Part 7
Quelle meilleure preuve que le surprenant et délicieux poème de M. Dierx, un des plus parfaits poètes de ce temps et de bien des temps? Je veux dire _l’Odeur sacrée_, pièce prosodiée, ainsi qu’un chant de Virgile, en laquelle l’auteur s’est fait une loi et un jeu de prouver et trouver les souplesses de notre langue, et son pouvoir, de par l’allitération (naïvement et souvent niaisement reprochée à de plus audacieux), de babiller en dactyles et s’alourdir en spondées, lutter enfin avec le latin et finalement l’emporter sur lui, et non sans l’avantage triomphant des tintinnabulantes rimes.
Quant aux écoles, ne pourrait-on pas dire qu’elles ne font que _des écoliers_, et que les vrais maîtres sont les esprits avant tout conscients et respectueux des trésors acquis par un langage et par un art? Ceux-là, loin de vouloir tout remettre en question et de troubler de fond en comble, se contentent de joindre un jonc de plus à la Syrinx, et de faire moduler à la gamme éternelle un accord jusque-là inentendu et d’une plus ineffable mélodie.
V
A LA PRINCESSE DE BRANCOVAN.
ROSES PENSANTES
Je ne connais guère les vers de celle qui fut la belle Mme Emile de Girardin--et surtout l’étincelant vicomte de Launay; car c’est bien principalement--je dirais presque uniquement, s’il n’y avait la célèbre _Joie fait peur_--sous le pimpant habit de ce courriériste sémillant que la postérité, qui fait son tri parmi les œuvres qu’on lui lègue, et compose la figure définitive d’un écrivain de ceux de ses traits qui ont le mieux assuré sa conquête, nous conserve le souvenir de cette superbe Delphine.
Elle avait pourtant débuté Muse. Sa beauté, que trahit lourdement le massif buste du Théâtre-Français, et sur laquelle ne nous édifie pas beaucoup mieux le falot portrait d’Hersent au Musée de Versailles, concourut à cette première manière, ratifiée elle-même par un sacre collectif de tous les maîtres du temps, rênés sous les boucles dorées de cette Aurore.
Nombre de prestiges parmi lesquels une correspondance avec Victor Hugo, l’amitié de Balzac, qui lui confia, dit-on, la composition de quelques-uns des vers de Rubempré, dans _Les Illusions perdues_--(et jusqu’à la collaboration des tables tournantes!)--complètent pour nous la fulguration de cette auréole, sous laquelle notre confiante mémoire aime à revoir s’azurer, comme deux bluets dans la moisson, les yeux que son amie Valmore--une vraie Muse, celle-là!--fait se rouvrir éternellement dans ces deux nobles vers:
La Mort vient de fermer les plus beaux yeux du monde, Nous ne les verrons plus qu’en regardant les cieux.
Les vers de Rubempré sont, comme il convient à ce bellâtre sans génie, emphatiques et médiocres. Il est probable que la finesse enjouée de Delphine Gay, collaboratrice de Lassailly pour ce travail, se plut à les meubler d’encensoirs et de sistres. Seul, l’impeccable Gautier, intraitable en matière prosodique, et qui ne pouvait recevoir une telle amicale commande sans livrer en échange un chef-d’œuvre, non d’ironie, mais de perfection, se montra traître à l’intention de l’auteur en attribuant à l’amant d’Anaïs l’admirable sonnet de _La Tulipe_, dénué de rapport avec le caractère et le talent du poète angoumoisin, qui n’aurait pu composer un tel poème sans infliger concurremment une tout autre allure à sa propre destinée.
Un malin rire avait de bonne heure dominé, sinon vaincu, la poésie, au moins sous sa forme pathétique, en cette nature malicieuse. J’en offre pour preuve l’anecdote suivante que je tiens du comte de Maillé, l’homme éminent dont la belle adolescence se montra valeureusement éprise d’idéal, au point de rosser un de ses camarades qui ne lui paraissait pas suffisamment enthousiaste de l’auteur de _René_. Et la lutte prenait fin sous cette apostrophe concluante du vainqueur à son adversaire justement _tombé_: «Eh bien? L’admires-tu maintenant?»
