Auteurs, acteurs, spectateurs

Part 5

Chapter 53,811 wordsPublic domain

Dans des drames lyriques, on peut applaudir de confiance toutes les fois que, rompant le rythme de l’alexandrin, un des acteurs (de préférence un travesti) récite une petite ballade, une villanelle, des triolets ou un rondeau.

On applaudira encore en toute sincérité dans les cas suivants:

Quand, au dernier couplet d’une romance, un chanteur dit les deux derniers vers avec une toute petite voix presque imperceptible;

Quand un acteur lyrique ouvre les bras de tout leur long, en agitant frénétiquement la tête, ce qui indique la fin de la tirade;

Quand deux personnes, fâchées depuis longtemps, se réconcilient et tombent dans les bras l’une de l’autre.

Ces façons de provoquer l’enthousiasme des spectateurs sont bien préférables à l’emploi de la claque, qui n’est pas mauvaise pour soutenir un effet, mais qui produit toujours une fâcheuse impression quand elle n’est pas «suivie».

Avant la représentation d’un drame de la Porte-Saint-Martin, le chef de claque avait noté ces mots: «... le roi de toutes les Espagnes», qui terminaient une tirade. Il ne s’était pas aperçu que quelques minutes auparavant, une suite de phrases insignifiantes finissait par ces mêmes mots, que la claque, à la répétition générale, souligna d’une approbation incompréhensible.

On a souvent souhaité la création d’une claque bien organisée, disséminée aux différentes places, et qui manifesterait sa satisfaction autrement que par de secs coups de battoir. Le public accueille mal cette averse inopinée, et plutôt réfrigérante. Il faudrait, pour soutenir les pièces, une équipe soigneusement choisie de rieurs et de sourieurs. Jamais la question n’a été étudiée avec méthode. On n’a jamais fait passer aux claqueurs des auditions de rires et des revues de sourires.

On trouverait assez facilement des dilettantes proprement vêtus et capables de dire d’une voix pâmée: «Brava! brava!»

Mais cette idée, séduisante en principe, serait assez difficile à mettre en pratique; une claque si perfectionnée coûterait très cher, si on voulait la réunir tous les soirs.

Il vaut donc mieux, pour un auteur dramatique--s’il tient absolument à être applaudi--avoir recours au public lui-même.

L’emploi judicieux (et discret) des différents procédés que nous avons indiqués plus haut, donnera, croyons-nous, des résultats appréciables. En somme, il n’est pas difficile d’avoir dans une pièce des personnes qui se réconcilient, une autre qui reçoit des gifles, un commissaire, et, bien placée, une petite chanson.

CHAPITRE XVI

LA BURALISTE

Avant sa première, mon ami nous avait dit: «Ce n’est pas moi, certes, qui irai rôder, comme certains auteurs, autour du bureau de location. Je tiens à ce que ma pièce produise une grande impression sur les connaisseurs. Il ne m’est pas désagréable qu’elle plaise au public. Mais qu’elle fasse cent ou deux cents représentations, trois mille ou six mille de recettes, ça ne m’intéresse que pour le directeur du théâtre, qui est un brave garçon, à qui je souhaite l’affaire la meilleure possible.»

Le lendemain de la première, il lut les journaux avec une rapidité qui n’avait rien de méprisant, et qui marquait surtout une hâte fiévreuse de voir tout, tout ce qu’on disait de lui. Il passait sur l’analyse de la pièce, se ruait goulument sur les épithètes, s’assurait qu’on avait fait une part convenable, pas trop exagérée, aux interprètes. Puis, l’après-midi, il se rendait au théâtre, pour savoir ce que le directeur pensait de la presse du matin... Il y avait, dans la rue, une automobile et un coupé de maître. Il entra donc par le vestibule du théâtre, et regarda furtivement les clients qui étaient en train de consulter le plan du théâtre. Mme Lefuzel, la buraliste, sourit à l’auteur.

Celui-ci s’approcha, pour savoir exactement ce que signifiait ce sourire, si c’était de la politesse ou de la satisfaction.

Mme Lefuzel était une personne extrêmement digne. Elle avait des bandeaux d’un blond immuable, qui ne craignaient certainement rien du temps injurieux. Son visage ovale, un peu gonflé, semblait en margarine. Ses yeux, très clairs, dédaignaient de s’abriter sous le moindre sourcil.

Quelle existence mystique que celle de Mme Lefuzel! Elle est dans son petit bureau comme dans un petit sanctuaire. On ne connaît d’elle que son torse... Vous rappelez-vous cette histoire d’Eugène Chavette? Un monsieur aime pendant sept ans une caissière de restaurant. Il est séparé d’elle par sept tables d’habitués, dont il faut déposséder un à un les occupants. Au bout de sept années, il parvient à la table qui avoisine la caisse. Il peut, sans compromettre la dame, lui parler longuement de son amour. Et, quand il a réussi à l’amener à un rendez-vous, il s’aperçoit qu’elle a deux jambes de bois.

Mme Lefuzel n’a pas de jambe de bois. Mais quand elle sort de son tabernacle, on ne la reconnaît plus. On n’eût jamais cru qu’elle fût si petite. Et puis elle a un chapeau à plumes tout à fait imprévu. Évidemment, elle n’est pas faite pour marcher, mais pour trôner. Il faut qu’elle soit sans chapeau, comme une personne incontestablement chez elle. On dirait, une fois hors de sa caisse, une tortue sans sa carapace, si cette comparaison n’avait quelque chose de déplaisant.

L’auteur s’approche de Mme Lefuzel, encouragé par son sourire. Il attend qu’elle lui dise que ça va bien. Mais Mme Lefuzel se met à faire des comptes sur un petit morceau de papier. L’auteur essaie d’apercevoir ces chiffres... Ils sont nombreux, sur la même ligne. Il espère que c’est le total de la location. Mais il y en a cinq... Il n’est pas possible que ce soit cela... Ça ferait des dizaines de mille francs. Brusquement, Mme Lefuzel coupe le total par une virgule. Ce sont des centaines de francs...

Il se risque à demander:

--Est-ce que vous travaillez un peu?

--Très bien, monsieur; très bien!

Et elle ajoute ces quelques mots, assez fâcheux:

--La saison n’est pas bonne. Et il ne faut pas être trop exigeant.

En redescendant de chez le directeur, l’auteur s’approche de nouveau du bureau. C’est tout naturel, n’est-ce pas? puisqu’il passe devant...

La buraliste l’accueille, par un sourire enchanté.

--Ça va très bien!

--... Vous avez loué, depuis tout à l’heure?

--Depuis tout à l’heure... Je ne crois pas... Non.

Il ne comprend pas alors pourquoi cela va si bien...

--Et ces personnes, risque-t-il, qui étaient là quand je suis passé, il y a un instant!

--Une dame en fourrure, et un vieux monsieur?

--Oui, c’est ça.

--Ce sont des personnes qui venaient louer pour les matinées cinématographiques.

C’est stupide, ces matinées de cinéma! Ça crée des confusions...

L’auteur prend l’habitude de venir quatre fois par jour au théâtre. Il s’arrête, en passant, à la location. Mais il demande toujours après le directeur ou le secrétaire général. Puis un jour, un samedi que ça va un peu fort, il séjourne quelques instants dans l’intérieur du tabernacle, caché aux regards de la foule, et regarde travailler la diligente Mme Lefuzel... Elle a une manie, Mme Lefuzel. C’est de coller toujours ses mauvais fauteuils et de garder les bons le plus longtemps possible. C’est audacieux. C’est dangereux. Trois personnes sont parties. On leur a dit qu’il n’y avait rien dans les dix premiers rangs, ce qui était faux... Mme Lefuzel avait voulu les «avoir» pour une avant-scène.

--Reviendront-ils?

--Ils reviennent toujours, dit la buraliste.

--Qui sait? Ils ne sont peut-être à Paris que pour un soir...

Un petit chasseur de restaurant accourt tout chargé d’or. Deux centenaires, le mari et la femme, s’installent à demeure dans le vestibule. Ils veulent deux fauteuils pour la matinée, pas trop au milieu du rang, et pas trop dans les courants d’air.

Quand arrive le moment où la pièce flanche, il y a des après-midi de lundi terriblement longs à tirer. La feuille de location est d’une blancheur écœurante. Il semble que personne n’aura jamais l’idée de venir louer une place à ce théâtre. Un cruel badaud entre dans le vestibule, regarde longuement le plan, et s’en va comme il est venu.

L’auteur se fait l’effet d’un petit mercier, dans ces petites boutiques envahies d’ombre où pas un client n’a pénétré depuis le siècle précédent.

Il souffre... Et cependant, ce n’est pas un homme intéressé. Son taxi-auto l’attend depuis deux heures à la porte. Il dépense deux fois ce qu’il gagne, en soupers, en cadeaux futiles, en voyages fastueux. On ne peut pas dire qu’il aime l’argent. Mais il aime le gain... Il aime le gain, qui est comme le contrôle matériel de son succès.

C’est, du moins, la raison qu’il se donne. Car son éducation classique lui impose une âme désintéressée. Mais, au fond, la fréquentation, d’abord timide, puis délibérée, du bureau de location lui restitue peu à peu une mentalité de petit boutiquier cupide. Il est conquis, sans s’en douter, par le petit jeu des chiffres. Il additionne, il additionne, et se désespère que le total n’atteigne jamais ce qu’il attendait. Et, comme nul chaland ne vient au bureau de location, et comme il a besoin d’en voir au moins un, il décide de rester là encore un quart d’heure, une demi-heure. Et, dans un grand élan de parcimonie, il va régler son taxi-auto.

CHAPITRE XVII

CRAPET

Crapet est un de ces officieux qui, devant les théâtres, se précipitent aux portières des voitures pour prêter secours aux gens agiles et pour gêner considérablement la descente des vieilles dames impotentes. Mais cette fonction n’est qu’un prétexte. Crapet se trouve là parce qu’il est, tout simplement, le génie de la maison.

La première fois qu’il fut aperçu par le directeur, l’entrevue manqua de cordialité. Le patron, de mauvaise humeur, lui intima un congé vigoureux, et le menaça de le faire arrêter pour vagabondage. Ce fut cette expulsion énergique qui grandit soudainement Crapet et donna, le lendemain, à sa présence devant la façade, une signification plus complète. Le directeur le vit à sa place, et ne lui dit rien, soit qu’il se sentît impuissant contre l’obstination tranquille de Crapet, soit qu’il pensât à autre chose. Crapet revint donc chaque jour, à onze heures du matin, au moment où s’ouvrait le bureau de location. Et, à une semaine de là, pendant la répétition, l’auteur, affolé, sortit du théâtre... N’ayant personne sous la main, il envoya Crapet chercher des feuillets de manuscrit qu’il avait laissés chez lui. Dès lors, tout le monde sentit que Crapet était du théâtre et qu’il en était plus que n’importe qui, plus que le directeur lui-même. Crapet, en effet, n’était pas à la merci de deux ou trois insuccès. Les directeurs passeraient, les auteurs brilleraient tour à tour d’un éclat plus ou moins intense, les noms des vedettes flamboieraient plus ou moins longtemps à la porte, Crapet, protégé par son humilité, fortifié par sa faiblesse inattaquable, à jamais demeurerait comme la seule vraie puissance.

Étape de sa carrière: on lui offrit un fixe et une casquette galonnée. Il accepta le fixe, qui ne se voyait pas; mais refusa la casquette. C’est-à-dire qu’il la prit, et l’échangea chez un fripier contre un chapeau melon très convenable. Entre temps, ses petits bénéfices lui avaient permis de s’acheter des vêtements moins sordides. Il comprenait ou sentait très bien qu’il fallait rester un peu élimé, mais pas trop crasseux; en imposer aux gens par sa misère, mais ne pas les dégoûter par sa saleté.

Plus à la hauteur que les gens des premières, plus chic encore que ceux de la répétition générale, et même que ceux «des couturiers», Crapet assistait à la première répétition d’ensemble. Il montait à la seconde galerie, dans l’ombre. Mais on savait qu’il était là, et l’on jouait pour lui, comme pour le roi de Bavière. A la fin de la pièce, le directeur lui demandait son avis, et l’auteur interrogeait le directeur pour savoir ce que pensait Crapet.

Crapet s’arrangeait instinctivement pour avoir, quel que fût l’événement, raison toujours. Il parlait avec circonspection. On osait à peine lui demander:

--Ça ira-t-il?

Il répondait: «Ça ira bien!» mais d’une façon telle que, si ça marchait, son renom d’augure augmentait encore, et que, si ça ne marchait pas, on pût se dire, en pensant à l’air qu’il avait pris au moment de sa prédiction: «Oui, il nous a dit que ça irait bien pour ne pas nous décourager, mais il savait parfaitement à quoi s’en tenir!»

Après la première, on s’adressait à Crapet pour savoir si la pièce tiendrait longtemps l’affiche. Il était constamment à la porte, il voyait quelle sorte de monde arrivait pour la location; d’autre part il entendait ce qui se disait, le soir, à la sortie. Et, quand les recettes étaient maigres, l’auteur, inquiet, trouvait toujours chez Crapet des explications qui n’endommageaient pas sa vanité.

--Crapet affirme que les gens sont enchantés, que la pièce plaît énormément. Mais il paraît que les affaires n’ont jamais plus mal marché qu’en ce moment. Les chasseurs de restaurants ne font que se lamenter et disent que rien ne va nulle part. Et puis, ces soirs-ci, nous avons eu des concurrences terribles: un gala à l’Opéra, des tournois de luttes, des combats de boxe à droite et à gauche. C’est effrayant ce que ça nous enlève de public, tout ça!

Crapet, quand ça va mal, n’est jamais à court pour en accuser la température. Tous les temps sont mauvais. Il est superflu de dire que la neige est déplorable et le verglas meurtrier; le dégel est immonde, le froid très vif aussi à craindre que l’ardente chaleur. L’humidité est effrayante pour les rhumatisants. Même une température égale et modérée a quelque chose d’inquiétant. C’est un temps à influenzas. On ne se méfie pas et on attrape la mort. Voilà ce que disent tous les spectateurs possibles, l’immense public virtuel.

Grâce à Crapet, quand la salle est à moitié vide, l’auteur se persuade que tous les habitants de Paris sont restés, ce soir-là, au coin du feu, et que les quelques rares étrangers des hôtels se sont couchés après dîner, avec une boule d’eau chaude entre leurs draps.

Crapet devient donc le confident, l’ami de tous les auteurs; mais, pour ne pas s’aliéner l’autre puissance, il chine légèrement l’auteur dans les entretiens secrets qu’il a avec le directeur. Aussi, son influence grandit-elle sans cesse auprès de ce dernier. Elle s’accroît d’autant plus que Crapet a des ennemis, que ses ennemis essaient de lui nuire dans l’esprit du patron. Ses détracteurs ne font que le servir. Crapet devient, pour le directeur, un conseiller, c’est-à-dire un confident résolu à l’approuver toujours.

On peut nier la valeur de Crapet, sa culture, son sens critique. On est forcé de constater que son influence existe. Dès lors, Crapet est l’homme qu’il faut conquérir. Les auteurs se persuadent bientôt que, si le directeur a des tendances à faire disparaître une pièce de l’affiche prématurément--et c’est toujours prématurément--un seul homme au monde a le pouvoir de l’en empêcher, c’est Crapet. Crapet reçoit donc force pourboires avec un air entendu; et l’auteur s’en va tranquille, persuadé qu’il a consolidé sa situation sur l’affiche.

Il y a très peu de temps, un fait s’est passé, qui fut vraiment pour Crapet l’acte de consécration suprême.

Un auteur, et pas un auteur ordinaire, un écrivain presque éminent, est venu prendre Crapet devant le théâtre, l’a emmené au café, et là, lui a glissé un manuscrit... Crapet a promis que le directeur lirait la pièce dans les trois jours. Et il est certain qu’il la lira. Et il est possible qu’il la joue, si Crapet s’en mêle.

Crapet a tout de même pensé qu’il valait mieux ne plus ouvrir de portières. Il a persuadé au directeur d’engager deux chasseurs qui, un parapluie à la main, vont faire descendre les gens. Les chasseurs reçoivent moins de pourboires. Car les gens se disent: «Ils ont une casquette. Ce sont des employés. Ils doivent toucher quelque chose de la direction.» C’est un peu pour cela que Crapet, jadis, avait renoncé à toute coiffure galonnée.

