Autels privilégiés

Part 8

Chapter 83,664 wordsPublic domain

«Et vous remettez sa récompense, vous remettez sa joie, vous remettez sa gloire, vous remettez son bonheur à l’époque où il sera à l’abri de vos coups...

«Et vous oubliez que cet homme de génie que vous ne craignez pas d’enfouir dans la vie présente, sous le poids de votre oubli, vous oubliez que cet homme, avant d’être un homme de génie, est d’abord et principalement un homme.

«En tant qu’homme il est sujet à la souffrance. En tant qu’homme de génie, il est, mille fois plus que tous les autres hommes, sujet à la souffrance.

«En tant qu’homme de génie, il a une susceptibilité inouïe, peut-être maladive, certainement incommensurable à vos pensées.

«Et le fer dont sont armés vos petits bras font des blessures atroces dans une chair plus vivante, plus sensible que la vôtre; et les coups redoublés que vous frappez sur ces blessures béantes ont des cruautés exceptionnelles, et son sang, quand il a coulé, ne coule pas comme le sang d’un autre.

«Il coule avec des douleurs, avec des amertumes, avec des déchirements singuliers.

«Il se regarde couler, il se sent couler, et ce regard et ce sentiment ont des cruautés que vous ne soupçonnez pas[40].»

[40] _Les Plateaux de la balance._

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Tels sont les premiers et principaux traits pour la terrible et dolente effigie de la victime sublime. Complétons-les de ceux qui suivent:

«Regardez les noms de ceux qui sont parvenus, non pas à la réputation, mais à la gloire: lisez leur histoire. Interrogez-les; ils vous répondront qu’ils ont usé, pour écarter la foule et se faire place, plus de force qu’il n’en fallait pour créer mille chefs-d’œuvre. Ils ont passé des heures, qui auraient pu être belles et fécondes, à subir le supplice de l’injustice sentie; ils ont dépensé le plus pur de leur sang dans une lutte extérieure et stérile qui arrêtait le travail fécond de l’art; le découragement leur a volé mille fois à eux et au monde leurs plus beaux transports, leurs plus jeunes ardeurs. Que d’heures qui auraient été des heures de génie, des heures de lumière, qui auraient rayonné dans le temps et dans l’espace, qui auraient produit des choses immortelles, ont été des heures stériles de tristesse et d’accablement! Or cela a peut-être été l’œuvre de la petite critique. Elle a pris pour tâche d’éteindre le feu sacré qu’elle était chargée d’entretenir. Puisse-t-elle être enterrée vive[41]!»

[41] _L’Homme._

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Et, pour rehausser encore ce tableau, le voici sublimé jusqu’à la comparaison christique. Ceci est une des belles pages mystiques d’Hello:

«Et pendant qu’il va en Égypte, il se souvient d’avoir cherché une place à l’hôtellerie et de ne pas l’avoir trouvée.

«Pas de place à l’hôtellerie!

«L’histoire du monde est dans ces trois mots; et l’éternité ne sera pas trop longue pour prendre et donner la mesure de ce qui est écrit dans ces mots: «Pas de place à l’hôtellerie.» Il y en avait pour les autres voyageurs. Il n’y en avait pas pour ceux-ci. La chose qui se donne à tous se refusait à Marie et à Joseph: et dans quelques minutes Jésus-Christ allait naître! L’attendu des nations frappe à la porte du monde, et il n’y a pas de place pour lui dans l’hôtellerie! Le Panthéon romain, cette hôtellerie des idoles, donnait place à trente mille démons prenant des noms qu’on croyait divins. Mais Rome ne donna pas place à Jésus-Christ dans son Panthéon. On eût dit qu’elle devinait que Jésus-Christ ne voulait pas de cette place et de ce partage.

«Plus on est insignifiant, plus on se case facilement. Celui qui porte une valeur humaine a plus de peine à se placer. Celui qui porte une chose étonnante et voisine de Dieu, plus de peine encore. Celui qui porte Dieu ne trouve pas de place. Il semble qu’on devine qu’il lui en faudrait une trop grande, et, si petit qu’il se fasse, il ne désarme pas l’instinct de ceux qui le repoussent. Il ne réussit pas à leur persuader qu’il ressemble aux autres hommes. Il a beau cacher sa grandeur, elle éclate malgré lui, et les portes se ferment, à son approche, instinctivement.

