Auteurs, acteurs, spectateurs

Part 4

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Et tous deux, parlant de lui, donnaient de sa personne des détails qui ne concordaient pas. Il avait parlé au monsieur de son obésité, et il s’était dépeint à la dame comme un jeune garçon très svelte. Mais, entre personnes bien élevées, on finit toujours par se mettre d’accord, on se fait des concessions mutuelles, on concilie des détails contradictoires. On le pleura à l’unisson, on l’accompagna à sa demeure dernière et, de retour chez eux, deux mille abonnés au téléphone regardèrent avec tristesse leur appareil, où ne vibrerait plus jamais la voix du cher disparu.

CHAPITRE XII

ENSEIGNES ET TITRES

Les Parisiens et autres gens des villes qui, à la belle saison, errent sur les côtes flamandes, normandes, bretonnes, vendéennes ou du Midi, en quête de villas à louer; les groupes errants que l’on voit s’arrêter devant les grilles, les chercheurs d’édens au mois et d’oasis à la saison, tous ces affamés de bonheur agreste ont eu l’occasion de faire de douloureuses expériences sur l’exagération mensongère des indicateurs et des écriteaux.

Ils savent que, dans l’annonce d’une superbe maison ou d’un joli cottage, il ne faut pas s’abuser sur le sens des mots «joli» et «superbe». Mainte «villa des Hortensias» n’a tout juste, dans un coin de poudreuse verdure, que deux ou trois fleurs justificatrices de son titre. Mais «le cœur des citadins» est toujours prêt à s’exalter pour des noms de fleurs, comme à des musiques guerrières. Et il suffit de consulter, au passage, les plaques des petites résidences d’été pour se rendre compte du besoin de poésie qui orne l’âme des gens, et l’ornera toujours.

Ce qu’il y a d’admirable, c’est que les propriétaires des nombreux «Mon Rêve» qui bordent les routes des stations balnéaires, c’est que les parrains de ces sèches petites bâtisses n’ont pas voulu simplement en faire accroire aux locataires possibles, et que cette villa sans ombre, entourée d’une petite cour d’arbustes, répond parfaitement à leur propre idéal. Et c’est avec une pleine bonne foi qu’en rédigeant leur annonce, ils n’ont pas craint d’écrire: Élégant et charmant cottage.

* * * * *

Un matin, en rentrant chez moi, au petit jour, je goûtais avec délices l’air frais du matin... Il n’y a que les gens, je l’ai souvent remarqué, qui se couchent tard, qui puissent apprécier les charmes de l’aurore. Ceux qui se lèvent tôt sont encore endormis et bouffis. Ils n’ont pas l’esprit dégagé et cette perspective agréable d’aller se coucher. Et puis, ils ne lisent pas les enseignes.

On ne lit bien les enseignes que lorsque les boutiques sont fermées. Quand le magasin dort, ainsi que toute la maison, quand la rue est déserte et silencieuse, les vieilles enseignes chevrotent un peu plus haut ce qu’elles ont à dire. Je n’avais jamais remarqué que ce marchand de vins, devant lequel je passe tous les jours, s’intitulait: «Au bouquet de lilas».

Je pense qu’il y a quarante ans, quand ce titre a été choisi, il a été discuté par toute la famille, puis que l’on a fait venir un peintre, à qui l’on a dit: «Vous allez me peindre une enseigne, avec ces mots: _Au bouquet de lilas_.»

Quand cette enseigne a été placée, on est venu la regarder. Des voisins se sont approchés et ont donné leur avis, généralement favorable.

Et le patron, encaissant leur suffrage, a dit à sa famille: «Untel est venu voir l’enseigne. Il la trouve très bien.»

_Comœdia_ citait, l’autre jour, des enseignes très plaisantes. J’en ai rencontré souvent d’inexplicables.

Par quelle outrecuidance étonnante cette petite laiterie de deux mètres de façade, s’intitule-t-elle: _Laiterie continentale_?

A Ostende, il y avait, jadis, un superbe magasin de chaussures qui doit exister encore. On y voyait, à la devanture, des chaussures d’un luxe inouï, en cuir de Russie vert, avec des ornements d’or et des boucles en vrais brillants. L’enseigne portait ces mots: _Au Pauvre Diable_.

* * * * *

Rien n’est si difficile que la recherche d’un titre. J’ai fait bien souvent des pièces dont le titre n’est venu qu’après. Les meilleurs titres que j’ai trouvés, c’est pour les pièces qui n’ont jamais été faites.

Mon bagage dramatique, déjà considérable, s’accrut de trois pièces jamais écrites: _Le Second dans Rome_, _Les Deux Cloches_, _Les Vertus à la mode_... On les a annoncées plusieurs fois. Et c’est de celles-là que je parle, quand on me demande ce que j’ai sur le chantier.

Un auteur devrait toujours choisir un titre à sa pièce avant de la porter au directeur. Il s’éviterait ainsi de pénibles recherches, au moment où le directeur lui dit: «Eh bien, nous passons dans huit jours, et il me faut votre titre pour combiner une affiche.»

On est agité, mal disposé. L’approche de la première vous a enlevé toute confiance. Les interprètes répètent sans conviction. A quoi bon chercher un titre pour cette pièce mort-née?... On cherche tout de même. On trouve quelque chose qui vous emballe. Un parent partial vous déclare que c’est merveilleux... On apporte le titre au directeur.

--Et c’est pour ça que vous avez réfléchi toute la nuit?

Le directeur appelle un de ses pensionnaires.

--Nous avons un titre pour la pièce. Vous allez me dire ce que vous en pensez.

Et il prononce le titre d’une voix molle.

L’artiste regarde l’auteur, puis le directeur... Puis il fait la moue.

On cherche autre chose que l’on soumet à un autre artiste, qui a la spécialité de ne se tromper jamais sur les titres. Or il déclare que les titres que vous lui proposez sont des titres de fours.

Cet artiste a un sens mystérieux de ce qui doit réussir. Il raconte lui-même à ce sujet des histoires édifiantes. A Deauville, il prend un nom de cheval sur le programme, et, sans s’y connaître, trouve le gagnant. C’est incompréhensible, mais c’est comme ça.

On découvre le lendemain un autre titre. Pas mauvais, dit le directeur, mais trop long pour l’affiche. Vous auriez des lettres grêles, qui ne se verraient pas.

«_Après vous, s’il en reste_», est un titre de revue. «_Le mécano et la danseuse_»... ça n’est jamais qu’une pièce en un acte.

--Le titre ne signifie rien, dit le théoricien de la maison. Le public ne sait pas le titre des pièces. Il va voir la pièce de la Renaissance ou la pièce des Variétés.

--Pourtant, si le titre est plaisant, engageant?

--Un bon titre n’a jamais sauvé une mauvaise pièce.

C’est entendu. Mais un bon titre ne fait pas de mal à une bonne pièce. Et, comme ce jour-là on est persuadé qu’on fait une pièce admirable, on rentre chez soi, on réfléchit, mais on réfléchit sérieusement; le cerveau travaille, et ne fait pas du sur place. Et l’on finit par trouver un titre qui plaît à tout le théâtre... On envoie immédiatement la note aux journaux. La pièce est annoncée le lendemain avec son nom, son étiquette éternelle que répéteront nos petits-neveux... Le surlendemain paraissent des lettres de revendication: d’un romancier dont le roman a été imprimé en feuilletons il y a douze ans; d’un auteur dramatique qui a remis un manuscrit au directeur d’un théâtre suburbain.

--Excellent, dit le directeur. Gardez votre titre. Ne le changez qu’à la dernière extrémité. Attisez la polémique...

Le conseil est bon. Je prends désormais, par principe, sauf à le changer après, le titre de pièces déjà existantes, avec l’espérance, jamais déçue, que les intéressés le revendiqueront.

CHAPITRE XIII

L’AUTEUR

Si, pendant les répétitions de sa pièce, l’auteur n’était pas préoccupé du résultat final, s’il ne se demandait pas constamment: «Ça va-t-il marcher?» en passant alternativement par le pronostic adorable du succès triomphal et l’affreux pressentiment de la tape noire, si, au lieu de se dire: «Oh! que cette scène est longue et ennuyeuse!» ou bien: «Les personnages n’ont aucun intérêt», il pensait, en somme, à sa pièce avec plus d’insouciance, s’il ne croyait pas, comme il le croit, que Paris et le monde entier attendent avec angoisse l’événement qui se prépare, s’il avait le courage, la lâcheté, la sagesse de laisser aller les choses comme elles vont, ah! comme il s’amuserait à l’avant-scène! Mais il n’a pas le cœur à s’amuser.