Maintenant Crapet, les mains dans ses poches, est encore plus pur, plus mystérieux, plus puissant qu’avant. Il n’a rien à faire. Il n’a qu’à être.

CHAPITRE XVIII

LE SBIRE

Nous étions attablés l’autre jour à la terrasse du Casino, avec plusieurs camarades de la tournée Rigadel, qui devaient jouer le soir _Le Monocle au Village_, le joyeux vaudeville en quatre actes qu’ils sont en train de promener.

--Je ne vous ai jamais raconté, nous dit le vieux comique Tonnelet, l’histoire étrange de l’assassinat de Léo-Roy?

Une histoire d’assassinat est toujours bonne à entendre. Nous nous rapprochâmes en cercle, avec des yeux avides et des oreilles affamées...

--Léo-Roy, commença Tonnelet, jouait les grands premiers rôles à l’Ambigu, où moi j’étais alors comique de drame. Ce sont pour moi des souvenirs agréables... Un bon public ému, que l’on faisait rire pour pas cher...

«Nous en étions à la cent-vingtième ou à la cent-quarantième d’une grande machine qui marchait très bien, _Les Parias de l’Honneur_. Léo-Roy jouait le rôle du marquis de je ne sais plus quoi; l’important pour vous est de savoir qu’au cinquième ou sixième tableau, il était accosté sur le parvis Notre-Dame par un sbire à la solde du traître, et que ce sbire lui allongeait un coup de couteau.

«Or, un soir, Léo-Roy reçut entre les deux épaules un vrai coup de couteau, qui l’étendit par terre, très grièvement blessé. On dut interrompre le spectacle. Et l’affaire, naturellement, fit dans Paris une petite sensation pas ordinaire.

«Léo-Roy ne mourut pas des suites de sa blessure, mais il fut assez malade, et ne put reprendre le théâtre que beaucoup plus tard.

«C’était mon ami Jubilin qui faisait le sbire, Jubilin, un bon garçon, naïf et doux, qui, même pour de rire, avait toutes les peines du monde à donner un coup de couteau. On s’en était aperçu aux répétitions. Il était tellement mollasson qu’on avait failli lui retirer le rôle...

«... Immédiatement après le crime, le sbire avait disparu. Personne dans la loge de Jubilin. On n’y trouva ni son costume ni ses habits de ville...

«... On fit une enquête rapide. La concierge avait cru voir arriver Jubilin à neuf heures et demie, comme à son ordinaire. Il avait le collet de son pardessus relevé... Mais c’était son habitude...

«... Une habilleuse l’avait vu entrer dans sa loge, en ouvrant la porte avec sa clef... Puis il en était ressorti un quart d’heure après, dans son costume de sbire, tout noir, avec un loup sur la figure...

«... Quelqu’un de la troupe, le second régisseur, je crois, lui avait adressé la parole au passage; mais Jubilin n’avait répondu que par un signe de tête, et par une sorte de grognement...

«... On avait une seconde fois interrogé la concierge et l’habilleuse pour savoir si vraiment c’était Jubilin qu’elles avaient aperçu. Mais aucune d’elles ne put dire positivement qu’elle l’avait reconnu.

«... Déjà tout le monde commençait à avoir des doutes, surtout les personnes qui, comme moi, connaissaient Jubilin. C’est alors qu’un inspecteur de police, qu’on avait dépêché au logement de notre camarade, vint rapporter cette nouvelle intéressante: Jubilin était retrouvé. On avait frappé chez lui... Il n’avait pas répondu. On avait alors enfoncé la porte, et on l’avait trouvé dans sa chambre, sur son lit, ficelé et bâillonné...

«... On se hâta de lui enlever son bâillon, et il raconta que vers neuf heures, au moment où il allait sortir pour se rendre au théâtre, deux inconnus, en embuscade sur le palier sombre, s’étaient précipités chez lui, à la seconde même où il avait ouvert sa porte. On l’avait terrassé, et entouré gentiment de petites cordelettes. Puis, les inconnus lui avaient chauffé dans sa poche la clef de sa loge...

«... C’était donc, comme nous l’avions tous pensé, un faux Jubilin qui avait passé devant la concierge et devant l’habilleuse, et qui ensuite, convenablement masqué, avait répondu au second régisseur par un signe de tête et des grognements peu révélateurs...»

