Part 2
«Alors, parce qu’on ne peut dénouer une pièce autrement que par complaisance, il faut renoncer à la faire. On se prive ainsi de beaucoup de sujets possibles. Les spectateurs ne veulent pas, désormais, qu’on plaque un dénouement cliché. Ils ne veulent pas, non plus, qu’on les laisse le bec en l’air, en baissant le rideau inopinément, comme il était de mode à une époque, au temps facile des «tranches de vie».
«Ils ont peut-être raison. Mais si cette sévérité raisonnable avait déjà sévi il y a deux cent cinquante ans, beaucoup de chefs-d’œuvre comiques, étouffés, dès leur apparition, par l’ogre Public, ne seraient pas arrivés jusqu’à nous.
«Quelle sale générale, par exemple, que celle du _Malade imaginaire_! Ce premier acte merveilleux eût fait un tort énorme à tout le reste. Après le deux, on se serait abordé dans les couloirs avec des hochements de tête: «Quel dommage!... C’était si bien parti!... Ça traîne, ça traîne... Oh! moi, je pensais, après le un: il ne se soutiendra pas.»
«C’est vrai que Molière ne se soutenait pas toujours. Son génie l’emportait dès les premières scènes, et à toute allure. On sentait sa joie d’écrire et de créer de la vie. Mais, pour des hommes pareils, il y a un instant critique: c’est quand l’animal fougueux commence à baisser de pied, et qu’il faut le stimuler, employer les aides, qui sont la raison, l’intelligence, et toutes sortes de qualités que Molière possédait à un degré très haut, mais qui n’étaient plus les qualités de Molière même.
«C’est un phénomène assez fréquent que de voir un homme de théâtre très adroit, mais quelconque, habiter dans le même esprit qu’un poète véritable, personnel et exceptionnel. Ils se font un grand tort réciproque. L’artisan, quand il est seul à travailler, apparaît un peu misérable, à la clarté trop proche du génie qui l’avoisine. Et le poète entrave l’artisan... Si Victor Hugo avait eu moins de génie, il aurait eu autant d’habileté qu’Eugène Scribe.
«A notre époque, on ferait moins de crédit qu’au temps de Molière aux hommes de génie. On parlerait trop de l’auteur du _Misanthrope_, on l’admirerait trop continuellement, on le jugerait sans relâche. On serait tout le temps à surveiller son niveau au-dessus de l’étiage. Après sa générale fâcheuse, _Le Malade_, de nos jours, eût fait six représentations. Le bruit se serait répandu dans la ville que le premier acte était étincelant. Rien ne dégoûte autant le spectateur payant qui, pour ses dix francs, ne veut pas un seul acte défectueux ou inférieur. Le client de faveur aurait boudé et distribué ses places à de tout petits fournisseurs. Et Molière eût été contraint de monter en toute diligence une reprise, peu fructueuse parce que trop hâtive, d’une pièce mieux équilibrée, telle que son _Médecin malgré lui_--ou _Les Dominos roses_.
CHAPITRE V
UN HOMME OCCUPÉ
Il était six heures du matin. Le jour était encore tout gris. Il ne passait, dans l’avenue, que des ouvriers qui se rendaient à leur travail, et des cochers à pied, le fouet à la main, regagnant leur dépôt.
Je m’étais levé comme de coutume à cinq heures. Je faisais ma petite promenade quotidienne avant de commencer ma journée et mes quatorze heures de labeur à peine interrompu.
--Comme ce matin est exquis!
C’était mon ami Gédéon qui parlait derrière moi.
--Comme ce matin est exquis! Mais, ajouta-t-il, il est exquis pour moi, et pas pour toi...
--Pourquoi ça?
--Parce que toi, tu viens de te lever, tu es encore effaré de sommeil, tu es tout bouffi, tes idées sont dans la brume. Moi, je jouis bien mieux de l’aube, car je ne me suis pas couché...
«... Je viens, mon ami, de terminer une partie de poker, commencée hier à neuf heures du soir. Que dis-je hier?... Commencée il y a cent ans. Un siècle de péripéties, d’espoirs, de déceptions, me sépare de ce que tu appelles hier!
--Tu as perdu?...
--J’ai perdu. Mais je suis heureux comme un homme-oiseau dans l’air. Il me semble que le monde est à moi. Je retrouve, ce matin, la douce ingénuité de mon premier âge. Je n’ai pas, dans la tête, comme toi, quelques pauvres idées noyées d’ombre. Mes idées à moi sont abondantes et glorieuses de clarté! Je crois sérieusement que je suis un demi-dieu, ce que seraient d’ailleurs tous les hommes si, de temps en temps, ils prolongeaient leurs veilles, non pas par nécessité, mais par plaisir. Quand l’homme s’abandonne au sommeil, il retombe à un rang de brute. La nuit obscurantiste le reprend chaque soir et l’annihile. Il faut qu’il recommence le lendemain à retrouver de l’audace, de la liberté, du génie! Au bout de quinze heures de veille, il devient quelqu’un de puissant, de presque surhumain. Mais il s’endort, et tout est à reconquérir.
--Alors, tu vas te mettre à travailler?
--Certainement, certainement... Mais auparavant, je vais revivre en pensée cette merveilleuse partie de poker que j’ai terminée tout à l’heure...
--Tu ne joues pas le bridge?
--Tu es fou! J’avoue que je sais jouer le bridge. Je joue au bridge quand je n’ai pas de poker. Mais le bridge est un jeu de cartes. C’est même un jeu de hasard, comme l’a dit sans paradoxe un de mes partenaires de ce soir... Tandis que le poker est un jeu d’âmes! Les cartes, au poker, ne sont qu’un prétexte... Je bénis cependant l’invention du bridge, parce qu’elle a débarrassé nos tables rondes de ces joueurs de poker à la manque, qui n’étaient pas dignes d’y figurer. Maintenant les pokéristes forment une élite de vrais amateurs. Il n’est resté en présence que de fines lames. Les parties sont plus rares, mais ce sont de beaux combats... Asseyons-nous sur ce banc.
--Mon travail me réclame...
--Tu travailles aussi bien avec moi. Tout ce que je te dis, je t’en fais cadeau. Je suis un peu exalté. Ne fais pas attention. J’ai un peu bu en jouant. J’ai bu sans m’en apercevoir... Alors, je suis exalté... Vois-tu, ce que tu devrais demander, dans _Comœdia_, c’est qu’on installe, au Conservatoire, des classes de poker, de bridge, si tu veux, ou de manille, afin que les artistes en tournée soient à la hauteur quand ils joueront dans les cafés. Moi, je n’ai pas d’enfants; mais je tiens à répéter que quand j’aurai des enfants, je leur apprendrai à jouer au poker dès leurs plus jeunes années, pour qu’ils puissent se défendre au moment où ils auront l’âge de jouer, pour qu’ils puissent, comme on dit, sortir sans leur bonne...
«... Et puis, vois-tu, rien n’émancipe un homme autant que le jeu. Comme, dès que l’on a un peu joué, on se sent moins esclave de l’argent! On perd cette parcimonie timide qui nous paralyse, qui nous fait gâcher tant de temps en hésitations, cette peur enfantine de laisser tomber quelques sous, de payer un objet trop cher... On se dit désormais que le temps qu’on use à marchander est trop peu payé par le rabais qu’on obtient.
«L’habitude du jeu fait de nous des hommes d’affaires courageux.
«S’il n’y avait pas de joueurs, que l’humanité serait basse et stagnante!
«... Le poker, entre tous les jeux, est un éducateur merveilleux. Nul jeu ne nous apprend mieux le courage. Nul jeu ne nous habitue mieux aux décisions promptes. Il nous enseigne le danger de la confiance excessive, quand nous nous laissons bluffer, et le péril tout aussi grave de la défiance exagérée, lorsque, croyant à un bluff, nous fonçons sur le bluffeur, et nous nous heurtons à un jeu supérieur.
«Les dramaturges aiment le poker. Car, en principe, les dramaturges sont ce qu’on appelle un bon public. S’ils sont quelquefois «mauvais public», c’est pour des raisons extérieures... Quand, par exemple, la pièce qu’ils écoutent est l’ouvrage d’un autre dramaturge. Mais naturellement, les auteurs dramatiques aiment le théâtre. Or, le poker nous fournit des émotions analogues à celles que nous éprouvons au spectacle d’un beau drame.