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«L’enfant n’avait pas eu une crèche pour naître. La terre ne devait pas non plus lui donner une place sur elle pour mourir, elle devait, au bout de quelques années, le rejeter sur une croix.

«La planète fut comme l’hôtellerie; elle fut inhospitalière[42].»

[42] _Physionomies de saints._

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En trois touches magistrales, aux puissants rehauts et d’un saisissant relief, voilà bien notre petit Christ humain, l’artiste vrai en proie aux épines des piqûres d’épingles, au clou du gros rire des ineptes, au fiel de la mauvaise foi des jaloux. Groupées autour du personnage central, les figures de ces soldats et de ces Judas peupleront naturellement le tableau, compléteront le terrestre calvaire.

Voici d’abord l’_homme médiocre_:

«Fussiez-vous le plus grand des hommes, il croira vous faire trop d’honneur en vous comparant à Marmontel, s’il vous a connu enfant. Il n’osera prendre l’initiative de rien. Ses admirations sont prudentes, ses enthousiasmes sont officiels. Il méprise ceux qui sont jeunes. Seulement, quand votre grandeur sera reconnue, il s’écriera: Je l’avais bien deviné! Mais il ne dira jamais devant l’aurore d’un homme encore ignoré: Voilà la gloire de l’avenir! Celui qui peut dire à un travailleur inconnu: Mon enfant, tu es un homme de génie, celui-là mérite l’immortalité qu’il promet.

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«L’homme médiocre n’a qu’une passion, c’est la haine du beau. Peut-être répétera-t-il souvent une vérité banale sur un ton banal. Exprimez la même vérité avec splendeur, il vous maudira, car il aura rencontré son ennemi personnel.

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«Ce qu’il déteste par-dessus tout, c’est la chaleur.

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«L’homme qui aime n’est jamais médiocre.

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«L’homme médiocre, dans sa crainte des choses supérieures, dit qu’il estime avant tout le bon sens; mais il ne sait pas ce que c’est que le bon sens. Il entend par ce mot la négation de tout ce qui est grand.

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«Le génie compte sur l’enthousiasme; il demande qu’on s’abandonne. L’homme médiocre ne s’abandonne jamais. Il est sans enthousiasme et sans pitié: ces deux choses vont toujours ensemble.

«Quand l’homme de génie est découragé et se croit près de mourir, l’homme médiocre le regarde avec satisfaction; il est bien aise de cette agonie; il dit: Je l’avais bien deviné; cet homme-là suivait une mauvaise voie; il avait trop de confiance en lui-même. Si l’homme de génie triomphe, l’homme médiocre, plein d’envie et de haine, lui opposera du moins les grands _modèles classiques_, comme il dit, les gens célèbres du siècle dernier, et tâchera de croire que l’avenir le vengera du présent.

«L’homme médiocre est beaucoup plus méchant qu’on ne le croit et qu’il ne le croit, parce que sa froideur voile sa méchanceté. Il ne s’emporte jamais. Au fond, il voudrait anéantir les races supérieures; il se venge de ne le pouvoir pas en les taquinant. Il fait de petites infamies qui, à force d’être petites, n’ont pas l’air d’être infâmes. Il pique avec des épingles et se réjouit quand le sang coule, tandis que l’assassin a peur, lui, du sang qu’il verse. L’homme médiocre, lui, n’a jamais peur. Il se sent appuyé sur la multitude de ceux qui lui ressemblent[43].»

[43] _L’Homme._

Puis, _le Monde_.

«Le monde s’étend aussi loin que la tiédeur de l’air. Là où l’air est chaud ou froid, le monde s’en va, scandalisé.

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«La loi du monde est peut-être l’insignifiance. Si un homme vivant se trouve par accident dans le monde, il faut qu’il se fasse insignifiant, plus insignifiant même que les autres, parce qu’il est suspect. Pourvu qu’il efface toute vérité et toute lumière, il peut être supporté un moment. Mais comme l’essence des choses ne se trahit jamais longtemps, il viendra un moment où le monde, dans sa clairvoyance, se détournera, et, dans sa justice, se séparera.

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«Ce regard-là, quand l’homme qui le possède sera revenu à Paris, regardera, en face du génie, la forme d’un chapeau, et, dans les œuvres du génie, comptera les virgules dans l’espérance qu’il en manque une[44].»

[44] _L’Homme._

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Et pour brancher, comme il sied, l’arbre de cette humaine croix, de ses deux implicites rameaux chargés du vivant fruit de ses deux naturels acolytes, le critique vulgaire et le critique généreux représenteront ici le mauvais et le bon larron, aux côtés saignants du crucifié d’art.

La _Petite critique_:

«Ainsi fait une certaine critique. Elle se demande, pour vous juger, si vous avez quelque ressemblance apparente avec quelqu’un de ses vieux souvenirs.

«Offrez au critique vulgaire un chef-d’œuvre inconnu; il attendra votre avis avant d’oser donner le sien. Avant d’avoir une opinion, il consultera tous ses intérêts et le visage de tous ses amis. Ayant épuisé sa faveur sur les anciens, il n’a plus que raideur et indifférence pour ceux qui luttent, qui souffrent, qui ont besoin de courage.

«La critique doit commencer près de l’homme qui attend, le rôle de l’humanité, et préluder au concert que feront sur sa tombe ses descendants».

Et la glorification des rares prêtres et dignes ministres représentants de cette critique idéale finalement illustre et illumine la peinture de cette station sombre:

«Quant à ceux qui viennent au secours de ces grands malheureux, la gloire qu’ils méritent doit être aussi une gloire réservée, plus grande que la pensée, une gloire proportionnée à des choses sans proportions.

«Gloire étrange et magnifique!

«Soulever le couvercle qui pèse sur la tête des grands morts!

«Lever la pierre de leurs tombeaux! Inscrire son nom parmi les bienfaiteurs des bienfaiteurs de l’humanité! Consoler le regard et les ailes de l’aigle! S’entourer par avance des bénédictions de l’avenir. Prendre l’avance sur la postérité et dire déjà en actes ce qu’elle dira plus tard en paroles quand il ne sera plus temps! Le dire et le faire pendant qu’il est encore temps d’être bon et juste, n’est-ce pas réaliser le rêve des âmes généreuses?

«Vous qui encouragez le génie, vous êtes le père de cette sublime postérité.

«Vous qui découragez le génie, vous êtes homicide de toutes les âmes qui auront besoin de lui dans le présent et dans l’avenir.

«Vous égorgerez tous les aigles qui l’attendaient pour ouvrir leurs ailes; vous égorgerez toutes les colombes qui attendaient son souffle pour savoir de quel côté diriger leurs soupirs[45]!»

[45] _Les Plateaux de la balance._

Et, pour fermoir de ce retable, cette mélancolique et magnanime citation du maître, que m’adressait récemment elle-même Mme Hello:

«La partialité pour les vaincus est la faiblesse des grandes âmes[46].»

[46] Le portrait de _l’Envieux_, le chapitre sur _la Réputation et la Gloire_, la spirituelle _Lettre d’un docteur à Christophe Colomb_ dans _les Plateaux de la balance_, puis _les torrents de l’injustice_ avec certain tableau du faux esprit de famille, dans _les paroles de Dieu_, compléteront, pour un esprit intéressé et assidu, ce portrait-étude.

* * *

Une particularité de la manière d’Hello, qu’il lui donne tour à tour à caractériser telle ou telle des trois formes de son talent, polémiste, conteur ou plus exclusivement mystique, c’est une ressemblance aux mathématiques. La théorie de l’art pour l’art en est formellement exclue, et volontiers apparierait pour notre écrivain tout le dégoût indigné que pourrait offrir une boîte de fard à une sainte Thérèse. L’abomination de la désolation de ce style serait d’évoluer pour lui-même. C’est Hello qui écrira: «Le plus grand malheur qui puisse arriver au style, c’est de se faire admirer indépendamment de l’idée qu’il exprime.» La fioriture, c’est le péché, pourrait être un des commandements de son écritoire. Le modèle d’Hello, c’est Joseph de Maistre avec parfois, dans la phrase, comme un reflet de Lamennais. Son absolu opposé, c’est Chateaubriand. Je ne me souviens pas d’avoir rencontré ce grand nom au cours de toute l’œuvre de l’écrivain de Kéroman, que le respect d’une même communion empêcha, sans doute, de formuler sur le maître de Combourg un jugement dont l’expression eût été curieuse à connaître[47]. Il y a, en effet, entre leurs deux églises toute la différence qui sépare une basilique romane d’une cathédrale de gothique flamboyant et fleuri.--Les questions chez l’auteur de l’_Homme_ sont plutôt abordées sous forme de problème ou de théorème; et la phrase y procède volontiers par démonstration. Il y a toujours là quelque chose à prouver, une inconnue à dégager qui est une vérité à faire reluire. L’ardeur de la vérité qui enflamme Hello, non moins que saint Augustin, semble l’avertir du tort qu’ont fait au bien les manichéens de la pensée et de l’écriture. C’est presque par surprise, et alors avec tout l’irréfutable d’un _ce qu’il fallait démontrer_, qu’il voudrait faire éclater au-devant des résistances forcément démantelées les propriétés des divines grandeurs soudainement rendues calculables et mesurables. De là des vérités religieuses ou morales posées en manière d’équations dont les termes se doivent réduire successivement, pour à la fin se résoudre en le concluant aphorisme d’une transparente définition, d’un suprême axiome.

[47] Voir le P.-S. à la fin du volume.

«Celui qui vit est celui qui aime; il est réuni et réunit.--Celui qui ne vit pas, n’aime pas; il est séparé et il sépare» déduit et conclut Hello, en ses heures de pure démonstration psychique. Mais cette idée, dont le plus grand malheur de style serait de se faire admirer indépendamment d’elle, suffit souvent pour imprégner de poésie, comme à son insu, ce style si résolument châtié. Et cette lumière intérieure soudain attisée au point de pénétrer de clarté son enveloppe comme un albâtre ou comme un azyme, et de rayonner à travers elle sans la rompre, devient une lumineuse vérification de cette splendeur du vrai, sous les espèces de laquelle la beauté fut définie. C’est dans ces moments de mutuelle réverbération de forme et de pensée que notre écrivain nomme l’amour: «un repos laborieux»;--la photographie: «un miroir qui se souvient»,--et le romantisme: «l’acceptation musicale du désespoir organisé».--«La science est la paix des connaissances réconciliées»;--«les désirs sont des larmes intérieures; les larmes sont des désirs qui coulent par les yeux».

Voilà pour les définitions. Combien d’aphorismes çà et là s’expriment heureusement ou avec grandeur; «certaines paroles ridicules, dans le sens où on les dit, sont vraies dans le sens où on devrait les dire.»--«En général, celui qui veut copier l’élégance atteint la grossièreté.»--«Le plaisir énervant de s’attendrir sans activité prostitue les larmes de l’homme.»--«Notre chute a la forme renversée de notre grandeur possible.»

Le _polémiste_ en Hello est beau de son intransigeance même. Le chicaner sur les excès de ses jugements serait le vouloir dépouiller d’une rigoureuse part de sa vertu. C’est qu’il ne juge pas avec son goût, mais bien avec son caractère. Tout ce qui ne saurait s’ajuster à son cadre, qui n’est autre que le cintre de l’ouverture du tabernacle, se voit impérieusement rejeter, s’assimile aux vendeurs du Temple, ou bien à quelque Héliodore qu’il y faut flageller, qu’il en faut bannir.

Voici de ces cinglants verdicts qui se peuvent ressortir au mot du vrai maître d’Hello, Joseph de Maistre, à propos de Voltaire: «Si quelqu’un, en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les œuvres de Ferney, Dieu ne l’aime pas.»

«Si ce méchant homme avait eu le sort qu’il méritait, ajoute Hello, je n’exhumerais pas ce nom ignoble; Voltaire serait ce qu’il doit être, un gamin oublié.»

«Le XVIIIe siècle n’a pas voulu mourir sans nous laisser son portrait. Ce portrait, c’est sa peinture. Si quelqu’un était tenté d’attribuer à ces mauvais collégiens la proportion des grands hommes, je crois que le portrait de ces collégiens peint par eux-mêmes pourrait le guérir de cette maladie. La peinture du XVIIIe siècle n’est pas seulement ridicule, elle est honteuse! Watteau, Boucher, Fragonard sont les enfants de cette société pourrie, et ces enfants sont des enfants terribles qui disent aux passants les secrets de leur mère. Toutes ces figures déshabillées et fardées ne sont pas seulement laides, elles sont dégoûtantes. Si au moins ces cadavres étaient verts, on les reconnaîtrait pour des cadavres; mais comme ils sont roses, on ne sait plus de quel nom les nommer.»

«Ovide, c’est le XVIIIe siècle anticipé; c’est une menace de versification capable de faire prévoir la _Henriade_.»

«Parmi les auteurs connus, quelques-uns sont tellement au-dessous de la critique, qu’elle ne peut, en les regardant, que s’étonner de les connaître: Horace est de ce nombre.»

«Il faut pardonner à Virgile l’_Enéide_, en faveur de la quatrième églogue et en faveur de quelques mots prononcés sur la campagne.»

L’outrance,--faut-il dire l’outrage?--qui aurait droit de choquer dans des critiques, acquiert celui de s’exercer dans des anathèmes.

La phrase suivante nous en développe le motif: «Que de gens savent par cœur Cornélius Népos, et, parfaitement édifiés sur le compte de Pélopidas et d’Atticus, n’ont pas un souvenir précis du rôle historique de saint Jean Chrysostome et de son attitude magnifique devant l’empire et devant l’empereur? C’est que le christianisme est là. C’est pourquoi les hommes se taisent et oublient. La proximité de Dieu se mesure à leur injustice.»

Hello se fait _conteur_ comme il fut polémiste, pour la plus grande gloire de son mysticisme, qui est l’interne flamme ardente et rayonnante à travers toute son œuvre. Ainsi qu’il a permis à cette lampe de sanctuaire de se transformer aux vases incandescents qui circulent à l’entour des impieux Jérichos pour en anéantir les murailles; de même il la laisse ici s’atténuer aux proportions d’une lanterne pour flétrir un vice ou dépister un crime. Renforcer à la lentille de son foyer la séduction d’une vertu ou l’horreur d’une déformation, c’est la mission de chacun de ces _contes extraordinaires_, lesquels méritent ce titre, entre ceux mêmes d’Edgar Poë et de Villiers de l’Isle-Adam, qui ni l’un ni l’autre ne renieraient _Ludovic_, le suréminent _Avare_, que ceux de Plaute, de Molière et de Balzac sont contraints de reconnaître pour leur roi.

Mais le _mystique_ pur est, dans Hello, le plus admirable. J’ai cité précédemment sa superbe paraphrase du texte évangélique: _Non erat locus in diversorio_. En voici une autre, entre beaucoup, qui ne lui cède point. Il s’agit de l’attente de l’Enfant-Dieu par Siméon et par Anne:

«Probablement les siècles écoulés passaient sous les yeux de Siméon et d’Anne, et leurs années continuaient ces siècles, et le désir creusait en eux des abîmes d’une profondeur inconnue, et le désir se multipliait par lui-même, et le désir actuel s’augmentait des désirs passés, et ils montaient sur la tête des siècles morts pour désirer de plus haut, et ils descendaient dans les abîmes qu’avaient autrefois creusés les désirs des anciens pour désirer plus profondément. Peut-être leur désir prit-il à la fin des proportions qui leur indiquèrent que le moment était venu. Siméon vint au Temple en Esprit. C’était un Esprit qui le conduisait. La lumière intérieure guidait ses pas.

«Un frémissement inconnu de ces deux âmes, qui pourtant connaissaient tant de choses, les secouait probablement d’une secousse pacifique et profonde qui augmentait leur sérénité. Pendant leur attente, le vieux monde romain avait fait des prodiges d’abomination. Les ambitions s’étaient heurtées contre les ambitions. La terre s’était inclinée sous le sceptre de César-Auguste.

«La terre ne s’était pas doutée que ce qui se passait d’important sur elle, c’était l’attente de ceux qui attendaient. La terre, étourdie par tous les bruits vagues et vains de ces guerres et de ces discordes, ne s’était pas aperçue qu’une chose importante se faisait à sa surface, c’était le silence de ceux qui attendaient dans les solennités profondes du désir. La terre ne savait pas ces choses; et si c’était à recommencer, elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui. Elle les ignorerait de la même ignorance, elle les mépriserait du même mépris si on la forçait à les regarder. Je dis que ce silence était la chose qui _se faisait_, à son insu, sur sa surface.

«C’est qu’en effet ce silence était une action. Ce n’était pas un silence négatif, qui aurait consisté en une absence de paroles. C’était un silence positif, au-dessus de toute action.

«Pendant qu’Octave et Antoine se disputaient l’empire du monde, Siméon et Anne attendaient. Qui donc, parmi eux, qui donc agissait le plus? Anne la prophétesse parla du monde suprême, Siméon chanta. De quelle façon s’ouvrirent leurs bouches après un tel silence?

«Peut-être dans l’instant qui précéda l’explosion peut-être toute leur vie se présenta-t-elle à leurs yeux comme un point rapide et total, où cependant les désirs se distinguaient les uns des autres, où la succession de leurs désirs se présenta à eux dans sa longueur, dans sa profondeur; et peut-être tremblèrent-ils d’un tremblement inconnu durant le moment suprême qui arrivait. C’était donc à ce moment si court, si rapide, si fugitif que toutes les années de leur vie avaient tendu? C’était donc vers ce moment suprême que tant de moments avaient convergé? Et ce moment était venu.

«Peut-être les siècles qui avaient précédé leur naissance se dressaient-ils dans le lointain de leurs pensées, derrière les années de leur vie, étalant d’autres profondeurs plus antiques, à côté de profondeurs qu’ils avaient eux-mêmes creusées! Qui sait de quelle grandeur dut leur paraître leur prière, et toutes les prières précédentes et avoisinantes, si les choses se montrèrent à eux tout à coup dans leur ensemble!

«Car la succession de la vie nous cache notre œuvre totale. Mais si elle nous apparaissait tout à coup, elle nous étonnerait. Les détails nous cachent l’ensemble. Mais il y a des moments où le voile qui est devant notre regard tremble, comme s’il allait tout à coup se lever. Un résumé se fait, le résumé des discours, le résumé du silence. Et ce résumé s’explique par le mot _Amen_.»

C’est un des beaux morceaux mystiques d’Hello. Ils abondent dans l’œuvre, on peut le dire, tout entière mystique, et qui, je le répète, ne revêt parfois d’autres formes que pour envelopper le divin de cette nuée qui le rend accessible aux mortels. Mais, à toutes pages, des phrases translucides, comme illuminées de cette lumière intérieure qui guidait Siméon, et semblables à ces boules de feu qui rougeoyaient sur le front du prêtre au cours des messes miraculeuses, éclairent le texte: «La pureté du regard est la force qui lève le voile et permet d’entrevoir le monde invisible à travers le monde visible; la création a de ces délicatesses; elle ne livre pas ses secrets au premier venu.»--«La science, pour être vraie, doit porter la paix avec elle, parce qu’elle saisit les choses dans le lieu de l’unité.»--Et cette belle réflexion à propos de saint Joseph: «Quand je pense aux noms de ceux qui obéissaient, je ne sais pas de quelle voix cet ouvrier devait donner des ordres dans sa maison.»