Part 20
Certes, c’est bien un culte qui s’accomplit là, l’idolâtrie du veau d’or remis au vert sur le tapis du trente et quarante. Autels plus saignants que les druidiques dolmens, ces tables de jeu mi-partie noires de bien des deuils et rouges du sang rejailli sur elles. L’office s’y célèbre de l’entrecroisement de tant de regards anxieux, véhicules de tant de désirs. «Là où vous serez plusieurs réunis en mon nom, je serai au milieu de vous,» assure Jésus. Le diable, de qui la manie est de singer Dieu, s’approprie ce précepte. C’est de la concentration de toutes ces volontés, qu’il surgit, de la tension de tous ces espoirs. La preuve en est que la rupture, certains jours de moindre presse, du cercle magique autour d’une de ces tables-autels, supprime de ce seul fait la perpétration du mystère. Je l’ai plusieurs fois observé. Un malaise, plus pénible que ne l’était tout à l’heure la coudoyante cohue dont on se plaignait, trouble ces fidèles décontenancés et qui se hâtent de rechercher une moins incomplète célébration de la messe rouge et noire. Messe du démon de midi, vespres de Satan, ténèbres de Belzébuth, messe de minuit, communion de la plaque sont tour à tour et à la suite célébrés par des fidèles infatigables.
Les prêtres en sont les croupiers; troupeau de laïques abbés que vomissent à des intervalles réguliers de mystérieuses sacristies. Mais _quantum mutati ab illis_, ces sacerdotes! Plus rien en eux de ces pontifes du hasard, hiératiques et inconscients arbitres de tant de destinées, séparés du joueur par un dédain qui les vengeait de ses mépris; éclaboussés du sang qui, sur leur noir, complétait la livrée méphistophélique. Aujourd’hui, à peine des commis de magasin de deuil, de vagues jardiniers de la verte plate-bande du drap, fleurie des coquelicots et des iris de Suse des deux couleurs, et des boutons d’or des chiffres, entre lesquels leur geste désormais sans autorité, ratisse mollement le gravier d’or et d’argent des allées de la fortune; des employés quelconques, ayant leur tirelire au bureau de tabac, avides du pourboire qu’ils réclament cyniquement aux gros joueurs, jusqu’à chuchoter un impudent «glissez-la-moi dans le cou!» à ceux dont ils sollicitent la pièce.
Au point que l’évangélique. «Si le sel perd sa force, avec quoi salera-t-on?» se puisse transposer sous cette forme: «Si la corruption se vicie avec quoi corrompra-t-on?» pour ce simoniaque vicaire. Et ne serait-ce pas un tableau digne du crayon fantastique d’un Rops que le petit coucher de ce croupier-jupin faisant s’éparpiller autour de lui pour sa Danaé, la pluie d’or de ses pourboires?
C’est depuis l’ouverture du temple, à midi, jusqu’à sa clôture, à minuit, un curieux déroulement de ces pompes sataniques. Rien n’y manque, depuis la solennelle vérification au début de la séance de ces démoniaques _agnus_ carrés qui sont les cartes, dont chaque jeu, à tout jamais renouvelé, fut estampillé d’une vignette jamais la même, un coq, un poisson, qui en assure l’identité et le différencie; jusqu’à, au début et en conclusion, la sortie du tabernacle, la rentrée dans la custode, des sac et des coffres, des espèces mêmes de Saint-Frusquin, l’argent, l’or, les billets dont les yeux se rassasient.
Car là réside le mystère profond qui mieux que la sagesse de Salomon attire de loin tant de Reines de Saba, évoque des mages chargés de présents plus que l’étoile messianique; c’est que l’adoration des douze heures est permanente en ce lieu, et que le dieu s’y montre nu en la réalité de ses espèces. Cette pudeur inhérente aux demandes d’argent, et dont j’ai parlé plus haut a sa revanche là, dans l’étalage même de la divinité offerte à tous les cynismes. Et cet attrait est si fort que tous les autres sont oubliés. L’autre dissyllabe tout puissant, que nous avons vu se partager avec l’argent les mouvements humains: l’amour, ou ce qui en est aussi la sacrilège singerie, s’efface devant le métallique veau bondissant dans le parc des nombres.
La mine ensemble avide et déconfite de Phryné est impayable à étudier là. Vainement frisée, fardée, décolletée et parée pour les regards distraits du joueur, une réflexion sur la qualité du dieu qu’on lui ose préférer peut seule la consoler de l’échec momentané, du déboire surprenant de se voir chasser à coups de râteau par un Aréopage outrageant, s’il lui prenait fantaisie, en guise de masse, de s’offrir nue. Et puis son dépité sourire n’est pas sans malice. Elle sait pour qui l’on travaille, et se garderait de risquer en somme un préjudiciable attentat, dont du reste les fidèles de Saint-Frusquin auraient vite fait de tirer vengeance.
Car Lucifer est plus exigeant qu’Adonaï; et c’est une des traces de sa griffe. Dieu a le plus d’indulgence.
Au cours de la visite d’un sanctuaire chrétien interrogez un pieux guide sur les sacrilèges qui ont mis en deuil le saint lieu, tabernacles fracturés, ciboires violés, azymes répandus. Il vous en citera de récents qui ne sont les premiers ni les derniers, et vous serez peut-être surpris de leur nombre. Rien de pareil dans la basilique de Saint-Frusquin, seul parvis vierge de scandales. A peine vous en citera-t-on d’anodins, tels que l’histoire de cet innocent joueur de maximum, qui se le voyant enlever dûment, puisqu’il avait perdu, ressaisit sa liasse en criant: «Arrêtez, malheureux! c’est la dot de ma fille!» Il y eut bien encore ce personnage éminent qui, lui, s’était _fait une loi_ de gagner un numéro plein, à chaque séance. Quand donc la chance ne l’avait pas favorisé, et l’heure du départ approchant, il lui fallait bien prendre le parti de s’emparer d’une masse sur un numéro sortant. Et sur les hauts cris du véritable gagnant, on payait deux fois pour une. Mais une sommation plus menaçante fut celle de cet officier de marine étranger de qui l’administration, dirai-je le clergé du lieu, reçut un jour ce saisissant ultimatum: «Ayant mouillé dans cette rade, j’ai joué, j’ai perdu douze mille francs qui m’appartenaient, plus vingt mille qui faisaient la provision de mon navire; me trouvant trop jeune pour en finir avec la vie et résolu à ne pas vivre déshonoré pour une heure d’imprudence, je vous prie de me faire rendre aujourd’hui même cette seconde somme de vingt mille francs que je m’engage sur l’honneur à rembourser avant trois mois. Maintenant si la somme n’est pas à mon bord à l’heure désignée... je _bombarde le Casino_!» Quant aux admonestations privées, menaces d’expulsion adressées à un joueur bruyant par un inspecteur rabat-joie, il n’y a lieu d’en tenir compte que si ce bedeau se montrait insolent. Dans ce cas, à défaut d’une pièce bien placée, un coup de râteau bien appliqué peut suffire à rafraîchir son zèle. Et le délinquant en sera quitte pour voir prolonger son abonnement, avec salamalec à l’appui.
Quant à l’atmosphère du Temple, elle est faite du seul encens que puissent dédier au dieu qui tourne les sangs, tant de souffles aigris, toutes ces bilieuses haleines. Il s’y mêle un souvenir d’étouffés hommages offerts à la plus sonore des idoles antiques par tous ces culs-de-plomb échauffés, et des relents de ces ronds de cuir qu’on voit se relever sur les chaises des présidents, et qui sont comme les auréoles vertes de Crepitus.
Et, pour l’atmosphère morale plus irrespirable encore, elle se trame péniblement de tant de bouquets fanés et croupis dans l’eau saumâtre des espérances. L’analyse psychologique décomposerait son interlope amalgame en odeur de prostitution, d’escroquerie et de mouchardise.
Ajoutez deux caractéristiques: immobilité et silence; la première seulement rompue au début de la séance, à midi, par l’irruption des candidats aux premiers sièges. _Sic vos non vobis_; car la plupart ne sont que des substituts, petits rentiers avisés qui se font un revenu du prix de leur place cédée aux retardataires. Le second, un silence étoupé de chambre de malade (attestée par la fade senteur des cataplasmes dissimulés, de vagues cautères, ou parfois d’un triomphant iodoforme;) de dortoir d’hospice, et sur lequel se détache clairement le bruit des pièces, pareil au tintement d’une chaîne d’argent perpétuellement manipulée sur un sourd tapis, à la fois cliquetante et lourde. Complétez-le d’un bas chuchotement incohérent assez semblable à ce Pater infernalement contrefait dont Boïto fait saluer son Mefistofele par des démons à plat ventre.
Maintenant, les _fidèles_ de ces cérémonies?
Baudelaire a décrit dans son _jeu_, les suppôts de tripots moindres: «Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles... L’œil câlin et fatal... et qui font de leurs maigres oreilles--tomber un cliquetis de pierre et de métal.»--Transposez ce Rops et certain grand tableau de Gustave Doré qui m’impressionna dans l’un des premiers salons que je visitai enfant. On y voyait Cora Pearl en chapeau Bibi, _saute-en-barque_ et _suivez-moi jeune homme_. Quelques-uns des modèles qui ont posé jeunes pour ce tableau sont peut-être encore là plâtrés, chenus et cacochymes, en train de garder une place et de pointer le numéro sortant pour un joueur à système--lequel les paiera d’un louis, un de ces mêmes louis qui vingt ans auparavant glissèrent des mains de ces vieux débris, alors tendrement baisées.--Je me souviens d’une vieille bouquetière absinthique rencontrée naguère à Passy. Elle s’affalait de bancs en bancs sous le poids d’ailleurs léger d’un panier de fleurs dès longtemps fanées. Et comme nous l’interrogions, intéressés par des traces de beauté dans ce Gavarni posthume, elle nous fit cette réponse digne du grand caricaturiste: «Quand je pense que le prince Trois-Étoiles et le marquis un Tel ont dételé mes chevaux pour traîner mon duc, à Baden-Baden?»--Les propos des vieilles joueuses qui s’éternisent ici ne sont pas moins extraordinaires.--L’une d’elles que l’on complimentait d’un assez beau collier de corail qu’elle avait au col répondit à la gracieuseté par ce corollaire étonnant: «J’avais aussi les boucles d’oreilles, mais je les ai données au cardinal Antonelli.»
Il faudrait un crayon bien aigu pour rendre ces miroirs d’âme égratignés par le souci, ces teints verts qui emportent jusque sous la lumière du dehors, le reflet du tapis des tables; ces yeux jaunes du mirage de l’or.--Ronde Mesmeriste, en séance autour d’un baquet de Plutus; miraculés en demande et en attente au bord d’une piscine probatique agitée par un ange aux mains crochues.
Un auteur a écrit: «Il semble que mon cœur veuille se fendre en deux!» Et c’est une juste description du côté physique de la douleur morale, dont il semble qu’elle agisse matériellement sur le cœur, au point que nous avions projeté avec un ami d’écrire un traité de la déformation du cœur par la souffrance sentimentale. Je dirai de même et moins hyperboliquement que certaines déformations physiques doivent être infligées au masque humain par les émotions du jeu; et qui sait si la seule hérédité ne pourrait suffire à perpétuer dans les traits d’un être qui, lui-même, n’aurait jamais joué, certains tics douloureux de la face?--Le trente et quarante surtout me semble propre à créer cet accident nerveux avec son éternelle alternative de perte ou de gain saccadé, sans cette diffusion d’angoisse et d’espoir que les chances multiples de la roulette rendent moins nette, moins tranchante, moins inexorable. Danaïdes, Tantales éternels passant la vie à voir leurs mains s’emplir et se vider de l’eau du Pactole. C’est _de l’argent qui découche_, disent pittoresquement les vieux habitués de Saint-Frusquin, de ce gain qui doit demain revenir à la caisse.
«Essayez avec des haricots», conseillent les guides dits de bonne foi avec une naïveté dont eux-mêmes n’ont pas sondé la perfidie. Autant vaudrait conseiller à quelqu’un qui doit passer par le feu d’essayer avec un bain tiède. L’honnête phaséolus inspire moins de respect qu’un louis, et ne vous croyez pas en droit de partir pour faire sauter la banque de Saint-Frusquin, parce que vous vous serez retiré d’une roulette joujou avec un formidable gain de haricots que vous aurez laissé porter. Sous forme de napoléons, vous en auriez retiré plus des trois quarts à tous les coups gagnants, tandis que pour les coups de perte, vous auriez doublé, triplé, décuplé la mise.
C’est une grande erreur du joueur néophyte, ou plutôt une indubitable marque où distinguer de l’amateur, le joueur professionnel, puisque là aussi ces démarcations sont établies, d’attacher du prix à la pièce gagnée. C’est avec l’argent de la banque qu’il faut jouer. Mais l’inexpérimenté n’est audacieux que dans la perte; tandis qu’il voudrait faire monter en épingle, comme me le disait Rochefort, le louis qu’il est fier de devoir à Saint-Frusquin; et il n’est pas rare de voir revenir à pied pour épargner la pièce de cent sous qu’elle vient de gagner, la femme qui n’a jamais hésité à prendre une voiture. C’est que cette pièce n’est plus la même, n’est plus elle-même, mais bien toutes les pièces qui en peuvent résulter et qu’elle engendre déjà par une de ses martingales mentales, un de ces parolis de Perrette, qui sont le mal contagieux et endémique. La montante d’Alembert, la Garcia, la Philiberte autant de systèmes hasardeux qui ne valent même pas ce coup dit de _la femme saoule_, lequel consiste à laisser s’ouvrir sa bourse au hasard, et les pièces choisir elles-mêmes leurs places. De gros bouquins ont été écrits annonçant la découverte du système sûr, avec les preuves à l’appui dont la conclusion est, en fin de compte, le rendez-vous que l’auteur vous donne au café, avec la recommandation de ne vous point déranger sans espèces.
Méry qui était gros joueur ne jouait qu’à la rouge. Il prétendait avoir observé que depuis la fondation des maisons de jeu, la noire était sortie 296,000 fois de plus que la couleur adversaire, et que ce déficit allait se combler. «Vous ne prétendez pourtant pas, lui répondait Rochefort qui me contait l’anecdote, tomber sur une série de 296,000!» Ne vous étonnez pas de voir un joueur qui vous a préconisé son système, en venir pour toute philosophie du jeu, à battre des cartes autour de la table pour mettre à la couleur qu’il se tire à soi-même. Quant au poursuivant de la série, jugez de sa terreur de manquer un coup, par les appels désespérés de cette grosse dame conjurant le croupier de ne pas donner le branle à l’instrument avant qu’elle ait eu le temps de retirer de son bas la liasse de billets qu’elle y a mise à l’abri des voleurs. Car les pick-pockets ne sont pas rares à Saint-Frusquin. Ils ont beau jeu de s’exercer sur les poches d’un public qu’on dirait continuellement occupé--ainsi que me le faisait remarquer une spirituelle amie, à voir retomber des fusées. Fusée d’or et fusée d’argent, mais qui partent d’en bas, et que l’on contemple en baissant la tête. Les exploits de ces détrousseurs se haussent ici jusqu’au brigandage.--Témoin cette histoire advenue à une belle Otero quelconque en séjour dans la région. Comme elle venait, chaque après-dînée, d’une localité voisine, achever sa soirée dans le casino, et que ses bijoux étaient célèbres, on l’avertit, un certain minuit, de rentrer chez elle par une autre voie. Quant à sa voiture, au détour de la route désigné pour l’agression, les larrons déçus en virent s’irruer, au lieu de l’idole endiamantée, un gros d’employés de l’administration, agrémentés, pour tous joyaux, de boutons de chemise en os, et de pistolets de première marque. A quelques jours de là, cette belle, rassurée, ayant offert à son coiffeur de le faire reconduire en voiture, l’homme remercia prudemment d’une réponse à peu près semblable à celle du savetier de la Fontaine.
Pour en revenir au jeu, on pourrait dire de lui, si son essence n’était pas précisément de décevoir toute prévision, qu’il est menteur même à son essence. Sinon, il semblerait que des raisonnements du genre de celui-ci eussent quelque chance de porter juste. Étant donné le hasard mobile, et pourtant enchaîné entre quatre termes, un système fixe, s’exerçant sur le même tableau, sera forcément rencontré par lui. Mais va t’en voir s’ils viennent, s’ils reviennent les fafiots enfuis!