«... Imagine un vieux château habité par une riche héritière et de vieux domestiques. Une bande de malandrins, supposant que ce château est mal défendu, se préparent à l’attaquer. Mais la riche héritière fait mettre à toutes les fenêtres les vieux fusils des panoplies. On en fait partir quelques-uns, qui font un bruit redoutable. Les malandrins, impressionnés, battent en retraite... Ils ont été «bluffés»...
«... A l’acte suivant, ils se sont aperçus de leur erreur. Ils se disposent donc à attaquer le château. Mais celui-ci, depuis le premier assaut, s’est garni d’une troupe respectable d’hommes d’armes. Les assaillants sont repoussés avec perte. C’est ce qu’on appelle, au poker, le faux bluff. L’adversaire fonce sur un fragile obstacle qui se trouve être aussi dur qu’un «réverbère».
«On a un jeu très faible, d’abord. On écarte trois cartes sur cinq. On vous en donne trois autres, qui augmentent admirablement votre jeu. C’est ce qu’on appelle une rentrée...
«Rappelle-toi _Le Bossu_. Lagardère, entouré de spadassins, dans les fossés de Caylus, est sur le point de succomber, quand Cocardasse et Passepoil viennent combattre à ses côtés, et lui fournissent la «rentrée» considérable, qui améliore son jeu...
«... Le poker, je te le dis, est un exercice d’une utilité morale et intellectuelle incontestable... Tu souris, imbécile!... Tu te figures que je te dis des blagues... Va donc travailler; tu n’es bon qu’à ça!
«Le poker est quelque chose de si emballant, vois-tu, que je n’y joue plus... Non, je jure que je n’y joue plus. Ça m’absorbe trop. Je suis conquis: je suis une proie. Je ne veux pas être une proie... Je vais me coucher. Il faut que je me réveille avant midi, afin de téléphoner à un de mes amis qui n’est chez lui qu’à l’heure du déjeuner. C’est lui qui nous manque pour la partie de ce soir... Au revoir, mon vieux...»
J’avais déjà tourné le coin de la rue, quand j’entendis la voix de Gédéon. Il courait derrière moi, me rappelait.
Arrivé près de moi, il me regarda avec attendrissement.
--Vois-tu, me dit-il, nous vivons à une époque de décadence...
--Qu’est-ce qui te fait croire ça?
--Il y a toujours eu des joueurs aussi acharnés que moi. Seulement, ils ne sentaient pas comme moi la nécessité de justifier leurs passions. Ils prenaient leur parti de leur débauche. Tandis que moi, j’essaie de la réhabiliter, et j’encombre l’humanité des sophismes les plus graves... Oui, mon vieux, c’est comme ça. Pour me justifier, je justifie le Vice... Tu entends, je justifie le Vice! C’est beaucoup plus grave que de jouer... Au lieu de faire la part du feu, je brûle toute la maison, et je m’écrie: Ce feu est glorieux et magnifique! Tiens, tu devrais faire une pièce là-dessus. Tu l’appellerais: _La Part du Vice_.
--J’y travaille.
CHAPITRE VI
UNE ÉPREUVE
Mon ami Thoneau est un écrivain charmant, un observateur délicat, un auteur dramatique plein d’esprit, de grâce et de vérité. Personne ne connaît mieux que moi son talent, car il me lit toutes ses pièces, et chacune d’elles plutôt deux fois qu’une.
Je n’aime pas qu’on me lise des pièces.
Au lycée, j’étais un des élèves les moins attentifs de la classe. J’écoutais deux minutes les explications du professeur, puis je me lançais sur une autre route. Maintenant, quand on me lit des pièces, fussent-elles des chefs-d’œuvre,--j’ai déjà eu l’honneur d’entendre des chefs-d’œuvre,--j’ai toutes les peines du monde à ne pas lâcher le lecteur. Je me cramponne à lui comme un petit enfant aux jupes de sa mère. Mais la foule nous sépare! Bientôt, nous sommes très loin l’un de l’autre. Et de nouveau, brusquement, je l’aperçois devant moi, qui lit avec passion, avec fougue, et j’ai un moment d’effarement, comme lorsqu’on se réveille le matin, dans une chambre d’hôtel, et qu’on se dit: «Où suis-je donc?»
Mon ami Thoneau sait tout cela. Mais on dirait qu’il n’en a cure. Il aime, lui, lire ses pièces. Avant le succès de la première, avant le succès de la lecture aux artistes, avant l’heureux résultat de la lecture aux directeurs, il faut qu’il se paye des petits triomphes séparés en lisant son œuvre à chacun de ses amis. J’aime mieux, d’ailleurs, entendre ou faire semblant d’entendre une pièce en tête-à-tête avec l’auteur. Car la présence d’un tiers suffit pour faire naître en moi l’impérieuse, la tyrannique, la torturante envie de rire (qui, bien entendu, ne vient jamais nous tourmenter à l’audition des pièces comiques).
Thoneau m’avait dit: «J’ai terminé un acte nouveau. Quand désirez-vous l’entendre?»
Quand je _désirais_ l’entendre?
Je répondis: «Mais tout de suite... demain... après-demain!»
--Je viendrai après-demain matin, dit Thoneau.
--Attendez... Non... Après-demain, j’ai quelque chose... Qu’est-ce que j’ai donc, après-demain?... J’ai quelque chose... Venez plutôt mercredi... ou jeudi. C’est cela, venez vendredi. Vous n’êtes pas superstitieux?
Il était superstitieux. Mais il préférait venir le vendredi qu’un jour plus tard.
--Je viendrai, dit-il, vendredi matin.
--Non, vendredi soir... Le matin nous serions dérangés.
Je savais très bien que je n’y échapperais pas. Mais je voulais obtenir tous les sursis. Le vendredi matin, j’écrirais un petit bleu, pour dire que je n’étais pas bien portant, et pour gagner deux ou trois jours.
Il se trouva que le vendredi matin, j’avais un très fort mal de dents. Comme je souffrais véritablement, je n’écrivis pas à Thoneau que j’étais souffrant. Il aurait cru à un mensonge. Il valait bien mieux le laisser venir, pour qu’il pût constater que j’étais vraiment malade. Alors, je dirais: «Vous voyez, je suis absolument hors d’état de vous écouter...»
Tout se passa d’abord comme je l’avais espéré. Thoneau, armé de son manuscrit, se présenta vers six heures du soir. Il me vit installé sur un fauteuil, affligé d’une fluxion indéniable, avec un rempart d’ouate autour de mes oreilles et de mon visage asymétrique.
--Mon vieux, je suis navré. Je vous ai laissé venir, parce que je pensais que ça irait mieux! Mais ça reprend terriblement depuis une demi-heure.
--Pourtant, ça enfle, dit Thoneau, vous devriez ressentir un certain soulagement.
--En effet... Mais, j’ai un autre abcès de l’autre côté... Je suis désolé de vous avoir fait venir pour rien...
--Mais je suis content d’être venu vous voir. Je suis ennuyé seulement que vous soyez souffrant...
--Alors, à quel jour voulez-vous que nous remettions cette lecture? Mardi ou mercredi?
--Ce sera comme vous voudrez, cher ami!
Je ressentis à ce moment un tel soulagement que je quittai imprudemment le ton languissant que j’avais adopté. Thoneau ne manqua pas de s’en apercevoir.
--Ce qui m’ennuie de ne pouvoir vous lire la pièce aujourd’hui, c’est que j’ai pris jour demain avec Antoine, et je ne serais pas fâché d’avoir votre avis avant... Comme vous paraissez un peu mieux maintenant...
--Mon vieux, je suis mieux... Mais ça me prend par secousses brusques. Vous commenceriez votre lecture, et vous seriez obligé de l’interrompre au milieu...
--Essayons toujours, dit Thoneau.
--Je serai un très mauvais public, aujourd’hui!
--Mais non, mais non! dit Thoneau.
Il avait déjà débarrassé une petite table et déficelait rapidement son manuscrit.
--Je commence.
--Allez-y!
La lecture commença. C’était, je le vis plus tard à la représentation, une très jolie pièce. Pour le moment, j’entendais parler confusément une baronne nommée Mathilde, un nommé Gaston, et une femme de chambre... A force de tâcher d’avoir mal aux dents, j’avais mal aux dents, en effet, mais pas assez pour être en état de gémir avec une conviction suffisante. De temps en temps, je jetais un coup d’œil sur le manuscrit. Il était écrit sur de grandes pages, de l’écriture de l’auteur. Manuscrit assez épais, ma foi? C’était un fort acte. Les feuilles étaient numérotées. Dans un mouvement qu’il fit pour approcher le cahier de la lumière, les pages s’écartèrent et il me sembla que le chiffre 34 était écrit sur la dernière. Nous n’étions qu’à la page 6. La page 7 dura longtemps. La moitié de la page 8 était barrée, et j’avais déjà enregistré ce petit bénéfice d’une demi-page, quand je vis que la page suivante se numérotait effrontément 8 _bis_...
Alors, quoi? nous ne savions plus où nous allions! Il y avait des _bis_ maintenant! Et peut-être, qui sait? des _ter_ et des _quater_! Heureusement que je voyais toujours pas mal de lignes rayées, des longueurs évidentes, des développements psychologiques qu’il s’était décidé à supprimer...
--Ça vous plaît-il? demanda tout à coup Thoneau...
--Mais oui, beaucoup.
--C’est que vous gardez un tel silence, que je suis un peu désorienté. Je vous avoue que j’attendais quelques marques d’approbation...
Je le rassurai, par civilité, par bonté même:
--Ça me plaît énormément. Je trouve cela amusant, plein de jolis détails... Si je ne manifeste pas, c’est la faute à ce sacré mal de dents.
--J’étais un peu inquiet, dit Thoneau.
Je le rassurai encore.
Je le rassurai même trop.
Car l’instant d’après, je vis avec terreur qu’il me lisait même les coupures!
CHAPITRE VII
LE MANAGER
Les personnes qui me font l’honneur de me lire le lundi matin dans le journal _L’Auto_ ont sans doute prêté quelque attention à une idée que je mettais timidement en avant. Je désirerais que les écrivains, et particulièrement les auteurs dramatiques, eussent à leur disposition des managers, comme les cyclistes et les champions de boxe.
Certains dramaturges, surtout des Anglais et des Américains, font débattre leurs intérêts par un homme d’affaires dont les fonctions ne se confondent pas avec celles du secrétaire.
Évidemment, il est très intéressant d’avoir un secrétaire. D’abord, ça vous pose un peu, à preuve cette réflexion que faisait un jour un homme de lettres:
--Je n’obtiens, disait-il, que très rarement des billets de faveur, tandis que mon secrétaire en a toujours. Moi, je suis un personnage plus ou moins considérable; dans les administrations de théâtre on me connaît plus ou moins; mon secrétaire, en revanche, est forcément un monsieur important, _car il est le secrétaire d’un homme qui a un secrétaire_.
Mais le secrétaire n’a pas assez d’autorité sur son patron.
Ce qu’il faut à un homme de lettres, c’est un maître, un maître, bien entendu, plein de tact, dont l’influence soit plus tutélaire qu’oppressive.
Il serait très mauvais d’avoir auprès de soi une espèce de garde-chiourme qui vous ferait marcher à coups de trique. D’abord on ne le supporterait pas, et on casserait cet homme aux gages.
Mais le manager rêvé serait celui qui saurait faire travailler son «poulain», comme disent les gens de sport, et qui n’aurait jamais l’air de l’y contraindre. Il faudrait pour cette tâche un garçon très fin et très délicat, qui donnerait à l’homme de lettres le désir de se mettre à sa table à écrire, qui lui conseillerait habilement certaines lectures stimulantes, qui lui parlerait, sans en avoir l’air, des succès de ses confrères. Il rapporterait adroitement à l’écrivain ce qu’on dit de lui dans le monde, en laissant de côté les blâmes trop sévères et les éloges trop hyperboliques, qui sont aussi stérilisants les uns que les autres.
Il saurait aussi discerner les moments de bonnes dispositions et d’inspiration, et les mettrait à profit. Il éloignerait à ce moment-là toutes les causes de distraction qui pourraient détourner l’écrivain de sa tâche. Il se mettrait sournoisement en travers des parties de bridge (un directeur anglais me disait que le bridge, en absorbant la plupart des auteurs, a causé la faillite de plusieurs théâtres de Londres). Notre homme empêcherait aussi, avec quelque adresse diplomatique, les tendres entretiens.
A d’autres instants, quand il sentirait son poulain un peu surentraîné, c’est lui-même qui l’emmènerait s’amuser en ville. Alors il lui interdirait d’écrire et de se mettre à une tâche qui aurait toutes chances d’être médiocrement exécutée.
C’est le manager qui s’occuperait des heures des repas et des menus. Car il est admirable que, de notre temps, on surveille avec une attention si savante l’alimentation d’un athlète, et qu’on laisse les poètes distraits engloutir à leur guise, en les mâchant à peine, des concombres, des pickles et des ronds de saucisson.
Faute de surveiller nos hommes de génie, ce qu’on laisse perdre de chefs-d’œuvre! Comme si nous en avions tant que ça de reste!
L’écrivain, souvent gourmand et lubrique, se persuadera facilement, s’il est livré à lui-même, que la bonne nourriture doit lui fournir une excitation salutaire, et que les expériences sentimentales nombreuses sont nécessaires au développement de son expérience psychologique. Et s’il ne réussit qu’à se procurer des digestions lourdes, et à s’anémier le cerveau, il saura trop vite en prendre son parti; car un débauché subtil trouve toujours de bonnes raisons pour justifier ses écarts. C’est surtout dans le peuple que le poivrot se frappe, et verse des larmes en répétant qu’il est un cochon.
La tâche de manager consistera à garder son éminent élève à mi-chemin de l’orgie périlleuse et d’un ascétisme anormal et anti-humain.
Mais il ne se bornera pas à le maintenir en bonne condition intellectuelle. Après avoir surveillé la gestation de l’œuvre, c’est lui qui la placera et la fera fructifier au mieux, en fera sortir pour son client le plus de gloire possible et le plus de «phynance».
Les écrivains ont affaire, quand il s’agit de transmettre leurs productions au public, à des intermédiaires, éditeurs et directeurs, qui sont souvent d’habiles businessmen. Et ces bons commerçants, à la première objection des producteurs, font paraître une surprise douloureuse et semblent dire: «Comment, vous, un artiste!» L’artiste, qui a fait des humanités, qui a lu de belles pages latines sur le désintéressement, est très impressionné et ne songe pas à dire au commerçant: «Pardon, je suis un artiste, mais dans mes rapports avec un commerçant je suis forcé d’être un commerçant: ainsi le veut d’ailleurs le Code de commerce, qui me rend justiciable du tribunal consulaire.»
Voilà ce que répondrait le manager à l’éditeur ou au directeur. L’écrivain ferait défendre ses exigences par un mandataire sinon intraitable, du moins plus combatif qu’il ne peut l’être lui-même.
Après avoir obtenu du directeur un traité excellent, avec une bonne place dans la saison, un fort dédit et un bon chiffre de représentations garanti, le manager s’occuperait de la presse.
Tâche délicate entre toutes, car le critique, de notre temps au moins, n’est pas vénal. Mais il est sensible. Il aime les égards. Il n’est pas fâché de savoir que les écrivains dont il prise les ouvrages ont une estime particulière pour ses facultés de critique, pour son goût, pour sa subtilité. Et il tient à ne pas paraître manquer de pénétration, à ne pas passer au travers ou à côté des beautés d’un ouvrage. Son métier est difficile, et, pour ma part, je ne voudrais pas l’exercer. On vous demande d’apprécier les qualités d’un ouvrage qui vient de naître et sur lequel le public véritable ne s’est pas encore prononcé. Si j’étais critique, je ne serais tranquille qu’avec les reprises.
J’ai eu sous les yeux l’ensemble des articles publiés sur une pièce qui n’obtint qu’un succès incertain à la répétition générale. Or, cette pièce fut jouée toute une année. A la rentrée, une nouvelle convocation de presse réunit la critique aux environs de la trois centième. Cette fois, une unanimité touchante s’était faite dans les articles, qui louèrent à l’envi les mérites de l’ouvrage. Un nouvel élément d’appréciation avait été fourni à la critique, qui pouvait, cette fois, juger en connaissance de cause, dans la plénitude de sa compétence.