Un soir, dans le monde, le brillant jeune homme qu’était alors M. de Maillé avait à son bras la triomphante Delphine. Parvenus au seuil d’un salon isolé que les invités se signalaient en une sorte d’auguste effroi, et dans lequel se faisaient silencieusement vis-à-vis, près de celle qui avait été Juliette Récamier--M. de Chateaubriand et M. Ballanche, la belle promeneuse glissa dans l’oreille de son cavalier devenu moins intraitable sur le chapitre de ses dieux, ce sacrilège propos: «Sortons de cet ossuaire!»--Dès ce soir-là Delphine n’était déjà plus Corinne.
* * *
Et pourtant c’est à ce radieux début qu’il nous faut remonter pour trouver un pendant à la charmante émotion que nous cause l’entrée en religion littéraire de la comtesse Mathieu de Noailles. Certes je me glorifie d’avoir été le premier à faire pressentir, en un passage qu’on me permettra de citer, cette savoureuse éclosion, dans un essai publié le printemps dernier: _Le quatuor des masques_. Il s’agissait de quatre amateurs inconnus à mettre discrètement en lumière, et que j’avais assortis sous les plumages distinctifs d’un perroquet, d’un colibri, d’un cygne et d’une colombe. «La colombe c’est la Gourouli de Musset, mais une Gourouli au roucoulement plus suave. _Atavis edita regibus_, fille de poètes et de rois, on retrouverait en sa lignée, avec les princes des _Mille et une Nuits_, Saadi, Firdousi et Hafiz. Comme une odeur d’_athergul_ flotte sur ces chants nourris de confitures de roses. Curieux et parfaits, deux incompatibilités qu’ils concilient, y ajoutant une érudition sans pédanterie, une rencontre du mot expressif, du verbe coloré, du terme savoureux, une précision et une propriété de langage riche et choisi qu’on admirerait chez un travailleur et qui sont l’apanage de cette jeune fille. La plus chaste réserve en la plus noble ardeur, la pudeur dans la passion les caractérisent encore.
On ne m’a permis d’en parler que de souvenir. Je citerai donc, pour mémoire et pour l’honneur d’en traiter le premier, un poème sur les parfums qui est une aromale symphonie. Je ne sais que le célèbre fragment de la _Prière pour Tous_ auquel on puisse le comparer».
Les sept poésies que vient de publier, cette fois sous le véritable nom de leur auteur, devenu l’un des plus illustres noms de notre aristocratie, loin de mentir à cette allégorie élogieuse, y ajoutent au contraire, et dissipent, pour les lecteurs méfiants cette fois vaincus et charmés, ce que ma trop succincte annonciation leur avait paru offrir d’excessif.
La première est la pénétrante évocation des parfums, dont j’ai parlé:
Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums, Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes!
Et sur cette incantation les spirales montent, brumeuses ou tièdes, opalines ou azurées: tendres parfums printaniers; aigres relents automnaux dans le silence un peu hostile des vieilles demeures réveillées; touffeur des fours; bibliothèques aux senteurs vétustes. Et toute la litanie odorante des cheveux aux aromes amoureux, du vin conseiller d’ivresse et de l’encens persuasif de prière; de l’iris cher, aux linges légers; du santal dont le satin ligneux double et embaume les coffrets de l’Inde. A travers ces soupirs délicats transpire la nature tout entière: la terre détrempée, l’aire des moissons, l’air des salines. Et c’est une alternance de jeux forts et de jeux doux comme aux registres d’un orgue:
Torpeur claustrale éparse aux pages du missel, Acre ferment du sol qui fume après l’ondée.
La fraîcheur des forêts, la chaleur des treilles, et jusqu’à cette fine odeur du thé dont la chanteuse spirale s’évague vers le plafond, expire dans les draperies. Ce bal des odeurs tournoie au cœur de la jeune fille, ce cœur ardent et plaintif dont la nature et l’hérédité ont fait
Un vase d’Orient où brûle une pastille.
L’invocation: _A une statuette de Tanagra_ est pleine d’une saveur antique:
Tes deux bras étendus éloignent les offenses; Dans la coupe fragile et sûre de ta main J’ai mis mon cœur qui semble un vase aux belles anses Répandant son parfum au fil de ton chemin.
Les _Paysages_ évoquent d’un rythme baudelairien, d’ingénieuses comparaisons pour leurs successifs états, leurs diverses parures. Les strophes à _Hébé_ sont pleines de la grâce noble de Chénier, d’un auguste enseignement et d’une langue divine comme la démarche et le péplos même de la déesse:
Belle proie indocile ou molle du sommeil, Toi que l’amour lutine et baise sur les joues Si fort que ton visage en est encor vermeil, Et qui mêles la ruse aux grâces quand tu joues.
La _Mélancolie_ est un site de Millet. Les _battements dolents_ de l’airain font fuir du clocher de l’église en même temps que leur écho fait s’envoler du cœur du poète, un tourbillon d’oiseaux, un tourbillon de souvenirs.
_L’Invocation_ aurait plu à Leconte de Lisle. Elle respire son souffle païen et s’élève comme un de ses plus célèbres poèmes contre
La honte de penser et l’horreur d’être un homme.
Elle redemande aux rustiques divinités toutes les forces et toutes les grâces dont les bêtes émoussent ou déçoivent tant de maux, intolérables pour notre vigilante et lancinante pensée humaine. Et l’auteur de la _Mort du Loup_ eût aussi goûté cette exécratoire libation en sa boutade profonde.
La dernière pièce, le chef-d’œuvre, avec la première, revêt la métaphysique de Sully-Prud’homme d’une parure qui n’est pas sans faire penser à Léon Dierx, mais bien inspirée, toute personnelle. C’est un cantique d’amour d’une grave et gracieuse beauté, plein d’une intense ferveur, d’une digne résignation préventive aux inévitables changements, et qui se clôt sur un vers précédemment cité, un vers exquis, une pensée égale:
Notre amour est le vase empli d’or et de nard Que nous portons tous deux en tremblant d’en répandre; Rien de nous vient de nous, et le sombre hasard _Nous confie un trésor dont il nous fait dépendre_.
Notre jeune ferveur et nos effusions Iront grossir la somme inutile des choses... Mais qu’importe aux étés ivres d’éclosions Ce que pèse à l’hiver la poussière des roses!
J’ai sous les yeux, entre autres morceaux inédits de la jeune femme poète, un crépuscule des dieux qui eût dignement complété cette publication dont la _Revue de Paris_ a droit d’être fière. Un filial--et sans doute cette fois héréditaire regret de la grâce antique, déjà sensible dans la prière à la statuette, dans les stances à la déesse de la Jeunesse, et dans la païenne oraison aux dieux gardiens de troupeaux--s’y accentue; et comme un soupir de Virgile s’unit au souffle de Chénier dans ce nostalgique élan vers
Le char vide et rompu d’où les dieux sont tombés.
Ainsi donc, après la tendre et pantelante Marceline, après la forte et farouche Ackermann, voici surgir encore des Muses, à qui semble dévolu de matérialiser le plus subtil, de proférer le plus ineffable.
Parmi elles, Mme Edmond Rostand, cette rêveuse et radieuse Rosemonde de qui Leconte de Lisle admirait la riante beauté et dont il goûtait le sensible accord--module sur ses introuvables _Pipeaux_ des notes ravissantes. L’épigraphe en pourrait être le délicieux vers de Villiers de l’Isle Adam:
Des roses pleines de rosée.
Et ce serait la devise de l’auteur. Voici d’abord une confession à l’Aimé, qu’elle adjure de lui pardonner tous les innocents plaisirs goûtés avant sa rencontre, les fleurs respirées sans lui, et qui s’achève sur ce joli trait:
Pardon de toutes les années Où je ne te connaissais pas.
Puis un testament poétique où la donation de tant d’ingénus trésors de jeune fille, parmi lesquels
Tous mes petits rubans de toutes les couleurs
se couronne par cette clause:
Je te lègue ma tombe avec toutes ses fleurs.
C’est cette blonde Muse elle-même qu’il faut entendre moduler sur ses touchants pipeaux d’une juvénile suavité, d’un timbre frais, d’un accent attendri, et qui laissent inconsolable de n’avoir pas été des témoins de cette avant-dernière répétition du Cyrano, au cours de laquelle le rôle de Roxane, en l’absence de l’interprète, fut tenu par Mme Edmond Rostand; comme si les spectateurs incessamment renouvelés de cette belle œuvre eussent encore droit à cette illusion d’espérer le renouvellement de cet incomparable prestige.
