Autels privilégiés

Part 5

Chapter 53,696 wordsPublic domain

Ce sera continuer mon rôle de rapporteur et de commentateur par la seule éloquence des faits, et la qualité des personnes, que de poursuivre et de conclure sur l’appel des noms illustres et charmants de ceux et de celles dont nul obstacle n’a su arrêter l’admirative sympathie.

M. Anatole France, le délégué de notre Gouvernement, l’auteur de _Thaïs_ et de tant de chefs-d’œuvre, le maître, dont le nom est synonyme de séduction et de perfection, et dont la présence et la présidence, en cette assemblée, sont, pour elle, de tant de décor. J’ai nommé plus haut M. Catulle Mendès. Et voici près d’eux, pour fêter l’auteur des _Roses de Saadi_, M. Armand Silvestre, le merveilleux poète du _Pays des Roses_.

Parmi les artistes, que vous allez applaudir et qui ont su rehausser encore leurs rares mérites par la plus complaisante des bonnes grâces, je salue et remercie les plus célèbres noms de notre théâtre et de nos concerts: Mmes Brandès, Moreno, Segond-Weber, Eléonore Blanc; MM. Lucien Guitry, Léon Delafosse et tous les excellents musiciens de vos orchestres et de votre ville.

Quant à Mme Sarah Bernhardt, il me plaît--et qui d’entre vous n’y applaudirait?--de vous en parler davantage. C’est au retour d’une de ces glorieuses tournées, grâce auxquelles elle a porté si loin et placé si haut la renommée de notre Scène française, et qui ont valu à cette Reine de l’Art dramatique une part de l’empire du monde; c’est au sortir d’un de ces fatigants et indiscontinus triomphes, desquels, par un miracle bien dû à sa générosité et à son génie, elle nous revient chaque fois plus belle et plus grande,--qu’elle était, il y a quelques semaines à peine, allée goûter le repos lumineusement gagné, parmi la solitude de sa _Mer sauvage_. Mais le jour n’est pas proche où nous la verrons laisser sans écho l’appel de l’amitié et de l’enthousiasme. Et j’aime, Messieurs, à vous rapporter la noble et simple réponse--et qui mériterait de devenir historique--dont cette magnanime artiste accueillit mon importune demande de se reposer d’un an d’illustres travaux, par plusieurs jours et nuits de nouveau voyage: _Je le ferai parce que cela me sera difficile_.

Dans le public, à côté des hommes éminents qui ont assuré avec tant de zèle le succès de cette solennité, j’aperçois encore des plus distingués représentants de notre littérature et de notre art.

En présence de tels témoignages, de pareille admiration, de semblable sympathie, oseriez-vous bien le redire, Marceline Valmore, ainsi que vous l’écriviez à Lamartine, en ces émouvantes strophes:

Oh! n’as-tu pas dit le mot _gloire_? Et, ce mot, je ne l’entends pas,

Car je suis une faible femme, Je n’ai su qu’aimer et souffrir; Ma pauvre lyre, c’est mon âme. Et toi seul découvres la flamme D’une lampe qui va mourir.

Eh bien! entendez-le aujourd’hui, ce mot, quel que soit l’entêtement enfin périmé de votre inguérissable modestie, Marceline Desbordes-Valmore! Votre gloire, elle est levée, la voilà venue! C’est dans les flots mêmes de votre molle rivière, de cette Scarpe que vous avez tant chérie et tant chantée que s’en reflète pour vous la clarté douce.

Elle s’est transformée en votre étoile qui ne mourra point, votre lampe qui allait mourir. Et ce n’est plus avec cette nuance si touchante d’hésitation éternellement troublée et incertaine de votre dignité jugée par nous si haute, que vous diriez aujourd’hui de cette palpitante étoile enfin rassurée:

