Autels privilégiés

Part 21

Chapter 213,729 wordsPublic domain

Cela dit, ajoutons pour conclure, que Saint-Frusquin est l’endroit du monde où se vendent les plus beaux porte-monnaie; cet article s’y débite chez les bijoutiers; les plus riches sont en réseaux de mailles d’or constellés de pierres précieuses. D’autres ont des formes et des bouchons de flacons; et quand leurs propriétaires s’apprêtent à donner deux sous, vous jureriez qu’ils vont respirer de la bergamote. Enfin les plus modestes, en maroquin, n’en ont pas moins pour fermoirs des têtes de serpents en joyaux, des boutons de turquoises ou de perles.

Les porte-veine sont encore en usage à Saint-Frusquin, trèfles à quatre feuilles, petits cochons et petits bossus sous forme de médaillons et de breloques. Mais une plus maligne ruse de cette république du jeu, c’est l’entretien d’un grand nombre de ces petits bossus en chair et en os. On sait la favorable superstition que les joueurs attachent au simple contact des hommes ainsi déformés. Leur présence dans les jardins, dans les salles de Saint-Frusquin donne de l’espoir aux pèlerins; et ces gnomes ont pour prescription de rouler constamment des yeux furieux pour ne pas éventer la mèche.

Voulant un jour faire d’un trait l’éloge d’un dîner auquel il avait assisté, Banville le résuma ainsi: «Le mot _madère_ ne fut pas prononcé!» A Saint-Frusquin on pourrait en dire autant du mot _mort_. Et c’est ce qui fait de son territoire la capitale du plaisir, la Capoue actuelle, le séjour privilégié des vieillards et des valétudinaires.

De temps à autre seulement, un cercueil apparaît. Dans la rue, des inconnus à qui vous ne demandez rien, vous accostent pour vous certifier, qu’il s’agit bien là de la mort naturelle d’un sommelier atteint de l’influenza, etc. Or, si vous alliez au fond des choses, et du cercueil, celui-là pourrait bien se trouver vide.

La bière est vide? alors c’est que Franck est vivant!

Ainsi se rétablirait le premier des bons renoms de Saint-Frusquin, qui est celui d’une terre où l’on ne saurait mourir.

Paradoxale terre de Saint-Frusquin, où réside la paix pour ceux en qui le démon du jeu ne charrie pas, comme en d’humains flacons d’eau-de-vie de Dantzick, des particules aurifères. Bienheureux et unique territoire où expire la despotique tyrannie du piano relégué aux garde-robes! Seul lieu du monde où l’on ne soit pas en butte aux trop fréquents bonjours de ses amis perdus en des spéculations moins extérieures. Gardez-vous donc bien de conclure à un refroidissement pour un sourire pincé: les voisins du zéro ne sont pas sortis; mais les transversales ou les _chevaux_ vous dédommageront demain et vous vaudront une accolade toute fraternelle.

C’est encore une particularité de Saint-Frusquin que la forme sociale d’anxiété qu’y revêt le regard du riche, lequel dans la transe incessante de l’emprunt (lisez: _d’être tapé_) prend l’offensive en vous offrant à tout bout de champ, sous le rusé prétexte de vous porter bonheur, un trèfle à quatre feuilles ou une fleur de lilas à six pétales.

N’écoutez donc pas les visionnaires fatals, les funestes empêcheurs de jouer en rond, qui vous affirmeront que le minimum des inconvénients inséparable de ces sortes de fondations et dont il a été parlé au début de ce chapitre, c’est deux à trois suicides par jour. Par an, transposeront les optimistes endurcis; et ceux qui se prétendent renseignés rectifieront: de vingt-huit à trente-deux, à quarante, les bonnes,--pardon! les mauvaises années. «--Hier encore, un jeune homme allait donner de la tête ainsi qu’un taureau furieux contre une des colonnes de l’atrium--vous dira le sot moineau de fâcheux augure; un serviteur que son maître avait envoyé retenir des places à la gare, ayant joué et perdu cet argent qu’il espérait doubler, vient de se brûler la cervelle. Un des gardiens qui veillent nuit et jour sur le toit du casino pour surveiller les jardins comme une Brangœne du suicide, découvre souvent au matin, dans les branches d’un ficus, des fruits humains qui n’y pendaient pas la veille. Et les Gnidiennes filles de l’Aurore qui, pareilles à celles de Montesquieu, seraient tentées d’aller voir se lever leur Mère, pourraient faire crier par Mlle Poil-de-Brique: «Cette penderie rafraîchit!» Ainsi que le faisait Mme de Sévigné, _des paysans pendus par le bon duc de Chaulnes_. Un vieillard que la chaleur incommodait et qui s’était laissé choir au bord du trente et quarante, se vit tout à coup entortillé du linceul vert dont on recouvre les tables à la fin de la soirée. Puis après s’être senti descendre par des couloirs secrets, il reprit ses sens, allongé sur une table en un lieu fort mystérieux, et dans une macabre compagnie. Mais le comique de l’affaire, c’est qu’une fois revenu à lui, il trouva dans sa poche un billet de cinq cents francs qu’il ne se connaissait pas, et que, sa résurrection constatée, on s’empressa de lui faire rendre.--Les employés de l’établissement, lesquels au reste ne changent pas plus que le personnel des hôtels, reçoivent à leur entrée la formelle instruction pour le cas où un suicide se produirait dans le casino, de mettre aussitôt le mort debout et de l’emporter ainsi, la mort n’étant véritablement terrifiante qu’horizontale.

En outre les hôteliers ont reçu le sage conseil souvent exécuté, de mettre le feu aux rideaux de tout client dont la mort subite dans son établissement ne serait pas suffisamment «expliquée».--Il est vrai que nulle part ailleurs les lecteurs nocturnes ne sont autant qu’à Saint-Frusquin, victimes de leur désir de s’instruire.

--«Du reste, poursuit notre corneille qui abat des pendus en guise de noix, déchiffrez les symboles de ces magnifiques et terribles jardins. Ces tranchées du gaz ne vous apparaissent-elles pas comme des fosses? Linceul, ces toiles vertes dont on recouvre les massifs pendant la nuit, comme est linceul le vert oripeau dont on enveloppe les tables. Mais le choix de ces fleurs elles-mêmes ne vous divulgue-t-il pas leur secret: toutes mélancoliques fleurs de tombeaux, pensées, cinéraires dont la multiplicité endeuille toute la contrée; et jusqu’à ces tendres _mères de famille_ dont le nom évoque de lointaines douleurs maternelles?

J’allais oublier ces bougainvilléas qui barbouillent comme de sang caillé les maisons dans les paysages.

Fleurs accusatrices sous lesquelles frissonnent à l’heure de la toilette les femmes qui les piquent dans leurs cheveux, et qui voient au fond du miroir des mains vagues les leur ajuster, de pâles mains de jeunes inconnus, de fines mains rouges.

C’est alors que murmurent dans l’air lascif et frémissant des orchestres dont les musiques se pourraient intituler _la valse des nœuds coulants_, et _la polka des râles_; mélodieux soupirs à servir d’accompagnement en sourdine pour cette poésie appropriée.

A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure, Le soleil couchant est sanguinolent, Le rosier plus roux et le lis moins blanc; Duquel d’entre nous va se voiler l’heure?

L’un sent au détour du môle tremblant Une rouge main dont le doigt l’effleure. Le soleil couchant est sanguinolent; A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure.

«Les dieux sont pour moi!»--«Ma chance est meilleure!» Le pouls bat plus vite, et le cœur plus lent. A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure. Le soleil couchant et sanguinolent.»

Et l’autre déçu par l’éternel leurre Du jeu saccadé froid et violent, Plonge sous les flots dont la mer le pleure, Au soleil couchant plus sanguinolent.»

N’écoutez pas ce «prophète oiseau de malheur, oiseau ou démon» pareil au corbeau d’Edgar Poë. Oiseau qui mériterait de revêtir la forme de Miss Winterbottom, l’institutrice hurluberlu dont j’ai depuis longtemps promis l’histoire, que je donnerai; naïve redresseuse des torts de l’humanité, et qui ne manquerait pas à sa descente à Saint-Frusquin, d’appeler les croupiers: des croupions, de s’enquérir du cimetière des suicidés, d’appeler avenue des sépulcres, l’avenue des Spélugues, et de feindre de confondre l’hôtel Métropole avec l’hôtel Nécropole.

Balivernes! qui donc ose parler ici de crispations? Entendez plutôt cette distinguée compagne d’un travailleur éminent, opulent aussi; elle vous dira de ce jeu calomnié, qu’il est pour lui _une détente_. Voilà qui est bien dit; à la bonne heure. Et si cette détente s’égare parfois jusqu’à presser celle d’un pistolet, cela mérite-t-il d’oublier la grisante odeur du Pittosporum qui sature les jardins de Klingsor et les terrasses de Saint-Frusquin? et si les panés Tant-pis ouvrent sur son propos leur Victor Hugo à ce verset:

Quelque chose en tombe Qu’on n’a point lavé!

Les gagnants Tant mieux le citeront à cet alinéa digne du Temple de Saint-Frusquin

...................... innocent et splendide Comme un pavé d’autel qu’on lave tous les soirs!

Mars 98.

POST SCRIPTUM

I

En 1894 je prévoyais, je pronostiquais, j’appelais une abondante rééclosion de la correspondance de Mme Valmore. Elle a refleuri. En 96 ce sont en effet les deux volumes publiés par M. Rivière, selon un choix fait parmi des lettres quatre fois plus nombreuses, et qu’il n’appartient de juger qu’à ceux qui ont pris connaissance de l’ensemble de cette correspondance léguée à la bibliothèque de Douai par le fils de la femme-poète. Ce qui a paru est plein de toujours tendrement saisissantes beautés. Une chose étonne: la publication de la lettre à son frère (1813) et des deux suivantes, publiées dans la préface, moins par le fait de ce qu’elles révèlent[59]--(que la poésie qui les accompagne, parue dans les premières éditions, avait révélé au lecteur attentif); mais parce qu’Hippolyte Valmore, soucieux (il l’a prouvé par la destruction d’une partie de la correspondance) de supprimer, d’anéantir toute cette région du passé maternel, n’a pu léguer ce manuscrit aux archives Douaisiaines. D’où émane-t-il? Est-il unique? ou d’autres lettres contiennent-elles d’autres parts du secret?--M. Loliée, dans un juste et judicieux article (18 juin 98, _Revue Encyclopédique_), écrit ceci: «En premier lieu, manquent totalement les lettres de jeunesse et de passion, celles dont la recherche a été la plus active, celles qui auraient enfin résolu d’une manière flagrante le problème irritant dont on s’occupe encore.»--«Peut-être qu’en cherchant bien, écrit Chateaubriand, on pourrait retrouver quelques-unes des lettres que Rancé écrivait dans sa jeunesse à Mme de Montbazon, mais je n’ai plus le temps de m’occuper de ces erreurs.»--Et il ajoute: «Il s’est formé une solitude dans les lettres de Rancé, comme celle dans laquelle il enferma son cœur.» Cette noble phrase s’appliquerait à la correspondance amoureuse de Marceline Desbordes.

[59] J’y renvoie le lecteur.

A ce propos, sied-il de tenir compte du fascicule paru à Douai en 96 sous ce titre: un _Épisode peu connu de la vie de Marceline Desbordes-Valmore d’après une lettre inédite écrite à son amant, reproduite en fac-simile, par Louis Vérité_--et publiée dans une intention peu sympathique. «Un collectionneur de nos amis, écrit l’auteur de cet opuscule--possède une lettre autographe de Marceline non datée ni signée, la seule connue de ce genre et vraisemblablement écrite vers 1809 ou 1810, lettre des plus suggestives qui a probablement échappé au feu. Après bien des tergiversations, et en présence de l’indiscrétion commise par M. Rivière[60], notre ami a fini par nous autoriser à la reproduire en fac-simile.»--Le malheur est que ladite lettre et dont l’écriture est reproduite en réduction de moitié, et qui pourrait bien être authentique, est vraiment d’une _suggestion_ anodine. Les appellations de _bien-aimé_, _petit ami_, _mon Olivier_ (du nom fictif d’un personnage des Elégies) sont insuffisantes pour éclairer le débat que d’un anonyme rayon de tendresse. La réclamation de trois _nouvelles_ promises, ou d’une seule dont les trois personnages seraient un amputé, un «pauvre poète déchu» et surtout un «barbier laid et intéressant» tous trois évoluant «en Espagne»--ne renseignent que faiblement sur l’œuvre de l’homme de lettres adoré. Qui sait pourtant (le document supposé authentique, et dans le cas où ce projet de _nouvelle_ se serait effectué) si là ne réside pas pour quelque fureteur de bouquins surannés le germe de la vérité enfin connue?--La dernière ligne de la lettre: «Je te verrai samedi, au coin du feu de mon amie» concorde bien avec le rôle à la fois tutélaire et funeste prêté à cette amie Délie (Zélia) par ce qui est avéré de l’aventure.

[60] La publication des trois lettres précitées.

Une autre collection de lettres, dont quelques-unes, ce me semble, avaient déjà paru, fut mise au jour par M. Pougin qui publia son premier article sur La jeunesse de Desbordes-Valmore dans la _Nouvelle Revue_, en février 1894.--«On pourrait reprocher à l’auteur de cet intéressant recueil, écrit M. Loliée, d’avoir passé sous silence les différents promoteurs du dernier mouvement de renaissance littéraire, comme il s’est manifesté de 1896 à 1898, fervent et bruyant, autour du nom de Marceline Desbordes-Valmore.»

Mais que d’inédit encore! Ma personnelle collection s’est récemment encore augmentée d’une correspondance: trente-quatre lettres à Mme de Bussières, née Héloïse Saudeur, grande amie de la famille; et une douzaine de touchantes lettres d’Ondine à la même.--Collections toujours abondantes en de ces charmes douloureux d’un tour personnel, d’un accent passionné et contenu, qui, lorsque l’ensemble en sera mieux présenté par des éditions moins fragmentaires, seront reconnus pour une originale forme de pensée et de sentiment bien spéciale à celle qui, Sapho chrétienne, en poésie, méritera, comme épistolière, d’être qualifiée: une tendre Sévigné du malheur.

Une autre bien émouvante correspondance, historique celle-là (inédite aussi), m’est communiquée par M. Georges Charpentier. Cinquante lettres adressées à son père, dont une tracée sur un papier du même rose qu’une autre que je transcris de Verlaine. Un rose éteint et lassé dont se dut énamourer la chère femme qui aimait les rubans; le rose de cette pâte de fleurs qu’on fait en Orient de roses cueillies à l’entour du Saint-Sépulcre, et dont on fabrique des chapelets parfumés. Nuance allégorique du Calvaire gravi dont ces lettres, en dépit de l’intelligente bonté du correspondant, énumèrent les stations poignantes. Que de détails éloquents! que de notes originales en cette misère magnanime! «Lettre adressée (a tracé au crayon l’Éditeur éminent sur une page datée de Lyon en 35), en apprenant par le journal l’incendie de la rue du Pot-de-fer où j’ai perdu plusieurs milliers de volumes».--«Si nous avions autre chose que les dettes de notre ancien directeur à payer sur notre travail, écrivait Mme Valmore, je vous enverrais de l’argent. Cette joie m’étant refusée, je vous envoie, par cette lettre, la quittance des derniers trois cents francs que mon mari avait acceptés pour les Nouvelles Anglaises.» Et il ajoute: «Inutile de dire que j’ai refusé les 300 francs de cette admirable femme.»--Plus loin, c’est cette _lubie_ superstitieuse et artiste en cette pénurie généreuse: «Cher monsieur Charpentier, depuis hier je suis plus triste. J’ai mis dans ma tête que ce nombre treize que vous m’avez donné de l’_Atelier du vieux peintre_ me portait malheur. Ayez pitié de cette faiblesse de femme, et reprenez-moi cent francs que je vous envoie. Le sort me semblera rompu, et je terminerai d’un cœur plus libre.--Si vous refusiez, vous me feriez du mal.»

Je voudrais encore dire un mot de l’iconographie de Mme Valmore. L’article de M. Loliée la reproduit presque intégralement. «Si l’on m’a aimée, c’est pour autre chose qu’une grande beauté», écrit Marceline. Ses portraits en font foi. Il y a pourtant du charme dans le portrait _à la lyre_ de la bibliothèque de Douai, œuvre de l’oncle tant aimé, Constant Desbordes. Mais le buste n’est-il pas bien opulent, la taille bien courte? C’est sans doute ce dernier défaut qu’a voulu dissimuler le grand portrait par Desbordes encore, au Musée de Douai. Mais l’autre défaut s’y accuse davantage. Ce dernier portrait, accoudé de face et la tête dans les mains, à rêver au-dessus d’un livre qu’on ne lit plus, mais dont les souvenirs «roulent dans la tête malade», est une figure d’inspirée, de voyante, de Sybille, avec presque une expression de stigmatisée. Les deux autres portraits de Langlois et de Baugé, reproduits par M. Loliée, ne sont vraiment que des caricatures sans même l’intérêt de se donner pour telles. Le trois quarts de Devéria, que j’ai mis en tête de mon étude parue chez Lemerre, est d’une grâce agréable. Je possède encore une lithographie dont je ne connais pas d’autre exemplaire[61]. Celle-là de face, mais d’un visage bien lourd, à l’expression faussement pathétique d’un regard levé exagérément, sans extase vraie. Plus extatique le regard baissé du profil de David d’Angers[62], en cette expression de recueillement interne que j’ai notée chez la sublime Vierge de Botticelli de la collection Leyland:

Ses yeux sont baissés en extase.

[61] Un autre portrait non encore reproduit est, je crois, la propriété de Mme Henri Lavedan.

[62] Que je suis étonné de ne pas retrouver dans la nombreuse collection de médaillons de David d’Angers exposés au Louvre.

J’avais moi-même retrouvé, dans une ancienne édition de Mme Valmore, une épreuve jaunie de sa photographie, en 1865. La _Revue encyclopédique_ en reproduit une semblable. Portrait suprême, émouvant en sa laideur triste, au sourire qui s’efforce au-dessous du regard, pénétrant encore, bien que si las! Les mains gourdes dans des mitaines sortent des manches pagodes, auxquelles s’assortissent bien la fanchon plate retenue par trois épingles, et le ruban à carreaux qui retombe en deux brides. Cette belle strophe pourrait s’inscrire au dessous:

Pardonnez-moi, Seigneur, mon visage attristé, Vous qui l’aviez formé de sourire et de charmes: Mais sous le front joyeux vous aviez mis les larmes, Et de vos dons, Seigneur, ce don seul m’est resté.

C’est donc une heureuse palingénésie que celle qui fait de la figure allégorique de M. Houssin (érigée à Douai en 1896) comme une résurrection de la femme poète, au-dessus de ses ans vécus, de ses atours fanés et de ses douleurs vaincues; sorte de Lady Macbeth innocente et étonnée de ne plus retrouver sur ses dolentes et courageuses mains la blanche traînée de tant de larmes.

Je dois à l’obligeance de Mme Maximin le don de souvenirs précieux, de petits sachets en rubans damassés ou chinés, sans doute assemblés de la main de Marceline elle-même, ou de ses filles; des fragments de bibelots sans valeur, mais sans prix; une agrafe à manteau figurant des cygnes de style Empire; une tasse de Chine; un coupe-papier d’ivoire au manche en forme d’un serpent dont l’aiguillon s’essaie en vain sur un miroir; symbole de cette vérité si chère à notre poète;--un livre de prières offert à Mme Valmore en août 43 «comme un hommage d’affectueuse admiration et un témoignage de vive sympathie pour un noble cœur affligé»--signé: Clémence.--Un album en cuir vert aux minces coins en argent, on dirait un ancien spécimen de cette élégante maroquinerie anglaise, depuis, si fort à la mode. Peut-être un souvenir du séjour d’Ondine à Londres, durant son professorat, dans la famille Curie. L’album contient une photographie d’elle, d’expression sympathique et pensive. Une autre d’Inès enfant. Puis de petits dessins, des griffonnages, sans beaucoup d’intérêt, ni d’art; des adresses, des copies fragmentaires, des citations, souvent anglaises, des fleurs séchées aux suscriptions sentimentales: «cueillie sur la place Saint-Ouen, à la porte fermée d’un ami.»--Un monument à la mémoire de l’inoubliable amie Gantier: un petit dessin à la plume représentant, sur un lit de fleurs et d’épines, un cœur ailé accablé par une croix, et dont émane une flamme en forme de banderolle où court l’inscription: _satis, Domine, satis!_--Et au-dessous: «La croix l’accable, mais il est soumis.» Puis de l’écriture de Mme Valmore: «dix avril, Calvaire de mon cœur. Les années n’ont pas aplani ta cime. Avec mes anges qui t’entourent, du moins es-tu heureuse, Albertine! _Sperent in te._» De la sensiblerie d’imagerie religieuse, relevée par le haut goût du cœur, la profonde sincérité de l’inaltérable attachement. En un autre agenda, celui-là, de style Empire, seul bibelot joli, le «Souvenir» à la monture de nacre et de bronze, aux douze vignettes coloriées des mois, ce sont encore, et toujours entre ces griffonnages au jour le jour (rappel d’une visite de Mme Gay le 8 septembre 1822) des fantômes de fleurettes, violette, pensée, volubilis, bourrache, primevère; du lierre, des mousses, une graminée; et surtout une blonde mèche de cheveux dorés, de ces cheveux d’enfant desquels elle a écrit ce vers divin:

Que tes cheveux sont doux, étends-les sur mes larmes!...

En somme, tout le délicat décor interne de cet autre agenda dont l’intelligent hasard d’une vente a fait refleurir aux mains d’un ardent admirateur de Mme Valmore, tant de transparentes fleurs fanées entre lesquelles voltige plus délicatement encore un duvet de colombe, une plume de _La Vie et la Mort_ du Ramier.

Quoi encore? une lorgnette monocle, à la monture dédorée, à l’ivoire jauni et fondu et dont l’unique regard dut si souvent se fixer sur la grande amie Mars.--Enfin une guitare, sans nul doute celle dont il est parlé dans cette lettre de la correspondance: «Hilaire a fait arranger ma guitare.--Pour la première fois depuis trois ans, j’ai rejoué de ce pauvre instrument dédaigné et les enfants se sont mis à danser jusqu’à nuit close...»--Pauvre guitare, elle n’a plus qu’une corde, l’incorruptible fil sur lequel le peintre anglais Watts fait à tout jamais voltiger invinciblement les consolatrices illusions de l’aveugle espérance!

II

Je possède plus d’une soixantaine de lettres et billets à moi adressés par Verlaine.

Je choisis parmi eux cette lettre des plus touchantes:

PARIS, LE *** MARS 1895.

«Cher monsieur et cher poète,

«J’ai lu et peut-être avez-vous lu dans le... d’aujourd’hui, sous la signature... une ligne où votre nom et le mien étaient rapprochés dans une intention désagréable pour vous. Je m’empresse de vous assurer de toute la peine que m’a faite cette lecture. Vous connaissez trop mes sentiments de si haute estime à l’égard du vrai poète que vous êtes pour que, sans attacher quant à ce qui vous concerne la moindre importance à de pareils coups d’épingle, vous puissiez douter un instant du véritable ennui que m’a causé ce bout d’article.

«Je n’ai pas voulu que la journée s’écoulât sans vous témoigner à nouveau ma sincère et profonde sympathie littéraire, en même temps que les sentiments d’affectueuse gratitude de votre tout dévoué

«P. VERLAINE.»

III

En 97, j’ai reçu, à la date du 6 septembre, cette lettre de M. Stanislas Millet, professeur au Lycée de Lorient:

«Monsieur,

«Vous avez publié dans la _Nouvelle Revue_ du 1er février 1896, sur Hello, une remarquable étude où je relève cette phrase: «Je ne me souviens pas d’avoir rencontré ce grand nom (celui de Chateaubriand) au cours de toute l’œuvre de l’écrivain de Kéroman, que le respect d’une même communion empêcha sans doute de formuler sur le maître de Combourg, un jugement dont l’expression eût été curieuse à connaître.»--Je ne crois pas, en effet, que Chateaubriand soit nommé dans celles des œuvres d’Hello qui ont paru en volumes. Mais parcourant dernièrement, grâce à la bienveillance de Mme Hello, les manuscrits inédits du grand penseur, et les articles qui n’ont encore eu jusqu’ici que la publicité des journaux ou des revues, j’ai découvert une longue étude sur Chateaubriand, qui sans doute vous donnera satisfaction. Etc.»

L’article, dont j’ai dû la copie à l’obligeance de Mme Hello et de M. Millet, est curieux, intéressant et surtout bien conforme à mon pronostic.