Anna de Brancovan prélude à son tour; et déjà son chant est digne de son nom, ce biblique nom d’Anna, lequel, au dire d’Hello, signifie en hébreu: grâce, amour, prière.
Ces trois vocables n’étaient-ils pas contenus en celui dont j’avais tout d’abord, pour mon poète, alors mystérieux, élu la mystique allégorie? Mystique et profane aussi, comme la double inspiration de cette Muse antique et nouvelle. Écoutez-la chanter, cette _Colombe_:
J’ai dans mon cœur un parc où s’égarent mes maux, Des vases transparents où le lilas se fane, Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux, Des flacons de poison et d’essence profane.
Et regardez-la s’envoler, Paraclet de Cypris, dont le vol parfume nos esprits, comme ces oiseaux dont l’antiquité raffinée faisait voltiger à travers les salles et palpiter au-dessus des invités des festins, les blanches ailes imprégnées d’essences.
VI
A MADAME ERNEST HELLO.
L’APOTRE
(UNE LECTURE D’ERNEST HELLO)
L’ange de l’isolement frappe tout ce qui s’élève.
ERNEST HELLO.
I
Un agissement habituel à ce qu’Ernest Hello appelait la _petite critique_, c’est de se récrier chaque fois qu’une plume nouvelle s’exerce autour d’une mystérieuse mémoire d’artiste, de ceux dont l’œuvre et la renommée sont si fort inégales, noms, quoi qu’on en dise, peu célèbres, œuvres parfois admirables vraiment, presque inconnues, vers lesquelles l’attention appelée ou rappelée fait partie de cette _charité intellectuelle_ dont le noble écrivain que je nommais tout à l’heure l’implorait en vain. Et ce sont alors force quolibets, parfois insuffisamment neufs et maigrement spirituels, à l’adresse du soi-disant inventeur, qui, bien loin d’avoir cette prétention, ne demande qu’à faire connaître et apprécier davantage, en même temps que de nobles pages trop ignorées, les noms de ceux qui leur ont les premiers rendu justice.
Et, bien entendu, c’est de ces noms que se sert tout d’abord--s’en étant fait renseigner de la veille,--ladite petite critique pour attaquer ou accabler celui qui les sait mieux qu’elle et leur rend un culte plus conscient.
De pareils traits ne sont pas pour détourner--non de réparations ni de réhabilitations, longs mots un peu vains--les œuvres ayant toujours tôt ou tard la gloire qu’elles méritent, et dont l’anticipation n’est pas le meilleur signe, mais des rappels d’attention pareils à celui que je voudrais aujourd’hui tenter en l’honneur du penseur religieux dont M. Huysmans a justement pu écrire: «Le véritable psychologue du siècle, ce n’est pas leur Stendhal, mais bien cet étonnant Hello dont l’inexpugnable insuccès tient du prodige.»
«Pour moi--formulait Barbey d’Aurevilly en 1880, après nombre de lumineux articles consacrés à Ernest Hello--j’ai fait ce que j’ai pu pour cet homme... j’ai fait ce que j’ai pu, une fois, deux fois, dix fois; mais j’ai, à ce qu’il paraît, la main malheureuse. J’ai ouvert ses livres, j’en ai exalté les beautés. J’ai dit que cet homme trop ignoré méritait la gloire et qu’il ne l’avait pas, peut-être par l’unique raison qu’il la méritait.»
Les quinze ans écoulés depuis ont, à vrai dire, amené une réimpression de _l’Homme_, laquelle, bien qu’il me semble assez favorablement accueillie, n’a pourtant, pas plus que la très originale étude de M. Bloy, et de sérieux articles de M. Buet, pu vaincre l’inexpugnable insuccès, qui tiendrait véritablement du prodige s’il ne tirait son explication de cette réflexion même d’Hello: «Comme ce drame est suspect d’avoisiner les choses divines, les hommes lui ont toujours préféré Brutus, les trois Horace et Léonidas.»--Et nul éditeur ne se trouve, à l’heure qu’il est, encore, pour nous donner une quatrième édition de la traduction par Hello du _Livre de la bienheureuse Angèle de Foligno_, l’introuvable volume dont si on en ordonne la recherche à quelque libraire consciencieux, ce dernier vous répond d’un ton attendri de pitié: «A quoi bon prendre une commande pour laquelle avant vous plus de vingt communautés sont inscrites?»[39]
[39] Dans l’intervalle cette réimpression a paru.
Le portrait qu’il me plairait tracer d’Ernest Hello se devrait emprunter à lui-même, s’extraire, ainsi qu’il s’en est pour moi dégagé, d’une attentive lecture de ses œuvres, dessiner et peindre à touches élues et émues, à coups rapprochés des fragments de ses livres les mieux représentatifs de sa personnalité propre, l’homme douloureux qu’il fut, l’inspirée _vox clamans in deserto_ qu’il avait conscience d’être, le maître qu’il est aujourd’hui dans l’appréciation de plusieurs, et qu’il deviendra plus amplement dans l’admiration de tous.
C’est une précieuse surprise, grâce à quelque improvisée exposition, dans certains musées de province, encore en telles villes natales, de grands morts, de découvrir, les y cherchant, ou mieux, au cours d’une visite désheurée et désœuvrée, des images d’inégal mérite, des figurations oubliées ou inconnues d’un maître ou d’une muse, des portraits qu’un abandon ou leur valeur artistique moindre a fait négliger par la reproduction courante, et qui présentent tout à coup sous une acception plus frappante, parfois plus sincère et fidèle, les traits familiers d’une personne célèbre, à laquelle un crayon souvent moins autorisé, mais plus sensible, a conservé plus de physionomie vraie, un aspect plus véridique et plus prenant.
J’en citerai volontiers pour exemple tel portrait, à Douai de Marceline Desbordes-Valmore, sans omettre cet œil étonnant, le sien, que son père, le peintre de panonceaux, avait, selon la mode du temps, _fignolé_ au centre d’une guirlande de myosotis, avec tout le précieux _léché_ d’une armoirie sur la portière d’un carrosse. Encore, à Versailles, certains portraits de Delphine Gay ou de Pauline Borghèse, ou--celui-là l’œuvre d’un maître,--ce singulier dessin récemment exhumé par M. de Nolhac, ce cadavre de Napoléon III, en uniforme, dans son cercueil placé debout, pour mieux poser devant le crayon de Carpeaux, qui retraçait l’impériale momie aux moustaches cirées piquant de droite et de gauche, telles que deux longues aiguilles, la ruche d’une garniture intérieure de cette bière.--C’est à Versailles aussi,--dans cette toile où cette fois encore, un peintre célèbre, M. Gérôme, a fait se dérouler la réception à Compiègne des ambassadeurs siamois,--ce portrait auquel il est sans doute donné de fixer pour l’avenir la cycniforme silhouette de celle qui fut l’impératrice Eugénie. Repliée en effet telle qu’un blanc cygne ceinturé, diadémé de perles comme le sont ces oiseaux dans le bronze empire, cette dame de beauté vantée qu’on demande en vain à de ses plus célèbres effigies, nous apparaît là, vraiment très enchanteresse, profilée sur l’eau sinueuse du velours bleu d’un manteau de cour. Et c’est, dans ce curieux makimono français, avec de rares roueries de dessin, des silhouettes contemporaines hiératisées, entre lesquelles, le duc de Cambacérès, tel qu’un bonapartiste Confucius, méditatif et debout sous son _gazon_ linéamenté savamment. D’un maître encore, Eugène Delacroix, en certaine exhibition de la rue de Sèze, un bout d’esquisse, mais à quel point pénétrante et résurrectrice de Mme Sand, abritant, sous un rond chapeau d’amazone au voile de gaze, deux yeux ardents et veloutés, deux charbons cabochons d’un jais voluptueux et plein de flammes. Enfin, au musée de Tours, de faibles portraits de Balzac, trop voué à l’unique figuration de Boulanger qui l’enroba sous un froc de moine, nous donnent néanmoins à nous pencher sur ce miroir d’âme que sont les traits d’un visage, avec l’avidité d’y découvrir, dans l’œil, une autre arborisation d’agate, sur les lèvres, un plus explicite sourire.
