Autels privilégiés

Part 6

Chapter 63,503 wordsPublic domain

«C’est ennuyeux d’avoir toujours l’air d’écrire des choses que personne ne comprend!» Je me souviens d’avoir entendu tenir à Leconte de Lisle ce propos familier, qui révélait ses tristesses secrètes. Entre la génération qui le trouvait abstrus et celle qui lui eût volontiers reproché d’être trop simple, il n’y avait pour goûter et ressentir vraiment son œuvre admirable, si pleine de puissance et de ce charme dont seuls le pourraient croire dénué ceux qui n’auraient pas lu la _Vérandah_, le _Sommeil de Leïlah_ et tant d’autres délicieuses pièces, que cette «élite de rares esprits» qu’il se plaisait à évoquer et dont il nous conseillait de rechercher uniquement l’estime.

Nonobstant, cet exil forcé de l’admiration des foules, qu’il eût sans doute rêvées plus réceptives, ne le pouvait laisser sans de graves nostalgies, celles qu’il épanchait dans ses cruels vers aux modernes:

Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein, Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde, Châtrés dès le berceau par le siècle assassin De toute passion vigoureuse et profonde.

ou qu’il consolait dans ses splénétiques _fiat nox_, et tant de douloureux appels à la mort et à l’oubli.

Oui, si le présent et l’avenir recherchaient dans le passé une grande figure en laquelle incarner la tristesse de ce somptueux et amer poète, ne serait-ce point un Moïse un peu pareil à celui d’Alfred de Vigny (dont, soit dit en passant, Leconte de Lisle aimait à rappeler de distingués traits dans ses brillantes causeries, auprès d’intéressants récits sur Lamartine, Baudelaire, Flaubert)--un Moïse empli de lassitude découragée faite de pitié et de mépris, en face de la _Terre promise_ du succès facile et de la popularité banale, là où il eut rêvé l’appréciation consciente et le couronnement passionné;--et lui chantant son renoncement volontaire et son splendide adieu dans le _Dies iræ_ des _Poèmes antiques_.

Il est un jour, une heure, où dans le chemin rude, Courbé sous le fardeau des ans multipliés, L’esprit humain s’arrête, et, pris de lassitude, Se retourne pensif vers les jours oubliés. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés!

Mais la nature n’avait plus qu’un sourire pour ensoleiller de suprêmes affres, et ses bras sacrés ne devaient plus s’ouvrir qu’en forme de couronne et en guise de tombeau.

Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface, Accueille tes enfants dans ton sein étoilé; Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace, Et rends-nous le repos que la vie a troublé!

III

A MAURICE BARRÈS.

PAUVRE LELIAN

(PAUL VERLAINE.)

«Une chose inexplicable, et qui fait, du reste, autant d’honneur à l’âme indépendante de Cervantès que de honte au ministre des faveurs royales, c’est l’oubli dans lequel fut laissé cet homme illustre, tandis qu’une foule d’obscurs beaux esprits touchaient des pensions qu’ils avaient mendiées en prose et en vers. On raconte qu’un jour Philippe III, étant au balcon de son palais, aperçut un étudiant qui se promenait, un livre à la main, sur les bords du Manzanarès. L’homme au manteau noir s’arrêtait à toute minute, gesticulait, se frappait le front avec le poing et laissait échapper de longs éclats de rire. Philippe observait de loin sa pantomime:

--Ou cet étudiant est fou, s’écria-t-il, ou il lit _Don Quichotte_.

Des courtisans coururent aussitôt vérifier si la pénétration royale avait deviné juste, et revinrent annoncer à Philippe que c’était bien le _Don Quichotte_ que lisait l’étudiant en délire. _Mais aucun d’eux ne s’avisa de rappeler au prince l’abandon où vivait l’auteur de ce livre si populaire et si goûté._»

Une autre anecdote rapporte que le 25 février 1615, l’archevêque de Tolède vint rendre visite à l’ambassadeur de France. Des gentilshommes français «aussi courtois qu’éclairés et amis des belles-lettres» parlèrent alors au chapelain du cardinal évêque, le licencié Francisco Marquez de Torrès, qui conte l’histoire--des ouvrages de Miguel de Cervantès.

Sur leurs éloges de ces œuvres, l’invitation adressée à ces jeunes gens de visiter l’auteur se vit accueillie «avec mille démonstrations de désir». Maintes questions s’ensuivirent sur son âge, sa profession et sa fortune; et plus encore d’étonnement d’apprendre qu’il était «vieux, soldat, gentilhomme et pauvre».

--Et quoi! s’écria l’un des interlocuteurs, l’Espagne n’a pas fait riche un tel homme.

--Alors, conclut le narrateur, un de ces gentilshommes, relevant cette pensée, reprit avec beaucoup de finesse: «_Si c’est la nécessité qui l’oblige à écrire, Dieu veuille qu’il n’ait jamais l’abondance, afin que par ses œuvres, lui restant pauvre, il fasse riche le monde entier._»

* * *

Ne croirait-on pas lire, près de trois siècles écoulés, l’histoire de Paul Verlaine, le _Pauvre Lélian_ qui s’était composé lui-même cette euphonique et véridique anagramme de son nom, posée sur lui comme le _pas de chance_ de l’Infortuné cité par Baudelaire. «Existe-t-il donc, ajoute le poète, une providence diabolique qui prépare le malheur dès le berceau, qui jette avec préméditation des natures spirituelles et angéliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs dans les cirques? Y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines?»

Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir, Peuple ingrat?...

Des exemples tels que ceux de la mort de Barbey d’Aurevilly, de Villiers d’Adam, de Verlaine, ébranleront-ils un jour les cœurs en frappant les yeux et les oreilles; et fondant les égoïsmes plus ou moins inconscients, procréeront-ils une génération de _satisfaits_ ingénieux et cordiaux qui désarment eux-mêmes leurs propres cruelles épreuves par la compréhension sensible et efficace des misères d’un supérieur autrui, d’un prochain de génie et de ses détresses sublimes? Ces fils de famille-là s’ennobliront d’un peu plus de préoccupations de la famille humaine, et de réhabiliter, entrecouper pour le moins leurs féeries et leurs fêtes d’un peu de soin de mortels et impériaux calvaires, et de la visite à de certains grabats où des être géniaux agonisent.

L’Antoine Watteau du vers vient de rendre le dernier soupir des _Fêtes galantes_; poète qui, par un miracle d’anomalie et par les douze cents tableaux d’un chemin de croix aux stations de garnis et d’hospices, a fait s’égrener tout le chapelet des vains aveux et le rosaire des baisers roses, s’ébruiter toute la musique des harpes en vernis de Martin et des guitares burgautées; a fait se condenser en précise et harmonieuse vapeur toute la grâce ensemble nerveuse et poupine, maniérée et mignarde des embarquements pour Cythère: Cupidos en abbé, Scaramouche et Mezzettin, Clymène et Clitandre, Cydalise et Tircis; toute la population en saxe, criblée de mouches, pailletée d’affiquets et de fanfreluches, des indifférents et des bergers aux miroitantes cassures du satin de leurs armures délicates, dont le poète a synthétisé l’élégante afféterie en ses derniers poèmes de porcelaine, et bien spécialement en cette petite pièce:

Les donneurs de sérénades Et les belles écouteuses Échangent des propos fades Sous les ramures chanteuses!

C’est Tircis et c’est Aminte, Et c’est l’éternel Clitandre, Et c’est Damis qui pour mainte Cruelle fait maint vers tendre.

Leurs courtes vestes de soie, Leurs longues robes à queue, Leur élégance, leur joie Et leurs molles ombres bleues

Tourbillonnent dans l’extase D’une lune rose et grise... Et la mandoline jase Parmi les frissons de brise.

Est-ce pour se redonner l’illusion de ce gentil faste que le mourant d’hier avait, ces derniers temps, instauré dans son exigu logis la touchante et somptueuse manie de dorer lui-même au pinceau son mobilier si modeste? Tout y passait, pincettes et chaises, serrure et cordon de sonnette.

Et parmi le bariolage de quelques bégonias en carton, les nuances douces des balais à confetti, les taches crues d’autres souvenirs de carnaval, entre tout le jardin des Hespérides des oranges du jour de l’An sur des tasses retournées, le mirage lui revenait des pavanes de muguet aux relents de bergamote.

* * *

Mais il est un autre Verlaine, tant d’autres Verlaine qu’on ne saurait énumérer en un revenez-y rapide: le _mystique_, celui qui clamait lundi dernier devant nous, en un élan de pieux amour, la religieuse invocation:

_Tantus labor non sit cassus!_

et le _désolé_, dont ces exquises petites strophes résument toute l’essence:

Les sanglots longs Des violons De l’automne Blessent mon cœur D’une langueur Monotone.

Tout suffocant Et blême quand Sonne l’heure, Je me souviens Des jours anciens Et je pleure

Et je m’en vais Au vent mauvais Qui m’emporte, De çà, de là Pareil à la Feuille morte.

Ce qu’il sied d’affirmer aujourd’hui, c’est en ce poignant désarroi d’existence, le cœur d’excellent et pur aloi qu’était Verlaine, «_l’âme enfantine_» qu’il a chantée, et qu’il remporte entière aujourd’hui, non contaminée par les douloureuses voies traversées.

Le sonnet suivant, inédit et inconnu, en contient une parcelle tendrement chantante. Verlaine l’écrivit pour la duchesse de Rohan[34] qui en possède le manuscrit,

Je n’ai jamais été dans la Bretagne, mais J’en rêve, chaque nuit, et tout le jour j’y pense. Comme aux choses de mon enfance, que j’aimais, Tant qu’à la fin, et sous forme de récompense,

Je revois le clocher que je n’ai vu jamais. --O la Bretagne, et ses clochers à jour, où danse, A travers ce brouillard épais où je rimais, La cloche, pour bercer un peu ma vieille enfance.

Car j’ai rêvé que je rimais, vêtu de lin. Tel, innocent, autour du parc de Josselin Un berger contemplant la nuit tout étoilée.

Et, de plus ignorant qu’Olivier de Clisson Fût autrefois maître et seigneur de la vallée S’en va paisiblement en chantant sa chanson.

[34] Le 22 novembre 94.

Je me souviens parmi des lettres, et des lettres reçues de lui, d’une entre autres, toute spontanée, violemment inspirée à sa bonne foi par la lecture irritée de quelque anodine malice à mon endroit que lui attribuait certaine feuille. Message aussi émouvant et attendri que celui des deux amis de La Fontaine[35]:

Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu. J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru, Ce maudit songe en est la cause.

[35] Voir le P.-S. à la fin du volume.

Et je finirai cette hâtive nénie par un dernier mot de Verlaine prononcé peu d’heures avant de mourir, mot mystérieux et oraculaire, éclairé déjà du jour de l’au-delà par celui qui connaîtra une fois de plus et prouvera l’exactitude du vers consolant:

Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.

Verlaine agrippait déjà ses couvertures du geste significatif caractérisé par l’expression antique «_Stragulæ vestis plicaturas_» et il murmura ces mots, comme écartant de dessus son lit un trop lourd faix invisible: «_Otez, ôtez-moi toutes ces couronnes!_»

Des couronnes, il s’en nouera quelques-unes pour lui dans le présent; combien et de toujours plus belles à venir, en immarcessible laurier, et de véritables immortelles!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Entre de plus modestes fleurs se tressa le tendre poème qui suit, dont le feston devait enguirlander un _tombeau_ du Poète. Ce volume n’a pas paru; et sans que j’aie pu recouvrer mon manuscrit qui n’était pas double. C’est donc de mémoire que j’en rassemble les bouquets épars, pour les disperser de nouveau, incomplètement effeuillés au-devant d’une chère Mémoire:

Tous les Masques, les Mezzetin, Les Trivelin, les Scaramouche, Cydalises à l’œil mutin, Une mouche au coin de la bouche, Tous les bleus bergers de Watteau Avec leur rose châtelaine Ont drapé de noir leur bateau Et mènent le deuil de Verlaine.