Et dans tous ces adultes gâtés, en quête de _l’esprit de la taille_, et qui n’auraient pas d’excuse, s’ils lui demandaient autre chose que l’émotion qui les désaccorde précisément selon le rythme de leur détraquement (Mme Jourdain dit excellemment: «il le gratte où il se démange!»), il me semble voir les aînés de ces enfants à qui l’on persuade qu’il suffirait, pour attraper un passereau, de lui placer trois grains de sel sur la queue.
De mystérieuses coïncidences se renouvellent trop fréquemment pour qu’on n’en puisse pas conclure à des concordances.
Il n’est pas rare, à la roulette, dans l’instant où la boule va tomber, de voir un joueur, comme averti, placer son enjeu sur le numéro qui va sortir. Faut-il en conclure que ce chiffre éclôt dans l’espace à cette minute préventive, et se reflète en certains cerveaux soumis au nombre, comme un jasmin ou une jacinthe cachés se révèlent durant la nuit, au promeneur du jardin obscur? La plus péremptoire réponse n’est-elle pas encore celle du guide dit _de bonne foi_: «Considérez ces dorures splendides!»
Bien révélatrice est encore la présence de ces joueurs endurcis qu’on a rencontrés là vingt ans auparavant, qui y sont toujours, mais qui ne jouent plus; qui peut-être se vengent de leur ruine en retenant des places pour des confrères, satisfaits du louis ainsi gagné qui leur assure leurs cigares; un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort; ce louis est pour eux le fidèle chien qui les console des _morts_ enfuis, ainsi que Musset les dénommait naguère. Pour le vivre, le couvert, l’entretien enfin, ils leur sont, dit-on, fournis par la République elle-même. Moins par pitié que pour éviter de dangereux chantages, elle a dû prendre le parti de pensionner ainsi de notables décavés, rivés par leurs pertes à ce coin du sol, seul endroit du monde où ces malheureux qui l’ont enrichi de leur or, et ne furent pas loin de l’engraisser de leur sang, se sentent un peu _sur leurs terres_! et qui le font bénéficier de la caressante citation antique: _Ille mihi terrarum præter omnes angulus ridet._
Rictus terrestre, étrange fin de vie que celle de ces déshérités de leur héritage, vieux élégants écœurés entre les chicanes dont on lésine sur leur trousseau annuel pour un chapeau de feutre gris, une paire de bottines jaunes. Au reste, qui sait si le Casino n’en tire pas, à l’occasion, les grands premiers rôles? Je veux dire ces gros joueurs de maximums, ces périodiques gagnants de huit cent mille qu’on fait mousser dans les journaux de la localité, et qui font eux-mêmes affluer le menu fretin alléché, proie imbécile de l’entreprise.--Oui, ce serait une ironie digne d’Edgar Poë--et de la République de Saint-Frusquin, que ce déguisement en _terreurs_ de la banque, de pauvres hères incapables même de plus jouer la _matérielle_, l’entretien du jour; et qui préfèrent l’obole gagnée par ce tragi-comique faux semblant, aux douze billets de mille du maximum qui arrive à ne leur sembler rien de plus qu’une pièce de cent sous _brochée_!
Un voyageur, débarquant un jour à Saint-Frusquin, se préparait à monter dans un de ces omnibus dont la livrée est aux couleurs de la République, lesquelles sont aussi celles du Diable. _Diabolo juvante_ n’est-elle pas au reste la significative devise des armoiries locales? Notre homme sentait déjà son cœur se serrer de cette particulière anxiété bien décrite par Mme de Staël, celle des gens que nul n’attend à leur arrivée, quand un visage familier de matrone le fit sourire; mais il ne se la remettait qu’incomplètement, quand elle vint en aide à sa mémoire. C’était la patronne retirée d’une maison hospitalière du Midi, dont le bonhomme avait été chaland. Et comme il s’étonnait de retrouver en ce lieu l’ancienne matrulle: «--Écoutez-moi bien, lui répliqua celle-ci; mon commerce m’avait bien apporté de la fortune; mais lorsque j’eus vendu mon fonds, il me manquait une chose: la _considération! Alors je suis venue ici._»
Ainsi ne semblent pas penser les honnêtes dames qui font porter leurs lettres chez le fleuriste ou chez le pâtissier pour que leurs correspondants ne se doutent pas du lieu de l’envoi, et qu’elles soient mises à la poste en terre de France.
J’ai parlé de la devise de Saint-Frusquin. N’est-il pas singulier qu’elle s’inscrive au-dessous d’un blason héraldiquement divisé en compartiments tout pareils à ceux de la roulette, tout comme ceux de l’écusson des Grimaldi à Monaco, reproduit singulièrement en rouge et en blanc le losange de la rouge et la noire. Armes celles-là véritablement parlantes. La pièce, à l’effigie du duc de Saint-Frusquin, a été ciselée par Roty; allégorie (prétendent les joueurs décavés) du traitement dont il sera puni dans l’autre monde.
«Qu’avez-vous fait de votre journée?» demandait gracieusement ce souverain à l’un de ses invités, et dans le froid (qui n’en fut pas dissipé) inséparable du début d’un dîner de cérémonie. «Hé! monseigneur, répliqua l’interpellé, que voulez-vous qu’on fasse ici, hors aller jeter son argent dans ce satané tripot?»
Est-ce une circonstance atténuante aux universelles exactions de ce souverain, que l’apparent protectorat tutélaire et paternel qui lui fait n’autoriser à ses sujets l’accès de la maison de jeu, qu’une fois l’an, le jour de sa propre fête? Bonasse rouerie à l’adresse du badaud sensible. Cet après-midi de réjouissance locale suffit à l’épuisement du pécule de l’indigène,--j’allais dire de l’indigent,--dont la présence ne fournirait plus, le reste du temps, qu’à l’encombrement et au scandale.
En résumé, Saint-Frusquin a des jardins assez pareils aux jardins de Klingsor. On y rencontre des filles fleurs attristées de voir Parsifal leur préférer les fleurs d’un autre tapis; mais qui prendront leur revanche.
L’aspect des plus animés de ces quartiers est celui d’une permanente Exposition universelle en laquelle se rencontrent des marchands de lorgnettes, des Arabes travestis et de faux tziganes.
Une des plus diplomatiques ruses de l’Alphand de Saint-Frusquin a été d’y rendre odieux tout ce qui n’est pas la Salle du jeu. Et ce n’est pas un mince mérite que d’y avoir excellemment réussi, la beauté du paysage rendant cette tâche difficile. C’est ainsi que le séjour d’une admirable terrasse en vue de la mer, et _sur laquelle aucune porte ne donne accès_, a été rendu impossible par le voisinage immédiat, bruyant et fuligineux du chemin de fer; et que l’escalier qui conduit au salon de lecture, étant raide comme un perchoir à dindons, on doit quitter toute envie d’aller y parcourir les journaux et faire sa correspondance.
Enfin on a installé dans un cabinet attenant et badigeonné de caca-au-lait, une sorte de bastringue également propre à étouffer le râle des agonisants et à faire rentrer brusquement dans les salles de jeu ceux qui seraient tentés d’en sortir sous le prétexte fallacieux d’entendre de la musique.
La misère de ces spectacles est rendue plus saillante par l’intervention de premiers sujets en vacances. Ceux-ci en prennent souvent le prétexte pour jouer (leur rôle) sans aucun souci; et quand leur art les en empêche, la bassesse de l’entourage n’en est que plus éclatante. D’autres signes qui distinguent encore ce théâtre de Saint-Frusquin c’est le mélange au programme, de chefs-d’œuvre et d’œuvres médiocres, avec cette différence que tous les soins de la direction se portent justement sur ces dernières, comme pour suppléer à ce qui leur manque. En outre les comptes rendus adressés aux journaux à la suite de ces opéras et de ces concerts offrent encore cette particularité d’être rédigés ainsi: De Saint-Frusquin: acclamations! (lisez: bâillements prolongés); salle entière debout! (lisez: pour sortir sans esprit de retour!)