Au tournant des jours (Gilles de Claircœur)
Part 6
Quand sa marraine et son père avaient quitté la baignoire, Gilberte était restée seule. On commençait à la remarquer. Des messieurs, passant avec intention et lenteur devant sa loge, la dévisagèrent. Point timide, elle ne s’en soucia pas. Habituée à ce qu’on regardât complaisamment sa gracieuse frimousse, elle ne s’étonnait guère des hommages masculins, dont elle connaissait déjà le sans-gêne, sinon la brutalité. Naturellement, comme toutes les jolies filles, et comme un grand nombre de laides, elle se faisait une très haute idée de sa puissance de séduction. Les yeux avec lesquels une jeune personne se voit dans son miroir ne sont pas du tout les mêmes que ceux où elle mesure les grâces de ses amies. Mais ceci est une loi générale. Et si Mlle Andraux n’y formait point une héroïque exception, du moins ne la subissait-elle que dans la mesure d’une coquetterie modérée, d’ailleurs contenue par une distinction native d’âme et de manières, qu’une honnête éducation soulignait de réserve.
Fagueyrat, quittant son fauteuil d’orchestre, fit un détour pour sortir, afin de passer devant elle. Gilberte l’observa, et s’en divertit, flattée. Mais quand il s’arrêta pour lui adresser la parole, elle eut un léger haut-le-corps.
--«Pardon, mademoiselle... Je suis indiscret. Mais j’avais cru voir ici madame de Claircœur.»
Il clignait, le regard un peu myope, vers le fond de la loge.
--«Ma tante vient de sortir. Vous la rencontrerez dans les couloirs», dit Gilberte assez sèchement.
--Oh! c’est madame votre tante... Quelle personne extraordinaire! Elle a un talent... une imagination!... Je viens de lire ses _Malheurs d’une arpète_. Justement, c’est de cela que je voulais lui parler.»
Gilberte avait devant elle un homme préoccupé, qui, visiblement, ne se doutait pas qu’il s’entretenait avec une jolie personne. Ce n’était pas pour elle qu’il s’attardait là, et, blasé sans doute sur les conquêtes féminines, il traitait en comparse une vibrante petite créature, peu disposée à passer comme quantité négligeable.
«Il me parle ainsi qu’à l’ouvreuse», pensa-t-elle, en la déception de sa vanité.
Une idée de représailles, une malice audacieuse, lui fut suggérée par les circonstances. Elle dit à l’acteur:
--«Excusez-moi, monsieur... Mais je crois qu’on vous surveille de cette loge, là-haut, en face. Vraiment, je ne tiens pas à continuer d’accaparer l’attention des personnes qui s’y trouvent.»
Sur ces mots, elle se leva, alla s’asseoir sur une chaise reculée, dans l’ombre, laissant penaud le «beau Fagueyrat». Celui-ci regarda dans la direction indiquée. Sa figure contrariée, abasourdie, s’offrit au rire insolent de Blandine Jasmin et des amies à toilettes tapageuses dont la cabotine était environnée. Ces dames s’agitaient, lorgnaient, «se tordaient» (eussent-elles dit). Et, sans contredit possible, leur mimique railleuse, publiquement accentuée, était, pour une jeune fille, une épreuve blessante, pénible, qu’un galant homme (Olivier de Jalin en province) ne pouvait se permettre de provoquer.
Fagueyrat bondit dans le couloir, grimpa l’étage, se précipita vers la loge de sa maîtresse. C’était l’instant où la sonnette de fin d’entracte retentissait, où Claircœur regagnait sa place, navrée par la réponse de Thanor, et se demandant comment elle oserait la communiquer à Gilberte. Dire à sa filleule que le _Gulliver_ n’insérerait qu’un conte portant sa marque, à elle-même, et dire cela devant Théophile,--corvée terrifiante, dont elle se sentait absolument incapable.
Le rideau se levait lorsque Fagueyrat parvint à se faire ouvrir la loge de Mlle Jasmin.
--«Blandine, sors une minute. J’ai deux mots à te dire.
--Tiens! tu t’aperçois que je suis ici. Tu n’as pas encore trouvé le moyen de venir me saluer. En voilà un mufle!
--C’est toi qui n’as pas voulu que nous venions ensemble...
--Ah! assez, Fagueyrat!» s’écrièrent les autres. «Laissez-nous entendre. Fichez-nous la paix. Allez faire vos scènes ailleurs.
--Va donc retrouver ta donzelle... cette petite bégueule en bas... Tu as cru me faire enrager... Fallait choisir mieux que cette moucheronne.
--Blandine... je t’expliquerai... tu seras contente... viens...» supplia Fagueyrat, qui, tout à coup, se fit humble.
--«Zut!...»
Les protestations des voisins empêchèrent la querelle de se prolonger. Fagueyrat s’assit au fond de la loge, sur une chaise restée libre. Comme il souffrait positivement des méchancetés récentes de Mlle Jasmin, dont il était amoureux, avec la violence de son tempérament méridional et l’inquiétude stimulante de son ombrageuse vanité, il ne prit point garde aux avances de gestes et de paroles glissées que s’empressa de lui faire une des amies de Blandine, celle que le hasard et l’étroitesse du lieu rapprochaient de lui. Ce ne fut même pas pour narguer la provocatrice qu’il dit presque tout haut à sa maîtresse, en l’emmenant dehors à la fin de l’acte:
--«Si tu crois me punir en t’affichant avec des grues... C’est à toi que tu fais du tort.»
Ce mot, laissé derrière lui, comme la flèche du Parthe, fit éclater dans la loge une série d’appréciations, dont la forme, autant que le genre d’esprit, ne lui donnait que trop raison quant à la qualité des relations de Blandine. Il devina le concert d’injures, et cela lui fut égal. Mais il s’indigna contre cette réflexion de Mlle Jasmin:
--«Puisque tu m’empêches de faire du théâtre, il faut bien tout de même que je songe à me créer une situation.
--Une situation de cocotte. Ah! bien, tu as de jolis instincts!
--Il ne s’agit pas de mes instincts», déclara Blandine. «Ne roule pas des yeux comme ça, Marcel. Toute la salle a déjà remarqué que nous n’étions pas ensemble. Tu vas te rendre parfaitement ridicule.»
Et elle ajouta, en hésitant au seuil du foyer:
--«Regarde un peu tous ces imbéciles qui nous guettent. Nous sommes des bêtes curieuses, ma parole!»
Mlle Jasmin ne croyait pas si bien dire. Sa mine de chatte blonde sous son énorme chapeau, sa robe à la grecque, dont un fil de velours noir retenait à peine à ses épaules quelques centimètres de corsage, tandis que la jupe étroite et transparente révélait sa croupe de ponette, le galbe ample et solide de ses cuisses, et la ligne fuyante de ses jambes jusqu’à la cheville assez déliée, auraient suffi pour attirer les regards. A côté d’elle, Fagueyrat, cravaté à la mil huit cent trente, offrait cette physionomie fatale et pleine de suffisance que le public veut rencontrer, hors de scène, chez les acteurs qui savent l’émouvoir. Et Blandine ne se montait pas l’imagination en supposant que sa séparation d’avec son ami, compliquée du fait qu’elle se montrait en compagnie bizarre, escortée par des demi-mondaines à la notoriété un peu spéciale, formait le principal sujet de conversation dans une salle où se pressait ce qu’on est convenu d’appeler l’élite intellectuelle de la France.
--«Descendons, partons», proposa Fagueyrat. «Je pense que tu te fiches de savoir comment finit cette stupide pièce.
--C’est ce qui te trompe. Je tiens à voir le dernier acte. Je la trouve épatante, moi, cette pièce. Un homme qui «cane» devant les femmes... Ça a beau être la banalité courante, c’est toujours rigolo à observer.
--Ma petite Blanblan, ne retourne pas dans ta loge. Il faudra y brûler du sucre quand le joli fumier que tu y as invité sera parti. Viens.
--Où ça?
--Chez toi, chez nous.
--Oh! chez nous... Halte là! Chez moi, ce n’est chez nous que quand je veux bien. Et tu sais à quelle condition ça le sera encore.
--Elle ne dépendra pas de moi, ta condition.
--Pardon, mon cher. Si tu menaçais ton directeur de t’en aller... Si tu lui mettais le marché à la main...
--Je l’ai fait.»
Mlle Jasmin eut un tressaillement, essaya d’apercevoir la figure du jeune homme, par-dessous le bord immense de son propre chapeau, renonça à cette entreprise, et demanda d’une voix un peu étouffée:
--«Eh bien?
--Eh bien, il préférait me voir partir.
--Plutôt que de me donner le premier rôle de femme?...
--Plutôt que de donner le premier rôle de femme à Blandine Jasmin.»
Celle qui portait ce nom à la fois candide et fleuri, s’arrêta, suffoquée. Fagueyrat essaya de l’entraîner en avant. Car ils étaient déjà dans le vestibule. Un pas de plus, dans l’aveuglement de l’émotion, et, avant qu’elle s’en aperçût, elle serait hissée dans un taxi-auto. Ensuite, ce serait bien le diable...
Elle interrogea plus faiblement:
--«Et l’auteur?
--L’auteur... Il rêvait son drame aux Français. Pour lui, le Théâtre-Tragique et sa troupe, c’est un pis-aller écœurant. Il exige des engagements extraordinaires. Pour son grand rôle de femme, il va au moins demander Sarah Bernhardt en représentations.»
Mlle Jasmin, muette d’horreur, se laissait précisément hisser dans le taxi-auto. Lorsque son compagnon y fut, lui aussi, monté, elle proféra, du ton dont on énonce une irréfutable vérité:
--«Veux-tu que je te dise?... C’est tous des mufles, ces gens-là.
--Je n’attendais pas moins de ton jugement», acquiesça Fagueyrat.
--«Des mufles et des crétins», poursuivit la petite actrice, avec une emphase paisible.
Mais ce fut le dernier effort de la dignité, qu’elle gardait avec l’illusion d’être encore en public. S’avérant de façon certaine qu’elle se trouvait dans une voiture fermée,--jamais elle ne saurait comment Fagueyrat avait pris leur vestiaire,--Blandine éclata en sanglots, puis engloba tous les directeurs de théâtre et tous les auteurs dramatiques sous des qualificatifs auprès desquels les termes de «mufles» et de «crétins» ne parurent plus que de doucereuses aménités. Comme son amant se taisait, elle crut qu’il se moquait sournoisement d’elle, et, se tournant vers lui, elle reprit, pour lui tout seul, la kyrielle de ses adjectifs véhéments:
--«Tu me le paieras!» termina-t-elle. «Tu en as un toupet de m’avoir attirée dehors en me disant que je serais contente!...»
Fagueyrat, habitué depuis le Conservatoire à recevoir noblement les imprécations de Camille, et à ne pas sourciller sous les fureurs d’Hermione, gardait sans peine bonne contenance. Ce fut avec douceur qu’il riposta:
--«Contente... Tu le serais peut-être déjà si tu m’avais laissé parler.
--Ah! tu trouves que tu ne m’en as pas assez fait, des bonnes surprises! Tu vas peut-être me raconter que tu as plaqué ton directeur et son sale boui-boui, comme tu aurais dû le faire, puisqu’on m’y refuse un rôle digne de moi. Pas de danger! Tu lui lécherais les bottes à cet auteur, qui va te faire jouer un homme du vrai monde... Si ça ne fait pas pitié!
--Pitié pour qui?... pour ce pauvre auteur qui aurait des bottes bien mal cirées. Rassure-toi. Si invraisemblable que cela te paraisse, j’ai rendu le rôle.
--Tu as?...
--J’ai rendu le rôle. J’ai quitté le Théâtre-Tragique. Ne t’ai-je pas dit, au début de cette agréable conversation, que j’avais mis le marché à la main à mon directeur?
--Oui, enfin... c’était une façon de parler.
--Faut croire que non.
--Tu ne l’as pas quitté à cause de moi? Tu as eu d’autres grabuges?
--Pas l’ombre.
--Marcel!...»
Mlle Jasmin était abasourdie. Mais abasourdie à un point qu’elle ne trouvait rien à dire... Et même rien à faire. Ce qui fut pénible à Fagueyrat, comme il le lui fit observer:
--«Eh bien, quoi, Blandine?... Tu ne me sautes pas au cou?...»
Soupçonneuse encore, vaguement inquiète, elle demanda:
--«Tu as un autre engagement?
--Mais non, ma gosse.
--Eh bien, nous voilà dans de beaux draps!» grogna-t-elle. «T’as fait de la belle ouvrage! Et tu exiges que je vive en petite bourgeoise, que je rompe avec les gens qui ne demandent qu’à m’être agréables? Je me privais déjà de tout pour t’être fidèle. Mais, maintenant, si nous ne gagnons plus rien, ni l’un ni l’autre...
--C’est tout ton remerciement?» dit Fagueyrat.
--«Ah! aussi», s’exclama-t-elle, près de se remettre en colère, «je ne t’en demandais pas tant! Fallait seulement les menacer... Ils auraient peut-être cédé.»
L’acteur éclata de rire.
--«Est-elle gosse, tout de même, cette Blandine! Mais, voyons, s’ils avaient dû céder devant la menace, ils céderaient bien plus devant le fait. Et tu vois qu’il n’en est rien.
--Sûr... Mais tu te serais laissé fléchir... Tu aurais gardé la porte ouverte pour rentrer.
--Écoute, Blandine, tu ne mérites pas que je te dévoile mes projets, mes espérances. Tu es une petite femme abominable. Si je n’avais pas pour toi les pires faiblesses, j’ouvrirais la portière de ce sapin, je fuirais le jeune monstre que tu es, et tu ne me reverrais de ta vie.»
En disant cela, il saisissait à deux bras le buste gracieux du jeune monstre, bousculait l’immense chapeau, et se mettait à embrasser Blandine avec une fougue, une gaieté, qui persuada celle-ci, moins de la passion de son Marcel, que de la sécurité immédiate de leur carrière.
--«Oh! mon chéri, raconte vite... Est-ce que tu vas prendre un théâtre, comme je te l’ai cent fois conseillé?...
--Tes conseils, naïve enfant, ne valaient rien sans de la bonne galette.
--Et tu en as trouvé, de la bonne galette?
--Ça se pourrait. J’ai une combinaison que j’ose appeler mirifique, pharamineuse et épastrouillante.
--Aboule ta combinaison.
--Dans un endroit plus secret», chuchota Fagueyrat contre la joue de sa maîtresse. «Ce taxi-auto est muni d’un cornet acoustique. Je parlerais à l’oreille de tout Paris. D’ailleurs, nous arrivons. Ton «chez toi» sera-t-il ce soir notre «chez nous»?
--Grand singe, il faut toujours qu’on en fasse à ta tête», dit Mlle Jasmin, en sautant de la voiture.
Tandis que cette réconciliation avait lieu, la répétition générale s’achevait au Gymnase.
Gilberte, rencognée contre la cloison de la baignoire, ne se penchait plus en avant pour laisser apprécier ses lignes souples dans une robe blanche et l’originalité de son visage entre deux grosses coquilles de tresses brunes. Elle battait des paupières, pour retenir deux larmes. La seule crainte que son nez ne rougît l’empêchait d’en verser d’autres. Sa marraine, désintéressée maintenant du spectacle, coulait de temps à autre un regard furtif vers l’angle obscur où l’enfant s’enfonçait.
--«Voyons, mignonne... Ils n’ont pas refusé, je t’assure. Ils préfèrent un conte, pour commencer, une petite chose d’imagination...»
Elle parlait tout bas. Et ce fut tout bas aussi--mais sur quel ton! où vibrait toute l’amertume passionnée de l’orgueilleuse jeunesse--que Gilberte répliqua:
--«De l’imagination... Justement!... Je ne leur en donnerai pas. C’est de la denrée pour concierges! Nous tous, la nouvelle école... ceux de demain... nous la répudions, l’imagination.»
L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ et du _Secret du guillotiné_ soupira. Comment eût-elle osé dire à sa filleule que le _Gulliver_ accepterait, à petite dose, du «Gilles de Claircœur», même sous un nom inconnu--parce qu’enfin ça divertirait au moins certains lecteurs--tandis que du «Gilberte Andraux», on n’avait même pas la curiosité de savoir ce que ça pouvait bien être? D’ailleurs, la feuilletoniste ne songea pas à se blesser. En face de cette jeune assurance, elle, qui ne s’en était jamais fait accroire, doutait de soi davantage, sentait le besoin de s’excuser. Ne lui avait-il pas fallu gagner son pain et le pain de quelque autre? Mais elle savait bien ne faire que du métier. Jamais elle n’avait prétendu, par ses récits sans façons, conquérir une place dans le royaume des lettres.
Lorsque le rideau tomba, les trois spectateurs de la baignoire ne joignirent pas leurs applaudissements à ceux du public. Ni Gilberte ni sa marraine ne savaient seulement de quelle façon la pièce avait fini. Toutes deux appartenaient à leur déception. Quant à Théophile, préoccupé de sortir promptement pour trouver un fiacre, il se hâtait de passer à ces dames leurs manteaux, qu’il présentait à l’envers, jugeant la doublure plus habillée, et dont il ne parvenait pas à trouver les manches.
Ce fut une retraite plutôt maussade.
Mais, dès le milieu du couloir, un changement se produisit. Le directeur du _Gulliver_, empressé, le chapeau à la main, son glabre et froid visage presque éclairé d’un sourire,--un sourire d’ailleurs sans joie, comme toute cette physionomie irrémédiablement taciturne,--se précipitait. Lui, dont les gestes semblaient las d’ordinaire, bouscula des gens pour ne pas manquer la rencontre.
--«Madame de Claircœur... J’ai tenu à vous revoir, à m’assurer que monsieur Thanor s’est entendu avec vous.»
Monbardon ne regardait pas Gilberte, semblait ne pas la voir.
--«Mais», fit la romancière, surprise, «entendu?... oui, pour un conte.
--Un conte, soit. Mais, d’abord, nous allons faire passer les chroniques. Il a dû vous le dire. Elles sont tout à fait bien, ces chroniques, de votre parente... comment, déjà?... Votre sœur?...
--Ma nièce, monsieur Monbardon, ma nièce. Tenez, justement, la voilà. Tu entends, Gilberte? monsieur Monbardon prend tes chroniques.»
Si elle entendait!... Ses yeux s’illuminaient,--deux étoiles sombres, dans la figure devenue toute rose, sous l’écharpe jetée autour de sa tête, et dont la mousseline de soie retombait en amusante capuche. Qu’elle était jolie en ce moment, dans l’effervescence brusque de son bonheur, avec cet enroulement clair sur ses cheveux lustrés,--ses cheveux aux reflets mordorés de marron sauvage!
--«Ah! c’est mademoiselle?...» fit le directeur du _Gulliver_, dont la figure triste voulut exprimer la surprise. «Mais elle est toute jeune, votre nièce, madame de Claircœur?
--Non, je suis vieille, j’ai déjà vingt ans», soupira Gilberte, avec la bonne foi de son âge, qui considère comme un déclin la troisième dizaine d’années de la vie.
--«Alors», sourit Monbardon, «patientez un peu. Vous vous trouverez très jeune, dans encore vingt ans. Et, d’ailleurs, vous le serez, j’en suis sûr», ajouta-t-il galamment.
Elle rougit, sous le regard insistant et froid. Il reprit:
--«Vous voulez donc devenir une femme de lettres, mademoiselle?...»
La physionomie animée de la jeune fille répondait joyeusement, lorsque le directeur termina sa phrase:
--«... Comme votre tante? Vous avez de qui tenir.»
Il n’eut pas le temps de voir se pincer légèrement les traits de Mlle Andraux. Quelqu’un s’interposa:
--«Oui, c’est un don de famille. Nous avons la folie d’écrire, même quand nous ne publions pas. Le père, monsieur le directeur... Je suis le père de cette jeune personne... Théophile Andraux. Vous me donnez une raison de plus d’en être fier.»
Monbardon tourna vers le sous-chef un visage dont l’indifférence dédaigneuse, l’ironie voilée, l’ennui morne, recomposaient la plus habituelle expression. Il ne répondit rien, et revint à Gilberte,--mais brièvement:
--«Alors, mademoiselle, j’aurai l’honneur de causer avec vous. Au _Gulliver_, n’est-ce pas? un de ces jours, de six à sept. Nous arrangerons un petit projet de collaboration.»
--«Marraine, marraine!...» disait la jeune fille, dans le fiacre qui les ramenait boulevard Raspail. «Tu vois, je ne me trompais pas... Je sentais bien qu’il y a en moi mieux que l’étoffe d’une employée d’administration. Ma carrière se décide... Je vais collaborer au _Gulliver_... Un des premiers journaux de Paris!... Ah! marraine, que je suis heureuse!... que je suis heureuse!...»
IV
--«Madame est chez elle?»
La femme de chambre de Claircœur, personne peu stylée, n’avait jamais pu comprendre qu’à pareille question un «non» décisif n’est jamais blessant pour le visiteur. Même si ce visiteur astucieux lui tend le piège classique: «La concierge me l’a dit.» Il se heurte à une consigne générale, voilà tout. Tandis que si la camériste hésite, et finit par «aller voir», le gêneur n’a plus de doutes: on le met personnellement à la porte.
En dépit de tous les mots d’ordre, écoutés d’ailleurs d’une oreille volontairement sourde ou rebelle, Céline se trouva dans l’impuissance de mentir assez vite à un jeune homme de si grand air. Une tête comme on n’en voit que dans les tableaux-réclames de photographes,--cheveux bouffants sous le haut-de-forme à huit reflets, visage régulier, lisse, retouché, épilé, sans une seule de ces légères disgrâces d’épiderme contre lesquelles se mobilisent tant de pâtes et d’anti-bolbos. Une haute cravate de satin noir, dont le nœud devait détenir un record. (Refaire ce nœud-là, impossible!) Un pardessus à pèlerine, comme n’en portaient, dans l’esprit de la femme de chambre, que les princes en exil. Entre les revers, un gilet si doucement velouté qu’elle eût souhaité d’y promener le bout des doigts. Avec cela, des yeux qui lui coulaient dans les moelles un quelque chose qu’elle essaya vainement ensuite de définir à la cuisinière. Et des bottines vernies, à la fois si miroitantes et si longues, qu’on craignait de céder à leur fascination et de marcher dessus.
--«Oui, n’est-ce pas? Madame est chez elle. Alors, voulez-vous m’annoncer?»
Autoritaire, il avançait dans la galerie, entre les meubles ripolinés blancs. De sa canne--une canne extraordinaire, jonc énorme surmonté d’un masque tragique sous lequel on entrevoyait une tête de mort (vieil ivoire japonais)--il désignait, par une intuition qui stupéfia Céline, la portière effroyablement jaune et rouge--remords éternel du pillage de Pékin, quoique fabriquée à Clichy--dont se voilait l’entrée du salon.
Incapable de résistance, et même de présence d’esprit, Céline souleva cette portière, introduisit le merveilleux inconnu, prit sa carte, et, sans la poser sur le petit plateau en métal argenté,--une occasion!... on trouve tant de choses élégantes pour presque rien dans les catalogues d’étrennes,--elle s’élança vers le cabinet de travail.
La romancière y piochait une fin de chapitre.
Les pieds sur un tabouret-chaufferette, son grand corps frileux drapé dans une robe d’intérieur en «zénana» capucine avec empiècement de fausse guipure, la figure marbrée de rouge du côté du feu de gaz suppléant à l’insuffisance du chauffage central, les doigts copieusement maculés d’encre, elle jetait sur le papier une phrase dont l’émotion lui mouillait les yeux de larmes:
«Je vous pardonne, Godefroy. Cela vous importe peu maintenant. Mais, à l’heure de la mort, vous joindrez les mains, vous murmurerez: «Elle m’a pardonné. L’enfer et ses tourments me paraîtront supportables.»
Au coup frappé à la porte, elle cria machinalement:
--«Entrez!» puis tourna vers Céline son bon grand visage mi-partie enflammé à droite, pâle d’effort et de fatigue à gauche, et dont un œil semblait maquillé, parce qu’en l’essuyant précipitamment d’un doigt peu net elle venait de le cerner d’une ombre noirâtre.
--«Un monsieur?... Mais, ma petite, je ne reçois personne.
--Madame... c’est la concierge. Elle a juré que Madame y était.
--Mais, vous, Céline, voyons!...
--Madame, ce monsieur est entré tout droit. Il est dans le salon.
--Eh bien, par exemple!... Et puis, quoi!... Il n’y a qu’à le renvoyer...»
Elle jetait un coup d’œil vers la glace, constatait l’écroulement de ses lourds cheveux, sa face meurtrie de manouvrière à la besogne.
--«Je ne peux pas recevoir comme ça.»
Seulement alors, elle eut l’idée de regarder la carte:
MARCEL FAGUEYRAT Artiste dramatique.
Ce fut un éblouissement. Une vision palpita. Le théâtre... Sa pièce jouée... Le rêve... N’y a-t-il pas, dans toute existence, un rêve qui fait de la réalité une attente? Le but, ce n’est jamais le point où l’on est, l’heure que l’on vit. Quelque satisfaction que le jour vous apporte, on y compare cette suite plus désirable que demain en fera jaillir. Un bonheur n’est grand que par la quantité d’espoir qu’il renferme. Les succès de Claircœur, fruits savoureux, contenaient cette amande, sur quoi elle se brisait les dents: «Mettre cela au théâtre!...»
Elle sourit à la carte de l’acteur, et dit:
--«Céline, priez ce monsieur d’attendre cinq minutes. Je le rejoins tout de suite.»