Il n’y a pas au monde un autocrate plus absolu, un dictateur plus inflexible que ce personnage souverain qui s’appelle le metteur en scène. Il est jaloux de son autorité à un point que l’on ne saurait dire.

Quelquefois, des artistes de grand renom se permettent de n’être pas tout à fait de son avis. Comme ce sont des personnages à ménager, il veut bien entrer en discussion avec eux. Mais que cet être misérable, minable, infime, au-dessous de rien, qui s’appelle l’auteur de la pièce, esquisse une timide intervention, ou bien le metteur en scène (s’il est bon enfant) enverra dinguer l’importun, ou bien il affectera un ton plein de condescendance ironique, et dira à l’acteur:

--Écoutez les indications de Monsieur. Monsieur est l’auteur de la pièce. Il a le droit de faire jouer sa pièce comme bon lui semble. Parlez donc, cher ami. Je ne vois pas la chose comme vous. Montrez ce que vous désirez...

Alors, au milieu d’un silence de mort, l’auteur, blême de timidité, avec des gestes courts, hésitants, avec des paroles vacillantes et troublées, fait un essai d’indication, sous les regards apitoyés du metteur en scène et de tous les interprètes.

D’ailleurs, s’il s’enhardit, s’il surmonte sa gêne, s’il indique à tous ces gens hostiles quelque chose que l’on puisse imiter, le metteur en scène a bientôt fait de quitter l’avant-scène, de se désintéresser de toute la suite de cette aventure. Sous prétexte d’un ordre à donner, il disparaîtra brusquement; ou bien sans quitter le plateau, il ira s’entretenir à voix basse avec un des artistes qui attendent leur tour de répéter. L’important pour lui, capitaine du bord, est de ne pas accorder, par sa présence, même silencieuse, l’apparence d’une approbation aux funestes conseils que ce passager sans mandat a l’audace de donner à l’équipage.

Quelquefois, le metteur en scène ne reviendra pas de tout l’après-midi. Et peut-être, le lendemain, quand l’auteur, tremblant d’être en retard, arrivera à l’heure juste sur la scène, il verra la chaire directoriale inoccupée. Le régisseur dirigera, ce jour-là, la répétition. Peut-être même le régisseur s’abstiendra-t-il par ordre et n’y aura-t-il, à l’avant-scène, que le souffleur (jeune homme distrait ou vieillard à bout de souffle). Les artistes ressembleront à de pâles naufragés... Ils s’en iront, au hasard, à droite et à gauche, sans guide et sans direction... Un texte incolore coulera mollement de leurs lèvres désenchantées...

Il ne restera plus à l’auteur qu’à se déchausser, à passer autour de son col un fil emprunté à un des machinistes, et à courir effectuer sa soumission aux pieds du metteur en scène. Celui-ci sera bon prince, d’ailleurs, si l’auteur est très repentant. Il reviendra à son poste, fera signe à l’auteur de s’asseoir à côté de lui, et recommencera son travail avec la hâte fébrile d’un monsieur qui doit rattraper le temps perdu. «Je ne peux pas attendre davantage. On mange de l’argent tous les soirs. Il faut que nous passions jeudi en huit.» L’auteur sait que ce n’est pas vrai, qu’on passera huit jours plus tard, mais il se trouve mal tout de même.

Vous pensez bien qu’à partir de cet instant il se tiendra toujours coi. Il se décide à tout tolérer... Que l’on pousse au comique des scènes sentimentales, qu’on fasse disparaître tous ses «mots» dans un «mouvement vertigineux», c’est bien, c’est parfait, le metteur en scène sait son métier, il a toujours raison. Et quand, magnanime, le Maître l’interpelle brusquement pour lui demander: «C’est bien votre avis, Untel?», il sait qu’il faut répondre, «Oui, oui, absolument!» sans la moindre hésitation, sans la plus petite réticence...

* * * * *

Au fond, toutes les qualités du metteur en scène se résument en une seule: l’infaillibilité! Il peut indiquer des choses absurdes, il est admis qu’il ne se trompe jamais, et si, un jour, il pense qu’il se trompe, il faut qu’il donne à l’interprète l’indication contraire avec la même autorité. «Mais, Monsieur, vous m’avez dit de faire ça?»

--C’est possible. Mais, d’après la suite du texte, je vois qu’il faut jouer ça autrement.

... C’est toujours la faute du texte. L’auteur fait semblant de ne pas écouter et de penser à autre chose.

Il est bizarre que ces mots: «auteur» et «autorité» paraissent avoir la même racine. Personne, dans un théâtre, n’a moins d’importance que l’auteur de la pièce... Il semble toujours qu’on l’ait fait venir là, parce qu’il fallait un auteur, comme il faut un pompier de service, ou un sergent de ville à la location. Les artistes s’adressent quelquefois à lui pour avoir un mot de sortie, parce que leur scène finit mal. Une petite soubrette lui demande de la faire revenir au troisième acte, ou un acteur de second plan, qui voudrait être libre de bonne heure, désire, au contraire, qu’on lui coupe ses deux mots du «trois», afin de ne pas être obligé d’attendre la fin. Mais les grosses légumes de la maison, directeur et artistes en vedette, ne tolèrent l’auteur parmi eux que s’il se montre soumis, doux et plein de réserve. Quand la pièce a du succès, on le félicite de sa chance. Mais on ne pense pas qu’il ait rien fait pour ça...

* * * * *

Un jour--tout arrive--un vaudeville d’un auteur que je connais, remporta, à la répétition générale, un succès marqué. Or, on n’y avait pas cru dans la maison. A la lecture aux artistes, le «un» avait beaucoup porté; les «mots» avaient fait rire. Le «deux», tout en situation, avait semblé très morne, surtout au directeur...

Le premier acte, à la générale, porta gentiment, sans excès. Mais le second acte fut un long éclat de rire. La pièce eut un très beau départ, fit le maximum tous les soirs, et pas mal de location d’avance.

A une des premières représentations, le directeur et l’auteur se trouvaient sur la scène derrière un portant. C’était pendant le deuxième acte, et l’on entendait d’énormes vagues de rire se soulever dans la salle...

--Voilà, dit agressivement le directeur à l’auteur, voilà où le public s’amuse!...

Et il ajouta avec mépris:

--Ce n’est pas à vos «mots» du premier acte.

Et l’auteur, très confus, dut penser que si le second acte amusait autant les gens, c’était sans que lui l’eût prévu; et il se dit humblement que son succès s’était produit en dehors de ses intentions, comme un cataclysme...

CHAPITRE XIV

LES PRÉPARATIONS INVOLONTAIRES

Le premier acte de la comédie de mon ami Gédéon, joué dans un mouvement excellent par une troupe remarquable, venait de se terminer, et le rideau, en s’abaissant, avait déchaîné un ouragan d’enthousiasme. Quatre fois, la toile peinte était remontée et redescendue, et, dans la salle, _ils_ n’en avaient pas encore assez. Ils criaient comme des fous. Trois ou quatre auteurs dramatiques, impuissants à calmer la tempête, avaient pris le parti d’acclamer comme tout le monde... On se précipita dans les coulisses. C’était une bousculade pour arriver à l’auteur, que l’on attrapait par les bras, et que l’on se repassait de mains en mains, comme un seau d’incendie. Le directeur souriait avec bonté... Il avait répété pendant quinze jours que le premier acte ne valait rien. Maintenant, il avait noblement oublié ce mauvais jugement. Il avait pris conscience de ses hautes fonctions; il savait qu’en cas de succès, le directeur doit être le seul responsable...

L’encombrement des couloirs, quelques visites à faire dans les loges, un bock à prendre hâtivement, les mille (et une) obligations de l’entr’acte m’avaient contraint à remettre à plus tard ma visite à l’auteur. Quand je parvins sur le plateau, la foule, autour de lui, était moins dense. J’avais rencontré des gens émus, éreintés d’admiration...--Croyez-vous que c’est bien?--Il n’a jamais rien fait de mieux!

Des gens mal embouchés prononçaient le gros mot de «chef-d’œuvre».