A ce point de son récit, Tonnelet fit une pause, et vida lentement son amer-citron...

--A trois mois de là, continua-t-il, je recueillis une confidence intéressante d’une petite femme de notre théâtre, Mad Madisson. Peu de temps après l’affaire, elle avait accordé son cœur à Jubilin, et celui-ci s’était laissé aller à des aveux compromettants...

--Parbleu, interrompit quelqu’un, je l’avais devinée, ton histoire; je l’avais devinée depuis le début!

--Qu’est-ce que tu avais deviné? demanda Tonnelet.

--Tout, dit l’autre; je sais ce que t’a dit Mad Madisson. Le ficelage de Jubilin n’était qu’une frime. C’est un coup très classique, qui était peut-être nouveau à l’époque, mais qui est passé tout à fait dans le répertoire actuel... Jubilin, après le crime, est rentré chez lui, s’est empaqueté très gentiment, s’est mis lui-même un bon bâillon sur la figure, et a attendu en paix les hommes de la police... Auparavant il avait eu bien soin au théâtre de faire l’homme taciturne, de façon à laisser supposer que le masque recouvrait un autre visage que le sien...

Nous regardions tous Tonnelet d’un air narquois et faussement apitoyé. Ce n’était pas de chance, d’avoir une belle histoire authentique à raconter, et de se voir ainsi couper ses effets.

--Quand j’eus reçu cette révélation de Mad Madisson, continua-t-il tranquillement, après un instant de silence, j’allai trouver Jubilin; je n’avais pas l’intention de le dénoncer, je voulais l’effrayer sérieusement... et surtout je désirais avoir des détails... Et alors cet imbécile m’a dit la vérité vraie... Il n’était pas coupable, il avait été vraiment garrotté. Seulement, comme il voulait obtenir les faveurs de Mad Madisson, il avait quitté, aux yeux de la demoiselle, cette posture un peu ridicule de victime, pour un rôle plus avantageux d’assassin...

... Heureusement, termina Tonnelet en ricanant à son tour, que j’avais sur moi une histoire à triple détente. Parce que vous êtes, mes gaillards, un public plutôt dur, et que, pour vous avoir un peu, il faut garder une réserve de biscuit...

CHAPITRE XIX

BILU

Les journaux annonçaient la lecture aux interprètes de ma comédie: _Le Professeur de cor anglais_.

On ajoutait, naturellement, que si le directeur avait mis une pièce nouvelle en répétitions, c’était pour occuper ses artistes dans l’après-midi, mais que le besoin ne s’en faisait pas sentir, _Une famille d’Albinos_, la pièce en cours, réalisant, chaque soir, le grand maximum, et promettant de tenir l’affiche jusqu’à la fin de la saison.

Le directeur m’avait dit, en effet: «Dépêchons-nous. Il faut que nous passions dans quinze jours. Nous ferons au besoin des relâches.»

Le lendemain de la lecture, je vis arriver chez moi Bilu. Bilu, grand jeune homme pâle, était un comptable sans emploi, qui s’était avisé tout à coup d’entrer au théâtre, parce qu’un jour, à un bal de noces, il avait récité, avec succès, paraît-il, un poème de Bruant.

Je dois dire que Bilu, en sollicitant un rôle dans ma pièce, me toucha.

--Un tout petit rôle... Je sais bien que je n’ai pas de talent. Mais j’aurai au moins un peu d’argent pour vivre.

A la vérité, je crus d’abord que je cédais par compassion, et je ne m’aperçus que plus tard de l’influence despotique du pouvoir mystérieux qu’exerçait sur moi le doux et plaintif Bilu. Peut-être, si j’avais eu l’énergie, ce jour-là, de refuser, n’aurais-je pas été, comme je le fus plus tard, la proie de ce Bilu gémissant...

Je donnai à Bilu un rendez-vous au théâtre. Le directeur avait justement besoin d’un domestique pour le un, un domestique qui apportait un appareil photographique sur une table de salon, disait avec humeur: «Ces sacrées mécaniques!» et disparaissait de la mémoire des hommes.

Bilu vint me trouver après la répétition, et me dit doucement: