Auteurs, acteurs, spectateurs

Part 3

Chapter 33,769 wordsPublic domain

Cet avertissement en douceur, cette sorte de préface parlée incomberait au manager, qui serait mieux placé que l’auteur pour exécuter ce travail préparatoire, rencontrerait habilement les critiques dans un couloir de répétitions, leur indiquerait en passant les auteurs, Marivaux, Molière ou Shakespeare, avec qui son poulain accepterait la comparaison, et mettrait au besoin le critique en garde contre les obscurités possibles de l’ouvrage, obscurités mystérieuses où quelque génie s’est peut-être caché pour revenir plus tard narguer, dans les temps futurs, le juge imprudent qui n’aurait pas su le reconnaître.

CHAPITRE VIII

L’AUTEUR ET SES AMIS

Les heures frémissantes des derniers jours de travail, l’angoisse de la répétition générale qui s’approche, toutes ces émotions pénibles et charmantes sont gâtées par une odieuse formalité: la distribution des places aux amis.

Pour ma part, c’est avec un sentiment d’effroi que je vois venir le secrétaire général, qui me remet un gros pli cacheté: «Votre service.» Je n’ouvre jamais l’enveloppe tout de suite. Dans l’hypothèse où je ne serais pas content du service en question, il faudrait faire, séance tenante, des observations, formuler sur un ton léger les revendications les plus amères. Le secrétaire me répondrait en plaisantant, pour ne pas se fâcher: «De quoi vous plaignez-vous? Je vous gave de places. Dans aucun théâtre, vous n’auriez un service si important!»

Si la discussion s’envenime, on va bassement se plaindre au directeur, grand seigneur préoccupé de bien d’autres affaires. Il dit d’un air détaché au secrétaire: «Tâchez donc de lui trouver encore quelques fauteuils.--Mais, patron, vous savez bien que je n’ai plus rien!»... L’auteur lève les bras au plafond. Le directeur, pour le calmer, l’emmène dans la salle: «Occupez-vous donc plutôt de votre «trois», qui n’y est pas encore. Je vous assure que c’est plus important!»

Évidemment, c’est plus important. Mais ce ne sont pas les choses les plus importantes qui ont le plus d’importance. L’auteur va s’asseoir dans la salle, en boudant. Il est brouillé mortellement pour trois heures avec le secrétaire général.

Il a dressé chez lui une liste des gens à qui il faut envoyer des places. Il confronte cette liste avec celle de ses coupons. Il a plus de fauteuils d’orchestre qu’il ne lui en faut. Mais, à part quatre fauteuils presque trop bons, tous les autres sont inenvoyables. Ils sont tout au fond, sous le balcon, dans les ténèbres.

Puis l’auteur examine ses coupons de balcon, et une grande détresse l’envahit, quand il a vu, sur le plan, où se trouvaient les 132 et 134, et les 133 et 135. Ils sont à l’extrême limite du second rang de côté, à un endroit où même une girafe devrait renoncer à toute espérance d’apercevoir un coin de scène. D’autres places, meilleures, ne sont pas plus utilisables. L’auteur a quatre clients pour les balcons, deux couples, à qui il a donné, une fois pour toutes, le droit éternel d’assister à ses générales dans ces conditions de gloire et de confort. Or, ces deux couples doivent être, ou tous les deux au premier rang, ou tous les deux au second rang. Et le service ne comprend que deux fauteuils de premier rang...

De même, une famille de six personnes a, depuis le huitième siècle de notre ère, le privilège d’une loge de face... Or, la loge 31 n’a que quatre places. Il y a bien la baignoire 15. Mais elle est aussi noire que le Cocyte; on n’aperçoit de là que des acteurs décapités et l’on n’y entend distinctement que les tramways de la rue.

L’auteur, exaspéré, ne veut pas regarder la liasse abondante des fauteuils de foyer, de magnifiques _premier rang de face_, ceux dont on dit couramment: ce sont les meilleurs du théâtre. Ce sont, en effet, d’excellentes places, où l’on est bien assis, d’où l’on voit merveilleusement la scène. Mais il suffit d’envoyer un coupon de ce genre au plus tendre de ses amis pour développer dans son cœur des sentiments d’Atride et y allumer une haine destinée à ne jamais s’éteindre.

J’ai clamé bien souvent, dans le désert, cette proposition: ne donner aux auteurs que des fauteuils de foyer; qu’il soit entendu, une fois pour toutes, qu’ils n’auront jamais d’autres places, et que ce sera désormais au foyer que seront placés «les amis de l’auteur».

Peut-être, par ce moyen, rendra-t-on à ces places décriées un peu de prestige.

Ce qui pourrait décider certains auteurs à soutenir cette proposition, c’est qu’ils auraient désormais sous les yeux toute la bande de leurs amis, qu’ils verraient bien ainsi si leurs clients font leur devoir, devoir impérieux entre tous, qui consiste à applaudir, à acclamer la pièce sans la juger.

Il est admis par les auteurs qu’un ami juge mal la pièce de son ami, que le véritable ami est toujours sévère, qu’il ne souffre pas de défaillance. Il sait mieux que personne de quoi l’auteur est capable. Si donc cet auteur se permet de «courir au-dessous de sa forme», l’ami véritable protestera impitoyablement.

Quelques auteurs prudents se prémunissent contre les dangers de l’amitié véritable en conviant leurs camarades à la répétition des couturiers... Ce système a ses avantages. Si l’impression des amis est mauvaise, ils n’iront peut-être pas la répandre en tous lieux.

Et puis le jour de la générale, ils auront jeté leur venin; ils seront calmés, inoffensifs. Ils applaudiront même avec vaillance, pourvu qu’ils aient affaire à un auteur à poigne, qui tienne bien en main ses partisans, et mène ses amis d’enfance au doigt et à l’œil.

CHAPITRE IX

ANDRÉ ANTOINE OU L’HISTOIRE DE FRANCE

_Racontée à nos petits-enfants._

Il y a sept ou huit ans, un très vieux «routier de théâtre» chez qui j’avais déjeuné, me disait en parlant d’Antoine:

--Vous savez que cet homme n’a rien inventé. Un tel et Un tel et Un tel ont fait ce qu’il fait, bien avant lui!

Je ne répondis rien à ce vieux monsieur: nous étions d’avis trop différents pour des gens qui déjeunent ensemble.

Et puis, comme il n’était plus assez jeune pour changer sa manière de voir, à quoi bon le chagriner par une inutile contradiction.

Je hochai donc la tête et ce fut en moi-même que je lui répondis ces paroles sévères:

--Mon pauvre vieux, tu es né trop tôt, vois-tu! Ce n’est pas pour toi, c’est pour d’autres plus jeunes que cette espèce de messie, André Antoine, est venu rénover le monde!

«... Il n’a rien fait, dis-tu, qui, avant lui, n’ait été fait par d’autres... Mais, si nous l’admirons, ce n’est pas pour avoir fait des choses que vous n’aviez pas su faire...

«C’est surtout parce qu’il n’a plus fait des choses que vous faisiez!

«Il n’a rien inventé: on n’invente pas la vérité. Et, à ce compte, sans doute, Flaubert, Zola, Maupassant n’ont rien inventé non plus.

«... Nous ne te demandons pas, vieillard, de renier, pour admirer Antoine, toute une vie impossible à recommencer. Mais tu ne nous empêcheras pas, nous, de le considérer comme un phénomène.

«Chaque fois, pour ma part, que je me suis trouvé en sa présence, j’ai eu l’impression étrange d’approcher un personnage historique. Il y a bien des gens à qui l’on dit: «Vous vivrez dans la mémoire des hommes. La Postérité vous recueillera.» Assurances tout de même un peu vagues. Ces gens-là seront peut-être reçus dans l’histoire; nous n’en savons rien. Mais Antoine peut être tranquille: il y a, lui, sa place numérotée.»

* * * * *

J’ai trouvé, dans un livre, cette légende mythologique, que j’ai lue à mes enfants:

«Il y a une vingtaine d’années, au temps, je crois, où les théâtres, du moins certains théâtres encore, étaient éclairés au gaz, un employé de la Compagnie traversait un «plateau», celui où deux des neufs sœurs immortelles, plus spécialement affectées à l’art dramatique, ont coutume de fréquenter.

«L’employé du gaz se trouva en présence de l’austère Melpomène et de l’aimable Thalie. Il n’eut pas plutôt regardé ces deux sœurs, qu’il acquit sur elles une influence quasi-magique.

«Et il se mit incontinent à les empoigner, avec son énergie ordinaire:

--Vous allez me faire le plaisir de remonter dans votre loge, et de me retirer tout ce maquillage que vous avez sur la figure.

«Le visage de Thalie et celui de Melpomène disparaissaient, en effet, sous des couches renforcées de blanc gras et de rouge. Leurs traits étaient noyés, leurs muscles faciaux jouaient à peine: _Melpomène et Thalie n’avaient plus figure humaine._

«Comme, tout en étant disposées à obéir, elles s’en allaient trop lentement, au gré d’Antoine, celui-ci les poussa aux épaules et les conduisit sous la pompe, oui, sous la pompe; là, il leur rinça le visage, comme à des petites filles malpropres. Blessées, indignées, mais conquises, elles pleuraient de vraies larmes et poussaient des cris qui étaient des cris.

«Antoine alors les embrassa et leur dit:

--Sœurs adorables, je suis celui qui vous aime le mieux. Mais je veux que vous vous rappeliez constamment que vous êtes des demi-déesses (je ne sais pas si c’est conforme à la classification mythologique, mais c’est mon avis). Demi-déesses, vous valez mieux que des déesses, parce qu’à la grâce souveraine, vous alliez la faiblesse toute humaine des femmes!... Je ne vous empêcherai pas d’être belles, comme des personnes naturelles; mais gardez-vous, ô demi-déesses, de la moindre tentative de «chiqué»!

* * * * *

Quand j’ai eu fait apprendre par cœur à mes enfants cette légende, je leur ai raconté tout ce que je savais d’Antoine.

Je n’ai pas hésité à leur dire que presque tous les auteurs de ce temps ne seraient rien de ce qu’ils sont, si Antoine n’avait pas existé.

Il y a sans doute moins de pièces «bien faites» qu’au temps où Antoine n’existait pas. Cela tient peut-être à ce qu’il est plus difficile d’établir une pièce bien faite, quand on veut qu’elle soit humaine et vraie. Il est moins aisé de justifier les actions d’un homme vivant que celles d’un fantoche.

A une reprise d’une pièce à grand succès d’il y a trente ans, qui nous sembla un peu puérile, je rencontrai, dans les couloirs, mon vieux routier...

--Eh bien! s’écriait-il, en voilà du théâtre!...

C’en était.

Je me dis à part moi qu’il n’est pas très difficile d’en faire, du théâtre, quand on n’a rien à dire.

Seulement, Antoine, qui, au Théâtre Libre, nous a révélé _Le Canard Sauvage_, et a su mettre en lumière des hommes comme Georges Ancey et François de Curel, le dangereux Antoine a donné au public français le besoin d’entendre quelque chose.

Grâce à Antoine, toujours à Antoine, on s’est aperçu que cet art du théâtre, dit inférieur, n’était inférieur que lorsqu’il n’était pas pratiqué par des gens supérieurs.

Encouragés, des écrivains, que rebutait la terreur du Métier, se mirent à écrire des pièces, parce qu’Antoine avait su leur montrer que le métier soi-disant nécessaire était, pour faire de belles pièces, moins nécessaire que le talent.

* * * * *

Ayant ainsi parlé d’Antoine à nos petits-enfants, il faut leur dire, pour continuer leur instruction, que cet être extraordinaire a été, il n’y a pas longtemps, sur le point de faire naufrage.

Il n’y a pas d’homme, si extraordinaire qu’il soit, qui puisse être à l’abri de la mauvaise fortune. «Nous ne sommes pas les premiers, disait Cordelia au roi Lear, qui, avec la meilleure intention, aient encouru malheur!»

Et il faudra raconter aussi aux petits-enfants que Henry Irving--qui fut un homme considérable, mais pas plus considérable qu’Antoine--qu’Irving s’était trouvé, au moins une fois, dans une très mauvaise passe. Alors, trois ou quatre Anglais avaient réuni vingt mille livres--cinq cent mille francs--et avaient donné simplement cet argent à Irving, comme un hommage reconnaissant à une de leurs gloires nationales.

J’admire assez, pour ma part, ce nationalisme-là.

CHAPITRE X

UNE ENQUÊTE

L’autre saison, quand s’est posée cette question palpitante: «Un critique a-t-il le droit de publier son compte rendu avant la première?» j’ai frémi d’espoir à l’idée qu’on allait parler encore des «répétitions générales». Je n’ai pas oublié la séance héroïque, historique, où cent cinquante dramaturges réunis à la salle Charras, décrétèrent d’une presque commune voix la suppression des répétitions générales, qui furent rétablies sournoisement six mois plus tard.

Je pensais donc, à cette époque, qu’on allait rallumer ce vieux débat... Mais ça n’a été qu’une courte flambée. On s’est occupé d’autre chose, et une enquête, que j’avais faite auprès de quelques confrères, m’est restée pour compte.

Pourquoi, au fait, me resterait-elle pour compte? Pourquoi ne la publierais-je pas maintenant?

Seulement, je ne puis plus révéler les noms des interviewés; ce ne serait pas honnête. Je n’ai que leur opinion de l’autre saison; je n’ai pas celle d’aujourd’hui.

* * * * *

Le premier de ceux que j’allai voir était un auteur plein de talent, mais qui est atteint d’un défaut très grave chez un dramaturge: il est intelligent...

Au lieu de se servir de son intelligence comme d’un humble et prudent petit cornac, pour guider à peine son instinct, il s’est avisé de donner à cette intelligence prétentieuse la place suprême dans son atelier intime de fabrication de pièces. Il a agi comme un directeur d’usine qui flanquerait à la porte tous ses ingénieurs-inventeurs, et dirait à son honnête contremaître: «Dirigez et inventez...»

Cet auteur, quand il lui arrive d’avoir un four, se console au bout de quarante-huit heures, aussitôt qu’il en a trouvé la raison. Alors, il s’énonce une loi; par exemple: «Ne pas faire intervenir de nouveaux personnages au dernier acte» ou «ne pas parler de politique ni d’argent». Il s’applique, dans sa pièce suivante à respecter cette loi, et, si cette pièce ne marche pas, il en tire, infatigable, une bonne leçon et une loi nouvelle.

Le dernier ouvrage qu’il avait fait représenter avait eu, la saison dernière, un sort assez fâcheux, devant le public de la répétition...

«Ne me parlez pas de ce public-là, me dit-il... Ce sont des gens féroces... Le jour de ma générale, il était entendu d’avance que ça n’aurait pas de succès. En arrivant, ils avaient leur siège fait... Avant le lever du rideau, mon cher, ils disaient qu’il n’y avait pas d’action dans ma pièce... On m’a signalé, à l’orchestre, un petit monsieur, un blond, paraît-il--je n’ai pas encore pu savoir qui c’était--croyez-vous qu’il empêchait sa femme de rire? Elle essayait, la malheureuse... Il lui faisait: «Chut! Veux-tu te taire? C’est idiot!» Alors, elle n’osait plus s’amuser...

... C’est tout de même malheureux, ajouta-t-il, que nous soyons obligés de passer devant ce jury-là, avant d’arriver au grand public, au vrai...

(Ici, sa voix s’attendrit.)

... Au public bon enfant, qui vient au théâtre pour s’amuser, et non pas pour «juger»... Ah! ces gens des générales à qui on demande une opinion sur la pièce, et qui la cherchent pendant toute la représentation, au lieu de s’abandonner à leur plaisir...

... Et ils sont plus gobeurs que les autres... Les avez-vous vus, à la pièce de T...? Cette pièce, je n’en parle pas, je ne voudrais pas en dire de mal. T... est un bon garçon que j’aime énormément. Il se figure avoir beaucoup de talent... Ne le détrompons jamais. Qu’il meure avec cette idée!... Il met dans ses pièces des «beautés»! Des beautés pour poires, bien entendu. Les bons snobs de la générale font des oh! et des ah!... Et quand on arrive au grand public, au vrai, on se trouve en présence de braves gens qui ne comprennent plus--tout simplement parce qu’il n’y a rien à comprendre... A la pièce de T..., dès la troisième, la salle était froide à attraper des pneumonies. On toussait, d’ailleurs, tout le temps... Aucune espèce d’effet, bien entendu... Après leur générale délirante, il semblait qu’ils allaient jouer ça cinq cents fois, mille fois, toute la vie... Ils ont fait quarante représentations passables... Ils sont parvenus à la centième en tirant sur la ficelle, en truquant le chiffre des représentations. J’ai vérifié: le samedi de Pâques, ils affichaient la soixante-dixième; le mardi de Pâques, après deux matinées, ils arrivaient à la quatre-vingt-deuxième. La pièce se serait jouée douze fois en trois jours. C’est un record... Ils sont donc arrivés péniblement à une centième; c’est ce qu’on peut appeler une centième en caoutchouc... Ils ont recraché, dans les dernières, le peu d’argent qu’ils avaient encaissé au début.

* * * * *

Il était intéressant, comme vous pensez, d’aller voir T... lui-même, et de lui demander son avis sur les répétitions générales...

--Être joué devant ce public-là, me dit-il, ce sont de pures émotions d’artiste qu’on a de la peine à retrouver plus tard. Certes, jusqu’à la dernière de ma pièce--nous avons fait cent cinquante représentations--je n’ai vu que des salles enthousiastes... mais ce n’était plus cette impression délicieuse de la générale, devant ce public de choix, unique au monde, unique dans l’histoire, qui saisit les moindres intentions, s’arrête aux nuances les plus finement indiquées. Il suffit de les regarder. Quel pétillement dans leurs yeux! quel esprit dans leur sourire! On ne voit pas, parmi eux, de ces visages bouffis, hagards, hébétés que l’on aperçoit dans les salles de «payants»!

(J’ai souvent entendu médire du «payant» par les gens de théâtre. On lui reproche souvent de ne pas être assez intelligent, pas assez démonstratif et pas assez nombreux.)

... Enfin, conclut T..., mon avis formel est que si l’on supprimait le public des générales, cette élite, ce tribunal de haut goût, ce serait la mort de notre beau théâtre national...»

* * * * *

En rentrant chez moi, après avoir enregistré fidèlement ces opinions, également judicieuses, je terminai mon enquête par cette phrase fortement pensée: «La question de la suppression des générales n’a pas fait un pas. Elle nous paraît insoluble...»

Il n’y a, d’ailleurs, que ces questions-là qui soient intéressantes. Foin des questions solubles! C’est la mort des interviewers.

CHAPITRE XI

SOCIABILITÉ

Il était à la fois aveugle et paralytique, et ne trouva aucun avantage à la combinaison de ces deux infirmités.

Il était devenu aveugle parce qu’il s’était approché beaucoup trop près d’un fourneau incandescent, et parce qu’il avait oublié à ce moment-là, de penser, comme Michel Strogoff, à sa mère.

Il était devenu paralytique, il ne savait pourquoi, peut-être pour faire comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père.

Quoi qu’il en fût, son sort ne semblait guère enviable. Et pourtant c’était un des hommes les plus heureux, les plus joyeux que j’aie connus.

Il était doué d’une belle humeur invincible, inexpugnable. Et puis il était fier. C’était, comme disent les gens de boxe, un «cherreur». Le Destin voulait l’avoir. Le Destin ne l’aurait pas.

Il se trouvait privé de tous les agréments, de toutes les joies, que donnent l’usage de la vue et le mouvement. Il lui restait d’autres plaisirs, d’autres façons de jouir de l’existence. Et il prétendit qu’en se spécialisant dans un plus étroit domaine, il était plus heureux que ceux qui se dispersent, et qui passent leur temps à se demander auquel de leurs penchants il faut obéir.

J’ai l’air de parler de lui avec une indifférence un peu féroce. Mais ce ton détaché, c’est lui qui l’avait pour ainsi dire inspiré à son petit cercle très intime. Il ne voulait pas être plaint. Il détestait la commisération, et même la sollicitude. Il aimait qu’on lui parlât sans ménagements, et presque avec rosserie. Les gens qui n’étaient pas prévenus, et qui arrivaient pour la première fois chez lui, étaient suffoqués et indignés de la façon dont le traitaient ses frères, ses sœurs, ses neveux.

On lui disait:

--Il fait un soleil magnifique. Je connais un sale fourneau qui n’en profite pas.

Il répondait:

--Ce fourneau-là se fiche de toi. Il va se faire pousser jusqu’à la fenêtre et jouira bien mieux que toi de ce soleil. Tu ne sais pas ce que c’est que de sentir la douceur du soleil sur les mains et sur le visage.

Ses neveux s’écriaient:

--On va faire une balade en vélo épatante. C’est bon de rouler en vélo sur les routes. C’est un plaisir qui n’est pas à la portée de tout le monde...

--Ça ne vaut pas, disait-il, celui de se faire pousser sur un fauteuil à roulettes dans les allées du jardin. Vous n’êtes pas sensibles comme moi à l’air léger qui me caresse au passage. Allez-vous-en, courez, démenez-vous au hasard, Béotiens de la vie. Allez frôler mille joies pour n’en connaître aucune. Et faites-moi apporter le téléphone.

C’était un de ses passe-temps favoris. Il s’installait sur une chaise à tablette. Son bras gauche se mouvait suffisamment pour saisir l’appareil et appliquer à son oreille un des récepteurs. Quand le petit bonhomme qui le gardait se trouvait là, il lui faisait chercher des numéros dans l’annuaire, des numéros de personnages célèbres avec qui il s’entretenait. Il proposait aux gens de lettres d’admirables affaires de traductions, à des acteurs en vue de magnifiques engagements à l’étranger. Il fixait des auditions qu’il discutait âprement, remettait sa réponse au lendemain, puis demandait un nouveau délai. Il intriguait aussi des femmes du monde. Il affirmait les connaître, et leur adressait des déclarations passionnées.

C’était aussi sa joie de faire des commandes importantes chez les fournisseurs. Mais il dédaignait la plaisanterie banale, vraiment trop exploitée, qui consistait à faire livrer à un de ses amis des pièces de vins, des plantes exotiques, des bains sulfureux ou des cercueils. Il ne donnait jamais la commande ferme. Mais il s’amusait à faire naître des espérances dans l’âme d’un commerçant avide. Et plus cette joie était injustifiée, plus il en ressentait un plaisir pervers. C’est ainsi qu’il eut de nombreuses conférences avec un opticien pour se commander une combinaison de lunettes d’une fabrication tout à fait anormale et d’un prix très élevé. Tous les fabricants de bicyclettes furent mis à contribution. Mais il ne s’en tenait pas à ces commandes paradoxales. Il n’avait au fond qu’un goût très médiocre pour ces fumisteries. Il se plaisait simplement à causer avec les gens et à les faire causer. Il communiquait à des fabricants d’automobiles et à des carrossiers tous ses projets de la belle saison. Sous prétexte de demander conseil pour le choix des pneumatiques, il racontait, il évoquait tous les pays qu’il allait traverser.

Pour quatre cents francs par an, il forçait l’intimité de tous les Parisiens. Il envoyait son petit domestique dans les grands hôtels pour connaître les noms des arrivants, et aussitôt qu’il pouvait, il se mettait en communication avec les plus fameux d’entre eux. Il apprit pour cela cinq ou six langues européennes. Il donnait d’ailleurs sur sa personne des détails toujours fantaisistes et qui variaient constamment selon les auditeurs.

Il finit par parler aux gens uniquement pour le plaisir de vivre leur vie avec «un cœur multiplié». Il était arrivé à être un causeur captivant, pour s’être spécialisé dans ce rôle, si bien que des quantités de personnes, qu’il n’avait jamais vues, lui parlaient comme à un véritable ami. On l’invitait à des mariages, et il téléphonait, désolé, en improvisant toutes les raisons qui l’empêchaient de s’y rendre. On n’hésitait pas à le prendre comme confident, quand on avait l’impression qu’il n’y avait personne d’autre sur la ligne.

Une belle semaine, il s’affaiblit et il sentit qu’il ne serait pas long à quitter ce monde. Il fit préparer les lettres de faire-part pour un grand nombre de personnes, qui vinrent presque toutes à son enterrement.

--Tiens, disait un monsieur à une dame, vous le connaissiez?

--Si je le connaissais!