Autels privilégiés

Part 2

Chapter 23,428 wordsPublic domain

Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire qu’on ne saurait l’égaler. En tout cas, le surpasser, jamais. Centre de ce double courant de passion entre ses propres enfants et cette mère dont le souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter, lui dicte cette pièce: _Quand je pense à ma mère_, elle-même pieuse fille et «pâle couveuse d’immobiles tourments», ainsi qu’elle se qualifie, elle polarise tous les rayons de la maternité et de la _filialité_, passez-moi ce terme.

Ces apostrophes, en voici:

La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme, Un baiser qui jamais ne dit non ni demain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant! Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme le rossignol qui meurt de mélodie Souffle sur son enfant sa tendre maladie, Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu, Me raconta son âme et me souffla son Dieu.

Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les sépultures disposées jadis au pourtour extérieur des églises:

C’était beau d’enfermer dans une même enceinte La poussière animée et la poussière éteinte. C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu, _De respirer son père en visitant son Dieu_.

Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je ne crois pas qu’on ait jamais parlé avec cette _nostalgie des entrailles_.--Jugez-en plutôt. Récemment mère, elle se plaint de ne plus _faire corps_ avec son nouveau-né.

J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs Pour te rendre suave et pur comme les fleurs.

Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de sensibilité et de formule, le plus curieux de toute l’œuvre:

_Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!_

FOI

La foi, c’est l’haleine des anges, C’est l’amour _sans flammes étranges_!

C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé et sublimé, qui fait trouver à la muse devenue ange pour l’absorption finale, la résorption rédemptrice de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de la ferveur éternelle, des images comparables aux seules Dantesques descriptions du paradis--mais avec moins de blancheur;

Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva...

et par les plus touchantes variantes de charité et de prière, de croyances et de sentiments, atteindre, en même temps que Dieu même, les plus fluides matérialisations de la pensée et du langage.

Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.

NATURE, c’est l’amour--je dirais volontiers _atmosphérique_, tant le poète y fait entrer de parcelles vivantes et vibrantes du Cosmos--de tout ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de passion dans ses paysages, comme tout à l’heure il mêlait et fondait de chaleur et de lumière dans sa tendresse qui lui faisait s’écrier:

C’était un jour de charité divine Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_C’était partout comme un baiser de mère!_

Les deux aires de ce naturel amour sont l’_Amour des fleurs_.

A quelque chère idole en tous temps asservie, Je tombais à genoux pour adorer des fleurs, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Il semble que les fleurs alimentent ma vie._

Et l’_Amour de l’eau_, dont je ne crains pas de dire qu’il pourrait bien être solidaire du goût de cette tendre femme pour les larmes, si j’en crois ce mystérieux vers:

Et dans les flots du moins _mes larmes se perdront_.

et ces autres:

Enfant, l’onde est molle et pure _Mais elle a soif de nos pleurs_.

que je rapproche de celui-ci, de Vigny:

Penche sa tête pâle et pleure sur la mer!

L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poètes par Victor Hugo, dans ce joli distique:

George Sand a la Gargilesse Comme Horace avait l’Anio.

L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges dans cette Scarpe qui lui était, comme à Brizeux, son Ellé. L’eau où nous lirons avec elle, et sous mille formes

Son visage étoilé dans les cercles humides Parsemant leurs clartés de sourires limpides...

L’onde enfin d’où découle son _rythme_.

_Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime_

auquel ne peut plus succéder que l’_amour du silence_, sa suprême passion[6]:

_Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Couvrez-moi de silence..._

Ce silence qui nous mène à la dernière de ces divisions, si vous le voulez, factices, mais, certes point arbitraires: _la mort_, disons mieux: l’ÉTERNITÉ puisque c’est sous ce consolant aspect qu’apparaissent à Mme Valmore tant de tombes qu’elle a mélodiquement enguirlandées.

[6] Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture: «_n’écris pas!_»

Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On verra, par mes soins, quelque feuille de lierre De son étroit asyle embrasser le contour. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées. Leur tranquille silence éveillait mes pensées, Y cueillir une fleur me semblait un larcin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’homme revient seul où son cœur le ramène, Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer.

«_Abîme à franchir seule!_» cette définition en commun, cette fois, avec Pascal,

..... porte ces mots à sa douleur brûlante: Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux!

et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme elle couronne toute vie, n’apparaît jamais hideuse à notre poète, mais toujours fleurie et touchante, puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier l’_être aimé_, voire à commencer par lui (selon une magnifique interpellation: _Croyance_); «Albertine, âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et cette noble _tige maternelle_, _enlacée_, cette fois à l’éternité, auprès de ses enfants enfuis:

Car vous aurez, un jour, une joie immortelle Et vos petits enfants souriront dans vos bras. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Non, jamais rien de plus sereinement _détaché_, de plus véritablement et vénérablement _sur le seuil_, et déjà presque _au-delà_, n’a su se proférer pour nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai une pareille _liberté d’allures mortelles_; nous apprivoiser avec cette «_cueilleuse d’âmes_» qui

Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes, Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement, Comme on ôte le sable où dort le diamant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tous mes étonnements sont finis sur la terre Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère Que la pudique mort a seule osé cueillir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente, Réalisant nos rêves éperdus Vient des humains l’infatigable amante Pour démêler les fuseaux confondus. Fidèle mort, si simple, si savante, Si favorable au souffrant qui s’endort, Me cherchez-vous, je suis votre servante: Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor.

Ainsi catégorisés les termes d’association de ces divers sujets d’inspiration, il nous sera utile--et plus facile de grouper les rythmes dont le poète les revêtit. Jamais de poème à forme fixe. Muse bien trop débordante, déchaînée avec résignation mais tumultueuse et torrentueuse--pour se ranger à si étroites digues, la muse à la fois digne et familière qui ose risquer cette déclaration à la Vierge:

Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu, Ce fut le vôtre; _eh bien: parlez-en donc à Dieu_.

Je distingue une première sorte ou famille de pièces, divisées en strophes, le plus souvent de quatre hexamètres (quelquefois plus; rarement de distiques). Pièces d’ordinaire peu étendues, mais d’allure large, sans doute les plus parfaites, presque en forme de menu poème à forme fixe pour soi, et pleines à leur manière de l’immortelle vibration du

Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine

de Victor Hugo; sans le charme ou le discrédit que confèrent à d’autres de ces poésies, des passades de rythmes non suivis, de vers irréguliers entrecoupés fortuitement, bizarrement, dithyrambiquement.

A cette première famille ressortissent _La vie et la mort du ramier_, _Renoncement_, _La couronne effeuillée_, etc., etc.; et de plus longues, _Le mal du pays_, _Tristesse_, _Départ de Lyon_, etc.[7]. J’énumère dans une note les titres des principales pièces englobées par chacun de ces groupements. L’auteur n’excelle point aux intitulés. Les siens (loin de cet art du titre qui nous semble devoir être fait d’un mot synthétique, jamais renouvelé au cours de la poésie qu’il désigne), les siens, dis-je, sauf parfois quelque douce ingéniosité d’ailleurs empruntée, telle que le _Soleil des morts_ pour la Lune--ne contiennent que l’appel ou le rappel du sujet, sans dédaigner _Simple Histoire_ ni même _Merci mon Dieu!_ La croix de ma mère--qui n’y est point--s’y fût-elle rencontrée, qu’on en eût presque pu rapporter la vieille _trouvaille_ à cette loi de Baudelaire: «Beauté du lieu commun.» Car n’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée que le lieu commun est devenu tel; mais qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre cette période de profanation, et le voilà promu _lieu éternel_.

[7] Prière pour lui.--Point d’adieu.--Pressentiment.--Le billet. --La vallée.--L’attente.--Amour.--La jalouse.--Je ne crois plus.--Abnégation.--Une fleur.--Les fleurs.--Amour et charité. --A celles qui pleurent.--Dieu pleure avec les innocents. --Dors.--Le mauvais jour.--Veillée.--Un moment.--L’Églantine. --A Madame ***.--Madame Emile de Girardin.--Dans la rue. --L’absence.--Les roses de Saadi.--La jeune fille et le ramier. --La voix d’un ami.--Le secret perdu.--Au livre de Léopardi. --L’esclave et l’oiseau.--Le nid solitaire.--Un ruisseau de la Scarpe.--Inès.--Loin du monde.--Hippolyte.--A une mère qui pleure aussi.--Quand je pense à ma mère, etc.

_La Fileuse_ et _Rêve intermittent d’une nuit triste_ quoique non en hexamètre pourront ressortir à ce groupe.

La strophe large, abdiquant l’hexamètre, s’allège et se familiarise, comme dans l’_Élégie à Pauline Duchambge_. Et c’est alors une autre veine où la précieuse élégance des ÉMAUX ET CAMÉES, comme dans _Un arc de triomphe_, s’allie au virtuose esprit des RUES ET DES BOIS pour procréer un second groupe, dépendant du premier, qu’il égaie et subtilise[8]. Un troisième naît du mélange de l’hexamètre et de vers plus légers, toujours également disposés dans des strophes régulières. C’est _Un billet de femme_, le _Soleil lointain_; mais cette forme sert tout aussi souvent des poèmes de la seconde famille[9].

[8] Le rossignol et la recluse.--Les amitiés de la jeunesse.--Plus de chants.--Le billet d’une amie.--L’amour.--L’aumône.--Retour dans une église, etc.

[9] Croyance.--Ame et jeunesse.--Prison et printemps.--Jeune fille.--Qui sera roi?--Une lettre de femme.--Cigale.--L’innocence, etc.

Joignez-y les pièces en hexamètres[10] non divisées en strophes (_Avant toi_, _La Fleur d’eau_, _L’Augure_, etc.), et enfin celles où se faufile, puis se glisse et s’irrue le vers irrégulier, quelquefois un seul dans toute une longue pièce, comme dans _La Maison de ma Mère_, _A mes Sœurs_, _Au Poète prolétaire_, et ce sera (surtout de par ces dernières, les plus nombreuses)[11], la famille complète des poèmes plus ou moins descriptifs.

[10] La nuit.--L’isolement.--Le message.--Plusieurs élégies et des dialogues.--Le regard.--Les deux peupliers.--Révélation.--Pitié.--Détachement.--La crainte.--L’impossible.--L’éphémère.--Le convoi d’un ange.--Au médecin de ma mère.--L’hiver.--Au revoir.--Les roseaux.--L’augure.--La ronce.--L’Église d’Arond.--A madame A. Tastée.--Amour.--Prière pour mon amie.--A l’auteur de Marie.--Le soleil des morts.--Le Dimanche des rameaux.--L’ami d’enfance.--La jeune comédienne.--Une ruelle de Flandre.--Laisse-nous pleurer.--Les prisons et les prières.--Au citoyen Raspail.--L’amie, etc.

Et en vers plus brefs: Son image.--Les deux ramiers, etc.

[11] L’arbrisseau.--Les roses.--La journée perdue.--L’adieu du soir.--L’absence.--La fontaine.--L’inquiétude.--Le concert.--Le billet.--L’insomnie.--L’imprudence.--La prière perdue.--A l’amour.--Les lettres.--La nuit d’hiver.--L’inconstance.--A Délie, etc., etc.

Voici ce que, dans une étude précédente, abandonnée, me suggéraient ces entraînants _irréguliers_ employés par Mme Desbordes-Valmore, avec, en une verve différente, un bonheur parfois égal à celui de La Fontaine: «Un réseau de poèmes moins ordonnés, mais dont les beautés partielles sont peut-être les plus _ad imaginem_ de cette âme. Quand il est bien frappé un vers de cette _lyre_, suivant la banale expression, cette fois ennoblie, est si intense qu’il se suffit à lui-même, et presque ne pourrait qu’être gêné par le voisinage d’un aussi puissant. Il y aurait superfétation, étouffement, comme sur de ces orangers replets et redondants qui ressemblent à de vastes boules de senteurs, encombrés, presque incommodés qu’ils peuvent être à la fois par plusieurs sortes et règnes de végétation et de poussée: feuilles, fleurs, fruits nouveaux--et jusqu’à des fruits de deux ans s’assurant plus de suavité et de saveur d’un second retour de sève!

Cette clairière de poèmes moins touffus, plus aérés par l’étirement _ad libitum_ de la pièce, parfois le vers libre intromis avec une aisance qui, chez tout autre, serait licence, mais ouvre là visiblement comme une prise d’air pour une poitrine oppressée, c’est le vrai champ d’évolution, la vraie aire de Valmore. Pas de dilettantisme exquis comme de l’y voir et suivre, voler, volter, courir, sourire, mourir... et se reprendre tout innocemment, inconsciemment, d’eurythmie native et d’ingéniosité ingénue, d’où ses compositions héritent ce galbe unique de complication naturelle et de simplicité si précieuse.

C’est là que sur la piste infailliblement originale jusqu’en la banalité, et captivante même en la niaiserie, éclatent avec plus de miracle, se détachent et s’isolent de ses prouesses consacrées _inégalables_ par l’arbitre de ces tournois comme le juge judicieux de toute théorie d’esthétique: j’ai nommé Charles Baudelaire.

La deuxième famille est toute chantante: _ode_ ou _cantique_, _berceuse_ ou _romance_. L’auteur y englobait modestement toute son œuvre: «_Quelques chansons méritent-elles que l’on s’occupe de moi et que l’on m’admette au livre de la science?_»

L’_Ode_, c’est _Au soleil_, _Au Christ_, _Chant des Mères_, les _Oiseaux_, etc. Le _Cantique_, c’est _Prière des orphelins_, _les Enfants à la communion_, etc. Les deux _Berceuses_ sont spécifiées telles par leurs titres: _Dormeuse_ et _Pour endormir l’enfant_. Et il n’y aurait aucunement lieu d’être surpris d’apprendre que cette naïve inspirée qui nous avoue: «La musique roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion...» d’apprendre enfin qu’elle n’aurait composé ses _Dormeuses_ que pour avoir trouvé leur rythme et leurs rimes, leur matière et leur manière tout simplement les mieux aptes à faire descendre le sommeil.

Sommeil, ange invisible aux ailes caressantes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante Pour aider le sommeil à descendre au berceau? Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?

Pour les _romances_ qui ne sont point toujours celles que le poète a étiquetées ainsi, et dont les plus belles concertent souvent ailleurs, elles sont sans nombre--rarement sans agrément, souvent pleines d’envol.

LES CLOCHES ET LES LARMES

Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.

L’orgue sous le sombre arceau, Le pauvre offrant sa neuvaine, Le prisonnier dans sa chaîne Et l’enfant dans son berceau;

Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.

La cloche pleure le jour Qui va mourir sur l’église, Et cette pleureuse assise, Qu’a-t-elle à pleurer?... L’amour.

Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.

Priant les anges cachés D’assoupir ses nuits funestes, Voyez aux sphères célestes Ses longs regards attachés.

Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.

Et le ciel a répondu: «Terre, ô terre, attendez l’heure! J’ai dit à tout ce qui pleure Que tout lui sera rendu.»

Sonnez, cloches ruisselantes! Ruisselez, larmes brûlantes! Cloches qui pleurez le jour: Beaux yeux qui pleurez l’amour!

Sur ce sujet de Madame Desbordes-Valmore, j’ai lu les articles et le volume de Sainte-Beuve, un article de M. Montégut (remarquable par un juste tableau de l’isolement de cette mémoire), la préface de M. Lacaussade, l’appendice de M. Hippolyte Valmore. Tous travaux intéressants à des valeurs inégales, nourris de faits un peu répétés, de documents similaires, d’appréciations simultanées, néanmoins éloquents, utiles et nobles. Le volume de Sainte-Beuve est non seulement un bel acte, mais une bonne action. On y sent du cœur et de l’amour. Après qu’on fut tenté de trouver fastidieuse l’énumération de tant de noms vains et obscurs, l’idée qui la suggère au Maître critique apparaît touchante: «J’avais songé, dit-il, par une compensation bien due à réunir d’autre part autour d’elle, quelques-uns des noms dont elle eût le plus à se louer, bon nombre des êtres bienfaisants et secourables qu’elle avait rencontrés sur sa route et qui lui avaient été une consolation, une douceur et un réconfort au milieu de ses maux.»

Je pense de même que, pour en faciliter l’étude et relever l’éclat, il serait désirable de rassembler en un seul ouvrage tous les articles et études jusqu’à ce jour consacrés à cette poétique figure.

L’émouvante correspondance révélée par le livre de Sainte-Beuve pourrait aussi en être extraite pour s’unifier, se compléter.

Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de Banville et de M. Verlaine ouvrent des appréciations plus subtiles. Et le sentiment du second, dans son expression incisive et pénétrante me paraît encore, pour le moment, le plus satisfaisant et le mieux venu.

La résultante de lecture de tous ces beaux essais demeure l’étonnement, non de la méconnaissance, mais de l’ignorance publique du détail d’une gloire ainsi révolue, puis résolue; enregistrée et muette: une renommée sans buccin.

_Gloire_, Lamartine couronnait déjà du mot Marceline attendrie et confuse. Et pourtant Baudelaire a beau se révolter et nous crier justement: «oubliée par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant rien, ne peuvent se souvenir de rien.» M. Verlaine lui répond avec non moins de justesse: «obscurité apparente, mais absolue.» Et c’est un si indéniable fait, au sortir de notre étonnement, qui nous sauve du scrupule: comment oser tenter d’accroître une illustration si faite et si parfaite?--C’est parce qu’elle est ainsi, décrétée et accréditée par ces grands qui la goûtèrent... et moururent, mais forclose à qui aime mieux croire qu’aller voir, surtout au prix d’un peu d’étude; et pourtant toute pleine de ce qui parle à tous par l’humanité poignante, brûlante et pleurante, qu’il faut s’efforcer de rompre et ce silence et cette digue, de livrer à ce gave bienfaisant de charité dans la mort comme durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et rafraîchir, bien des âmes dévorées à ensoleiller et consoler.

Toute œuvre, si grand et légitime qu’ait pu en être l’éclat du vivant de l’auteur, n’existe vraiment qu’à dater du jour où le silence mortuaire l’ayant ensevelie comme d’une lave refroidie, une curiosité éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments qui survivent aux éruptions et aux cataclysmes. Et la vraie vie des ustensiles d’Herculanum n’est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité et la sinécure de leur silhouette sans usage nous versent à voir et à boire tant de rétrospective rêverie. Œuvrons donc de notre mieux pour coopérer au livre que requérait Sainte-Beuve quand il écrivit: «Je ne fais qu’indiquer ici un développement qui sera mieux placé ailleurs, et dans le livre que je sollicite.» Car c’est encore le propre de la contagieuse ardeur née de cette œuvre, que chaque nouvel adepte brûle d’en voir propager le rayonnement, et convoque dans le présent et dans l’avenir quiconque peut contribuer à l’étendre.

Mais ce livre tel que le sollicitait l’illustre critique, n’est sans doute point faisable. Quel portrait écrit ou peint fût-il réalisé jamais qu’au fur des momentanéités de l’individu successivement saisies et fixées? Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage des études et des articles tout à l’heure évoqués, lorsqu’il y en aura eu encore beaucoup d’autres, toujours et tous beaux, au moins de leur inclination et de leur visée.

Ce qui me surprend un peu, particulièrement dans Baudelaire et chez M. Verlaine, c’est l’exagération de ce reproche: le manque de forme, le vice de forme, le contenant du revêtement inégal au contenu du rêve. Je cite les textes de ces deux rhéteurs: «Tout ce qui lui manque de ce qui peut s’acquérir par le travail... négligence... cahot... trouble... parti pris de paresse,» réquisitoire du premier. «Une langue suffisante et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment» ajoute le second déjà moins injuste, et plus loin reconnaissant à cette muse la priorité de rythmes inusités.

Certes, j’entends comme ces maîtres l’entendent, et me fais fort de renchérir où il sied; mais là, je m’insurge. La conclusion de M. Verlaine est exacte, mais peut-être pas assez ponctuelle. «Sublime artiste, sans trop le savoir,» c’est possible; mais aussi, et, je veux bien encore, sans le savoir, _merveilleux virtuose_. Guère de malignité, presque de rouerie poétique qui n’ait été inventée ou appliquée par cette innocente. L’allitération, ce ressort du vers, son élasticité et sa vertèbre, en même temps que sa pulsation et sa respiration, la circulation de sa vie depuis sa tête jusqu’à sa rime, l’allitération revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine pointe des styles, dont aucun des élus ne l’a négligée sous peine de priver sa poésie du plus idéal de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes, l’allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne pouvait tirer de plus ingénue justification que de sa génération spontanée en cette prosodie réputée originelle.

_Désenchaîner_ leurs nuits, _désenchanter_ leurs jours. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand celui qui me _fuit_ ne songeait qu’à me _suivre_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est l’amour qui _fermente_ au fond d’un cœur _fermé_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Madeleine _insultée_ et comme elle _indulgente_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Après avoir _souri_, se penche pour _mourir_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Point de _lait_, point de _lit_... il fallait donc mourir . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oui, il semble que ces versatiles registres vont des vers tout âme par les vers tout nus jusqu’aux mieux ornés.

Qu’est-ce en effet que ceci: