à l’instant même et ne pas passer une nuit d’insomnie à me répéter qu’il faudrait, le lendemain, faire cette proposition singulière.
Je criai tout d’un trait au directeur:
--Bilu demande à jouer Ernest!
--Pardon! dit Bilu... Je demande... Mais l’auteur est aussi de mon avis...
--Vous êtes de son avis?
--... C’est-à-dire...
--C’est-à-dire que vous êtes fous tous les deux! Bilu, qui n’a pas de théâtre, jouer un rôle aussi écrasant que celui-là! Ce serait de la pure démence, de l’imbécillité sans nom. Autant flanquer le feu à la maison... Après tout, s’écria cet homme sans esprit de suite, si vous voulez qu’il joue Ernest, qu’il le joue!
... Qu’il le joue! Qu’il le joue! avait-il dit devant Bilu. Il était évident que, désormais, aucune puissance humaine ou extrahumaine n’empêcherait Bilu de jouer le rôle... Le lendemain, il commença à le répéter. Tout le monde me regardait avec stupéfaction.
--Tant pis pour vous, me dit le directeur, si vous voulez que la pièce se ramasse! Un bon four est souvent moins cher qu’un demi-succès. Je vais tout de suite chercher une bonne pièce pour succéder à la vôtre.
Puis ce phénomène curieux se produisit: on s’habitua à Bilu, et on finit par le trouver supportable. Il était terne, évidemment, et bafouillait dix fois plus que dans le sergent de ville, le rôle d’Ernest étant beaucoup plus long...
Ce qu’il y avait de grave, c’est que le public de la générale verrait Bilu pour la première fois, et Bilu, à la première impression, c’était cher... Tout le monde, cependant, oublia de se faire cette réflexion, pourtant si simple...
A la répétition des couturiers, il y eut quelques nouveaux venus dans la salle. Ils ouvraient des yeux effarés et disaient: «Qu’est-ce que c’est que cet acteur-là?...» Mais, tout le théâtre, accoutumé décidément à Bilu, répondait: «Vous verrez demain l’effet sur le public... Il peut avoir un succès étourdissant...»
Le lendemain, la pièce marcha bien jusqu’à l’entrée de Bilu. Il oublia simplement dix lignes de texte à son entrée, où il avait à dire qu’il était marié, qu’il venait pour la première fois à Paris, et qu’il voulait tuer l’officier de hussards de la scène III. Puis il coupa la réplique à sa partenaire, et sortit trois minutes avant le moment normal de sa sortie, en prononçant quelques mots probablement étrangers...
Il est inouï que, dans ces conditions, on ait dû jouer le deuxième acte; on le joua pourtant, ainsi que le troisième. Les spectateurs se disaient sans doute: «Ce n’est pas possible qu’on ait osé représenter une pièce aussi idiote. Allons jusqu’au bout. Nous allons voir certainement, en restant jusqu’à la fin, la chose merveilleuse qui compensera tout le reste.»
Bilu, à partir du deux, avait retrouvé toute sa mémoire. Il ne retranchait plus rien du texte. Il en disait même plus qu’il n’y en avait. Et ses improvisations avaient l’air d’être de la pièce, car elles étaient débitées, comme le reste du rôle, sur un ton uniforme, traînant et mélancolique.
Au dernier baisser de rideau, les spectateurs se regardèrent avec effroi et s’en allèrent en silence, comme les ombres du Styx.
J’étais monté sur le théâtre. Le directeur, le régisseur et les artistes ne semblèrent pas me reconnaître. Peut-être étais-je très changé... Je montai jusqu’à la loge de Bilu, qui, lui, sans doute, me parlerait. Mais je m’arrêtai à l’entrée, car la loge était encombrée des père, mère, sœurs, frères et oncles de Bilu. Et Bilu gémissait, au milieu du groupe:
--Je n’ai vraiment pas de veine... Pour mes débuts, j’ai un rôle d’une importance inespérée... Et il faut que ce soit dans une pièce pareille!
CHAPITRE XX
LECTURES D’OCCASION
Le livre qui m’a le plus amusé, nous dit Gédéon, je l’ai lu pour la première fois à l’âge de neuf ans. C’était un in-octavo dérelié, qu’un de mes oncles avait eu en prix. Comment s’appelait cet ouvrage admirable, je ne l’ai jamais su... La couverture et le frontispice manquaient. Et le titre n’était pas répété au haut des pages...
