Part 3
De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumières. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . On les croirait[12] poussés par un ange qui vole _Qui de leurs blonds cheveux leur souffle une auréole_.
[12] Des enfants.
Non seulement je ne reconnais pas là de date impliquant et infligeant vis-à-vis d’une génération intermédiaire, avant définitive consécration, le discrédit du _passé de mode_; mais j’y démêle de ces caractères d’_éternellement déroutant_ qui ne permettent jamais de ne plus être de l’avenir.
Exemple:
Et montrent l’autre vie au fond _du souvenir_.
N’est-ce pas bien le contraire de ce qu’on allait dire, qui eût été banal, et qui se transforme? Tout comme en cet autre:
Voilà le souvenir au pénétrant _silence_.
Que _langage_ eût été moins beau!
J’étendrai jusque-là mon avocasserie de signaler, hors de toute inculpation de pastiche et de plagiat de part ni d’autre, mais du seul fait d’une de ces fréquentes réverbérations de pensées, sans enquêtes de dates, et rien que pour faire ressortir toute l’étendue de ces vocalises, des parités d’inspiration de notre poétesse à de ses grands contemporains comme à de leurs brillants neveux. Que dis-je? Combien, de coupe et de couleur, répercute en ma mémoire classique l’illustre strophe:
Source délicieuse en misères féconde,
cette invocation:
Sombre douleur, dégoût du monde, Fruit amer de l’adversité Où l’âme anéantie en sa chute profonde Rêve à peine à l’éternité, Soulève le poids qui m’opprime, Dieu l’ordonne, un moment, laisse-moi respirer. Ah! si le désespoir, à ses yeux, est un crime, Laisse-moi donc la force d’espérer.
Mme Valmore est vraiment le seul poète dont on puisse parfois _inventer_ les pensées sans les connaître et répéter les formules sans les avoir ouïes, parce que sa vision--disons sa _voyance_--allait _cueillir_ les formes dans le lieu même des idées éternelles,
Ces fruits protégés de mystère.
que même les plus inspirés d’entre les poètes appesantissent en les revêtant fût-ce des plus nobles rhétoriques terrestres.
De là vient que la poésie de cette muse, maintes fois exprime l’ineffable où, selon un de ses vers les plus divins:
Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel.
Certains de ses morceaux ne rencontrent que dans Hugo leur équivalent de souffle et d’allure. Soit le _Soleil lointain_ qui, par places, m’apporte comme un fraternel écho de _A Villequier_:
O vie, ô fleur d’orage, ô menace, ô mystère, O songe aveugle et beau! Réponds! ne sais-tu rien, en passant sur la terre Que ta route au tombeau. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vos pieds sont las, pliez. Dieu vous mettra des ailes Et vous pourrez voler[13].
me reporte aussi vers la _Claire_ du même Maître, que me rappelle ailleurs lointainement
C’est beau la jeune fille Qui laisse aller son cœur Dans son regard qui brille Et se lève au bonheur[14].
et plus proche
Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme Aimait! Aimait! Et puis, comme si quelque charme Mis entre elle et le monde eût isolé ses pas, Elle errait dans la foule et ne s’y mêlait pas[15].
avec enfin
Pleurant comme effrayés d’un sort involontaire[16].
[13] Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor, Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre, Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or.
V. H.--Claire.
[14] Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard Transparent comme l’eau qui s’égaie et qui brille Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.
V. H.--Claire.
[15] Ailleurs:
La fange des ruisseaux qui consterne mes pas Et la foule déserte où tu ne descends pas.
Desbordes-Valmore.
[16] Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire.
V. H.--Claire.
Mais la _Mise en liberté_ de Hugo, encore, ne s’envole-t-elle pas tout entière de cette strophe troisième de l’_Esclave et l’Oiseau_:
Va retrouver dans l’air la volupté de vivre! Va boire les baisers de Dieu qui te délivre! Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour Va-t’en! va-t’en! va-t’en! sauve-toi sans retour!
Oui, chez le Grand-Maître et le Grand-Père seulement se retrouvent des pièces de la tournure de _Croyance_, _Prison et Printemps_, _l’Enfant et la Foi_, _Au Revoir_, _aux Nouveau-Nés heureux_, _Ame et Jeunesse_, _Jeune fille_.
Va, je n’oublierai plus qu’ils me le rappelaient
n’est qu’une variation probablement anticipée du
Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié.
que Hugo reprend lui-même à son Hernani sous cette forme:
Je ne me souviens plus que d’avoir oublié!
Son:
Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.
qui n’est autre que l’antique
_Centum sunt causæ cur ego semper amem._
s’énamoure plus d’une fois chez notre Flamande:
Qu’elle est à plaindre, elle a d’autres soins que l’amour!
Et mieux:
Il faut aimer pourtant; que faire de son cœur?
Tel que Marion de Lorme de son Didier, l’enfant répond, de son ramier: «Je l’aime!»
Comme celle qui croit oublier quelque chose.
et
On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne
sont de véritables vers d’Hugo. Combien _Le Pauvre_ a de lumineux frères dans l’œuvre d’Olympio!--Je rapproche encore:
Où deux êtres unis marchaient, Les voilà séparés... mystère!
de
Autrefois inséparables, Et maintenant séparés![17]
[17] Victor Hugo.
Ensuite
... son enfant, seule vie où l’on s’aime Qui passe devant nous comme on fut une fois.
de
A chaque pas qu’il fait l’enfant derrière lui Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même[18].
[18] Victor Hugo.
Enfin
Buvez en étreignant cette femme penchée Sur son fruit.
de
La nourrice au sein nu qui baisse les paupières[19]. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[19] Victor Hugo.
O Éva[20]
... à l’heure où tout est sombre Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver appuyée aux branches incertaines Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines, Ton amour taciturne et toujours menacé!
[20] Vigny.
voici un écho de ta plainte pourtant sans seconde:
Vous sentiriez alors le besoin de rêver, De livrer au hasard votre marche incertaine, De ralentir vos pas au bruit d’une fontaine Et de pleurer les maux que je viens d’éprouver. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Un Arc de Triomphe_ avec ses
Mille doux cris à têtes noires
n’offre-t-il pas, le paradoxe est fort: quelque mine des ÉMAUX ET CAMÉES?
Qu’est-ce que
Une voix seule éteinte en changeait le concert
sinon
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé[21].
[21] Lamartine.
ou réciproquement?
Ne parle pas, je ne veux pas entendre
n’irait-il pas jusqu’à évoquer _Celle qui est trop gaie_ elle-même? Pourquoi non? puisque du même Baudelaire pourrait s’échanger contre
Il est de longs soupirs qui traversent les âges
son plus nerveux et verveux
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge.
Et, de nos jours
Dis aux petits que les étés sont courts
tinte bien _le chant des oiseaux des courts étés_, de Sully-Prudhomme.
Et pour finir, n’est-ce pas comme une surprenante résonnance préventive du lied de Tristan dans Wagner, cette dernière strophe du _Dernier rendez-vous_.
Je viendrai, car tu dois mourir Sans être las de me chérir. Et comme deux ramiers fidèles Séparés par de sombres jours Pour monter où l’on vit toujours Nous entrelacerons nos ailes, Là les heures sont éternelles[22].
[22] Alors nous serions morts inséparés, unis à jamais, sans fin, sans réveil, sans crainte, sans nom, dans le sein de l’amour, livrés à nous-mêmes, ne vivant plus que par l’amour.
WAGNER.
Il faudrait bien, bien des pages, encore et toujours des pages pour désenfiler toutes les blandices, Baudelaire l’écrit: les _perpétuelles trouvailles_ de cette poésie. Même sans parler de ses curiosités pittoresques de locutions ou de métaphores, telles que,
Jusqu’au chaume _enlierré_ que j’appelais maison . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour un marin qui _trace_ l’onde . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il voit _rire un jardin_ sur l’étroit cimetière Où la lune souvent me prenait à genoux. _L’ironie embaumée_ a remplacé la pierre Où j’allais, d’une tombe indigente héritière, Relire ma croyance au dernier rendez-vous.
Je dis, de cette poésie aux énoncés si touchants et toujours imprévus; de ces hirondelles qui sont
Mille doux cris à têtes noires;
non loin de ce rossignol qu’elle dénomme:
Douce horloge du soir au saule suspendue;
de ce bal qui tourne
Dans leur nuit de lumière, et d’encens, et de soie;
de ce médecin de la maison de sa mère, ce docteur ami à qui l’auteur écrit
Quand Dieu sous ta figure y désaffligeait l’heure;
de ces fillettes dans un décor de nature qui s’enjolive d’un vocabulaire de mobilier vieillot:
Les ruisseaux des prairies Font des psychés Où, libres et fleuries, Les fronts penchés, Dans l’eau qui se balance Sans se lasser Nous allons en silence Nous voir passer.
Si féerique mirage que peut-être je ne lui préférerais rien, s’il n’y avait encore, et sans doute par-dessus tout, ce poignant poème en trois strophes si tendrement murmurées autour d’un pénétrant sujet de psychologie maternelle, plus tard réalisé par Georges Rodenbach dans son subtil roman _La Vocation_.--Un sujet dont un équivalent plus spécieux m’avait dès longtemps moi-même tenté, et dont je trouve, dans mes plus anciennes notes, ce schéma embryonnaire: L’étrange jalousie sentimentale, quasi amoureuse qui vient à de certaines mères fort honnêtes, à propos de leur fils récemment pubère, constitue une douleur hybride d’un genre saintement incestueux, qui fut épargnée à Notre-Dame des Sept-Douleurs en foi de quoi on la pourrait dénommer le _Huitième Glaive_.
SOIR D’ÉTÉ
Un danger circule à l’ombre Au chant de l’oiseau Qui descend dès qu’il fait sombre Se plaindre au roseau. Alors tout ce qui respire Se prend à rêver, Et le ruisseau qui soupire Semble l’éprouver.
Partout les nids et les ailes Tremblent doucement Dénonçant des tourterelles L’entretien charmant. L’été brûle avec mystère Dans les lits en fleurs, Des seuls amants de la terre Sans blâme et sans pleurs.
Été, si trop jeune encore Pour fuir un danger, L’enfant rêveur que j’adore S’attarde au verger, Laisse dans l’errante nue Ton charme cruel, Et sauve l’âme ingénue Du plaisir mortel!
Ce commentaire, point par point, fleur par fleur, pleur par pleur, perle par perle, devra être l’œuvre d’un autre, je voudrais du prochain des coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire et joie d’exalter cette unique muse. Je fais seulement remarquer ici, en passant, la noblesse dont elle sait empreindre l’usage familier du mot _Madame_[23]:
Madame,[24] le plus beau des temples C’est le cœur du peuple, entrez-y: Le Roi des Rois l’a bien choisi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand vous m’avez écrit tout ce que, femme ou mère Écrira de plus doux, Je me plaignais, Madame, à cette vie amère, Je lui parlais de vous. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ainsi, Madame, allons, l’augure a trop de charmes Pour n’être pas certain; Allons! Et dans la nuit tournons nos yeux en larme Vers le soleil lointain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Distraite de souffrir pour saluer votre âme, Voilà mon âme: elle est où vous souffrez, Madame.
[23] Victor Hugo seul, spécialement dans son superbe sonnet à Mme Judith Gautier, en a fait un titre aussi vraiment royal.
[24] La Reine Marie-Amélie.
Puisse mon travail d’aujourd’hui faciliter la suite que je lui désire, de par cette classification[25] que je revendique, et que je crois utile et bonne; elle n’était guère plus aisée que celle dont parle le conte de fées, de ces duvets de mille couleurs emplissant une chambre, et qu’il s’agissait de répartir et de trier. La princesse y parvint pourtant; non, à vrai dire, sans des secours féeriques, qui, je crois bien, ne m’ont pas fait défaut. Les fées existent toujours. C’est un blasphème que de n’y point croire. Elles s’en vengent en ne secondant que ceux qui les en prient.
[25] Effectuée avec la plus minutieuse application dans un mien précédent travail, trop long pour être ajouté à cet essai.
Le temps, je le répète, qui sculpte et polit, selon leur dureté et leur beauté, ce que nous lui laissons de nos œuvres, ainsi que le flot fait des rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage, l’œuvre dont nous nous entretenons. Il le témoignera en en déblayant les entours et facilitant les approches, quand il aura découvert et compris que ce qu’il prenait pour une fragile et friable grève était un marbre, et que ce marbre fût ciselé par la nature et l’art associés, à l’égal d’un de ces monuments aux si capricieuses arabesques, qu’ils ne paraissent point bâtis de main d’homme, mais éclos, en une nuit, de quelque rêve, en guise de palais d’Aladin.
Mais s’il fallait qu’un détestable et imprévu désastre détruisît l’œuvre en n’en laissant subsister que les parcelles que je vous soumets, l’avenir, je n’en doute pas, se pencherait sur elles, tout comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius Syrus et de cette Sapho qui avaient écrit tant de mimes et de poésies dont il ne reste que des débris et des fragments pareils à des pulvérisations d’étoiles.
Ma collection, c’est un herbier--immarcescible. _Je l’ai fait sans presque y songer_, aux coups pressés d’une lame émue qu’annotent, les touches rapides d’un crayon sensible de fasciné. Plus d’ordre et de mesure, de pause et de dosage dans le choix sont malaisés et dangereux devers cette poésie fugace, et risquent toujours l’excès ou le manque. La fleur se fond en rosée ou s’enfuit en papillon.
J’éclos pour m’envoler et je risque mes ailes!
C’est ma cueillette. Le massif, qui est une _forêt mouillée_, de combien de larmes! peut fournir cent autres bouquets renouveaux et surdivers au gré du style qui rédige et du cœur qui dirige.
Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le _rorate_ de larmes. _Pleurs_ et _Fleurs_ dont l’inconscient virtuose n’a su oser que partiellement le magnifique titre, devrait être celui de son édition _ne varietur_. A cette double source, le reproche encouru de monotonie n’est-il pas vain? Le _chacun son métier_, pour notre ouvrière se résolvait en larmes.
Sédentaire à l’église et bornée à ses pleurs.
Son œuvre est un éloge des larmes. Celle qui cessait de chanter _Parce que sa voix la faisait pleurer_, ne devait-elle pas rencontrer les plus bouleversants des accents tracés?...
Moi, je me récuse, ou plutôt, j’abdique. A d’autres;
Quasi cursores vitæ lampada tradunt
que si l’on requérait pourtant ceux des vers de Mme Valmore que je distingue par préciput sans omettre certains cris tels que:
Ou va-t-on vers ce qu’on espère?
Et:
Oh! que l’âme est troublée à l’adieu d’un prestige!
j’élirais entre beaucoup
_Triste comme à ténèbre au milieu de mon âme._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Moi seule en mon chemin et pleurante au milieu._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Comme un fil noir à l’or enlacé tristement._
_Exegi._ Je conclus et clos ces pages qui ont du moins pour elles de ne pas ouvrir par «Marceline, Félicité, Joséphe... naquit à...» et sauves, j’espère, du vernis souvent un peu boursoufflé des faiseurs d’exégèses qui semblent croire qu’ils décorent le sujet--au lieu de s’en couronner.
Et je signe... cette _critique_? Dieu m’en garde?--Ce _cantique_?...--Je le voudrais!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Une dernière réflexion pour finir:
D’abord disons que ce qui précède n’a trait absolu qu’à l’édition Lemerre, et que les extraits en sont prélevés; cette édition étant, jusqu’à ce jour, la seule sur laquelle se puisse exercer une vue d’ensemble un peu intégrale. En cela, nous devons trop à son éditeur pour pouvoir que le remercier. Nonobstant, et grâce à ce zèle communicatif qu’engendre l’œuvre de Mme Valmore, il y a lieu de croire que les éditeurs aussi se relaieront dans le futur pour assurer toujours plus d’ampleur et d’envergure au geste entier de la poétesse.
Mais il sied aujourd’hui de constater un fait: l’édition n’est pas complète. Et puisque le bon goût qui y présida ne fait pas de doutes et que, d’autre part, d’importants fragments, voire de fort belles pièces en sont absents, il y a lieu d’attribuer cette lacune à une émotion filiale éliminant de parti pris tout ce qui lui semblait trop avoisiner cette double flamme; d’abord la passionnelle, déterminante de tout cet embrasement; puis la purifiante par le feu scrupuleux et sacrilège de quelque vengeur enfer de vertus:
Expiant, Dieu le veut, le nom de ta maîtresse.
et
Je vois le Purgatoire au fond de ma pâleur.
voilà les deux notes qu’il s’agit, sinon d’étouffer, d’assoupir du moins.
Qu’un _pareil ange_, selon le mot de M. Verlaine, se montre plus ou moins timoré, bourrelé même, ce n’est qu’une aile de plus dont la candeur et la splendeur (plutôt que se voiler de silence imprudent et de réserves irrévérencieuses) doivent éclater en la pleine lumière de ce feu, lui-même générateur de tout ce buisson ardent, et si solidaire de l’amour divin qu’il ne saurait que refleurir et tout droit, en paradis.
Seigneur qui n’a cherché votre amour dans l’amour.
Profession de foi qui va jusqu’à ce radieux blasphème:
Le ciel illuminé s’emplit de ta présence; Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance; En passant par tes yeux mon âme a tout prévu. _Dieu, c’est toi pour mon cœur; j’ai vu Dieu, je t’ai vu!_
La figure de Valmore, loin d’être définitive, s’ébauche à peine. Son œuvre est de celles dont la méconnaissance du vivant et l’oubli au sortir du trépas composent les deux premières phases d’engendrement naturel à la postérité; et qui, pour atteindre leur plein degré de manifeste et d’influence, doivent être _retrouvées_, ainsi qu’une Pompéï ou des grains de blé endormis renferment des germes de moisson en puissance. Rougir pour cette plaintive sublime amante du feu qui la dore, serait d’un culte inéclairé, sinon d’une offense aveugle. La suprême, décisive et impérissable Valmore doit entrer:
Entrer sous ton aile enflammée Où l’on entre par le tombeau
dans le temps et l’éternité, je l’ai dit au début, en Anactoria chrétienne, en Francesca pardonnée illuminant de son idolâtrie innocentée et couronnée un Phaon inconnu, un Paolo mystérieux de qui toute la gloire est d’avoir allumé cette ardeur dont elle résume la foi et le dogme dans sa magnifique _Croyance_:
Son souffle lissera mes ailes sans poussière Pour les ouvrir à Dieu. Et nous l’attendrirons de la même prière, Car c’est l’éternité qu’il nous faut tout entière, On n’y dit plus adieu!
J’augure un autre travail de réparation, de répartition et de décor dans la future réunion des lettres déjà publiées, entre elles, puis à d’inédites[26]. On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de cloître, clef de voûte, ou du moins clef musicale revêtant bien, cette fois, la délicieuse définition de Shelley: _Clef d’argent de la fontaine des larmes_.
[26] Ce désir a reçu, depuis, d’importantes réalisations.
Mon désir d’encadrer un poème manuscrit de celle que je vénérais me mit d’abord en possession d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau filon d’attendrissement auguste me rendit insatiable jusque-là de me faire successivement acquérir une centaine de ces autographes (que j’ai le bonheur de posséder aujourd’hui[27], et dirai-je pour quel gros chiffre menu qui rendrait surprises et confuses autant que le purent être certains dessins de Millet, si les choses qui ont des larmes ont aussi des sourires), ces mêmes lettres qui attendaient le départ, quelquefois de longs jours, toutes écrites, faute de l’affranchissement de leur timbre?
[27] Voir le P. S. 1, à la fin du volume.
«_C’est un affreux malheur, mais le plus beau malheur possible_,» écrit quelque part Vigny. Propre chanson pour l’air de cette correspondance, indiscontinûment variée sur le _leitmotiv_ plus ou moins lancinant, toujours détaché et digne de ce qu’elle y baptise elle-même son _parfait tombé d’espoir_. Lisez encore: «_Le malaise que je traîne après moi dans tous mes vœux déçus._» Et plus grièvement: «_Les peines, la terreur, l’humiliation ne tuent pas, et je vis enfin à travers des choses bien blessantes et que j’aurais jugées mortelles._»--«_Je ne voudrais pas que mon sort changeât au prix de certaines démarches suppliantes qui me rendraient les douceurs accordées d’une amertume douloureuse._»--«_Je retourne à souffrir_,» concluait-elle dans une lettre déjà éditée.
Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir; Tout tressaille averti de la prochaine ondée.
Ces deux vers de l’auteur devraient épigraphier sa correspondance où l’on sent à chaque ligne une spirituelle et naturelle allégresse prête à éclore, refoulée par cette trop prochaine ondée des larmes, pour les siens, pour les autres,--ah! que si rarement et discrètement pour soi! Et cela sans jamais de ton pleurnicheur ni même larmoyant, en une aussi haute allure de style que d’attitude non voulue et du seul fait d’une nature fière avec modestie, humble avec noblesse.
Ajouterai-je que plus des deux tiers de ces lettres ne sont que de jolis placets implorant secours pour plus pauvre que soi? Il semble, et l’épistolière le dit, que l’expérience toujours plus aiguë et raffinée du malheur, n’ait pour effet que de la gagner plus effectivement et affectivement aux endolorissements d’autrui.
De ces pages, il y en a pour de ses amis Tripier-Lefranc, Derains, Nairac, Branchu, etc., puis à des illustres: Dumas, Auber, Chaix d’Estanges, etc., en lesquels son inlassable zélation rencontre des aides. Presque chaque épître enveloppe, disons entortille d’une grâce qui se fait chatte quand il s’agit du bien du prochain, un petit drame de misère adroitement présenté au profit d’un nouvel inconnu; de quelle grâce variant à l’infini la courtoisie des formules polies et jolies bien savoureuses et surprenantes à relire en notre ère de lettres de quête autographiées et pas même signées de la main de la demanderesse.
Voici d’abord des extraits, de mélancoliques, de spirituels:
Ici, madame, tout s’absorbe jusqu’à la mélancolie. C’est un mot élégant qui ne passe pas dans une ville de commerce, et vous êtes bien bonne de l’avoir lu sur ma figure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Allez, monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous allez sur ces tombes d’amour et d’amitié pour être entendu, dites-moi quelque chose, je l’entendrai, je crois, car en vérité, la vie est souvent triste et isolée comme la mort. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Que je vous sais gré d’y être pour vous mêmes (à Paris), car enfin c’est encore là où on peut choisir ce qui convient le mieux aux goûts de l’esprit et de l’humeur. Ici (à Lyon) il faut prendre de la boue et des rubans, des rubans et de la boue, c’est la carte. L’autre printemps, c’était... affreux; des boulets et du sang, du sang et des boulets. Il m’en reste un horrible souvenir dans l’âme et dans les nerfs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Monsieur Dutillœul me dit encore d’obtenir que Bra écrive au maire qui l’aime beaucoup; je n’oserai le faire de mon côté que si mon cousin m’appuie, car cela me paraît bien hardi pour une femme d’écrire à un maire, et de demander des grâces. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .