Au tournant des jours (Gilles de Claircœur)
Part 8
Déjà, dans sa tête bruissante, ce n’était plus _L’Arpète_, c’était _Le Guillotiné_, qui lui succédait. D’autres encore. Le mirage de la rampe éblouissait ce cerveau, pourtant bien équilibré. (Mais ce mirage-là en a désorbité de plus solides.)
--«Qu’est-ce que c’est? Qui est-ce qui nous dérange?» s’écria Claircœur.
Car une porte s’était, entr’ouverte, puis refermée aussitôt. La romancière éleva la voix:
--«Qui est là? Est-ce qu’on ne peut pas répondre?»
Son intonation avait quelque chose d’énervé, d’impérieux, que jamais créature humaine n’y avait sans doute perçu auparavant. Mais des sentiments nouveaux étaient en elle. Une fièvre. Et pourquoi? D’où cela venait-il? Qu’y avait-il donc de changé? Est-ce que l’orgueil, l’ambition, la folie du succès pécuniaire, s’allument tout à coup dans les âmes qui les ignorèrent à l’époque des jeunes ardeurs? Comment admettre des surprises de la personnalité plus invraisemblables encore?
La porte qu’on avait refermée, se rouvrit. Gilberte, son grand chapeau de feutre sur la tête, ombrageant un visage plus grave que d’habitude et légèrement pâli, s’avança:
--«Pardon, marraine... Je te croyais seule.»
Était-ce bien vrai? Céline avait-elle exceptionnellement tenu sa langue?
--«Entre donc, mignonne... Entre, que je te présente monsieur Fagueyrat.
--Je connais monsieur», dit la jeune fille avec une brève inclination de la nuque.
--«Oh! sans doute... Tu l’as applaudi, comme tout le monde.
--Mieux que cela. Nous nous sommes parlé.»
Elle souriait, d’un petit sourire retroussé, presque agressif.
Sa tante, avec un peu d’étonnement, regardait Fagueyrat. Et l’acteur, malgré son aplomb, malgré l’insignifiance de la rencontre, rougissait, gêné.
--«Mais oui... L’autre soir... au Gymnase... En vous cherchant, madame, je me suis permis...
--Ça ne valait pas la peine de te le dire, marraine. Je supposais bien que, si monsieur Fagueyrat voulait te voir, il en trouverait sans peine l’occasion.»
L’accent fut bizarre. Celle-là aussi changeait. D’où venait-elle, avec ces traits pâlots, ces yeux brillants et aigus, ces yeux de soupçon? Toutefois son rire frais lui fleurit les lèvres, en un charme de gaieté, d’espièglerie, plutôt que de la vraie malice dont elle voulait acérer ses paroles:
--«J’ai été bon prophète ce soir-là, monsieur. On vous a plutôt mal reçu, dans la loge, là-haut, chez vos belles amies.»
Il se rengorgea, vexé.
--«J’ignore ce que cela signifie, mademoiselle.»
Sa solennité parut à Gilberte d’un comique irrésistible. Elle rit plus fort, plus franchement, en petite fille qu’on menace par plaisanterie.
--«Mais si... mais si... vous savez bien. Elles vous ont mis en pénitence, au fond. J’ai très bien vu. Vous faisiez une tête!...»
Brusquement, le rire se figea. Gilberte vit sa marraine debout, très grave,--d’une gravité presque douloureuse, qu’elle ne lui connaissait pas, et qui l’impressionna.
--«Mon enfant, c’est assez. Monsieur Fagueyrat et moi parlons de choses des plus sérieuses. Tu seras bien gentille de nous laisser encore un moment.»
Moins d’un quart d’heure après, Gilles de Claircœur, entièrement d’accord avec le futur directeur des _Fantaisies-Louvois_, le reconduisait à la porte.
Dans la galerie aux ripolines blancheurs, à l’instant des congratulations dernières, Criquette jaillit tout à coup d’une maisonnette à l’architecture composite: vannerie et peluche, pagode et caveau de famille,--on ne savait trop ce que représentait l’édifice, avec le prétentieux de ses lignes, et la puérilité de ses matériaux. La petite chienne y dormait, le nez entre ses pattes, quand le bruit du colloque la réveilla. Sa vue mal débrouillée perçut d’abord deux pieds étrangers, deux pieds d’homme, qui, malgré leur pointure modérée et la finesse de leur chaussure, lui semblèrent, dans le sursaut du réveil, les bases effroyables de quelque envahisseur. Elle se précipita vers ces pieds ennemis, avec des abois dont la soudaineté et l’éclat furent cruels, le dos en arc et tellement hérissé, que son échine paraissait une longue et étroite brosse à nettoyer les verres de lampe.
Fagueyrat eut un recul, dont le plus brave ne se fût pas défendu. Mais Criquette, incapable de s’attaquer même à un rat d’hôtel, se bornait aux fanfaronnades du gosier. On ne saurait dire qu’elle n’eût pas fait de mal à une mouche, car elle happait ces bestioles avec une dextérité telle, qu’une fois à portée de son museau, les infortunées disparaissaient de ce monde, au fond de la petite gueule noire, dans un «heup!» après lequel aucune n’était jamais revenue. Mais Criquette n’avait de sa vie fait de mal à une créature vivante en dehors des mouches. Ce n’était pas par Fagueyrat qu’elle allait commencer.
L’acteur, un peu confus de son entrechat précipité en arrière, lorsqu’il eut constaté la dimension de l’assaillante, esquissa un vague sourire en émettant la réflexion:
--«Décidément, je n’inspire pas plus de sympathie à votre fox qu’à votre nièce.»
Mais la bonne humeur lui revint aussitôt, et il ajouta, se penchant pour baiser la main de la romancière:
--«Je les apprivoiserai.»
Il s’en alla, sur ce mot, délicieusement dit, et sur le geste, d’une grâce respectueuse. Avant de disparaître, toute sa personne souple de jeune professionnel des attitudes élégantes, et son séduisant visage, eurent un élan, un éclair: gratitude, joie, protestation silencieuse de dévouement, naïve exubérance. Le charmant cabotin, malgré son machiavélisme tissu de ficelles et sa vanité poseuse, était, comme tant de héros des planches ou de la vie, un simple enfant, un grand gosse, que la bonté d’une femme eût fait s’agenouiller, les larmes aux yeux. Une main, de douceur presque maternelle, lui tendait le hochet follement désiré. Fagueyrat dut se contenir pour ne pas manifester une émotion, dont la chaleur, même exhalée vers une personne qu’il considérait comme à l’abri de toute velléité d’amour, pouvait prêter à l’équivoque.
Mais, pour celle qui restait debout, immobile, dans la galerie aux reluisances laiteuses, retenant sous ses paupières mi-closes le plus expressif regard d’homme qui s’y fût doucement attardé, mieux eut valu qu’il parlât. Mieux eût valu qu’il étalât sa griserie d’ambition, sa certitude éblouie de fortune, de succès, qu’il avouât même les immédiats bénéfices sensuels que lui vaudrait, ce soir, la victorieuse révélation:
--«Je suis directeur de théâtre. Je distribue de l’argent et des rôles. La mine où je trouverai mes premiers fonds n’est pas près de s’épuiser.»
* * * * *
Lentement, Claircœur se dirigea vers la chambre de Gilberte.
--«Je puis entrer, mignonne?
--Mais oui, marraine. Tu peux toujours entrer.»
Par derrière, Criquette essaya de s’introduire, collée aux jupes de sa maîtresse. Les oreilles en pointe, le regard distrait, elle affectait un air indifférent, et se coula vers la descente de lit en peau de chèvre.
--«Oh! pas la chienne!... Renvoie-la, je t’en prie. Je trouve ensuite ses poils partout, jusque dans mes cartons à chapeaux.»
Criquette, ayant parfaitement compris, déjà couchée en rond, souffla un peu entre ses pattes--un petit soupir d’aise--en personne incapable de croire qu’on troublerait son innocente sécurité.
Il fallut pourtant déguerpir, avec la faible compensation impliquée par la formule d’exil:
--«Va, mon petit. Mémère te retrouvera tout à l’heure. Tu sais bien qu’on ne veut pas de toi ici.»
Mais, soudain, Claircœur, s’étant retournée, oublia qu’on eût froissé son chien.
--«Oh! ma Gilberte, ma toute chérie, tu as pleuré!
--Par exemple! Voilà une idée!» protesta la jeune fille.
--«Si... voyons, ne me dis pas non. Je t’ai fait de la peine, devant Fagueyrat.»
Le nom vint ainsi, tout court, déjà entré dans la familiarité de la maison. Toutefois, une hésitation imperceptible, un amollissement de la voix, le détachèrent, lui donnèrent une vibration à part.
--«Je me fiche bien de ce monsieur!» déclara Gilberte.
Et elle fixa sur sa marraine un éclair de ses prunelles sombres, un éclair mouillé, entre des cils perlés de gouttes fines, comme des barbelures d’avoine après la pluie.
--«Ma fillette aimée, il ne faut pas m’en vouloir. Tu venais là, étourdiment. Mon Dieu, il n’y avait pas de mal. Mais si tu savais ce que nous décidions! Pense, Gilberte, il prend un théâtre... le Louvois, rien que ça! Et la première pièce qu’il monte... Devine... _Les Malheurs d’une arpète_.
--Vrai?...»
Gilberte fut un peu suffoquée. Elle n’était pas à un moment où l’on voit d’abord le bon côté des choses. Pourtant la nouvelle fusait aux étoiles, comme un beau départ de feu d’artifice.
La jeune fille tendit les bras.
--«Marraine... laisse-moi t’embrasser. Je suis ravie pour toi.
--Et pour toi, mignonne. N’es-tu pas au moins de moitié dans ce qui m’arrive d’heureux?»
Elle entra dans les détails. Le principal rôle d’homme serait tenu par Fagueyrat.
--«Et le principal rôle de femme, par Blandine Jasmin», suggéra Gilberte.
--«Blandine Jasmin?...» répéta Claircœur, interloquée.
--«Mais oui, voyons... Ça doit être pour elle qu’il prend un théâtre», assura la jeune fille, avec cette tranquillité inconsciemment cynique des ingénues qui parlent de choses scabreuses.
Elle vit se décomposer la physionomie de sa marraine, et elle ajouta vivement, dans une intention gentille:
--«Oh! tu sais, pour l’arpète, la petite Jasmin fera aussi bien qu’une autre. Il y faut surtout du naturel, de la jeunesse, un minois chiffonné, bien parisien.»
Elle reprenait, sans le savoir, les termes par lesquels Fagueyrat avait annoncé sa merveille. Claircœur l’interrompit.
--«Laisse donc. Ça ne tient pas debout. Tu as toi-même entendu dire qu’il avait rompu avec cette petite sauteuse. Une liaison pareille, ça peut aller pour un acteur du Théâtre-Tragique, mais pas pour le directeur du Louvois.»
La créatrice d’Adhémar et du noble «guillotiné» parlait par la lèvre dédaigneuse de l’excellente femme. Elle reprit un ton moins emphatique pour demander à sa nièce:
--«Mais toi, ma Gilberte... Parlons un peu de toi. Tu as vu Monbardon?
--Sans doute, je l’ai vu. Puisqu’il m’attendait à trois heures.
--Eh bien, tu es contente?
--Très.»
La fraîche bouche se ferma sur ce monosyllabe comme le chaton d’une bague sur une goutte de poison.
--«Tes chroniques vont paraître?
--On me l’a promis.
--Avez-vous arrangé une collaboration?
--Pas encore.»
Là-dessus, un sourire de jeune sphinx.
--«Tu réponds drôlement, Gilberte. A quelles conditions le _Gulliver_ te publiera-t-il? Monbardon t’en a-t-il proposé?
--Oh! si peu.»
Claircœur, attentivement, considéra le jeune visage. Il se détournait, amer, énigmatique. Sous les longs cils, de nouveau, une ligne humide scintilla.
--«Mon petit enfant, tu as du chagrin. Parle-moi. Que s’est-il passé?»
Silence.
Alors, la tante, baissant la voix, rougissant de ce qu’elle osait dire:
--«Il ne t’a pas fait la cour, Monbardon?»
Gilberte se dressa, éclatant de rire.
--«Oh! marraine, le directeur du _Gulliver_ ne fait pas «la cour» à une pauvre gosse qui prétend gagner son pain en lui apportant de la copie!»
Elle tapa du pied, s’ébroua comme un poulain nerveux.
--«N’en parlons plus, veux-tu, marraine. Si mes chroniques ne passent pas, il sera encore temps de me présenter au concours du ministère.»
V
--«Dis donc, Bette, paraît que tante Gil n’est pas là?...
--Oh! que tu m’as fait peur!» cria Gilberte, en un sursaut qui secouait son porte-plume et tachait d’encre la page commencée.
Elle écrivait, dans sa chambre, la table poussée contre la fenêtre ouverte. L’été était venu, et le soleil de onze heures éclairait l’étrange paysage parisien en arrière de la maison du boulevard Raspail. Un morceau de quartier éventré par le percement de ce boulevard apparaissait encore, tout pantelant, avec ses murailles sans symétrie, dont quelques-unes montraient le dessin des étages, les zigzags d’escaliers disparus, les noirs serpents des cheminées arrachées, et quelques cloisons de chambres, où la tenture perdait peu à peu, sous le vent et la pluie, la trace des meubles, des tableaux, qui s’y appuyaient lorsqu’elles étaient closes, et que des êtres humains y vivaient leur destinée.
Entre ces vieilles demeures et les bâtisses neuves, des morceaux de jardins subsistaient çà et là. Un grand arbre, un seul, un condamné à mort, verdoyait sa dernière saison. Sa cime, d’ailleurs éclaircie, déjetée, dominait le quatrième étage habité par la romancière, et voisinait avec la chambre de Gilberte. La jeune fille, qui, de la main, pouvait presque atteindre aux plus proches rameaux, appelait «son parc» ce bouquet de feuillage. Elle y avait niché plus de rêves que l’orme n’avait jamais abrité d’oiseaux, et son imagination avait tant excursionné le long des branches, que, pour l’enfant citadine, c’était, en effet, plutôt un domaine qu’un arbre, ce centenaire taciturne. Elle redoutait de le voir tomber sous la hache comme elle eût redouté de voir mourir un ami.
La plume arrêtée, elle songeait, en le regardant, lorsque l’invasion sans gêne de son frère l’avait fait tressaillir.
--«On n’a plus des manières pareilles, à dix-huit ans, Bernard. Si j’avais su que tu viendrais ce matin, j’aurais fermé ma porte à clef.
--Tu me reçois gentiment, Bette. On peut le dire.»
C’est lui qui, jadis, avait trouvé ce diminutif de «Bette» pour Gilberte, et il ne nommait jamais autrement cette sœur, qu’on lui avait présentée toute grande lorsqu’il avait déjà dix ans, et avec laquelle il se piquait d’être camarade comme avec un garçon.
--«Tu sais», fit-il, «c’est pas le moment de me chiner. Je viens de recevoir un sale coup.
--Quoi donc?
--Le bachot... Raté encore une fois.
--Pas possible!
--Oui, ma vieille.
--Oh! mon pauvre Bernard!...»
Le «pauvre Bernard» s’approcha de la table en sifflotant, les mains dans les poches.
C’était un long adolescent, à la figure mince, le teint pâle, sous des cheveux bruns et lisses, avec des yeux gris jaune, pleins de feu. Il offrait dans la physionomie une hardiesse qui pouvait devenir audacieuse, et même insolente, mais qui n’était pas sans grâce, par contraste avec la nonchalance des mouvements. Nonchalance, apparente, comme celle des félins, sous laquelle on devinait des ressorts aux détentes rapides, une ardeur de sang et de nerfs qui devait étourdir la réflexion et gêner l’intellectualité, bien qu’au premier coup d’œil on fût certain de n’avoir affaire ni à un sot, ni même à un être banal.
--«Comment as-tu pu te faire encore recaler, frérot? Après ton bel effort, au lycée, depuis un an!
--C’est le sujet de dissertation qui m’a exaspéré. Je n’ai pas pu me retenir de le développer à ma façon.»
--Qu’est-ce que c’était?
--Une maxime de la Rochefoucauld. Pige-moi ça: «_Les philosophes, et Sénèque sur tous, n’ont point osté les crimes par leurs préceptes; ils n’ont fait que les employer au bastiment de l’orgueil._»
--Sapristi!... Mais on donne trois sujets, à choisir. Tu n’avais qu’à laisser celui-là.
--Pas de danger! Je rigolais trop quand on a dicté cette balançoire. C’était d’un juteux!... Il n’aurait pas fallu être Bernard Andraux pour se priver du plaisir d’ajouter le commentaire essentiel.
--Tu as trouvé quelque chose à dire là-dessus?
--Tu parles! Et en un style concis. Un mot. Ne fais pas tes yeux à la tante Gil... un tout petit mot, trois lettres.
--Lequel?
--Zut!
--Bernard!
--Mais je l’ai répété plusieurs fois: zut! zut! zut!... Et zut!
--Quelle horreur! On ne t’admettra plus aux examens.
--C’est bien ce que j’espère.
--Oh! mon petit frère!... Papa le sait?
--Pas encore.
--Il va en faire un chambard! Et marraine... Elle sera furieuse contre toi.
--Écoute, Bette... Arrête tes prophéties. Leur réalisation manquera de gaieté. N’anticipons pas. Si je dois mourir sur l’échafaud, j’aime mieux qu’on ne me le dise pas d’avance.
--Dans notre famille, tout de même, c’est plutôt...
--Notre famille... Justement. On y fait trop de littérature. Je serai l’obscure exception. Jusqu’à ce crapaud de Lilie, que j’ai surprise l’autre jour, cachant un cahier qu’elle avait intitulé: _Le Roman d’une poupée_.
--Non!...
--Je l’ai ouvert, bien qu’elle trépignât de rage. Sais-tu ce que j’ai lu?... Je t’épargne l’orthographe. «Les poupées ne naissent pas comme les enfants. On les achète très cher. C’est pourquoi les petits pauvres peuvent avoir de jolis frères et sœurs, mais n’ont jamais de belles poupées.»
Gilberte rit.
--«Tu inventes, Bernard.
--Je te jure que non.
--Mais... Lilie expliquait-elle comment les enfants naissent?
--Je l’ignore. Elle m’a mordu la main d’une telle force que je lui ai rendu son chef-d’œuvre, illustré d’une claque.
--Pauvre gosseline!
--Oh! je ne l’ai pas tuée.
--Bah! ce n’est pas à la taloche que je pense.»
Gilberte regarda vers son arbre, avec des yeux tristes.
Bernard grommela:
--«Plains-la donc! Vous autres, les femmes, vous avez toutes les veines.
--Tu trouves?»
Il y eut un silence, puis le commentateur de La Rochefoucauld reprit:
--«Dis donc, ma vieille, c’est pas pour philosopher que je suis ici. Autrement, j’avais de quoi faire ailleurs. Tu sais?... Le môme Sénèque, et le «bastiment de l’orgueil».
--Grand fou! Eh bien, maintenant, qu’est-ce que tu comptes faire?
--Des choses épatantes. Je voulais en parler avec tante Gil. Va-t-elle rentrer bientôt, ta marraine?
--Pas idée. Mais tu n’es guère poli. Pourquoi parlerais-tu avec elle plutôt qu’avec moi? Au fond, toute jeune que je suis, je crois connaître la vie mieux qu’elle, ma parole!
--Et moi, donc! Mais ce n’est pas à son expérience que je viens recourir.
--Ah! bah!
--Non. Elle a de la galette en masse, n’est-ce pas, tante Gil?
--Oh! Bernard!...
--Quoi?... Je ne veux pas la dévaliser. Je peux bien lui demander un service.
--Un service d’argent?... Tu en as donc besoin?
--Non. Je suis le seul.
--Un gamin comme toi... Et qui vient de rater son bachot pour la troisième fois! Mon pauvre loup, ce n’est pas le jour pour taper ses parents.»
Bernard bondit de colère. Une flamme courut sur ses joues maigres, aviva la double braise de ses yeux.
--«Je te conseille de changer de ton, Bette, si tu veux que nous restions amis. Je ne suis pas un gamin. Je suis un homme, résolu à faire sa carrière à son idée. Ne m’aide pas... C’est ton affaire. Mais ne me mets pas des bâtons dans les roues. Car tu t’en repentirais!»
Gilberte le calma, ce ne fut pas long. Elle l’aimait tendrement. Il n’en doutait pas.
--«Mais alors, que diable!» conclut-il, «ne te range pas du côté des ancêtres.»
Dans la détente de la réconciliation, il lui révéla son idée. Il ferait de l’aviation. En deux ans, il pouvait gagner une fortune. Mais les gros gains ne dureraient que pendant la période d’enfantement de la nouvelle machine. Les records, les tours de force, la rivalité des journaux,--à qui proposera l’épreuve la plus hardie avec la récompense la plus formidable,--tout cela disparaîtrait quand serait trouvé le modèle à peu près définitif de l’aéroplane.
--«Il en sera comme pour l’auto, comprends-tu, Bette. Plus rien à fiche, du côté de l’auto. C’est rasé. Pourtant, il y a moins de vingt ans, des gaillards de mon âge et de ma trempe ramassaient vite leur million, en courant pour des constructeurs.
--Quand ils ne s’écrasaient pas en route», observa Gilberte.
--«Parbleu! Sans ça!... Mais, ma pauvre gosse, c’est le chic du truc. Des métiers comme ça, où on devient plus célèbre, plus fêté qu’un prince, même qu’un de tes princes de lettres. On est porté en triomphe. On roule tout de suite sur l’or... Ou bien... Crac! En un clin d’œil... Plus d’embêtement! Rasibus!... On ne s’en aperçoit même pas. Et on est sûr d’un chouette enterrement par-dessus le marché.
--Si tu restes estropié?... Si tu grilles vivant dans l’essence de ton moteur?...»
Bernard haussa les épaules.
--«Et avec ça, rien à fiche», ajouta-t-il.
--«Comment! Mais c’est là, qu’il en faut de l’énergie, de la volonté, de l’endurance!
--Eh bien, petite bécasse, l’énergie, l’endurance, la volonté, c’est pas des colles de pion, c’est pas du travail... C’est la joie de vivre. J’appelle pas ça du turbin. Du turbin!... Quand on est là-haut, et qu’on se dit: «La gloire et l’argent... ou la mort... Pas de milieu!» Tu crois qu’on pense à battre la flemme et à faire des ronds d’encre dans les marges, comme avec Sénèque, La Rochefoucauld, et tous ces sacrés raseurs! C’est pas du travail d’avoir tout son être en jeu, dans une passion d’arriver le premier qui fait que le danger même ne compte plus auprès de la peur effroyable de n’être pas le vainqueur. Ah! Bette, ma petite sœur! Rien que d’y penser, j’en tremble d’impatience. Le sang me bout dans les veines!»
Il frémissait, ce long garçon, comme un arc tendu dont on pince la corde. Ses yeux se doraient, se fonçaient tour à tour, prenaient par instants la fauve fixité des prunelles d’un jeune aigle.
--«Bernard, tu m’effraies!... Je serai inquiète tout le temps. Je ne sais si je dois t’approuver», hasarda sa sœur.
--«Mais», s’écria-t-il, fonçant vers elle, «je m’en fous, que tu m’approuves ou non. De deux choses l’une: ou je trouverai l’argent nécessaire pour mon apprentissage,--qui ne traînera pas, je t’en réponds. Ou je me ferai manœuvre, domestique, n’importe quoi, dans une école d’aviateurs. Seulement, comme ça me dégoûtera qu’on m’y réduise, je ficherai le camp en Amérique. Et c’est là-bas que j’apprendrai. Si tu ne tiens pas à ce que je m’en aille, faut m’aider à mettre tante Gil dans mon jeu.
--Mais, mon pauvre petit... de l’argent... tante Gil...
--Elle n’en a pas, peut-être?
--Elle en dépense beaucoup, en ce moment. Je sais qu’elle a déplacé des fonds.
--Pour son cabot?
--Qu’est-ce que tu dis!...
--Oui... Pour cette histoire de location de théâtre, où son Fagueyrat lui prépare un de ces bouillons!...
--Bernard!» s’écria Gilberte, «je te défends de parler ainsi de marraine! «Son» cabot!... «son» Fagueyrat... N’es-tu pas honteux?... Qu’est-ce que tu oses insinuer?
--Oh! rien du tout», protesta le frère, avec calme. «Notre bonne tante Gil est à l’abri de tous les dangers, sauf celui de se faire gruger par un saltimbanque.
--Un saltimbanque! Marcel Fagueyrat? Un des premiers acteurs de Paris. Et, avec cela, un homme tout à fait bien! Tu ne sais pas de qui tu parles.
--Tiens! tiens!...» ricana le potache, en voyant s’animer le visage de la jeune fille, «ce n’est donc pas seulement sur les bonnes poires mûres que ce fringant premier rôle exerce ses ravages.»
Cette impertinence à deux tranchants allait déchaîner une fraternelle dispute, lorsque des bruits de portes, de pas, de voix, provoquèrent une diversion.
--«Voilà marraine qui rentre.
--Veine! je vais pouvoir lui parler.
--Mais... on dirait qu’il y a quelqu’un avec elle.»
A cette minute, une personne de vivacité juvénile, brillante, pimpante, de clair vêtue, entra comme un léger tourbillon.
--«Gilberte, mignonne, je ramène Fagueyrat. Il déjeune. Va voir un peu à la cuisine ce qu’il y a. Donne ce pâté, que je rapporte, pour qu’on le dresse. Puis, expédie Céline chez le glacier, commander ce qui peut être prêt dans une heure. Des coupes-jack, s’il y a moyen. Bernard, mon petit, excuse-moi de ne pas t’avoir embrassé tout de suite. Ça va?... Tu nous restes, n’est-ce pas? On va se régaler. Je vous fais déjeuner au champagne.»
Sans arrêter de parler, Claircœur saisit le bras de sa filleule, la retint.
--«Écoute... Oh! mes enfants, vous n’imaginez pas!... Les décors de ma pièce... Nous venons de voir les maquettes, avec Fagueyrat. Ce sera étourdissant, inouï... Il y a un truc, au cinq... vous m’en direz des nouvelles! Si tout Paris ne court au pas au Louvois, rien que pour ça... Mais va, Bette, mon trésor... On vous racontera à table. Tout ce que tu peux avoir de mieux, pas, chérie. Et des fruits, n’oublie pas les fruits... Il y a des pêches, en bas, vraiment belles, à deux francs pièce.
--Deux francs une pêche, en juillet! Ben, tante Gil», cria Bernard dans une gambade, «tu ne nous prêcheras plus l’économie!»