«C’était, je crois bien, l’histoire d’un enfant volé. Il y était question, au début, d’une fête champêtre, d’un bois de sapins et d’un ménétrier debout sur un tonneau. Qui dira la fascination que le mot «ménétrier» exerçait sur mon âme enfantine? Et «joueur de vielle»! Et «bohémien»!
«Quand, mes leçons apprises, un quart d’heure avant d’aller au lycée, j’avais relu pour la deux centième fois un passage palpitant du volume, je partais d’un pas héroïque... J’étais, moi aussi, un rude aventurier, et, sur la route, toujours la même, qui conduisait à la boîte, je me faisais l’effet de m’en aller au hasard des chemins.
«Mon autre livre, c’était celui de la tante Jeannette.
«Pour rien au monde, le jeudi, je n’aurais voulu manquer le déjeuner chez la tante Jeannette. Elle n’avait pas d’enfant, et me considérait comme son fils, un fils d’autant plus choyé qu’il était unique et intermittent.
«J’arrivais chez elle vers neuf heures du matin, et je m’installais dans le bureau de mon oncle. Mon oncle était sorti, et ma tante s’habillait. J’avais donc le grand bureau pour moi tout seul.
«D’abord, j’ouvrais et je refermais tant que je pouvais les grands rideaux de la fenêtre. On n’était pas encore gâté dans ce temps-là, par le téléphone et les lampes électriques. Produire un mouvement de rideaux le long d’une tringle, en tirant un cordon sur les côtés, nous paraissait, à ce moment-là, d’une magie très suffisante... Puis, lâchant les rideaux, je m’attaquais au canapé, dont j’entortillais ou nattais les franges.
«Assis ensuite sur le fauteuil du bureau, j’écrivais sur du blanc de journaux avec une plume de ronde... Je remuais pendant un long quart d’heure la poudre bleue à sécher l’encre, qui se trouvait dans une sébile.
«Le fauteuil du bureau était en cuir lisse... C’était exquis de s’asseoir bien à fond, puis de faire glisser son derrière jusqu’au bout du siège... Enfin, quand j’étais las de cet exercice, j’allais trouver ma tante, à qui je demandais _le livre_.
«Le livre était relié en rouge, avec tranches dorées. Les images étaient coloriées.
«On y relatait et illustrait des histoires de papillons amoureux. Deux d’entre eux se battaient même en duel. A vrai dire, ces histoires ne m’intéressèrent qu’à la longue, et parce qu’il n’y avait pas d’autre livre chez la tante Jeannette.
«Il était renfermé dans un meuble de Boule, au coin le plus obscur d’un immense salon plongé dans les ténèbres. Tous les fauteuils étaient recouverts de housses, et, seul, le domestique, qui les nettoyait une fois par mois, était admis à les contempler.
«Ma tante pénétrait dans ce sanctuaire embaumé de camphre. Elle avait à la main un trousseau de trente-cinq petites clefs. La plus dorée ouvrait le meuble de Boule... Moi, je suivais ma tante à quelques pas et, à la dérobée, en passant près d’une console, je mettais en branle la tête approbatrice d’un petit magot chinois.
«Le livre une fois conquis, je retournais dans le bureau, et je lisais mes histoires de papillons. Mais je les lisais un peu comme un livre de messe, par conscience ou par habitude.
«Au fond, la seule histoire qui me passionnât était le roman anonyme de l’enfant volé. On avait beau me donner, à chaque jour de l’an, une demi-douzaine de livres d’étrennes: je lisais ces ouvrages goulûment, tout d’un trait, avec moins de plaisir que d’impatience d’arriver à la fin... Je revenais toujours au livre déchiré. Ce n’était pas qu’il fût plus beau que les autres... C’était mon livre à moi... Je le connaissais, il m’était familier, et je retrouvais toujours la même émotion à ses péripéties prévues.
* * * * *
«J’ai beaucoup réfléchi à cela plus tard, continua Gédéon. Moi qui fais des pièces de théâtre, j’ai essayé de retrouver mon âme de gosse. Et je me suis dit que les gens que nous amusons veulent sans doute être surpris, mais souvent avec _ce qu’ils attendent_.
«Bien entendu, de temps en temps, des écrivains inventeurs nous sortent du nouveau, afin d’alimenter le fonds de réserve. Mais ce nouveau n’est pas mis tout de suite en circulation. Pour obtenir le succès, il faut, bien souvent, qu’il soit repris par d’autres, par des courtiers, qui lui font subir des améliorations, et le rendent un peu moins nouveau...
* * * * *
«Et j’ai pensé aussi, dit Gédéon, à ces lectures d’occasion, à tout ce hasard qui intervient dans notre culture première. Nous trouvons dans un grenier un livre en loques, et, comme une fée cachée sous des haillons, il devient le conducteur mystérieux de notre vie future.»
CHAPITRE XXI
LE SOUFFLEUR
Moi, dit Gédéon, je n’ai pas rencontré, dans un théâtre ou à la porte d’un théâtre, cet ouvreur de portières tout-puissant dont tu m’as parlé. Mais j’ai été longtemps intimidé par un autre personnage qui, pendant des semaines, m’apparut comme le juge le plus sévère de mes œuvres et de ma personnalité. Il s’appelait Fillette et occupait l’emploi de souffleur dans le théâtre où l’on joua ma première pièce, _Les vertus à la mode_.
«Fillette n’était pas le fonctionnaire important que l’on rencontre dans certains théâtres, le souffleur adroit et exercé, qui note scrupuleusement sur le manuscrit tous les jeux de scène, le spécialiste qui connaît à merveille les acteurs dont il seconde la mémoire, sait très bien ceux d’entre eux à qui il faut «tout envoyer» et ceux qui veulent qu’on les laisse aller, et qu’on ne s’émeuve pas des petits changements sans nombre qu’ils apportent au texte de l’auteur. Ceux-là marchent de temps en temps sur le gazon, mais ne s’écartent pas de la route, qu’ils finissent toujours par retrouver...
«Le souffleur modèle a noté aux répétitions les mots où bronchaient certains interprètes. Il leur enverra ces mots-là, qu’il a soulignés.
«Fillette n’était pas, cependant, le souffleur de hasard, le pauvre diable à qui l’on veut donner une place, et qui désespère les acteurs attendris. J’en ai connu un qui n’avait qu’un défaut, mais il était grave: c’était la méditation intempestive. Il pensait trop au sens du texte qu’il soufflait et, tout à coup, au milieu d’une scène, il s’abîmait dans des réflexions profondes. Par hasard, son regard rencontrait le regard éploré d’une ingénue, restée en panne dans son candide récit, ou l’œil irrité d’un père noble qui ne trouvait plus les termes qu’en présence d’un fils indigne devait lui dicter un légitime courroux... Alors le souffleur reportait ses yeux sur son manuscrit, dont il avait oublié de tourner les pages... Son désarroi n’échappait pas aux acteurs, et n’était pas fait pour leur donner confiance. J’ai connu ainsi un souffleur plein de bonne volonté, mais toujours un peu en retard, et qui s’acharnait à répéter aux comédiens les mots qu’ils venaient de jeter à la foule haletante. Et comme il avait la voix assez forte, les spectateurs des premiers rangs des fauteuils s’imaginaient qu’il y avait un écho dans la salle.
«Fillette, ai-je dit, tenait le milieu entre le souffleur officiel, consacré, et les dangereux amateurs dont je viens de parler. Il était assez habile dans son métier, prenait soin de son manuscrit et connaissait les acteurs. Mais il ne donnait pas l’impression d’être attaché à la maison par des liens très solides. J’ai eu depuis l’occasion de le voir dans plusieurs théâtres. Il a l’instabilité d’un extra. Depuis quinze ans que je le connais, il a toujours le même âge, c’est-à-dire cinq ou six ans de plus que moi. Son visage est maigre, son cheveu rare et fin, voltigeant comme un duvet autour de la tête. Il a aussi sur moi la supériorité du binocle, ce binocle que j’ambitionne depuis mon enfance, et qu’aucun médecin oculiste n’a jamais consenti à m’imposer. Il porte une moustache aussi imprécise que ses cheveux; il est toujours rasé de la veille, je ne sais par quel prodige. Sa mise est modeste, presque propre. Ses ongles, pas très nets, sont soigneusement taillés.
«La première fois que je le vis, c’était donc à la première répétition des _Vertus à la mode_. Il était installé à sa petite table, à l’avant-scène, au-dessus même de son trou habituel, pour le moment fermé par des lattes mobiles. Car le souffleur, aux répétitions, n’est plus un personnage secret, mystérieux et surnaturel. Il perd le prestige de son invisibilité. On peut lui adresser la parole, et maints reproches dont on ne se prive pas.
«Quand j’arrivai sur la scène, le régisseur s’approcha de moi, ainsi que tous mes interprètes, et l’on me félicita du succès de ma lecture. Seul, le souffleur ne me dit rien... Pourtant, on avait «collationné» les rôles devant lui, et il avait entendu toute la pièce...
«J’étais un peu désappointé. J’avais connu la même déception à mes débuts dans le journalisme. Quand j’arrivais dans une imprimerie pour corriger des épreuves, j’étais surpris de voir que les typos, qui avaient composé mon article, le correcteur, qui avait eu ma copie sous les yeux, n’avaient point été frappés par la beauté de mon œuvre... Pourquoi ne m’en disaient-ils rien?
«Les premiers jours, les artistes furent très aimables. Chaque après-midi, en arrivant sur la scène, j’avais une récolte de petites louanges. Seul, le souffleur ne se prononçait pas, non par un parti pris de mutisme, puisqu’il me parlait de mille autres choses, des fautes de mon copiste, des meilleures marques de crayons, des courants d’air qui régnaient sur le théâtre, et de l’encombrement des rues; mais de ma pièce, il ne disait mot. Je finis par ne plus penser qu’à cela. Et je ne remarquai même pas que, peu à peu, l’enthousiasme des artistes se calmait, qu’ils jugeaient ma comédie avec plus de sang-froid et de familiarité... C’est une douloureuse constatation pour un auteur. Pourquoi l’admiration se lasse-t-elle, et le premier étonnement ne persiste-t-il pas?
«A la fin de la première semaine, le directeur qui, le lendemain de la lecture, s’était échappé vers le Midi, revint en personne à l’avant-scène. Il vit défiler les quatre actes, que l’on répétait déjà «au souffleur». Comme il était moins «usé» que nous, il eut, cette fois-là, une excellente impression, qu’il voulut bien manifester à haute voix. Tout le monde, sur le plateau, repartit à l’unisson, tout le monde, sauf cet obstiné souffleur... Je restai avec lui un instant après la répétition, sous prétexte de chercher quelques petites choses dans le manuscrit. J’espérais qu’il s’écrierait: «Ah! le patron a raison... C’est une pièce admirable...» Mais, cette fois encore, il ne me dit rien. Décidément, il n’aimait pas la pièce... Et, du coup, il me sembla être le seul homme de goût, le seul critique autorisé de la maison. Je rentrai chez moi très malheureux, plein de doute sur mon talent.
«Trois ou quatre répétitions encore se passèrent, en présence du patron, dont la confiance en la pièce, d’abord sincère, puis résolue, puis un peu factice, puis hésitante, s’écroula brusquement, en vertu d’une loi fatale. Quoique débutant, j’étais déjà un peu fait à ces changements. Et puis je ne pensais toujours qu’au silence désapprobateur de M. Fillette...
«Et voilà qu’une après-midi, à l’improviste, comme on parlait de toute autre chose, le souffleur me dit, en me montrant mon manuscrit: «Vous, Monsieur, par exemple, qui avez écrit cette si jolie pièce...»
«Du coup, l’opinion de M. Fillette cessa d’avoir la moindre importance... Alors, quoi? s’il s’était tu jusque-là, c’était par hasard, par distraction? Il ne pensait pas de mal de ma pièce... Je l’en estimai un peu, mais il n’était plus intéressant...
«Et voilà comment M. Fillette redevint un personnage peu considérable, pour être sorti bêtement du mystère et du silence.»
CHAPITRE XXII
BOUCHE-TROUS
Je ne sais pas qui résoudra la fameuse question des billets de faveur.
Quand une pièce fait beaucoup d’argent, la question est très simplifiée: on ne donne pas de billets.
Malheureusement, toutes les pièces ne font pas beaucoup d’argent. Il y en a pas mal qui ont besoin d’être soutenues. Si les trois premiers soirs, il se trouve, dans la salle, une vingtaine de places vides, toute la bonne impression du public sera gâtée.
Les gens ne se sont pas amusés comme ils auraient dû. Ils n’ont pas eu, pour se plaire au spectacle, la confiance nécessaire... Ils ne riaient pas d’aussi bon cœur--parce qu’ils pensaient aux places vides... Le nombre des présents ne les a pas rassurés.
Quand une salle refuse du monde, on peut toujours se dire que tout Paris s’y est rué. Mais s’il reste des fauteuils libres, on pense que le nombre des présents représente exactement toutes les personnes que le spectacle a attirées. Or, qu’est-ce que ce nombre infime, cinq à six cents, comparé à celui de la foule des absents?
Je me rappelle un auteur qui, un soir où ça n’allait pas, considérait les taches rouges, vilaines, des fauteuils vides, les trous béants et sombres des baignoires inoccupées, et murmurait avec tristesse: «C’est effrayant, le nombre de gens qui ne sont pas venus ici ce soir!»
* * * * *
Les directeurs, pour boucher les vides, sont bien forcés de donner des billets. Mais, en donnant des billets, ils abîment la clientèle, ils habituent les gens à ne pas payer.
On a essayé plusieurs procédés pour remplir les salles sans user de ce moyen dangereux: le billet de faveur.
Il n’y a pas que les directeurs de Paris qui se soient préoccupés de cette question. A Londres, où, quoi qu’en disent les légendes, il y a souvent des théâtres qui ne font pas d’argent, on a mis en usage différents trucs pour que la salle paraisse toujours à peu près pleine.
Il y a, entre le parterre (_pit_) et les fauteuils, une barrière mobile, que l’on avance vers la scène pour agrandir le parterre, quand on pense que les petites places doivent donner, et que les gens payants, par contre, seront rares.
Au Garrick, le théâtre de M. Arthur Bourchier, les intervalles entre les rangs de l’orchestre se resserraient le samedi, le jour de la forte recette, c’est-à-dire que l’on mettait douze rangs le samedi soir, et sept à huit rangs pendant les jours «creux».
* * * * *
Un directeur faisait bâtir un théâtre nouveau... Chacun censurait son ouvrage. On lui reprochait d’avoir fait une salle trop petite. Il répondit, comme le sage: «Plût au ciel que, de bons spectateurs payants, telle qu’elle est, chaque soir, elle fût pleine!»
Ce directeur, cependant, avait peut-être tort de réduire ainsi son maximum. Il restreignait d’avance les gros avantages du succès. Le problème, pour un architecte habile, serait de combiner une salle, petite d’apparence, et qui contînt beaucoup de monde, une salle _où les vides se verraient le moins possible_. Voilà le concours que l’on devrait proposer aux architectes de théâtres.
«La salle élastique»... Si des architectes me lisent, qu’ils étudient la question à ce point de vue, très pratique. Après, ils se préoccuperont de dessiner des escaliers harmonieux ou de décorer joliment les fumoirs.
* * * * *
A ce propos, il me revient en mémoire une anecdote sinistre--mettons fâcheuse, simplement... J’étais allé, dans une ville de l’Ouest, voir jouer une pièce de moi, que l’on promenait à travers la France. La tournée avait commencé, deux jours auparavant, au Havre. «Gros succès», m’avait télégraphié l’impresario. L’effet, à Alençon, avait été moindre, mais encore énorme, disait la deuxième dépêche, vu assistance restreinte. (Ces trois derniers mots n’étaient pas nécessaires à mon bonheur.)
Je pris le train par une vilaine matinée de février. Quand j’arrivai dans la ville, il tombait de la neige fondue. Je ne vis dans les rues que de rares passants, qui n’avaient pas l’air d’avoir formé le projet de passer leur soirée au théâtre. J’imaginais que tous ces braves habitants s’installeraient, après leur dîner, au coin d’un feu clair, les pieds dans de bons chaussons, et goûteraient les joies tranquilles de la lecture...
* * * * *
D’ailleurs, un jeune homme à qui je demandai le chemin du théâtre, ne put même pas me fournir une indication.
Pourtant, le théâtre de cette ville est très beau et devrait être connu, au moins extérieurement, de toute la population. Une vieille dame me donna des renseignements erronés; un officier me remit dans la bonne voie... J’arrivai enfin devant le monument. Je pénétrai dans le vestibule et je vis sur un guichet ces mots: «Bureau de location».