Part 19
Léopardi et Ernest Hello, l’un en sa hautaine ironie, l’autre en son sens profond, son aiguë, auguste et quasi oraculaire pénétration du mystère, ont formulé sur ce propos de l’argent des choses pleines de frisson. C’est que l’argent est essentiellement mystérieux; et ceux-là seuls l’ont traité dignement qui l’ont abordé sous ces espèces _frissonnantes_. Léopardi, dans un saisissant paragraphe de ses œuvres morales, nous désabuse sur l’effectivité des offres de service en la matière; quand bien même, dit-il, le supposé prêteur serait entré dans le détail (il ne s’y attardera que pour nous faire rougir!) de toutes les circonstances de temps et de lieu où nous pouvons, nous devons nous adresser à lui. Que l’éventualité prévue se présente ainsi qu’il l’a lui-même spécifié, et sommes-nous assez naïfs pour le lui rappeler, avant que nous ayons eu le temps de l’en saisir, le voilà en fuite! Ce que Léopardi nous laisse à deviner--et il faut qu’il en soit ainsi pour la totale perpétration du mystère--c’est que le pseudo-prêteur doit être d’une égale bonne foi lors de sa proposition et dans sa retraite, car c’est précisément l’accomplissement de la loi pécuniaire qui s’oppose ainsi fatalement à la réalisation de l’offre et de la promesse.
Une spirituelle et généreuse femme sans grande fortune, avec qui je raisonnais de ces choses et qui s’en étonnait comme moi, concluait après un silence: «Et qui sait si, devenus riches, nous n’exercerions pas nous-même l’iniquité qui nous indigne, comme ces piétons énervés qui finissent par se précipiter sous les pieds du cheval qu’ils ont vu venir?»
L’étrange pudeur qui s’attache à toute sollicitation de pécune est encore une des manifestations de ce mystère. Hors quelques natures étriquées et basses, ignorantes de l’éloquente beauté du désir simplement exprimé, incapables de la noble satisfaction de l’exaucement immédiat (_bis dat qui cito dat_, disait l’antique), on craindrait à peine de laisser paraître son appétence d’un objet d’art, voire d’un bijou, dont l’acceptation pourrait réjouir le donateur et l’obligé, même le postulant. Mais s’il s’agit de ce qui sert à tout acquérir et dont, sans doute, le prix réside en la variété des emplois qu’on peut, dans le même instant, assigner à sa virtualité, la valeur en semble si grande qu’on n’osera jamais parler que d’un prêt, même quand les deux parties sont édifiées sur l’euphémisme de ce terme. L’illusion est telle, le malentendu--qui, je le répète, n’est peut-être qu’une loi sociale et cosmique--si grand qu’on ne saurait défier toutes les plus ironiques situations qu’ils revêtent. Protée n’est pas plus profusément versatile que la résolution naïve, physique, simplement humaine de ne pas obliger sous laquelle se débattent certains riches sans parcimonie outrée. Une veuve, dotée de huit cent mille livres de rentes, sans enfants et sans charges, traversera la rue un jour de pluie pour aller confier à une amie l’impossibilité où elle est de retrouver le sommeil avant d’avoir imaginé le moyen de soulager une infortune, que deux ou trois billets de mille francs aboliraient. Des enfants d’un cœur haut placé, se privent des plus innocentes fantaisies plutôt que de solliciter d’un grand-parent riche et avaricieux un accroissement de leur pension minime: «J’aimerais mieux mourir!» est la formule habituelle et souvent à peine hyperbolique de cette honte. On pourrait dire que les questions d’argent sont les parties honteuses de la conversation; on baisse la voix pour en parler; et si quelqu’un insiste, une rougeur en résulte, il y a obscénité consommée.
Peut-être y a-t-il aussi, dans cet excès, quelque chose de l’importance dont nous exagérons les choses désirées. L’or et l’argent vierges sont le sang et la lymphe de la terre. Leurs filons courent et circulent en les animant dans les veines du globe. Ainsi font ces filons monnayés dans les veines des sociétés, dans l’organisme des peuples. Une assimilation physiologique ne saurait-elle être faite d’une perte d’argent à une saignée; et de son retour, à une transfusion monétaire? Considérez une grande cité populeuse et houleuse, et demandez quatre syllabes à votre choix pour agir sur cette marée. Que ces deux dissyllabes soient _amour_ et _argent_, et renseignez-nous sur ce qui survit du mouvement à leur ablation double. Une légende nous représente le globe créé parfait, et le Père Éternel accédant, béat et imprudent, à la requête de Satan d’y laisser tomber rien qu’une pièce de monnaie; laquelle, naturellement, suffit à bouleverser le monde.
On pourrait encore démêler une autre vraie et subtile raison de ce que j’appellerai la pudeur pécuniaire, dans ce que je dénommerai aussi _l’ingratitude inverse des obligeants_, car il s’en rencontre. Je m’explique. L’ingratitude des obligés, qui n’est peut-être qu’un phénomène d’ordre physiologique,--une répulsion, une révulsion, ou d’ordre religieux, par l’obligation pour le donataire de recevoir sa récompense de plus haut,--est chose enregistrée. Mais ces donataires eux-mêmes n’en sont pas exempts; _et il n’est pas rare de les voir assez naïvement, à la suite de doléances préventives, commencer par se refroidir eux-mêmes à l’égard de leurs obligés, tout plein de sincères intentions de reconnaissance_.
Un autre mystère de l’argent par lequel s’accuse assez son origine diabolique, ce sont les bizarres interversions de ses effets. Rien que d’assez naturel dans celle, surprenante de prime abord, qui consiste à voir devenir avaricieux _après fortune faite_, un homme qui s’était montré généreux en une médiocre aisance. Il y a du collectionneur dans le thésauriseur. Et la collection ne prend de l’intérêt qu’une fois sérieusement ébauchée. Une moins explicable et par conséquent plus perverse malice de la richesse est la cécité, le mauvais goût dont elle afflige les yeux de ceux qu’elle favorise. N’y aurait-il pas là en même temps qu’une plus plausible explication du bandeau de la Fortune, une touchante compensation pour les pauvres que leur clairvoyance enrichit; un Sauvageot, simple musicien d’orchestre réalisant une inestimable collection en regard du millionnaire aveugle et maladroit dont les lourds achats et le choix saugrenu, après avoir de son vivant attristé les yeux de ses déplorables invités, assurent après soi des déboires à ses collatéraux et le mépris à sa mémoire? Des grandes collections israélites, je ne parle pas. Celles-là, souvent constituées avec un grand goût, n’impliquent pas, n’admettent pas l’élément _sine qua non_ de la collection géniale: la découverte du nouveau; mais paraissent au contraire presque toujours s’édifier sur ce principe de l’objet d’art devenu _valeur_ par le taux enregistré de l’époque de la production choisie, valeur aisément et immédiatement convertissable et réversible.
A vrai dire, nul millionnaire dont l’attitude me semble tout à fait louable. Le comte Greffulhe, et on ne l’en saurait assez vanter, est un millionnaire fastueux. Il aurait, dit-on, offert cent mille francs pour un siège de député. Je regrette que l’imputation soit fausse. Se pourrait-il un plus éloquent sermon sur le mépris des richesses? Le comte de Castellane s’annonce comme un milliardaire fantaisiste et généreux. Le ciel en soit béni! Mais ne saurait-on leur reprocher quelque chose d’exclusif dans l’emploi de leurs moyens?
On nous parle aussi d’une richarde (dont le nom est connu) qui se serait retirée à l’écart de ses millions, dans l’attente d’une vraie détresse à soulager--qu’elle _espère_ encore!--Cette sœur Anne de la munificence guette les malheurs derrière un judas grillé, et les passe en revue, mais aucun cas de pitié ne lui semble assez triomphalement à plaindre pour décider son bienfait, pas plus jeunes filles du monde à doter que bazar incendié à reconstruire. On ne cite encore à l’actif de ses services, que le trousseau d’un Saint-Cyrien qui, du reste, aurait refusé dignement le cadeau anonyme. En somme, ardente charité qui pourrait bien n’être qu’une forme plus spécieuse de l’avarice, et qui me fait penser à ce mot inédit de Forain dans la bouche d’un passant devenu subitement songeur, à l’aspect d’un cul-de-jatte qui lui demande l’aumône: «Si seulement, murmure le Crésus en n’ouvrant pas sa bourse, on était certain que ce fût une véritable infortune!...»
Quant à la personne qui hésite à payer cinquante mille francs un portrait d’Ingres mais qui, d’enthousiasme, en donne le double pour une œuvre maîtresse du peintre de la _Cène Inférieure_ (selon Degas), celle-là fut créée et mise au monde pour le rafraîchissement des indigents éclairés qui n’échangeraient pas contre une bourgeoise cécité, leur pauvreté clairvoyante. _Esurientes implevit bonis, et divites dimisit inanes._
Mais la plus odieuse espèce de mauvais riche est celle du _riche effacé_. Notez que je ne parle pas de l’avare de qui le type est classique depuis Plaute, avec Molière, Balzac et Hello, et dont l’espèce est classée. Non, je veux dire le riche poltron, comme peureux des rayons de son or, moins par crainte d’être sollicité, que sans doute par ennui, dégoût de ce qui le désigne de son flamboiement latent, partielle et momentanée abdication des soucis dont il l’assiège.
«Qu’est-ce qu’elle veut?... demandez-lui ce qu’elle veut?» gémit le grand financier à l’annonce du retour persistant d’une quémandeuse. Et ce calice de l’homme d’argent contient moins de la crainte d’obliger, même magnifiquement, que l’ennui de se voir ainsi monopolisé monétairement, et surtout l’espoir, qui sait? luisant «comme un caillou dans un creux», l’espoir de Verlaine, d’être enfin sollicité pour quelque autre spécialité qu’on se connaît, philosophe, exégète, sociologue, lettré, artiste, botaniste, naturaliste, et de se révéler tour à tour Kantien, Talmudiste, Fouriériste, Ibsénien, Wagnérien, Rodiniste, jardinier de la fleur d’Açoka ou maître-chanteur de l’oiseau asfir... Et le Crésus qui se consulte lui-même sur tant de titres à un questionnaire moins restreint, continue de gémir désespérément: «Qu’est-ce qu’elle veut?... Demandez-lui ce qu’elle veut.» Mais l’employé qui n’a pas bougé, et sans prendre la peine d’interroger l’invisible cliente atteint au cœur du trop éclectique richard, le droit qu’il ose se croire de faire autre chose que «le compte de ses deux milliards» et l’étrangle de ces deux mots: «Monsieur le baron sait bien... elle veut... elle veut de l’argent!» L’amusante ode funambulesque de Banville, bien connu sous le nom de _La Pauvreté de Rothschild_, en dépit de certains traits un peu lourds, s’apitoie lyriquement et spirituellement sur ce cas de misère archidorée.
L’autre jour, attendant vainement de l’argent Qui me vient du Hanovre, Je pleurais de pitié dans la rue, en songeant Combien Rothschild est pauvre.
Mais lui, Rothschild, hélas! n’entendant aucun son, Ne faisant pas de cendre, Il travaille toujours et ne voit rien que son Bureau de palissandre.
Lorsque par les chevaux de flamme à l’Orient Cent portes sont ouvertes, Et que, plein de chansons, je m’éveille en riant, Il met ses manches vertes.
Tandis que pour chanter la Chloris, je choisis Ma cithare ou mon fifre, Lui, forçat du travail, privé de tous lazzis, Il met chiffre sur chiffre.
Il fait le compte, ô ciel! de ses deux milliards, Cette somme en démence, Et, si le malheureux s’est trompé de deux liards, Il faut qu’il recommence!
Est-ce à de telles causes, soin d’accroître, inquiétude de maintenir, souci de perdre, qu’il faut référer cette mélancolie propre au richard, qu’elle désigne à l’observateur.
Plus de chant, il perdit la voix Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
écrit La Fontaine.
«Monsieur aussi est millionnaire!» disait une gracieuse et soucieuse Fortunata, en désignant un partner d’une assez silencieuse gravité pour faire un pendant à ce délicat _tædium vitæ_ fait de satiété, d’inappétence et d’ennui dont elle nous offrait elle-même l’image. Et cette réplique nous venait aux lèvres: «Monsieur aussi est millionnaire; vous n’avez que faire de le spécifier; cela se voit de reste à cette ombre opaque et bleuâtre des forêts qu’il possède et jamais ne parcourra; mais, qui cerne ses paupières, obnubile son front, terrifie son cœur; à la froideur de ses viviers qui filtre en ses prunelles; à la rigidité de ses marbres qui pétrifie sa chair. Oui, monsieur est millionnaire, et vous n’avez que faire de nous le spécifier, cela se voit de reste et tout autant qu’à vous-même, pauvre Calypso de l’or, inconsolable du départ de vos rêves...»
Au reste, n’est-ce pas de vous, la même _confitens rea_, que je tiens l’ingénue et peut-être décisive explication de cette psychiatrie des riches: «_C’est parce qu’ils reçoivent trop de lettres!_» Il est vrai qu’ils prennent le parti de n’y pas répondre; et cela, j’ose l’affirmer, sans distinction de personnes, puisqu’une de mes plus nobles et charmantes amies a bien pu quêter pour un intéressant bénéfice un richissime Américain, sans en recevoir, fût-ce rien qu’un remerciement d’un si précieux autographe; et que pareille mésaventure quand j’eus résolu de statufier Mme Valmore, m’est advenue, je mets certain orgueil à l’avouer, avec un raffinement d’impolitesse de la part d’un jeune Plutus et d’une dame Mécène. Mais notre écriture, à mon amie et à moi, est périlleuse. Et le moyen de s’arracher, pour la déchiffrer, aux douceurs même spléenétiques, de ces demeures dont la mirobolante façade me remémore le savoureux refrain qui fait briller les yeux de l’enfance:
Il était une Dame Tartine Dans son palais de beurre frais; Sa muraille était de praline, Son parquet était de croquets.
C’est une erreur pour un médiocre exécutant d’apprendre un morceau de musique dont l’audition l’a charmé. L’exercice en rend fastidieux pour lui les plus agréables traits, et quand l’interprète s’en sera tant bien que mal assimilé les mélodiques circonvolutions dont le mystère le séduisait, elles ne lui offriront plus que rengaine. «Restons où voyons!» a dit le poète. Ou nous entendons aussi: «Un pot de fleurs donne toutes les jouissances d’une propriété,» affirme George Sand. Les exigences de l’entretien ne laissent plus voir au propriétaire blasé et lassé que des comptes courants qui raturent pour lui seul les grâces de son jardin français doux à ses hôtes; et qui salissent de leurs griffonnages aussi laids que «les noms entrelacés de Victoire et d’Eugène», le Carrare de ses groupes et le Paros de ses vases. Il y a de l’évasion hors de tels soucis dans la teinte neutre dont se déguisent certains riches. Leur fortune est leur royauté, par moments aussi gênante que celle-ci; et l’on sait toutes les douceurs que les grands-ducs incognito goûtent dans nos cabarets de Montmartre. C’est un plaisir encore plus vif que la difficulté vaincue. Rien n’égale celui-là, à en juger par les prodiges d’ordres si divers continuellement effectués de son ressort. Je citerai entre autres parmi ses effets, non des moindres, et pour prendre deux exemples sans autre rapport apparent: la construction de Venise et l’hilarité des estropiés, la gaîté des infirmes. Il sied d’y joindre l’illusion de la pauvreté que réussissent à se donner certains riches. On sait que la grande Catherine devançant le lever du jour et celui de ses valets, allumait elle-même son feu, et qu’il lui arriva de roussir--sinon de rôtir, ainsi, un ramoneur dans sa cheminée.--Les affaires de l’État motivaient de telles habitudes, qui pouvaient bien néanmoins ressortir à certaine soif de médiocrité dorée. Mais je sais une opulente matrone qui se lève dès patron-minette, et grâce à dix heures d’un obstiné travail de couture dont elle s’assure le débit, entretient ses pauvres sans attenter à ses revenus, et s’offre à elle-même le fruit défendu, _d’avoir gagné sa journée_! Et ce sont des jeunes femmes de la même famille qui firent recouvrir d’argent jusqu’à la moitié les diamants de leur rivière, _afin de les faire paraître plus petits_!
Dans le même temps, et _dans le même esprit_, le même désir de donner le change, de plus touchantes illusionnistes se constellent de bijoux faux, et leur mensonge m’est plus cher, car il me plaît qu’on puisse juger les gens sur la mine, et que l’on sache de prime abord à qui l’on s’adresse; que les rois se promènent avec leur couronne, à la ville et par les forêts, ainsi que dans les contes de fées. Ainsi approuverais-je que les millionnaires marchassent escortés de lingots ou de ces sacs ventrus qu’on voit reproduits dans les rébus et sur lesquels des zéros infinisés sont précédés d’une unité qui les qualifie. Les gamins et les adultes arrêteraient au passage de telles sacoches et les éventreraient au besoin; et l’on verrait ces Crésus enfin consentants, répondre aux nazardes des gavroches à coups de dragées d’un baptême doré, et de _confetti_ monétaires.
Ces mystères de l’argent, Hello, qui ne les a pas énumérés, les fait tenir tous dans la monstrueuse idolâtrie de son Ludovic, l’avare agenouillé devant son trésor stérile. Le Veau d’or adoré comme Dieu ne peut qu’engendrer d’abominables anomalies. Et M. Valdemar, l’étonnant hypnotisé au delà du trépas, dont Poë nous rapporte le ton ondoyant quand l’interrogateur le force à répondre sur Dieu, questionné sur l’argent n’aurait peut-être pas employé de moins évasives formules.
Or, exercée à l’égard d’un somnambule plus vivant, la dite sommation pourrait bien lui coûter ce qu’il advint à cet enfant magnétisé qui tour à tour Socrate, Praxitèle, Napoléon selon qu’on le lui enjoignait, parlait avec sagesse, polissait des marbres, et gagnait des batailles. Mais quand on en vint à ce sacrilège de lui dire qu’il était Jésus, le sujet pâlit horriblement, et se mit à dire du même ton bas de M. Valdemar: «Vous savez bien que cela n’est pas possible!» Et l’impie interlocuteur ayant insisté, l’enfant tomba mort.
Qui sait en effet si ce mot de l’argent, de la malédiction et de son mystère, ne serait pas l’histoire des trente pièces dont fut payé le Haceldama, le champ du sang, le champ du potier, après que Judas les eut rejetées?
Car c’est le dernier mystère de l’argent sur lequel je veuille conclure ce frontispice, qu’il n’y ait pas de richesse et pas de pauvreté; que seule l’aberration dont frappe Moloch constitue ces deux états qui n’existeraient pas sans elle. La disproportion entre les ressources et les dépenses fait seule les véritables pauvres. Cette affirmation digne de La Palisse--et de La Bruyère! se vérifie chaque jour en la gêne manifeste de bien des Crésus et la relative opulence de certains Lazares. J’en veux pour preuve cette historiette édifiante: un ménage de serviteurs retirés vivait économiquement avec aisance d’une rente d’environ mille francs servie par la famille des anciens maîtres. Un de ces derniers, touché par les miracles d’entente de ces braves gens, leur ayant proposé d’augmenter leur mensualité trop modique, s’entendit refuser avec gratitude mais non sans effroi de la part de ces vieux domestiques. Ils auraient craint que ce surcroît de ressources, par la nécessité d’en trouver l’emploi, ne vînt attenter à leur bonheur! _Lui_, pêchait à la ligne, sans doute par la prolongation de son geste d’ancien cocher, d’un siège occupé trente ans, rejeté au bord d’une rivière. _Elle_, à l’occasion d’une exposition universelle, et désespérant si elle attendait plus longtemps, de lui trouver un autre usage, s’était décidée à utiliser pour s’en faire une petite capote, un chiffon de velours gros vert, reste d’une blouse gâtée dans un goûter, plus de quarante ans en arrière, par un des marmots, devenu barbon, de la respectable famille.
* * *
La République de Saint-Frusquin est le lieu du monde le plus propre à étudier en ce qu’ils ont de plus spécieux les phénomènes pécuniaires. Saint-Frusquin est une de ces Maisons de jeu comme celle qui fit la prospérité de Baden-Baden, du temps de M. Bénazet, et que je vis quand j’étais enfant; comme celles qui fonctionnent encore aujourd’hui à Monaco et à Spa, et que les chroniqueurs déclarent établies «avec le minimum d’inconvénients inséparables de ces sortes d’établissements». Les inconvénients nous les verrons tout à l’heure.
Je me souviens, un radieux après-midi de septembre à Belliago, avoir rencontré une étrange voyageuse. Nous étions parvenus à l’extrémité de ce panoramique sentier qui contourne la Villa Serbelloni et se termine par un de ces bancs dans le voisinage desquels une pancarte anglaise annonce souvent: _The view_, comme pour préparer le touriste réfléchi à porter un jugement comparatif sur la Nature.
En effet, le bruit de nos pas, une déférence hospitalière non moins sans doute qu’un rapide _visa_ à délivrer à quelque autre contrée du globe, firent se lever automatiquement une miss qui s’éloigna sur ce brevet encyclopédique, dont d’une voix nette elle sut récompenser le lac enchanté, le soleil couchant, la minute exquise: «Le troisième point de vue, en beauté, dans le monde?»
Je ne sais au juste le rang qu’assignerait à Saint-Frusquin, cette pédagogue des paysages. Nul doute pourtant qu’elle ne le juge digne de figurer _parmi les dix premiers_, comme nous disions au collège. Étagée au bord de la mer, cette grosse bourgade n’est pas le contraire d’une petite Carthage. Elle m’y fait songer, quand du haut de ma terrasse qui la domine et sous l’estompe du soir qui descend, j’y vois aborder non les navires chargés de murènes ou de vases murrhins, de byssus ou de pourpre; mais les yachts des cosmopolites nomades des eaux, attirés par le cliquetis des roulettes. Certes, le soir y est nécessaire pour draper d’antiquité l’architecture-joujou des villas modernes, toutes vêtues de ce kennédia dont la fleurette semble une glycine minuscule, et de bougainvilléas, ce pariétaire aux feuilles d’un magenta vif, donnant aux murailles qu’il habille l’air de constructions élevées par un couturier, des maisons en ruches. Seul, le soir aussi permet de prendre pour quelque avenante Salammbô, Mlle Petit-Pois, qui n’a pas les cheveux poudrés de poudre bleue et dont les chevilles ne sont pas réunies par des chaînettes. Mais cette gracieuse Carthaginoise, loin de rougir de sa fraîche ascendance de primeurs, en verdit allègrement son nom de guerre et de paix; se pare de cette riante couleur que le XVIIe siècle appelait le _verd naissant_, et toute fière de sa rame dont elle porte en bijou la parlante armoirie, se proclame avec esprit: de la famille des Pois, branche cadette.
Mais le soir y est obligatoire surtout pour la révélation par l’éloquente cernure de ses feux, de la Maison-Mère de l’endroit, le Casino, le Temple de Saint-Frusquin en personne. Huysmans a trouvé pour notre Trocadéro la singulière comparaison d’une femme hydropique, les jambes en l’air. La partie centrale du Temple (ainsi le désignerai-je au cours de ces pages), laquelle n’est pas sans rapports avec ce hideux palais, s’interprète, dans l’obscurité, d’une signification diabolique. Deux cornes deviennent ses deux tours; deux rougeoyantes prunelles, ses deux cadrans lumineux striés par les fibrilles, les unes mobiles, les autres fines de leurs aiguilles et de leurs heures. Au milieu du premier étage, une baie s’ouvre sur un balcon, pareille aux narines d’un nez camard plein de reniflements mortuaires, au-dessous duquel les deux cordons superposés de globes laiteux qui contournent la véranda font grincer comme le rictus géant d’une double rangée de dents lumineuses.
La «Cathédrale du Jeu», comme l’appelle non sans éloquence un des naïfs guides de l’endroit; tel s’érige grossier et insolent, et couronne le rocher maudit, le Temple de Saint-Frusquin, sanctuaire de Moloch et de Mammon, tandis que le patron chrétien de la région, saint Modeste, a son église on ne saurait dire édifiée, mais évidée, une sorte de crypte, au creux d’un ravin de cent mètres de profond et qui semble mise en pénitence par l’orgueilleux Casino, tout au fond de ce cul de basse-fosse.