Autels privilégiés

Part 4

Chapter 43,687 wordsPublic domain

Sachez que je viens de recevoir un programme de la fête de Gayant. Il sent le gâteau, la bière et le jambon, j’ai eu presque faim en le lisant, et il y a bien longtemps que je n’ai eu faim. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vous m’avez honorée d’un témoignage de votre amitié, _beau pour toujours_, cher Monsieur. Vous savez que c’est à cette seule condition du _pour toujours_ que mon fils adorait la pomme ou les bonbons que je lui donnais. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vos confitures ont-elles réussi? Moi je manque toutes mes romances.

Puis, intégralement une de ces belles et simples suppliques de recommandation.

Madame,

Je commence par vous demander humblement pardon d’une démarche qui n’a d’appui que votre extrême bonté.

Si vous vous étonnez, madame, que sans avoir l’honneur d’être connue de vous je me sente assez de courage pour recommander quelqu’un à votre sérieux intérêt, vous penserez avec raison qu’il faut avoir entendu sur votre caractère un récit bien encourageant pour avoir enhardi jusque-là mon humilité.

Il a été dit devant moi que M. le Duc et Mme la Duchesse de Luynes n’avaient pas encore arrêté le concierge qui doit garder prochainement leur nouvel hôtel.

Si j’étais assez heureuse pour que le pur motif d’obliger une honnête famille me fût inspiré par la Providence, qui se sert des plus faibles quelquefois pour ses desseins d’ordre et de charité, je me féliciterais d’avoir à signaler à Mme la Duchesse les nommés Roblin, concierges de la maison d’assurance et de gaz, rue de Richelieu, nº 89. Cette vaste maison devant être prochainement démolie laisse un père de famille très probe et très intelligent à la triste liberté de chercher un autre asyle. Les répondants les plus graves et les plus honorables viendraient à l’appui de mon humble supplique près de Mme la Duchesse, et justifieraient avec empressement les premières paroles portées jusqu’à vous, madame, par votre plus humble servante.

Mme DESBORDES-VALMORE. 89, rue de Richelieu.

Ensuite deux lettres, deux placets à Alexandre Dumas. On en admirera le tour fémininement fraternel.

_Lyon, le 29 mai 1835._

Je saisis, à travers une pluie d’orage, la bonne et belle occasion de me rappeler à vous. C’est pour vous rappeler que vous venez d’être encore pour moi aussi bon, aussi obligeant que si je le méritais. Je ne peux pas vous dire combien je vous sais gré d’être obligeant comme un enfant pour les enfantillages de tous ces hommes mûrs a moustaches noires ou grises. Ce brave Algérien eût été bien heureux de vous devoir (après son sabre) le bouquet de cerise qu’il voulait remporter à sa boutonnière; mais il m’a avoué qu’il était aussi fier de vos démarches pour lui et de votre accueil, que du ruban qu’il croit mériter. Que je vous aime donc de l’avoir consolé! et que j’ai à cœur votre gloire, votre bonheur en tout! Je vous conjure d’y travailler, de nous jeter vos fleurs, vos _Christine_, vos âmes de femmes qui doivent vous étouffer. Donnez-moi la joie de vos succès, car je vois bien que je n’en aurai jamais d’autres avec vous, et qu’il me sera toujours impossible de vous être bonne à rien sur la terre qu’à me faire du bien comme vous en avez pris l’habitude.

Soyez heureux!

MARCELINE D.-VALMORE.

_Paris, 16 août 1837._

Quand vous n’êtes plus là, je ne suis bonne à rien pour moi ni pour les autres.

Si vous étiez à Paris, vous prendriez par la main un charmant enfant qui n’a ni père, ni mère, et que nous avons fait entrer à l’Opéra pour jouer des petits génies et des demi-dieux ce qu’on lui fait jouer avec beaucoup de bonté, jusqu’à l’avoir admis aux fêtes de Versailles, en Mercure, ce qui l’a rendu à peu près fou de joie et de surprise. Mais les demi-dieux _mangent_, et depuis son admission (il y a trois mois) dans les classes de MM. Coraly, Mérante et Barré, le pauvre orphelin a reçu douze francs, pour prix de ses jolies petites jambes.--Vous le prendriez donc par la main, j’osais le penser, et vous diriez à M. Dupré, tout-puissant sur M. Duponchel, de donner quelque humble appointement à ce jeune garçon que nous avons fait monter dans la diligence sur la route de Lyon à Paris.

Envoyez-moi deux lignes de votre nom pour que j’ose moi-même chercher un appui à cet enfant. Je ne vous demande point pardon d’aller vous étouffer de mes prières. A qui voulez-vous que je demande de la bonté qui ne se lasse pas? Pas plus que je ne me lasse de vous aimer et d’être à vous de tout mon cœur.

MARCELINE VALMORE.

Enfin cet étonnant compliment de noces:

A Monsieur Alexandre Wattemart,

Mme Valmore est allée avec empressement pour assister à la bénédiction nuptiale.

Il était près de midi. Après le temps de prier et d’attendre, nul mariage n’a eu lieu. Quelque obstacle a donc rendu, ce jour-là, Notre-Dame-de-Lorette, déserte de cette solennité, sur laquelle Mme Valmore appelle toutes les bénédictions du ciel.

Mme VALMORE.

_22 février 43._

DEUXIÈME PARTIE

LA FÊTE DU 13 JUILLET

«Car, enfin, vous avez _déchaîné_ Mme Desbordes-Valmore!»--Cet élogieux reproche, qui venait, hier, m’enorgueillir, de la part d’un malicieux et spirituel interlocuteur, me faisait remonter le courant exégétique, lequel, depuis le 17 janvier 1894, charrie tumultueusement la gloire renouvelée de Marceline en ondes lumineuses et sonores entrecoupées d’étranges barrages, tels que cette incertitude autour du nom de son mystérieux ami, et diaprées de fleurs séchées ou de plumes de colombes, comme les feuillets de cet étonnant carnet de voyage, que sans doute une volonté prorogée de celle qui le crayonna, dirigeait récemment,--ainsi que la _bouteille à la mer_, vers l’estuaire d’une de ces respectueuses tendresses d’homme que fait éclore le culte rétrospectif de cette femme poète si amoureuse et si mère. C’est que

L’irrémissible fin des choses maternelles

pour nous tous trouve un sursis dans de tels accents:

Comme le rossignol qui meurt de mélodie Souffle sur son enfant sa tendre maladie, Morte d’aimer, ma mère, à son soupir d’adieu, Me raconta son âme et me souffla son Dieu!

Le 17 janvier 1894. Mercredi sans doute mémorable au calendrier Valmore. Et comme plusieurs de mes élégantes écouteuses se vantaient d’avoir accompli, ce jour-là, en faveur de ma glose, cet acte héroïque en matière de mondanité féminine, qui consiste à _déserter son jour!_ notre ami Rodenbach, subtil adorateur de cette poésie, concluait? «Vous avez institué le _mercredi_ de Marceline.»

Ce jour-là, en effet, j’ose le revendiquer, j’ai pris rang parmi ses tendres exégètes, à la suite du dernier qui, à cette date, en eût écrit d’une lucide et sensible plume, de Verlaine qui m’encourageait, allègre, et--quoi qu’on en ait pu dire--bien sincèrement sympathique. Car les malignités et les quolibets ne me manquèrent pas; à vrai dire, «sans grande bonne foi plutôt,» eût dit le _pauvre Lélian_, et contradictoires toujours, les uns sous le prétexte que je célébrais une Muse soi-disant risible, les autres m’accusant de m’approprier une renommée déjà consacrée par de plus autorisés. Tandis que je ne visais à rien de plus que rafraîchir les fleurs et les palmes d’illustres ex-voto spontanés entrelacés autour de ce souvenir par tant de mains généreuses.

La suite a prouvé qu’il y avait encore à glaner sur le compte de la grande poétesse, et grâce à la contagieuse zélation qu’engendre une telle œuvre, puisque cette suite ne fut rien moins que les précieux et divers articles de MM. Verlaine, France, Lemaître, Rodenbach, Descaves, la correspondance de Desbordes-Valmore elle-même, publiée par M. Rivière.

Maintenant, faut-il s’attrister des réalités dont la publication de ladite correspondance dépoétise pour des lecteurs superficiels la figure de notre Muse? Ce serait renouveler une querelle à jamais brumeuse.

L’auteur de _Bruges-la-Morte_, qui voudrait nommer un _curateur aux morts_ pour éviter des déformations et des discrédits posthumes, se prononce pour la négative.--L’auteur de _Thaïs_ se réjouit, au contraire, des indiscrétions qui confèrent aux figures disparues plus d’humanité poignante. Et, quelles que puissent être nos appréhensions, et nos scrupules, là, sans doute, est l’acception vraie.

De même qu’il y a un _corps matériel_, de même il y a un _corps spirituel_, affirme saint Paul. On en pourrait arguer autant de la pure résultante finale des renommées. Le corps spirituel ne s’en élabore qu’à l’aide des corruptions successives pareilles à celles du grain d’où doit germer l’épi auquel l’apôtre assimile notre renaissance future et définitive, après que la mort aura été absorbée par la victoire. Résignons-nous donc aux constatations légales un peu touche-à-tout autour des phases les plus sacrées et les plus secrètes de la _vie à jour_ de l’auteur des _Élégies_. Sa noble effigie ne peut que gagner à se dégager de ces scories enfin incorruptible et radieuse.

Depuis le jour où j’ai tenu à inscrire mon nom au bas d’un nouveau commentaire, tout au moins patient et passionné de l’œuvre bénie, je me suis borné à me réjouir de la répercussion en tant d’intelligentes sensibilités, de mon appel, de mon rappel. Mais je réclame aujourd’hui le rôle de rapporteur d’une question devenue familière, pour en résumer les péripéties et en dégager les efficacités immédiates.

Au lendemain de ma conférence de la Bodinière, un sculpteur douaisien, statuaire de talent, me venait entretenir de son désir d’ériger en la ville natale du poète une figure dont il avait ébauché la maquette.

Je passe les détails du lent avènement soumis aux plus compétentes juridictions, du projet enfin viable; de l’éclosion, sous le ciseau attentif et attendri de M. Houssin, d’une bien personnelle et poétique représentation de la Muse des _Pleurs et des Fleurs_, au profil éloquemment inspiré de celui de David d’Angers, et sous les atours dont la mode atténuée atteste une date sans trop l’accentuer[28].

[28] Voir le P. S. 2, à la fin du volume.

La consécration, par deux expositions successives, des donations généreuses, enfin les efforts des comités se résolvent en l’inauguration, le 13 juillet, à Douai, du monument à la gloire de Marceline Desbordes-Valmore. Déjà les voix les plus autorisées, les élans les plus chaleureux et les plus sincères, les talents les plus puissants et les plus exquis s’apprêtent à exalter la lyre, entre toutes inspirée et vibrante, qui a chanté, d’elle-même, ces deux vers révélateurs inscrits sur le socle de notre statue:

Ma pauvre lyre, c’est mon âme, Je n’ai su qu’aimer et souffrir!

«Car vous ne sauriez croire, affirme M. Lemaître, combien de bonnes âmes, en France, s’intéressent présentement à cette excellente créature.»

Et, comme pour solenniser encore et faire plus auguste l’hommage rendu à cette modeste immortelle, une voix d’outre-tombe, une voix sur laquelle la mort elle-même vient d’ouvrir les oreilles rebelles et de rallier les admirations réfractaires, la voix épurée de Paul Verlaine, fera retentir ces belles strophes inédites, dont je possède le manuscrit précieux, et que, le 21 avril 1895, il avait composées à ma requête pour embellir et harmoniser ce festival intime qu’il ne devait présider que de l’au-delà.

MARCELINE DESBORDES-VALMORE

Telle autre gloire est, j’ose dire, plus fameuse, Dont l’éclat éblouit mieux, certes, qu’il ne luit; La sienne fait plus de musique que de bruit, Bien que de pleurs brûlants écumeuse et fumeuse;

Mais la bonté du cœur, mais l’âme haute et pure, Tempèrent ce torrent de douleur et d’amour. Et, se mêlant à la douceur de la nature, A sa souffrance aussi, de nuit comme de jour,

Promènent sous le ciel tout pluie et tout soleil, A chaque instant, avec à peine des nuances, Un large fleuve harmonieux de confiances Vives et de désespoirs lents,--et non pareil,

Il chante, l’ample fleuve au capricieux cours, L’hymne infini de toute la tendresse humaine Où la fille, et l’amante, et la mère ont leurs tours, Où le poète aussi, dans l’horreur qui nous mène,

Vient mêler son sanglot qui finit en prière Universelle, et la beauté même d’un art Issu du sang lui-même et de la vie entière, Rires, larmes, désirs, et tout! comme au hasard!

Car elle fut artiste et sous la fougue ardente Dont bat et bat son vers vibrant comme son cœur On perçoit et l’on doit admirer l’imprudente Main au prudent doigté tout vigueur et langueur.

Les villes, ainsi que les peuples, ont la gloire Qu’elles valent, et toi, Douai, tu méritas Celle-ci, pays calme où vécut de l’histoire Tumultueuse en masse, et formidable au tas.

Cité d’églises, de beffrois et de campagnes Pleines de «jeunes Albertines», mais encor, «Où s’assirent longtemps les ferventes Espagnes». Tel l’œuvre et tel le cœur, fleurs et pleurs, flûte et cor!

--En harmonie avec la femme et le génie, Il est juste, il est temps, pour l’honneur de ses vers? Non, ils sont ton honneur même et ta fleur bénie, Sa patrie, ô Douai, «doux point de l’univers!»

Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste, Ville, son doux souci dans ce cruel Paris, De dresser quelque part sa ressemblance auguste Dans quelqu’un de tes coins qu’elle a le plus chéris,

Afin que les cloches encor de Notre-Dame Bercent du moins son ombre à l’ombre des rameaux, Qui furent familiers aux haltes de cette âme Infatigable et qui lui chuchotaient les mots

De ses poèmes dont nous célébrons la fête, Intellectuelle et cordiale, et, ô toi, O grande Marceline, ô sublime poète Et femme exquise, accueille cet acte de foi!

Certes! et il ne se trouvera pas, cette fois, d’esprit chagrin et illettré pour y contrevenir--redisons-le, avec de magnanimes ou d’autres simplement sensibles esprits, qui s’apprêtent à fêter ce jubilé de poésie; avec Verlaine qui n’a pas voulu mourir sans modeler, tout au moins, en ces survivantes strophes, le buste de Celle qu’il admirait entre tous, et dont la réverbération en son œuvre est à la fois directe et discrète:

Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est par cet article que je résumais dans le _Journal_, peu de semaines avant la magnifique journée de Douai, la campagne, j’ose le dire, par moi inaugurée en 1894. Le flacon est géant de l’encre qu’elle fit verser; le dossier volumineux des écrits qu’elle suscita. Je conserve une collection d’articles,--un véritable volume, paru de la fin d’août à la fin de juillet--et dont il est vrai de dire que se montrèrent bienveillants ceux qui furent éclairés, parmi lesquels je citerai, entre beaucoup d’autres, les noms brillants de MM. Armand Silvestre, Gaston Deschamps, Henry Fouquier, Marcel Prévost, Paul Mariéton, Edouard Comte, André Maurel, Henry Lapauze, Adolphe Brisson, Jules Troubat, Alexandre Hepp, etc. etc..., et une chaleureuse page de Mme Séverine. Toute ironie adoucie au contact mieux éprouvé de la poésie bénie, et rien d’amer ne se mêlant plus à la malice dont il serait d’un vœu inconséquent d’élaguer la plaisanterie parisienne. A vrai dire l’effort avait été considérable, et méritait cette déférence que ne marchandent point à ceux qui font preuve tout au moins d’une sincère persévérance, même d’intelligents et généreux rieurs.--Comité local à Douai, Comité d’honneur à Paris, groupant les plus harmonieuses lyres de la Poésie française[29], sous la glorieuse présidence du maître Sully Prud’homme. Souscriptions généreusement couvertes et fleuries d’éminents et doux noms chers aux arts, entre lesquels brillent toujours comme à toute noble entreprise ceux de la comtesse Henry Greffulhe, la comtesse de Wolkenstein, l’illustre amie de Wagner, la duchesse de Rohan, Mme Alphonse Daudet, Mme Madeleine Lemaire, la princesse de Brancovan. Mme Edouard André, etc., etc. Enfin le graduel affinement de la gracieuse figure dans les ateliers du statuaire et l’officiel avènement de l’entreprise sous de hauts et bienveillants auspices.

[29] MM. Coppée, Heredia, Mendès, Bourget, Mistral, Dierx, Mallarmé, Silvestre, Richepin, Rodenbach et le regretté Verlaine.

Une incessante vigilance, un effort continuellement maintenu sur tous les points à la fois et dont seuls connaissent toute l’épineuse responsabilité ceux qui se sont dévoués à telles fortes et délicates entreprises, avaient assuré la réussite de celle-ci qui surpassa toutes les espérances.

En effet, au jour dit:

... un jour de charité divine Où, dans l’air bleu, l’Éternité chemine...

le 13 juillet 1896, et par un soleil reconnaissant de l’ode admirable que lui dédia, jadis, l’héroïne de la fête, un train extraordinaire partit de Paris, presque à l’aurore. Dans ces wagons d’alliance il y avait nombre d’artistes élus, empressés à surmonter les difficultés pour témoigner de leur dévouement à la noble cause; des porte-parole insignes, d’éminents représentants de la presse, et pour la gentille apothéose douaisienne, tout un public d’élite tel que les Parisiens en voient peu, parmi lequel une particulière gratitude nous doit faire distinguer, à côté de notre éminent ami Barrès, le parfait dessinateur Caran d’Ache, l’humoriste malicieux sans fiel, dont tous agitaient comme un spirituel drapeau de ralliement la brillante affiche parue le matin même, en plein _Figaro_, et représentant la dernière diligence en route pour l’inauguration du monument de Marceline.

Et dès la réception à la gare par la famille Gayant, les antiques géants hérauts de ces fêtes du Nord, de ce groupe intellectuel et généreux emporté d’un élan réfléchi vers cette lointaine glorification de la tendre inspirée, ce fut l’entrée par les rues pavoisées de la ville fleurie, en un enchantement ensoleillé aux successives phases de fraternelles agapes en d’anciens palais, de représentations en des salles et dans des jardins pleins de musiques et de poésie.

L’heureux protagoniste de cette belle journée tint à honneur d’en inaugurer le déroulement et d’en préciser les origines, dans l’allocution qui suit et dont--il se fait gloire de l’affirmer, ne s’en attribuant que la joie--un accueil chaleureux y trouva et prouva dans tous ces cœurs, de flatteuses affinités, de sensibles correspondances.

MESDAMES, MESSIEURS,

Je l’écrivais, l’autre jour, je tiens à le redire ici, je ne revendique aujourd’hui que le rôle de rapporteur d’une question, on peut le dire, conclue et close; close par cette inauguration comme le peut être un bracelet ou un collier par un fermoir précieux; et conclue, comme ces bâtisses où les ouvriers joyeux accrochent une gerbe de fleurs, en signe d’achèvement: conclue... par un bouquet.

Bien loin de moi, en effet, la prétention risible dont plusieurs auraient voulu m’affubler, à l’origine des événements que cet avènement couronne, d’avoir cru et voulu _inventer_ Mme Desbordes-Valmore. Je le répète: je n’ai voulu que rafraîchir les fleurs et les palmes d’illustres ex-voto spontanés, entrelacés autour de ce souvenir par tant de gestes augustes et de mains généreuses.

Certes, on pourrait le dire--si le cœur et le génie ne s’inventaient pas tout seuls--les plus grands l’avaient inventée avant nous, inventée malgré elle! Et c’est une des plus saisissantes caractéristiques de la vie de notre héroïne (j’allais dire: de notre Sainte!) que cette modestie confuse, à tout jamais incertaine, qu’elles aient véritablement trait à elle-même, en présence d’admirations aussi sincères que magnifiques.

Au contraire, j’ai hâte de vous les rappeler ces radieux admirateurs de Mme Valmore, de formuler l’énoncé superbe et retentissant de leurs noms glorieux, de les faire éclater au-dessus de vos têtes, de les répandre, tels qu’autant d’inestimables joyaux, d’en illustrer comme d’autant de fleurs de pierreries, les roses et les palmes que nous entre-croisons aujourd’hui autour de son lierre.

HUGO, VIGNY, DUMAS, SAINTE-BEUVE, GAUTIER, BANVILLE, D’AUREVILLY, BAUDELAIRE! Baudelaire, dont une page admirable et charmante vous sera lue tout à l’heure par un prince d’entre nos poètes: M. Catulle Mendès, le subtil Maître qui a tenu à venir tout exprès pour vous réciter l’œuvre d’un autre. Fier effacement qui nous permet de le remercier du double hommage qu’il apporte ainsi à la Grande Marceline: la page que lui a consacrée un poète mort--et immortel; et la page--sans nul doute bien exquise! que lui-même, heureusement bien vivant! lui a dédiée... dans son cœur!

Quant à MICHELET, vous savez ce qu’il a dit d’Elle quand il a parlé de cette _puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur lui_!

Cela nous permet, n’est-ce pas, de sourire de ces gens graves, ceux-là sans doute dont le penseur a écrit: «La gravité est un masque qui sert à cacher le défaut d’esprit»--qui trouveraient indigne de leur sérieux, de se sentir émus par celle qui bouleversait ce vaste génie; et qui voudraient maintenir à cette _vraie muse_ le caractère un peu vieillot et suranné sous lequel elle fut longtemps discréditée;--tandis qu’il ne s’agit de rien moins lorsque l’on parle d’elle, que de l’un des plus purs, des plus hauts, des plus tendres et touchants génies dont l’humanité se soit honorée.

Et, pour LAMARTINE, on ne se lasse pas de ressasser l’anecdote à laquelle nous devons le sublime chant alterné qui va vous transporter dans une heure. Lisant, par hasard, dans un de ces Keepsakes si fort à la mode, en ce temps-là, une poésie dédiée à M. A. de L. par notre poète, l’auteur de Jocelyn ne douta pas que ces initiales ne fussent les siennes, et répondit, d’enthousiasme, un chant divin, à celle dont il ne connaissait que le génie et les souffrances. Elle, capable de s’élever aux plus ravissants des accents, mais non de proférer le plus ingénu des mensonges, devait bien avouer que le titulaire était un autre, et du même rythme mais d’un souffle, s’il se peut, plus inspiré, répondait, à son tour, une ode douloureusement enchanteresse.

Entre ces grands morts et les grands vivants qu’anime une pareille tendresse pour cette poésie, c’est encore un poète qui n’a pas voulu mourir sans modeler, tout au moins en de survivantes strophes que vous allez entendre, le buste de celle qu’il admirait parmi tous, et dont la réverbération en son œuvre est à la fois directe et discrète. Ce poète-là, Mesdames et Messieurs, que je le rappelle à votre respect attendri, c’est, vous le savez, PAUL VERLAINE!

Dans le présent, ce sont (entre autres), MM. Anatole France, Jules Lemaître, Rodenbach, Descaves qui se sont fait une gloire et une joie d’exercer autour de celle que je nomme _La modeste immortelle_, des talents si brillants et si divers.

Moi-même, je possède deux curieuses lettres à moi adressées; l’une de Dumas fils, l’autre de M. Henri Rochefort. La première au sujet de cette inauguration projetée, la seconde, à propos de ma conférence, me développent spirituellement leur prédilection pour l’auteur du trop célèbre «cher petit oreiller» qui longtemps (l’attention ne se pose-t-elle pas toujours de préférence sur les moindres cimes?) prévalut par-dessus de plus notables mérites.

D’où naît--et comment se l’expliquer, le vol de tant de prestigieux esprits à l’entour de cette passiflore désolée, de cette triste fleur dont elle a elle-même poétiquement écrit:

Vois, dans l’eau, vois ce lis dont la tête abaissée Semble se dérober au sourire des cieux?

C’est que la poésie de Mme Valmore se pourrait dénommer: _L’éloquence de l’amour_. Et, entre toutes ces amours, le plus tendre, celui qui nous reporte à ce qu’elle appelle joliment: «nos jeunes annales» nous fait avec elle nous écrier:

Viens ranimer ce cœur séché de nostalgie, Le prendre et l’inonder d’une fraîche énergie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Oh! qui n’a souhaité redevenir enfant!

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