Si mon étoile brille Et trace encor mon nom dans la Scarpe d’argent! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Après ce furent de suaves ou graves accents émanés d’apparitions adorables. Mlle Brandès en robe de velours pareil à de la mousse foulée par des Elfes, et parmi laquelle sa blancheur rayonnait comme un bouquet de lis, offrit à contempler une Silvia qui eût fait oublier tout autre Zanetto que celui qu’admira Zanetto lui-même, à savoir Sarah Bernhardt elle-même, applaudissant de bravos émus Mlle Moreno dans le rôle qu’illustre créatrice du personnage délicieux, elle a pour toujours marqué de sa griffe ailée.--Mlle Moreno, le visage d’ivoire, sous les bandeaux en métal fluide, vraiment «La vierge en or fin d’un livre de légende» de Musset; la novice aux fines et transparentes mains d’adoration disjointe.--De pénétrantes strophes de la Muse fêtée, mises en musique par un compositeur délicat, interprétées par une fraîche voix portaient aux âmes attendries, l’âme même de Marceline disposant à l’audition de ce long sanglot parlé que fut l’interprétation de Sarah Bernhardt, comme si elle fût devenue en ce jour la poésie même de la pure inspirée qui passa la vie à s’enivrer de ses pleurs.--Alors au pied de la poétique effigie, une première fois apparue, de ses doux ou magnifiques vers récités par chacun de ces interprètes fameux vinrent rappeler à l’auditoire heureusement troublé combien Marceline Valmore était par lui justement honorée. Acclamée, sous la forme de Sarah Bernhardt, on peut le dire sans froisser aucune fierté ou attrister aucune grâce, l’héroïne de cette fête à laquelle elle avait eu à cœur d’apporter de si loin, sans souci d’aucune entrave et au mépris de toute fatigue, le multiple prestige de son universel renom, de son art sans rival. De Sarah Bernhardt donnant la réplique à Lucien Guitry, le comédien au talent subtil et souple, à l’intonation câline ou terrible dans laquelle grinçaient les grelins du vaisseau démâté auquel le poète de Jocelyn compare les jours courageux et désolés de l’auteur des Élégies. Les Roses de Saadi s’effeuillaient des blanches mains de Silvia

Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée, Respires-en sur moi l’odorant souvenir.

Alors Zanetto redevenu femme vint porter l’émotion à son comble par une angélique récitation des vers pieusement, filialement composés, l’an d’avant, par Verlaine, pour cette commémoration qu’il devait présider de plus haut. Une merveilleuse émotion, une divine allégresse _desserraient les cœurs_, lorsque retentit le beau chœur inspiré à Delafosse par la Prière des Orphelins, et allègrement chanté par les enfants mêmes de ceux dont Marceline chérit les aïeules et qui remplissaient de minois surpris, familiers et joyeux les coulisses et les portants du joli théâtre.

Plus tard, dans le jardin où s’érigeait la statue, non loin de la maison de la Femme-Poète, entre toutes ces pierres qu’elle avait chantées, ce furent d’autres miracles, envol de vers ailés, biographies sans lourdeur, palpitantes apologies. France, en un discours dont le manuscrit me reste comme un graphique trésor--nous fit admirer cette douce et douloureuse figure, en bronze argenté, «la tête inclinée à gauche comme pour écouter son cœur»: et par un de ces traits de puissant et délicat génie qui lui sont familiers, sut faire des armes mêmes de la vieille cité, le propre et approprié blason de Marceline: «Un cœur saignant d’or percé d’une flèche.»--Catulle Mendès, le précieux poète, lui, tint, je l’ai dit, à n’être que le récitant de Baudelaire, deux fois éloquent, du verbe de son auteur et du sien propre immolé en un double hommage. Il fit valoir «le cri, le soupir naturel d’une âme d’élite, l’ambition désespérée du cœur, les facultés soudaines, irréfléchies, tout ce qui est gratuit et vient de Dieu» chez le grand poète Marceline Valmore. «Le charme tout original et natif, la perpétuelle trouvaille et les beautés non égalables dont elle vous transporte au fond du ciel poétique; son expression pittoresque de toutes les grâces naturelles de la femme, une chaleur de couvée maternelle, et cette torche qu’elle agite à nos yeux pour éclairer les mystérieux bocages du sentiment, ou qu’elle pose, pour le raviver sur notre plus intime souvenir.» Et sa voix merveilleusement enflée en cette finale comparaison à un romanesque jardin que le poète des _Fleurs du mal_ fait de ce poète des fleurs du bien, retentit, «avec l’explosion lyrique et l’orage béni qui rend aux choses souffrantes la fraîcheur d’une nouvelle jeunesse». Et d’harmonieux poètes préludaient encore, et des défilés d’enfants faisaient moutonner vers le monument un flux mouvant et odorant de fleurs, que déjà la prestigieuse délégation parisienne était loin, léguant ainsi que font dans les contes, les fées et les esprits, des clartés et des harmonies, et remportant de ce jour _de charité divine_ un goût de beauté et de bonté dont la saveur ne se passe point et qui désembrunit les sombres heures.