Tous les Tircis et les Myrtil, Les Clitandres et les Clymènes Avec leur fraîcheur de pistil, Les inhumains, les inhumaines Ont mis un crêpe à leur chapeau Et pleurent comme Madeleine, Car sous leur galant oripeau Ils pleurent l’âme de Verlaine.

Il les avait faits si polis Sous le bleuté de leur quinconce; Il les avait peints si jolis Sous le jabot qui les engonce; Nul azur ne les rendra plus, Nul carmin, que d’ombre vilaine... Leurs zinzolins sont révolus Ils pleurent sur l’art de Verlaine.

Et les Cupidons potelés Qui semblent des bouquets de roses, Et les palombes dételés Du chariot des Cypris moroses, Mignonnement endoloris Avec leur plume de pleurs pleine, Pleurent Chloé, pleurent Chloris, Pleurent sur le cœur de Verlaine!

IV

A LÉON DAUDET.

L’AÈDE

(FRÉDÉRIC MISTRAL.)

Mistral est un fleuve admirable de poésie, qui mire en son cours, chantant et nuancé, des rives sinueuses et fleuries, des sites peuplés et gazouillants, un ciel ensoleillé et sonore, plein de rayons, de rires et de rêves. Et c’est peut-être en ce temps de poésie, d’instinct plutôt brumeuse et languide, la plus distincte caractéristique de cette Muse de Mistral: _la lumière et la joie_. Lui-même, le poète, l’a bien exprimé dans sa chanson des _Bons Provençaux_, dont j’interprète librement ce couplet:

Quand le mois de mai fleurit, Tout brûle de vivre. Et quand le soleil sourit, Qui ne s’en enivre? Nous autres, bons Provençaux, Soyons les joyeux oiseaux De la _soleillade_ Et de la Maïade.

Et ailleurs:

Dix fois sur onze,--il me semble que les morts ont--moins de vieillesse--que les vivants d’aujourd’hui.--Car, dans tout son orgueil,--le siècle meurt d’ennui;--et, sans les jeunes filles--que largement nous donne--le bienfaiteur divin,--la joie prendrait fin.

Le merveilleux bruissement parfumé qui s’exhale des grands poèmes de ce trouvère, comme d’un beau paysage crépitant et criblé de clartés, à l’heure de midi, vibre tel qu’un orchestre, lequel assimilerait parfois leur chantre à un Wagner sans trouble, dont _Mireille_ serait le Lohengrin et _Nerto_ les Maîtres-Chanteurs. Oui, Mistral a, du maître de Bayreuth, le retour du _Leitmotiv_, l’art des énumérations familières et joyeuses, de noms ou de choses, l’instrumentation harmonieuse des voix simultanées de la foule; et, à plusieurs reprises, dans son œuvre, tels tours de pensée spiritualiste et sublime sur la survie de l’amour des âmes, aux transports sensuels[36].

[36] _Calendal_, ch. X, Str. 62.

Son goût descriptif de la nature, ses retours aux souvenirs d’enfance[37] l’apparentent souvent aussi à l’admirable Valmore, à cette différence près, des perles du rire qu’il égrène en de méridionaux paysages, tandis que le Nord de Marceline se diaprait du collier, perpétuellement défilé, de ses intarissables larmes.

[37] _Les Iles d’or: Rancœur._

Et, plus près, moins sans doute en influence qu’en rapport d’esprit et contagion de pensée, simultanée matérialisation d’idées en divers cerveaux, voici, entre autres, deux curieuses similitudes.

De Mistral (_Nerto_):

Dans le château étaient sept salles Où les sept démons capitaux Pouvaient battre l’aile à leur aise, Princes des sept péchés mortels.

De Verlaine:

Dans un palais soie et or, dans Ecbatane, De beaux démons, des Satans adolescents, Aux sons d’une musique mahométane Font litière aux sept péchés de leurs cinq sens.

On a goûté, non sans raison, le _Couplet des cheveux_, dans le Pelléas et Mélissande de M. Mæterlinck. Relisez, dans le cinquième chant de _Nerto_, les adieux de _la Nonne_ à sa chevelure.

Et, pour conclure hâtivement sur un sujet qui requerrait bien des pages, que de pittoresques et poétiques expressions au cours de l’œuvre du chantre de Maillane: cette _volée d’évêques_ au mariage du roi; et, dans la bagarre du cimetière, ces combattants _qui jouent aux barres parmi les sépultures_. Puis _la colonnade à front divin_--_de cette forêt qui embaume_--et _lui tisse un manteau de calme_, qui nous mène au magnifique morceau sur les arbres sacrilègement émondés, que dut tant admirer Michelet, avocat de la même cause de nature dans sa _Montagne_.

Eux, solennels chalumeaux--que l’air, à plein gosier--fait chanter comme des orgues,--eux, riches et bons, qui versent la fraîcheur et l’ombre--depuis des ans qui ne se nombrent,--eux, chevelure sombre--de la terre, et parrains des sources et des fontaines...--Laissez-les vivre!

Quel autre poème que _La Mort du loup_ se pourrait, par exemple, comparer à la fin du _Vieux Moissonneur_, qui, debout dans son blé et mûr comme lui pour la récolte suprême, se voit fauché avec ses épis en un coup de faux aveugle et imprudent?... Le vieux moissonneur, _mourant et mutilé_, qui s’écrie: «Peut-être que le Maître, Celui de là-haut,--voyant le froment mûr, fait sa moisson.--Allons, adieu! moi, je m’en vais tout doucement...--Puis, enfant, quand vous transporterez la gerbe sur la charrette,--emportez votre chef avec le gerbier.»

Et le _Blé lunaire_, cette ballade à la lune, sans le vif esprit de celle de Musset, combien n’est-elle pas plus exquise! Voici,--non certes une version, mais une interprétation de cette enchanteresse mélopée, intraduisible au cours berceur de ses deux rimes, tour à tour paresseuses et cristallines:

LE BLÉ LUNAIRE

La lune mi-pleine Dévide Sa laine.

On entend au loin L’onde qui gazouille, Tourbillonne et mouille Le tour du moulin.

La lune limpide Dévide Son lin.

Le rieur ruisseau Reflète la lune Qui, dans la nuit brune Jette un blanc réseau.

La lune sereine Dévide Sa laine.

Dans les arbres verts Folâtrent les lièvres; Et, sur les genièvres, Sifflent les piverts.

La lune rapide Dévide Du lin.

Dressée au déclin De sa noire borne, La chouette morne A l’œil cristallin.

La lune lointaine Dévide Sa laine.

Les chauves-souris Font leur promenade; A la cantonade Les chiens font leurs cris.

La lune candide Dévide Son lin.

Caha et cahin, Un charretier passe, Qui court vers la place Ou vient du ravin.

La lune hautaine Dévide Sa laine.

Le vieillard grognon Ou la pauvre vieille, Dans l’âtre sommeille Sous son lumignon.

La lune pallide Dévide Son lin.

Neuf heures! clin! clin! A l’horloge sonnent. Les grillons l’entonnent Sur leur fifrelin.

La lune d’or pleine Dévide Sa laine.

Sur un front charmant Se glisse une mante Parmi la tourmente Au long sifflement.

La lune rigide Dévide Son lin.

Un beau garçonnet, Grand agneau qui bêle, A pris de la belle Le bras mignonnet.

La lune incertaine Dévide Sa laine.

Ce gentil lutin Et cette coureuse Sur la pente heureuse Errent au lointain.

La lune frigide Dévide Son lin.

Le doux aparté Glisse en courbes molles, Sous des lucioles, La pâle clarté.

Et la lune vaine Dévide Sa laine.

C’est ainsi que l’on Cueille, sous la brune, Le blé de la lune A plein corbillon.

La lune livide Dévide Son lin.

L’amour nouvelet, A la belle étoile Met, au lieu de voile, Sa peau d’agnelet,

La lune sereine Dévide Sa laine.

Mais le vin d’œillet Que sa main nous tire, Quand la lune vire, Devient aigrelet.

La lune perfide Dévide Son lin.

Le jeune câlin Dans l’ombre s’esquive, La belle pensive S’en revient de loin.

Et la lune reine Dévide Sa laine.

Et l’esprit malin Que la nuit enchante Au fond de la sente Rit comme un poulain.

La lune languide Dévide Son lin.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mistral inaugure un poème sans rimes. Il est de ces dieux auxquels on peut dire: Que leur volonté soit faite! La question en elle-même n’existe guère. Les rimeurs ont fait leurs preuves de chefs-d’œuvre. Les chemins sont ouverts à la rime assonante, que l’auteur des _Poèmes Saturniens_ déclare ne pas aimer:

... Fi de l’aimable et fi de la lie! Et je hais toujours la femme jolie, La rime assonante et l’ami prudent.

Plusieurs qui y excellent ont supérieurement enseigné d’exemple (et bien que leurs vers réguliers me semblent préférables), qu’on pouvait produire de nobles et charmants poèmes, aux gracieuses idées, aux images neuves, aux vers précieux, sans toujours les rimer. Et, si je leur adressais un reproche, ce serait même celui de rimer quelquefois. Il y a autant, voire plus de difficulté à ne rimer jamais qu’à rimer de temps à autre. Mais une expresse loi n’est-elle pas désirable et nécessaire? Si l’assonance peut sembler insuffisante, c’est après une série de rimes. De même, l’oreille exercée par une suite d’assonances se sentira blessée par la trop nette précision d’une rime inattendue.

Mais tel ne saurait être l’avis de poètes qui, précisément, prétendent libérer par l’extension des moyens, les idées soi-disant emprisonnées dans les moules des formes trop familières, les percussions de sonorités trop prévues.

Gautier ne pensait pas ainsi; la présente strophe en fait foi:

Point de contraintes fausses! Mais que, pour marcher droit, Tu chausses, Muse, un cothurne étroit.

Et, n’y aurait-il pas bien de la mélancolie à enregistrer la monotonie du tour de roue de la Fortune ramenant _le mode_ rejeté tout comme _la mode_ condamnée: et l’indigence de prosodiques innovations consistant en la restauration, par leurs disciples, de ce que les grands ancêtres poétiques mirent tant de temps et prirent tant de peine pour forger: l’_élision_ et la _rime_.

La suppression de cette dernière me semble réservée, ainsi qu’elle le peut faire, à exprimer occasionnellement et selon sa durée, un trouble momentané ou prolongé. Mais, en dehors de ces cas spéciaux, les plus réussis des poèmes sans rimes offriront toujours trop de ressemblance avec ces traductions littérales et linéaires, telles que celles du _Palais hanté_, dans la maison Usher de Poë[38].

[38] Vers eux-mêmes curieusement ressemblants à ceux évoqués plus haut des deux poètes Mistral et Verlaine.

Je m’en tiendrai donc, quant à moi, sur ce sujet de la rime, au sentiment de Jacques Peletier, dont M. Alphonse Daudet nous scandait, l’autre soir, expressivement, la jolie pièce de _l’Alouette_: «Il faut--profère gentiment ce poète du XVIe siècle--que je dise cela de moi, que j’ai été celui qui plus ai voulu rimer curieusement,--et suis content de dire _superstitieusement_. Mais ainsi est-ce que jamais propriété de rimes ne me fit abandonner propriété de mots ni de sentences.» N’est-ce pas concluant et bien dit?

J’ai écrit, dans mon étude sur la poésie de Marceline Desbordes-Valmore: «N’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée, que le lieu commun est devenu tel? Mais qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre cette période de profanation, et le voilà promu lieu éternel?»

Et quand Verlaine, dans sa _Fête galante_, écrit «au pâle clair de lune _triste_ et _beau_», ne rend-il pas, de par le choix et la place, à ces trois épithètes, tout le lustre dont l’usage pouvait les avoir dédorées?

Non, la rime ne nuit point au rythme qui, lui-même, ne gâte rien à la rime.