C’est ainsi qu’après les magnifiques esquisses trop peu connues, bien que dix fois renouvelées par Barbey d’Aurevilly, ou de successifs et définitifs portraits plus poussés d’après le même modèle; après la saisissante étude d’un si beau style, de M. Léon Bloy, dans son brelan d’excommuniés, et les intéressants travaux de M. Charles Buet, se peut encore interroger, ainsi qu’une des sanguines ou sépias dont je parlais tout à l’heure, la présente incomplète ébauche dont le seul mérite est d’être surtout composée de traits épars dans l’œuvre et repris à cet Hello même, auquel il est temps de faire une place plus ample entre nos bibliothèques et nos musées, nos panthéons et _voies triomphales_.
Une lettre récemment éditée de Balzac à Mme Hanska nous a donné, du fait d’une de ces rétrospections qu’apprêtent les publications posthumes, de voir se projeter, moins comme un projet que sous forme d’une projection anticipée, le très net schéma de sa colossale comédie, alors ébauchée à peine, et réalisée depuis avec une ponctualité historiée, mais non sensiblement modifiée; en un mot, dans un écrivain encore presque juvénile, la futurition de l’écrivain plus tard très exactement accompli, mais dont ces fatidiques annonces, dès ses débuts, n’auraient pu que paraître outrecuidantes et infatuées à un Sainte-Beuve ou à un Taine. Balzac, et dans une confidence à une amie qui devait devenir sa femme, quelles que fussent la conviction de sa mission et la certitude de son génie, pouvait seul ainsi parler de lui-même. Qui sait ce qu’Ernest Hello aura plus discrètement confié à celle qui, par ses soins intelligents, eut une noble part dans son œuvre et, par conséquent, un rare mérite aux yeux de ceux que cette œuvre enchante et fortifie? L’humble orgueil du penseur puissant et original, de l’écrivain dont une stricte et neuve magnificence de style caractérise la manière et drape l’idée sans la voiler, ne se fût sans doute pas accommodé autant que Balzac d’un auto-panégyrique nominal; mais la rancœur du silence autour de ses travaux de forme souvent superbe, toujours généreux d’essence, et dont il avait cette juste opinion qu’ainsi qu’un ostensoir dont ils brandissaient le Dieu, ils méritaient de s’irradier sur les âmes en empourprant de leurs rayons le prêtre qu’il se sentait; ce sempiternel malaise, cette lancinante amertume des grands méconnus: le malentendu que crée autour d’eux leur propre fierté, dirai-je, rétractile devant la malice des envieux et la légèreté des faibles, nous permettent de penser qu’Hello ne refuserait pas de se reconnaître aujourd’hui dans le portrait dont nous détachons les lignes de son œuvre, pour le présenter à ceux en qui s’ignore le désir de le connaître et sommeille l’ardeur de l’admirer. «L’esprit, a-t-il écrit lui-même, c’est celui qui, percevant un homme grand et profond, le reconnaît parce qu’il l’a cherché, et l’aime parce qu’il l’a désiré.»
* * *
«Parmi ces vérités que le genre humain déserte et pour lesquels la conscience humaine a des surdités étranges, en voici une: la justice envers les vivants; il faut rendre justice aux vivants.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Le genre humain aime les morts et n’aime pas les vivants. Quand un homme est vivant, sa grandeur est niée, oubliée, moquée par le fait même de son existence actuelle.
«Le genre humain attend sa mort pour s’apercevoir qu’il était grand. Ce crime invraisemblable et monstrueux est le fait habituel, presque universel de l’histoire humaine.
«Voici quelque chose de plus extraordinaire. Ce crime invraisemblable et monstrueux n’est pas remarqué de ceux qui le commettent.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«On se dit: «Oui, sans doute, c’est un homme supérieur. Eh bien, la postérité lui rendra justice.»
«Et on oublie que cet homme supérieur a faim et soif pendant sa vie...
«Vous oubliez que c’est aujourd’hui que cet homme supérieur a besoin de vous...
«Vous oubliez les tortures par lesquelles vous le faites passer, dans le seul moment où vous soyez chargé de lui!