Chacun adoptait l’auteur, l’accaparait... Il appartenait aux jeunes gens par la hardiesse de son dialogue, et aux vieux par son âge avancé... J’arrivai enfin jusqu’à lui, au moment où il gagnait la porte de fer qui mène au couloir des loges.

--Viens avec moi, me dit-il... Il fait doux dehors. Tu n’as pas besoin de pardessus.

--Mais... c’est que... je voudrais bien voir ton deuxième acte...

--Ne te dérange pas, dit-il. Maintenant, c’est fini... Ça n’a plus aucun intérêt. _La pièce est cuite._

Je pensai d’abord qu’il voulait rire. Mais je vis dans ses yeux une sincérité effrayante.

--Prenons un taxi-auto et allons très loin d’ici, dans un petit café que je connais. Nous ferons une partie d’échecs, et je m’efforcerai de ne plus songer, du moins pour le moment, à cette aventure.

«Je n’aime pas penser aux choses désagréables... à l’instant où elles me seraient trop désagréables. J’attendrai, pour y réfléchir et pour en tirer une leçon, les jours où je serai plus calme, moins énervé par l’événement récent et le travail forcené de la dernière semaine.»

* * * * *

Le taxi-auto s’était mis en marche.

--Quand j’ai vu que le public s’amusait tant au «un», continua Gédéon, quand j’ai vu qu’ils saluaient avec tant de joie cet acte _que je jugeais indigent et mauvais_, je me suis dit: «Ton affaire est claire. Tu marches tout droit vers la gueule sinistre d’un four!»

Il sourit, un peu consolé déjà par le sentiment de sa clairvoyance.

--J’ai vu, continua-t-il, bien des pièces obtenir, au premier acte, un succès retentissant. Ce n’est pas difficile de satisfaire le public avec un premier acte... C’est l’acte d’_espoir_, alors que les actes suivants sont les actes de _réalisation_. Tant que l’on promet, on a toujours les gens avec soi. Mais quand il s’agit de «tenir», c’est un autre tabac. L’accueil enthousiaste que les spectateurs ont fait à mon premier acte m’a prouvé tout de suite que nous n’étions pas d’accord... Je pensais que cet acte obtiendrait avec peine un succès moyen. Du moment qu’il a tant plu, c’est qu’ils y ont vu autre chose que ce que j’y avais mis, c’est qu’ils ont _entendu des promesses, que j’ai faites sans m’en douter_. Et c’est très grave. Plus l’espoir a été grand, plus la déception sera rude. Et, naturellement, c’est moi qui trinquerai. Et je serai puni par où je n’ai peut-être pas péché. Car, même si j’avais regardé de plus près ma pièce, je n’aurais pas discerné ce que je promettais au public à mon insu.

«On parle souvent des préparations nécessaires. La question des «préparations involontaires» est plus importante encore. En disposant, au premier acte, tous les pétards qui doivent faire, aux actes suivants, éclater de rire, l’auteur ne se doute pas qu’il laisse tomber de sa poche un certain nombre d’autres mèches à explosion que le public ne quitte pas des yeux.

«C’est pour cette raison que bien des fantaisistes sont de mauvais auteurs comiques. Les ornements dont leur esprit capricieux orne leur dialogue prennent quelquefois une importance, une signification dont l’auteur ne s’est pas rendu compte.

«Les pièces comiques bien faites, comme on en a produit des quantités au dix-neuvième siècle, sont, bien souvent, d’une pauvreté, d’une puérilité, d’un manque de fantaisie désespérants. Mais, au moins, elles ne risquent pas de dépasser leurs promesses, le modeste engagement que leur auteur est capable de tenir.

«Ils sont rares, les auteurs, à la fois fantaisistes et comiques, que leur fantaisie accompagne sans cesse sans les faire dévier de leur chemin...»

* * * * *

Cependant, nous étions arrivés devant le petit café lointain. Pourtant, Gédéon ne descendit pas du taxi. Le moteur s’arrêta au bout d’un instant. Mon ami continua son discours...

--_Ils_ seront d’autant plus mauvais au deuxième acte, qu’ils se sont emballés davantage au premier... Je tomberai de plus haut, voilà tout...