Et tout un livre d’or s’était créé autour de ce jour faste par la tendre et admirative contribution des plus nobles poètes, et des correspondances sympathiques toutes de félicitations ou de regrets exprimés pour l’absence ou l’abstention sincèrement déplorées.--J’en cite, entre beaucoup, d’éminents témoignages.

Trois poèmes dédiés à Marceline Desbordes-Valmore.

Ce plaintif sonnet du maître Sully Prudhomme:

Au pied du vert laurier, la Muse un jour pleurait: «Ah! que ma gloire est loin de sa candide aurore, Quand sur le luth nouveau le cœur novice encore Cherchait l’écho naïf de son tourment secret!

Qui donc les lui rendra les accords sans apprêt, Les cris jumeaux des siens dans la fibre sonore?» --Comme un appel sacré Marceline Valmore Tu la sentis dans l’ombre exhaler ce regret...

Tel un saule épuisé relique d’un autre âge Que remue et soudain ranime un vent d’orage. Le grand luth soupira tout entier palpitant!

Ce long soupir, mouillé d’une larme qui tremble, Ma sœur c’était ton âme où l’âme humaine entend Vers l’infini gémir tous les amours ensemble!

Et cet autre, vibrant, de M. Albert Samain.

L’amour dont l’autre nom sur terre est la douleur De ton sein fit jaillir une source écumante Et ta voix était triste, et ton âme charmante, Et de toi la Pitié divine eut fait sa sœur.

Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur, Tu jetais tes cris d’or à travers la tourmente; Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d’amante Formaient leur rythme aux seuls battements de ton cœur.

Aujourd’hui la Justice, à notre voix émue, Vient, la palme à la main, vers ta noble statue, Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand.

Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes Peut-être il suffirait, quelque soir, simplement Qu’une amante vint là jeter négligemment Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes.

De Mme Alphonse Daudet, ces fraternelles strophes:

Mère, femme et poète, et l’on peut s’étonner Que pleurent dans tes vers tant de subtiles peines; La plainte et le regret, le droit de pardonner, Les devoirs familiers parmi les plaintes vaines,

L’inquiétude au fond de ton cœur éprouvé Comme une eau qui s’agite et remonte aux paupières; Car ton destin errant sans cesse fut gravé Marceline au doux nom, sur les plus dures pierres.

Ici, près de ta mère, il me semble te voir Et tenant à son cœur, de si vive tendresse Que, bien des ans passés, tu sus nous émouvoir De cet amour t’enveloppant de sa caresse.

De la vie humble en son foyer de pauvreté, Mais où déjà l’enfant qui serait un poète Rien qu’en respirant l’air mouvant d’un jour d’été Ouvrait sa petite âme à souffrir toute prête.

Et tu chantas d’abord en oiseau prisonnier Dans le décor, dans l’or fleuri des girandoles, Et d’accents si vibrants que bientôt le dernier Se brisa sur ta lèvre en amères paroles.

Plus de chants! Mais en toi, comme au col gémissant De la colombe en proie à sa plainte éperdue, Se gonflaient les regrets, les soupirs à l’absent, Tu mourais, sans le rythme, en qui te fut rendue

La voix, l’expansion des mots soufferts, criés Ou murmurés, parfois à qui sait les entendre, Monte au calvaire, ô Madeleine aux doigts liés Sur une lyre, femme en pleurs et mère tendre!

Puis, des lettres. Celle-ci, reçue antérieurement d’Alexandre Dumas:

«Monsieur,

«Je reçois _Félicité_ et l’aimable mot qui l’accompagne. Vous avez fait acte de justice en ressuscitant ce poète charmant dans l’admiration duquel mon père m’a élevé. Je sais encore beaucoup de vers de Mme Desbordes-Valmore. Elle va revivre sous le souffle d’un poète capable et digne de la comprendre. Vous avez arboré là le drapeau du sentiment, si honni par quelques-uns. Mais cela ne m’étonne pas; vous êtes d’une famille où l’on réchauffe sur son cœur les drapeaux des vaincus pour les déployer au bon moment, malgré la neige de la défaite.

De M. Henri Rochefort:[30]

«J’aurais été bien heureux d’assister à votre conférence sur Marceline Desbordes-Valmore, dont j’admire depuis mon enfance le grand talent.»

[30] Londres. Janvier 94.

Et cette précieuse dépêche reçue à Douai:

«J’aurais bien voulu être des vôtres, car les premiers vers que j’ai lus et retenus sont précisément ceux de Marceline Desbordes. Attaché à mon travail sans pouvoir me permettre un jour de vacance, je ne peux pas me rendre à Douai. Tous mes regrets avec mes plus vives sympathies.»

«HENRI ROCHEFORT.»

De M. Catulle Mendès:

«Mon cher poète,

«Je vous remercie d’avoir songé à me convier personnellement à la fête triomphale de la chère et grande Marceline; je vous félicite du succès de l’effort que, tout seul, vous avez fait pour elle, et puisque vous voulez bien la désirer, vous pouvez compter sur ma présence.--Mais ce que je dirai ne sera point de moi; je sollicite la joie et la gloire de lire l’admirable page que Charles Baudelaire a consacrée à Desbordes-Valmore; cette lecture, je crois, ne sera pas déplacée, le jour de votre belle fête, car elle prouvera que, s’il a fallu attendre pour la glorification publique de Marceline, son culte intime n’avait du moins jamais été aboli dans l’âme des poètes de l’âge précédent.

«Recevez encore, mon cher poète, mes plus vives félicitations.»

De M. Paul Bourget:

«Je reçois, cher ami, l’invitation que vous m’avez gracieusement fait envoyer.

«Je vous souhaite pour la fête du 13 qui fait tant d’honneur à votre amour des lettres assez de ciel bleu pour qu’il y ait de l’azur autour du buste de Marceline.»

De Georges Rodenbach, un des plus tendres fervents de cet autel privilégié, ces lignes datées de Knocke-sur-Mer, par Bruges:

«Mon cher ami,

«Tout chagrin en pensant que vous serez avec Elle, lundi, et que je serai loin d’elle et de vous. La distance est grande qui nous sépare ici. Je ne pourrai donc être qu’en pensée et en cœur ému avec vous, mon cher ami, dont c’est l’honneur, et le restera, d’avoir intronisé et réalisé la canonisation de la très grande sainte de l’art.

«Dans le solitaire village de mer où je viens travailler, l’été, j’irai dimanche entendre la messe pour Elle, une de ces messes de campagne où il y a des sanglots d’orgue et des voiles blancs de congréganistes en procession dans le cimetière. Et ces choses seront tout à fait elle-même! Et quand l’hostie s’élèvera à la consécration, elle sera son propre cœur, qui fut aussi de blancheur infuse avec du sang dedans!

«Donc, avec vous, de toute communion en notre mère Marceline.»

De M. Lucien Descaves, l’heureux fidèle de Mme Valmore, qui trouvait chez un antiquaire le carnet de voyage dont j’ai parlé:

«Monsieur et cher confrère,

«Je vous remercie de m’avoir envoyé votre clairvoyante étude sur la poésie de Mme Valmore,--précieuse nappe étendue sur ce que vous appelez si bien un autel privilégié, ou tavaïolle ouvragée par vos mains, pour recevoir, comme des bouchées de pain bénit, tant d’admirables vers de ce génie pathétique, objet de notre culte.--C’est avec empressement que j’aurais joint, dimanche prochain, mon modeste hommage à ceux, plus éminents, que vous rassemblerez autour du monument de l’immortelle femme.--Mais je suis retenu, et ne pourrai, si l’_Echo de Paris_ m’est favorable, que m’associer de loin à la réalisation du noble projet dont l’initiative vous honore.»

De M. Gaston Deschamps:

«Cher Monsieur,

«Merci de votre aimable envoi. Les vers que vous citez m’ont procuré de ravissantes délices. J’aurais voulu pouvoir vous accompagner à cette jolie fête de Douai. Je serai de cœur avec vous pour célébrer la mémoire de cette femme exquise[31].»

[31] Toutes lettres publiées ici avec la bienveillante autorisation des auteurs.

Enfin, dans les frémissantes pages d’_Ultima_, cette magnanime caresse d’Alphonse Daudet toute pleine encore du dernier souffle de Goncourt: «Il n’est question que du festival organisé par Montesquiou en l’honneur de Marceline Desbordes-Valmore, et qui aura lieu demain à Douai. Marceline est une ancienne amie de la famille; ma femme se souvient d’être allée chez elle tout enfant.» Et Mme Alphonse Daudet, fidèle à ce souvenir, était retournée ce jour-là chez Marceline.

Des présences si précieuses, de si éloquentes absences ne rendent-elles pas surprenant et tout au moins un peu arbitraire ce dernier trait de M. Lemaître affirmant[32] «que les lettres de Marceline et la découverte de son «malheur» créèrent en quelque façon la beauté de ses vers».--Quoi! ces vers que Lamennais admirait, que Lamartine honorait, que Michelet adorait, que Vigny et Hugo encensaient, dont Sainte-Beuve, pour ne parler que des plus éminents, consacrait le culte, ne devraient la _création_ de leur beauté qu’à de récentes investigations autour du nom d’un séducteur dont c’est précisément le châtiment de son indignité de demeurer éternellement ignoré et innomé--ayant inspiré à celle qu’il trahit des chants immortels?--A vrai dire, c’est M. Lemaître lui-même qui s’avoue sujet, dans ses critiques, parfois si équitables, toujours si judicieuses et si brillantes «à partir quelquefois _du mauvais pied_». Rectifions respectueusement: d’_une aile_ un peu divergente.

[32] _Figaro._ Novembre 1896.

A un dernier écrit simple, éloquent et bref, de nous faire

Entrer sous son aile enflammée Où l’on entre par le tombeau...

Je le livre dans le laconisme mystérieux de sa simplicité éloquente:

«Moi, Angélique Maximin[33], servante de la famille Valmore, propriétaire de sa sépulture, je déclare en faire le don, avec l’abandon de tous mes droits, de mon plein gré, et sur mon personnel, désir exprimé, à M. le comte Robert de Montesquiou-Fezensac, pour assurer, dans le présent et dans l’avenir, le maintien, l’entretien et la dignité de cette tombe.»

[33] Voir le P. S. 3, à la fin du volume.

II

A MADAME S. POZZI.

LE DIEU

(LECONTE DE LISLE.)

Lumière, où donc es-tu? peut-être dans la mort.

LECONTE DE LISLE.

A l’auguste émotion que nous communiquaient, hier, ces tragiques nouvelles: «Leconte de Lisle se meurt! Leconte de Lisle est mort!» se mêlent aujourd’hui les détails d’une visite funèbre. Et je me remémorais, durant le trajet qui sépare Versailles de Louveciennes, une autre visite que je fis au Maître, quelques semaines passées. Il était déjà grandement changé, et du fond de son fauteuil, dans le cabinet de travail du boulevard Saint-Michel, il s’écriait en m’apercevant: «Mon ami, c’est un moribond que vous venez voir.»

Mais, au cours de l’entrevue, sa conversation s’animant, toujours pleine de traits et de saillies, avec pourtant quelque chose d’atténué par la douleur et où l’amertume fondait en de la mélancolie, on ne pouvait tenir le grand malheur pour si menaçant; et les plus proches croyaient encore à quelque mal qu’un changement d’air pouvait enrayer, que la paisible et radieuse campagne allait attendrir et mettre en fuite. Et lui-même n’en goûta-t-il pas encore l’illusion, il y a une semaine, quand, sauf des fatigues de Paris, il crut, une journée, retrouver un peu de santé dans l’historique et paisible asile qui avait été la résidence de Fanny?

Oui, le mal éternel est dans sa plénitude! L’air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés. Salut, oubli du monde et de la multitude! Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés!

Mais la nature et les soins pieux ne pouvaient plus, hélas! l’une, qu’offrir ses fleurs; les autres, que se répandre devant l’illustre cercueil que nous saluons aujourd’hui. Le banc d’André Chénier, ce banc de pierre où il s’asseyait avec Fanny et dont l’auteur des _Poèmes barbares_ nous parlait avec émotion, ne reçut point de visite d’adieu. Et le banc de Leconte de Lisle, une pierre brisée qu’il avait choisie pour s’y reposer, ajoute un souvenir historique à ces mémorables ombrages.

Nous voici dans la chambre mortuaire. Et le souvenir nous revient de celle de Victor Hugo, que nous eûmes le douloureux bonheur de contempler ainsi. Et dans l’aspect de ces deux habitacles, une différence nous frappe: la même qui distingue le génie et l’existence des deux poètes.

La première chambre, avec son damas rouge, ses gerbes de fleurs et de palmes, disait les grandes luttes et les victoires retentissantes; l’autre, plus froide et plus nue, parle de l’art unique dominant une vie calme. Deux élus sanctuaires où deux augustes fronts s’endormirent, desquels deux grandes âmes se sont envolées.

«Vous m’avez nommé, je suis élu!» On se souvient de ce digne remerciement de Leconte de Lisle à Victor Hugo, dont la voix fidèle et unique, lors d’une première présentation à l’Académie, assurait déjà le chantre de Kaïn d’un ultérieur vœu glorieux, et de l’honneur qui lui serait réservé d’occuper sous la coupole la sublime place d’Olympio.

Point n’est le lieu, en ces lignes rapides, de rappeler le magnifique rôle de Leconte de Lisle dans nos lettres françaises; son nom en tête des Parnassiens, devant ceux de MM. Coppée, Sully-Prud’homme, Heredia, Mendès. Ces détails ont été et seront commentés savamment entre maintes circonstances biographiques et bibliographiques.

J’en veux relever un seul. «On n’aime une femme que pour un détail,» nous disait un subtil amoureux des rousses. En devrait-on dire autant des poètes? Non, certes, d’un Leconte de Lisle. Néanmoins, vain ou odieux pour le profane, tel détail enchante souvent ou instruit le lecteur sagace. Ainsi de ce maintien des noms propres grecs, parmi le texte français, qui, dans les impeccables Traductions du Maître, exaspéra les lecteurs de Bitaubé, et qui constituait véritablement une révolution, une révélation: la cessation de l’anachronisme par la mise au point, dans leur atmosphère et dans leur lieu, des poèmes homériques, avec la seule magie de ces noms restaurés, dont les sonorités portent vraiment chlamydes et cnémides, quand leur inepte et arbitraire traduction avait embourgeoisé les héros antiques jusqu’à leur donner des faux airs du ménage Dacier! De même pour les appellations de cités, dont le travestissement d’un langage dans un autre (comme pour nous Paris et Londres) demeure à tout jamais un légitime sujet d’étonnement.

Mais ce qui me frappait aujourd’hui plus nettement dans cette silencieuse chambre mortuaire, c’était ce trait si caractéristique de la maîtrise et de la carrière de Leconte de Lisle, l’_Odi profanum_. Aucune vie ne me semble en offrir un exemple si frappant. Le merveilleux dédain qui rompait de plis amers la courbe de l’arc de la bouche si belle, dans ce masque puissant où la malice de Voltaire s’alliait à la bonhomie de Franklin, cachait-il la rancune ancienne de longues heures impardonnées d’une incompréhension qui ne pouvait pas finir?--La gloire de Leconte de Lisle était de la famille de celle de Milton dont Villiers de l’Isle-Adam, un autre grand méconnu, a si bien dit que le public s’incline devant elle de peur qu’on ne l’oblige d’y aller voir.