Au tournant des jours (Gilles de Claircœur)
Part 7
Dans son cabinet de toilette, où elle se précipita, la romancière rajusta son chignon, ramena sur son front, où s’allongeait une fine portée de rides,--qui donc y inscrirait un allegro de baisers?... c’était fini, cela,--quelques courtes mèches frisottantes. Elle couvrit de poudre de riz la joue ardente, et pinça vigoureusement la joue pâle. Elle ponça ses doigts tachés d’encre.
Mais cette robe d’intérieur? C’est bien popote, bien bourgeoise du Marais, le zénana. Enfin... avec un nœud de tulle autour du cou... Et la voilà se dirigeant vers le salon.
Loin de sa pensée l’intention de paraître jeune et jolie aux yeux d’un homme de qui l’on racontait d’incroyables bonnes fortunes. Mais quoi! C’est l’instinct de son sexe. De tout être qui tient un peu de son destin entre les mains, une femme se dit avant tout: «Comment me trouvera-t-il?» Une obscure conscience, forte de tous les siècles traversés par sa race, la fait songer d’abord à l’effet de son apparence. Elle court à son miroir, dès que l’imprévu la surprend,--comme un soldat saute sur ses armes à la moindre alerte. L’âge n’y fait rien. Et l’amour même ne lui inspire pas cette sauvage défensive. Car elle peut avoir dans un amour profond la confiance qu’elle n’a pas dans l’impitoyable sévérité de la vie et des hommes.
Au salon, Fagueyrat, amusé, inspectait le décor. Il y avait là des meubles tout neufs, d’une dorure féroce. Et de vieux invalides, aux formes bizarres, de ces monuments de famille qu’on a vus en bonne place et entourés d’égards, lorsqu’on était bambin, et que, plus tard, on continue à regarder avec les yeux admiratifs de l’enfance. On se croirait sacrilège de les faire emporter par le bric-à-brac. Et c’est ainsi que trônait chez Claircœur une étagère torsadée et défendue par des griffons, en faux bois de fer, un fauteuil voltaire dont le velours usé alternait avec des bandes de tapisserie à emblèmes, une panoplie, portant un képi, une giberne et un coupe-choux de garde national, avec un morceau de pain du siège de Paris sous une lentille de verre grossissante. Sur les murs, entre des chromos, tapageusement encadrés, s’étalaient des portraits photographiques grandeur nature, dans des entourages en palissandre, à filets de bois de rose.
Quand la romancière entra, son visiteur, l’œil sur la lentille de verre, contemplait le petit amas de boue séchée, traversé d’échardes, de pailles, de débris innommables, grossis par la loupe, échantillon de l’aliment essentiel qu’en janvier 1871 les Parisiens digéraient sans appendicite.
--«C’est ma mère qui avait gardé cela. Et, au-dessus, il y a le képi avec lequel mon père montait la garde sur les remparts, la nuit, par quinze et vingt degrés de froid.»
Fagueyrat ne sourit pas. Il n’en eut même nulle envie. C’était, sous ses airs tranchants, un bon garçon à l’émotion facile. L’image de sa maman, couturière à Moissac, et de son papa, employé aux pompes funèbres de la même ville, lui apparut, et l’attendrit.
--«Madame», dit-il, «ce m’est d’un bon augure que je me sois arrêté instinctivement devant les souvenirs de vos parents. Je songe aux miens, dans leur antique château de Gascogne. Je me les représente assis devant la cheminée monumentale où sont sculptées les armes de nos ancêtres...» (Sa voix eut un trémolo sincère. Il les voyait. Et le son des mots: «nos ancêtres», amollit son intonation, naturellement sombre, prenante et chaude.)
Claircœur lui tendit la main. Leurs doigts s’étreignirent avec une cordialité vive, une entente spontanée, comme si le noble Fagueyrat père, délaissant les pompes funèbres, et le vaillant Claireux, se fussent mutuellement sauvé la vie sur des champs de carnage, pendant que leur épouses parfilaient ensemble de la charpie, au coin de la cheminée séculaire.
--«Asseyez-vous», proposa la maîtresse de la maison.
Fagueyrat prit le siège désigné, sans s’apercevoir qu’on lui faisait les honneurs du voltaire à bandes de tapisserie. Aussi eut-il le sentiment de s’enfoncer dans une trappe, lorsque cédèrent les ressorts exténués. Il revint au niveau du monde vivant en se rehaussant par les coudes, solidement appuyés aux deux bras du meuble. Mais il ressentit bientôt la fatigue occasionnée par cet exercice de trapèze. Dès lors, préoccupé de prendre de temps à autre quelque repos, en se laissant glisser aux voltairiennes profondeurs, il tâchait de faire coïncider cette défaillance avec des chutes de phrases ou les interruptions de la causerie, pour ne pas couper ses effets. Ce fut extrêmement difficile.
--«Madame», commença-t-il avec entrain (c’était le début. Il planait dans l’espace), «j’ai lu vos _Malheurs d’une arpète_... Vous aviez raison. C’est un effet scénique sûr. La pièce est toute faite dans le roman. Que dis-je!... Mais il y a deux pièces... Il y a dix pièces! C’est inouï comme l’invention et l’intérêt se soutiennent!
--Le rôle d’Adhémar?...» balbutia Claircœur, qui contenait l’explosion de sa joie.
--«Le rôle d’Adhémar? Ce sera le plus beau que j’aie rencontré dans ma carrière.
--Mon Dieu!... Alors vous le jouerez?... Vous le jouerez, monsieur Fagueyrat!...
--Je le jouerai. Seulement, si ça ne vous fait rien, nous changerons le nom d’Adhémar.»
Elle le vit se tasser, comme sous un accablement. Les ressorts gémirent. Une anxiété vague saisit Claircœur.
--«Oh! tout ce que vous voudrez, cher monsieur. Vous pensez... changer un nom!» (Il se redressait, la figure rassérénée.) «Vous ne trouvez pas que c’est dommage?... Adhémar... cela sonne... cela vous a un je ne sais quoi de chevaleresque. Adhémar... Cela vous irait si bien!
--C’est vieux jeu. Maintenant on s’appelle Pierre ou Paul. Le héros de Fachoda fut baptisé Jean-Baptiste, et le général Boulanger portait le prénom d’Ernest. Songez que les souverains se nomment Nicolas, Alphonse, Gustave, George, Guillaume. Nous devons être modernes, cher maître. Adhémar n’est pas moderne.»
Quand il prononça «cher maître», son interlocutrice eut un haut-le-corps. Mais elle se remit vite, ne voulant pas paraître inaccoutumée à ce titre. «Cher maître»... Évidemment, on ne pouvait lui dire: «chère maîtresse». Jamais elle n’avait réfléchi à cette bizarrerie de langage. Personne n’avait encore songé à lui donner du «cher maître». Elle éprouva une gratitude envers l’acteur, et dirigea doucement vers lui ses larges yeux, aux iris blonds, que toutes sortes de sentiments joyeux, exaltants et délicats, emplissaient d’une suavité imprévue.
Il se dit que c’était une brave créature, cette Gilles de Claircœur, qu’on s’entendrait mieux avec elle qu’avec ces rossards de petits auteurs, qui se croyaient Shakespeare quand ils avaient pondu leur premier lever de rideau, et qui, les nerfs toujours à vif, étaient plus femmes que des femmes. Fagueyrat se sentait content de penser que, tout en faisant ses propres affaires, il apportait une fortune à un assez chic type de bonne dame de lettres. Il lui rendit son regard et son sourire, fraternellement, des abîmes du vieux fauteuil, où il s’était laissé glisser dans un abandon de béatitude.
Malheureusement, les regards de Fagueyrat («_Dieu! quelle étrange ardeur ses yeux laissent en moi!_») n’oubliaient jamais, pas plus que lui-même, les expressions des grands rôles. Ce n’étaient pas des regards quelconques, animés des dispositions de l’instant. C’étaient ceux qu’Hippolyte détourne de Phèdre, ceux que Rodrigue adresse à Chimène, ceux dont Hamlet illusionne Ophélie, dès qu’il s’y coulait seulement un peu d’amabilité.
Une inconsciente fatuité s’en mêlait. Même en dehors de toute idée de conquête, Fagueyrat estimait impossible qu’une femme échappât tout à fait à sa séduction. Comme il voulait obtenir de celle-ci des décisions plus essentielles pour lui que l’amour, et desquelles dépendait son amour même, il déploya une éloquence grave, de paroles, d’attitudes, avec ses jeux de physionomie les plus persuasifs. Il fut charmant, d’un charme où le naturel l’emportait sur le cabotinage, ce qui donnait un Fagueyrat supérieur au Fagueyrat de ses meilleures créations. Dans ce salon, où sa voix ne modulait que des notes voilées et profondes, il eut l’avantage de ce don si rare, et qu’il possédait parfaitement lorsqu’il ne se forçait pas à des clameurs tragiques: un accent qui, par l’oreille, va jusqu’à l’âme comme une caresse.
Jamais Gilles de Claircœur n’avait été à pareille fête. Une douceur l’envahissait, dont elle ne se méfiait pas. Tout s’illuminait en elle à la pensée que cette causerie n’était qu’un commencement. Le commencement d’une chose merveilleuse: un travail commun, des intérêts communs, avec ce brillant Fagueyrat, la coqueluche de tant de femmes, un des acteurs les plus en vue de Paris. Tout bas, elle exagérait les satisfactions de sa fierté pour ne pas s’avouer que, déjà, une effervescence plus douce montait des sources assoupies où dormaient ses tendresses et ses rêves. Elle avait cru répandre toute sa sentimentalité dans ses romans. Est-ce que les flots ardents où elle avait épanché jusqu’à les croire taries les velléités romanesques de sa nature, allaient lui remonter au cœur, et bouleverser de leur tumulte son renoncement paisible?...
Allons donc!... La crainte ne l’en effleura même pas. D’ailleurs, dans quelle sécurité la plaçait, vis-à-vis d’un tel partenaire, son âge, et ce qu’elle ne désignait pas en elle-même, ce qui n’a de nom dans aucune langue féminine en parlant de soi, sa laideur. «Suis-je si mal que cela?... Je n’ai jamais pris la peine de soigner ma figure. Mon âge?... Fagueyrat a dépassé trente ans, et je n’en ai pas quarante.»
Elle éclata de rire tout haut.
--«Pardon?...» demanda son visiteur, étonné.
La voyant distraite, il reprenait haleine, après avoir énuméré les scènes capitales des _Malheurs d’une arpète_, et, plongé au plus profond du fauteuil, il oscillait, d’un mouvement berceur, sur les sangles détendues.
--«Excusez-moi. Je ne ris pas de ce que vous disiez», s’écria la romancière, avec une gaieté, une animation, dont elle sembla rajeunie. «Non, je me moque de moi-même. Une idée absurde, qui me passait par la tête. Ça ne vous arrive pas, monsieur Fagueyrat, aux moments les plus sérieux.
--Ça m’arrive en scène, madame, dans les minutes les plus pathétiques. C’est effrayant.
--Mon Dieu... pourvu que vous ne soyez jamais pris de fou rire en jouant mon Adhémar... non... enfin... pas Adhémar. Mais son nom m’est bien égal. Quand je pense que vous allez le jouer!... Je ne peux pas le croire! Je suis si contente!»
On le voyait, qu’elle était contente. Elle rayonnait. Ce n’était plus la bonne dame en zénana capucine, avec une joue trop rouge et l’autre trop blême. Une égale flamme rose éclairait son teint, mettait un reflet dans les prunelles blondes de ses grands yeux pleins de joie, rendait presque seyante la nuance de la robe, sur laquelle d’ailleurs l’écharpe de tulle, saisie et jetée d’abord à la diable, se drapait maintenant avec légèreté, avec grâce, par on ne sait quel geste instinctivement coquet de ces doigts féminins que n’avaient pu raidir tant d’années de labeur, tant de milliers de lignes écrites.
--«Mais, après tout, monsieur Fagueyrat, la pièce n’est pas faite.
--C’est ce qui vous trompe, mon cher auteur. La pièce est faite. Vous allez voir. N’avez-vous pas un scénario?
--Oui... très complet, très détaillé. J’avais pensé le donner à l’Ambigu. Mais, j’hésitais encore. L’Ambigu... Il y faut du gros mélo... Je voudrais, tout en laissant l’élément dramatique, me rapprocher de la comédie de mœurs.»
Que l’auteur à qui l’on a retourné son manuscrit sans explication, lui jette la première pierre.
Fagueyrat ne fut pas dupe. Il savait que de la copie dans le tiroir d’un écrivain, c’est du stock en souffrance. Il n’y a pas preneur. Autrement les feuillets auraient des ailes. Pas encore partis, ou piteusement revenus, c’est la même disgrâce. Il dit à Claircœur:
--«Le scénario... Mais je ne demande pas autre chose. Je vois tellement mon rôle!... Je le vivrai, je le créerai à mesure, avec vous, devant vous. Imaginez, madame!... c’est un rêve que je réalise. Quand je sens profondément un rôle, je brûle, par instants, de substituer aux phrases d’auteurs, trop composées, trop figées, les cris plus vivants, tout imprégnés de ma joie ou de ma douleur, que l’ardente réalisation d’un caractère me fait jaillir de l’âme.»
Il dit bien cela. Il le croyait. Beaucoup d’acteurs le croient. Et tous, en une minute d’emballement, sont capables de trouver le mot d’une situation, de collaborer, dans une petite mesure, à l’œuvre qu’ils interprètent. Mais rarement par la simplicité. La recherche de l’effet personnel les incite à l’emphase.
--«Ah!» s’écria la feuilletoniste, «mais ce sera admirable. Avec le sens du théâtre, que vous possédez si bien, et qui me manque...»
Fagueyrat protesta.
--«Vous avez, madame, des scènes qu’il suffira de découper, telles quelles, dans le roman.
--Mais», suggéra-t-elle, «le principal rôle féminin, l’arpète, ma petite «Lulu-tire-l’aiguille»...
--Oh! pour elle, madame, nous avons une interprète extraordinaire.
--Qui donc?...»
Fagueyrat fit un geste indiquant le mystère. Mais, comme, par ce geste même, l’appui de l’accoudoir lui manqua, il eut l’air, tandis qu’il s’engloutissait, d’un noyé agitant un bras convulsif. Énervé, il se dressa en pied, quitta définitivement le voltaire et ses tapisseries emblématiques. S’approchant de Claircœur, il chuchota, un doigt sur les lèvres:
--«Pour votre délicieuse «Lulu-tire-l’aiguille», vous aurez une surprise. Permettez-moi de ne pas vous dire encore le nom de l’artiste à qui je songe. On lui propose des engagements de tous côtés. Ce serait trop beau d’avoir cette petite-là! Nous devons manœuvrer habilement. Laissez-moi faire. Je compte un peu sur son amitié pour moi, sur l’influence que j’ai sur elle.
--C’est une débutante? Un premier prix du Conservatoire?...
--Mieux que cela... Une nature!... Fine, jolie à croquer, très jeune... Il faut une très jeune personne pour votre arpète... la fraîcheur d’une gamine de quinze ans... Rien d’artificiel... Et du naturel, de la spontanéité... C’est l’idéal, n’est-ce pas? On ne peut pas faire jouer ça par une actrice marquée, aux effets connus, quand elle aurait tout le talent du monde.
--«Et vous pensez que nous aurons cette perle?»
Fagueyrat hocha la tête.
--«J’y ferai de mon mieux.
--Appartient-elle déjà au Théâtre-Tragique?»
L’acteur, qui marchait maintenant de long en large, s’arrêta, eut un sursaut, tourna la tête vers la questionneuse, paupières écarquillées, bouche entr’ouverte. La mimique de la stupeur, telle que l’enseigne dans son cours tout sociétaire à part entière. Claircœur se répéta ce qu’elle venait de proférer, s’assurant que le son en tintait encore dans ses oreilles, et qu’elle n’avait pas, par distraction, demandé si l’actrice exécutait la danse du ventre ou avalait des scorpions vivants. Elle vit Fagueyrat revenir de son côté, se planter à un pas, les bras croisés. Et telle fut sa soudaine inquiétude, qu’elle éprouva un notable soulagement lorsque, enfin, elle lui entendit émettre cette simple phrase:
--«Vous croyiez donc être jouée au Théâtre-Tragique?
--Sans doute.
--Mon cher auteur!... Le Théâtre-Tragique n’est pas digne de vous. Ce n’est pas sur une scène aussi démodée, aussi empêtrée de vieilles routines, qu’on peut mettre en valeur le drame admirable, poignant de modernisme, que vous allez tirer des _Malheurs d’une arpète_.
--Alors?...
--D’ailleurs», poursuivit-il, «ne lisez-vous pas les journaux? Vivez-vous tellement à l’écart de l’existence sociale? Comment!... Vous êtes la seule à ignorer que j’ai lâché le Théâtre-Tragique! C’est curieux. Mais oui, mon cher auteur, je l’ai lâché. J’ai cédé à l’opinion, aux prières instantes des critiques, du public. C’étaient, tous les jours, des lettres, des articles. Que ne disait-on pas?... «La place d’un artiste comme M. Fagueyrat n’est pas dans un théâtre de second plan. Avec ses dons si personnels...» (Je cite, madame, je cite...) «avec ses dons si personnels, son art de la mise en scène, l’originalité de son goût, M. Fagueyrat nous doit un cadre nouveau, une troupe inspirée par lui, des pièces correspondant à une formule neuve. M. Fagueyrat se doit, et nous doit, un Théâtre Fagueyrat.» Est-il possible, cher auteur et maître, que vous n’ayez pas cent fois rencontré dans les journaux des tirades de ce genre!...
--Que voulez-vous? Je ne lis guère les journaux, ou je les lis mal. Je parcours surtout les faits divers et les tribunaux... pour des sujets de romans. Mais je regrette... J’aurais applaudi des deux mains. On avait bien raison! Le Théâtre-Tragique, entre nous, c’est un Ambigu de second ordre.
--Parbleu!
--Alors, où êtes-vous?...» Elle chercha. Devant l’expression énigmatique et dédaigneuse de l’acteur, elle n’osait aucune supposition. Mais, comme il ne bougeait plus, elle risqua: «aux Français?»
Il haussa les épaules.
--«L’enlizement dans la tradition! L’enterrement de première classe!... Il y en a, madame, qui peuvent marcher dans les chemins battus. Pas moi. Ces chemins fussent-ils ceux de la fortune et des honneurs.
--Ah! je vous comprends», murmura Claircœur.
Elle l’eût compris de même s’il eût avancé tout autre chose. Il disait si bien, avec tant d’âme! Il l’appelait «son auteur». Un lien existait entre eux. Et, parler théâtre à une femme de lettres qu’affole l’espoir d’être jouée, c’est assurer, jusqu’aux pires extravagances, la bonne volonté de deux oreilles les plus crédules, les plus extasiées du monde.
--«Ne vous ai-je pas dit qu’on m’impose de fonder un Théâtre Fagueyrat?
--Vous, directeur?... Mais vous joueriez?
--Bien entendu. Comme tous les artistes qui prennent un théâtre.»
Du coup, la romancière ne trouva plus de mots pour approuver, pour exhaler son enthousiasme. Elle exulta quand elle découvrit que, décidé à créer une nouvelle scène, l’acteur n’avait rien trouvé de mieux, pour inaugurer sa direction, que de venir lui demander un drame tiré des _Malheurs d’une arpète_.
--«C’est la haute portée morale et sociale de l’œuvre qui m’a séduit», déclara-t-il. «Vous développez les misères de l’ouvrière qui veut rester pure, les dangers de l’apprentissage. On frémit devant les tentations, les séductions, qui assaillent la pauvre petite «Lulu-tire-l’aiguille». Quel cœur vous avez mis là dedans, chère madame! Une femme seule pouvait écrire ces pages!
--J’y ai mis le meilleur de moi-même. Oh! avoir assez de talent pour faire un peu de bien!...» soupira Claircœur. «Ma pauvre petite Lulu-tire-l’aiguille!... Je n’ose pas vous avouer, monsieur... mais j’ai pleuré plus d’une fois en écrivant son histoire.»
Les larmes lui jaillirent des yeux, roulèrent sur ses longues joues, avant qu’elle pût sortir un mouchoir de la poche dissimulée sous les plis du zénana capucine. Fagueyrat s’approcha, lui tendit la main. Lui aussi, avait les paupières humides. Et de quelle sincérité d’émotion!
--«Permettez-moi de vous le dire, Gilles de Claircœur. Vous m’inspirez une sympathie et une admiration profondes. Je suis fier de collaborer avec vous.
--Moi aussi, mon cher interprète, mon cher ami, je suis contente, je suis fière.»
Ils se serrèrent les mains. Sur le «plateau», ils se fussent embrassés. Mais la griserie des coulisses commençait à peine de tourner la tête à la sage et--jusque-là--tranquille romancière. L’effusion fut chaleureuse, mais resta telle que le vieux voltaire aux bandes de tapisserie et les dragons soutenant les torsades en bois de fer de la vitrine, n’en pussent prendre le moindre ombrage.
Claircœur, alors, s’enquit du théâtre que comptait prendre Fagueyrat.
Mais il n’y en avait qu’un de possible! Élégant, central, une salle récemment remise à neuf, ni trop vaste, ni mesquine,--libre, d’ailleurs... libre, justement, par une chance inouïe--les Fantaisies-Louvois, place Louvois, un théâtre dont le public avait un peu oublié le chemin. Mais on le lui rappellerait.
--«Oh! je n’aurais pas espéré si bien... Le Louvois!» dit Claircœur, usant de l’abréviation courante. «Vous l’achetez?
--Non, je le loue. Vous savez que l’immeuble appartient à une Société. Or, un des membres influents du conseil d’administration de cette Société est un ami de collège à moi, le marquis de Sépol. C’est lui qui me réserve une priorité de faveur pour signer le bail. Je dois rendre réponse avant demain.
--Comment! Vous n’avez pas déjà dit oui?... Mon Dieu! Si on vous soufflait la location!
--J’ai la parole du marquis, jusqu’à demain.
--Qu’attendez-vous?
--J’attendais, cher maître, la certitude de débuter avec _Les Malheurs d’une arpète_.
--Oh!...»
Claircœur eut seulement cette exclamation profonde. Et elle regarda Fagueyrat, avec des yeux qui devinrent beaux à cette minute, et qu’il jugea tels. Enthousiasmé lui-même de la réussite, désormais certaine, de ses complexes projets, il s’écria, avec la chaleur de la jeunesse et de la sincérité:
--«Madame, nous livrerons la bataille ensemble. Aussi vrai que j’existe, j’en ferai pour vous une belle victoire!»
Presque aussitôt, une expression changée, où reparaissait l’artifice de certains rôles, éteignit la flamme sur ses traits. Il ajouta:
--«Il y a encore une petite formalité... oh! si peu de chose...
--Notre traité?» suggéra Claircœur.
--«Non. Notre traité... Qu’en avons-nous besoin? Vos droits sont garantis. Dix pour cent de la recette brute. Je voulais dire... pour le bail du Louvois...
--Quoi donc?
--On me demande--simple formalité, je vous répète--une signature de garantie.
--De garantie?...» répéta la femme de lettres, ignorante des affaires comme un enfant au berceau.
--«Oui. Vous comprenez... Un loyer de deux cents francs par soir--six mille francs par mois, ce n’est rien, pour nous.» (Il disait «nous» afin de marquer l’intérêt qu’elle y avait, et comme si jamais sa pièce n’eût dû quitter l’affiche.) «Ce sont des conditions exceptionnelles, que j’ai obtenues par Sépol. Deux cents francs sur des recettes qui, en mettant les choses au pire, en supposant la salle à moitié louée, seront de trois mille francs.»
Rapide, et comme étrangère à sa pensée, une voix en Claircœur supputa: «Le dixième de trois mille = trois cents francs par soir, au bas mot, pour l’auteur.»
Fagueyrat continuait son explication. N’ayant pas eu le temps de rassembler des fonds... (Il en trouverait. Personne ne trouve des fonds plus aisément qu’un directeur de théâtre. Tant de gens paieraient pour se faire jouer. Ceci négligemment)... il ne pouvait donner comme garantie des recettes qui n’existaient pas encore. On demandait une signature, une avance... des enfantillages. Avec Sépol, parbleu! Sépol, le marquis de Sépol, vous savez bien?... En voilà un qui lui aurait rendu service. Mais, membre du conseil de la Société, Sépol ne pouvait pas. Claircœur observa naïvement:
--«Quel dommage que je sois une femme!
--Dommage! Ah! par exemple, ce n’est pas mon opinion», dit Fagueyrat, avec une intention de galanterie.
--«Si... Parce que je vous offrirais ma signature. Je serais même très fière...
--Eh! mon cher auteur, en quoi votre signature vaudrait-elle moins pour émaner de jolis doigts féminins? On la connaît, votre signature. Au bas de votre _Secret du guillotiné_, dans le _Petit Quotidien_, elle ne doit pas représenter loin de cinquante mille francs. Il n’y a pas beaucoup d’honorables négociants qui enregistrent ce chiffre annuel d’affaires.
--Vrai! je pourrais être votre garantie?...»
Elle riait, trouvait la chose divertissante, incroyable, faisait taire au fond de soi, comme vilainement intéressée, la voix de tout à l’heure, qui, maintenant, chuchotait: «De cette façon, mon _Arpète_ est sûre d’être jouée, de rester sur l’affiche, de faire beaucoup d’argent. Je tiens le directeur, le principal interprète, le théâtre. Quelle influence j’aurai là!»