--Est-ce que nous allons au café? dis-je timidement.

Mais il me répondit, un peu gêné:

--J’aimerais mieux retourner au théâtre, sur le lieu de mon crime et de ma honte!

... L’auto reprit donc le chemin du théâtre. Mais, cette fois, mon ami ne disait plus rien... Nous arrivâmes devant le monument magnifiquement éclairé...

--Trop de lumières! me dit l’auteur, trop de lumières!...

«... Après tout, dit-il encore, en montant l’escalier des artistes... Le Hasard a quelquefois des raisons que la raison ne connaît pas.»

On commençait le troisième acte... Le directeur, debout derrière un portant, nous vit venir et adressa à l’auteur un bon petit sourire hostile...

Et Gédéon comprit que, cette fois, hélas! les raisons de la raison avaient eu raison...

CHAPITRE XV

PLAUDITE, CIVES!

Aux environs de la cinquantième ou de la centième, j’aime beaucoup, dans certains théâtres, cette petite bande de «fines gueules» de la troisième galerie, qui cueille au passage les mots les plus subtils et les salue, à peine prononcés, d’une salve d’applaudissements... Personne, à l’orchestre, n’avait donné la moindre marque d’approbation. En entendant les battements de mains, des spectateurs, surpris, ont levé le nez au ciel, et se sont demandés avec confusion ce qu’ils n’avaient pas compris dans la dernière réplique.

Cette réplique, il faut le dire, avait eu beaucoup de succès à la générale. Or, le chef de claque, la plupart du temps, accepte, sans les discuter, les verdicts de cette première épreuve. Et, jusqu’à la dernière représentation, cette réplique en question retrouvera le même succès chez les Philintes déterminés de la troisième galerie.

Quelquefois, aux répétitions des couturiers, les chefs de claque notent également des fins de tirades, dont il s’agit d’assurer l’effet à la générale. Et, d’ordinaire, le public ne contredit pas ces approbations violentes, car on applaudit volontiers une tirade pourvu qu’elle finisse bien. D’abord, en récompensant ainsi un artiste qui en a dit très long, on accomplit un acte de justice et de générosité.

Mais c’est à l’auteur à soigner sa fin, s’il veut que le public vienne renforcer l’enthousiasme des employés de la maison.

«Tout va bien qui finit bien.» Jamais cet axiome n’a eu autant de force que dans les traités de cuisine dramatique.

Un acte, après trois quarts d’heure de joie médiocre, nous fait l’effet d’un acte excellent, s’il nous donne, vers la fin, cinq bonnes minutes d’amusement (ou d’émotion). Inversement, une mauvaise minute, à la fin d’un acte très bon, suffit largement à le flanquer tout entier par terre.

On a essayé, pendant un certain temps, de ne pas finir les actes. Le rideau tombait sur une reprise de conversation. C’était comme dans la vie. On a dit au public: «Vous voyez, c’est comme dans la vie.» Il a pensé: «C’est très bien! C’est comme dans la vie.» Puis il s’en est fatigué, et, maintenant, il demande aux auteurs de finir leurs actes comme au temps passé.

Il le demande, bien entendu, sans le demander. Car, en fait, il ne formule jamais de demandes précises. Ce serait trop beau... Il ne sait pas, lui, ce qui lui plaira et ce qui ne lui plaira pas... Le futur ne regarde que l’auteur. Mais le public déclare, après le spectacle: «Ça m’a plu!» ou: «Ça m’a déplu!» Et l’auteur n’a rien à dire, si ce n’est à traiter d’idiot le public mécontent, ce qui équivaut à ne rien dire du tout.

Alors, il a fallu en revenir à l’ancien système, et donner aux spectateurs des indications. Car, sauf dans des cas très rares (on en compte sept ou huit par siècle) où l’on est emballé malgré soi et conquis, on ne sait jamais, sans le secours de certains signes, on ne sait jamais si c’est vraiment bien. Alors, pourquoi hésiter à les donner, ces indications?

Je connais des «baissers de rideau» dans des seconds actes de vaudeville, où l’un des personnages doit toujours donner une gifle à un autre. Le prétexte importe peu. On se passera de la gifle, si l’on a un commissaire de police, muni d’une écharpe, et qui arrête tout le monde.