Au tournant des jours (Gilles de Claircœur)
Part 5
--Gilberte... aimerais-tu mieux voir entrer ici, nous rendant visite, un illustre écrivain, un prince de lettres, un de ceux qui t’enthousiasment et te passionnent, même s’il ne devait te dire que: «Bonjour, je suis charmé de vous trouver chez vous»... ou cette dame qui passe, là, sur le trottoir d’en face, et qui viendrait te débiter les choses les plus spirituelles du monde?»
La future gloire littéraire (au dire de M. Cochart) ne put s’empêcher de sourire.
--«Marraine», fit-elle,--et cette fois quelle câlinerie du geste, de la voix, des yeux chimériques et pathétiques!--«marraine... moi aussi, je me ferai connaître, si tu consens...
--A quoi?
--A porter mes chroniques au directeur du _Gulliver_.
--Mais il n’en accepterait pas écrites par moi, ma pauvre petite!
Mlle Andraux se mordit légèrement la lèvre, avec un regard au plafond. Sa marraine interpréta la mimique, non sans bonhomie:
--«Oui, je sais... J’écris mal, tandis que toi!... Mais enfin, mon petit mignon, si mon genre littéraire est méprisable, quelle autorité aurais-je pour imposer l’œuvre d’une autre?»
Ce fut par étourderie, par l’avide impatience de la jeunesse, non par une cruauté consciente, que Gilberte rétorqua vivement, avant de réfléchir:
--«Tu es quelqu’un, quand même. Il te recevrait sur la seule présentation de ta carte. Tu le déciderais à me lire. C’est tout ce que je demande.»
Une contraction nerveuse donna une expression bizarre, presque grotesque, à la grande figure chevaline de la romancière. Elle pencha la tête, en silence.
--«Petite marraine... Je t’en prie, petite marraine, je t’en supplie! je sais que mes essais ont de la valeur.
--Tu sais cela?... Mon Dieu, que tu as de la chance!
--Dis oui, marraine!...»
Gilberte s’anima, joyeuse, comme si le «oui» était prononcé.
--«Et après, je travaillerai près de toi, avec toi. Je te rendrai un tas de services! Je corrigerai tes épreuves.
--Mais, moi, Gilberte, j’ai peur de t’en rendre un si mauvais, de service.
--Non! non!...
--Tu m’en voudras, si tes essais sont refusés.
--Jamais de la vie!
--Et je m’en voudrai, s’ils sont reçus», murmura la mère adoptive.
Gilberte, qui entonnait un chant de triomphe, n’entendit pas cette phrase, lourde d’anxiété pour son destin. Tout de suite, ayant obtenu ce qu’elle souhaitait, elle fut de nouveau la brillante fleur, parfumée de joie, qui étonnait, charmait les passants, le long des trottoirs cendrés par l’hiver. Souriante, redressée, ivre d’avenir, elle s’échappa, dans sa grâce agile, pour aller revoir ses précieux cahiers. Ne fallait-il pas les recopier, ou, tout au moins, effacer à la gomme les indications crayonnées par M. Cochart, et dont le sens ne lui importait plus.
Claircœur se rassit devant ses épreuves. Mais elle n’en reprit pas aussitôt la correction. Une mélancolie l’accoudait, les yeux au loin. Une mélancolie qui n’était pas toute d’inquiétude pour sa filleule. (Ne serait-elle pas là, longtemps encore, pour soutenir l’enfant, puisqu’elle ne savait pas lui résister?) Mais une confuse tristesse montait tout à coup de sa vie. Elle ne savait pas pourquoi. Que lui arrivait-il?... Combien Gilberte était différente d’elle-même!... Pourtant c’était la seule de son sang, parmi ceux qu’elle avait donnés à son cœur pour le contenter et le remplir.
Ah! oui, elle était différente. Peut-être il fallait s’en réjouir. Peut-être cela valait mieux, cette force contre le sentiment des autres, cette confiance en soi, cette jeune vanité capable de regarder sans effarement, sans tremblement, les prodigieuses existences (un sourire sardonique pour George Sand), ce dédain de la bonté--même quand on accepte tout ce que la bonté peut offrir en se dissimulant. Mon Dieu, oui... cela valait mieux contre la vie.
Donc, réjouis-toi, Claircœur, pour cette petite Gilberte qui t’est si chère, et qui, malgré tout, semble exquise à tes yeux presque maternels, avec son gentil égoïsme câlin, que tu as cultivé, et l’éclat délicieux de sa jeunesse. Et, puisque tu es en humeur de t’attendrir, donne cette larme qui veut couler à l’autre jeune fille, à cette grande et gauche créature que tu fus à vingt ans, et que tu revois, et dont le cœur se serre encore au fond de toi, de tout ce qu’elle a craint, de tout ce qu’elle a peiné, de tous les déboires dont elle n’a pas voulu convenir jadis avec elle-même.
Sur le placard des épreuves à corriger, une poussée douce fit retomber la main de la romancière. Contre elle, sous son coude, une petite forme vivante s’insinuait. Et voici que son regard fut saisi par deux gros yeux pleins d’inquiétude.
Criquette observait depuis un instant cette immobilité, discernait dans la lassitude de l’accoudement, dans l’abandon de la tête sur la main, quelque chose dont on devait se préoccuper. Son museau fin, sa truffe glacée, se trouvèrent à la hauteur d’une larme. Alors, avec un petit gémissement sourd, elle se mit à frétiller de tout son corps, à remuer éperdument son demi-pouce de queue, ce qui signifiait: «Je te plains, tu vois. Mais, tout de même, ne nous laissons pas aller. Regarde si je suis contente, rien que d’être là, tout contre toi. Voyons, souris, parle-moi...»
Le petit corps frétillait plus tendrement, le demi-pouce de queue entraînait la toute petite croupe nerveuse dans une oscillation folle. Et quand «mémère» eut enfin accordé le sourire, la caresse et le mot bébête que Criquette pouvait comprendre, il y eut, dans le cabinet de travail, un jappement d’une joie si profonde qu’il ressemblait à un grêle sanglot.
III
--«Eh bien, mes enfants, puisque le rideau ne se lève pas, je vais faire un tour dans les coulisses.»
Théophile Andraux se dressa. Il était en habit. Un habit de coupe démodée, un peu luisant le long des revers et sur les omoplates, mais dont il tirait cependant un sentiment d’élégance et de supériorité. Le plastron de sa chemise, dont un long séjour dans la moisissure d’un placard avait amolli l’empois, se cassait contre la convexité de sa poitrine maigre. Il tenait à la main, avec de visibles précautions, son chapeau haut de forme. Mais l’orgueil de se trouver dans cette salle de répétition générale, parmi ce qu’il appelait «le Tout-Paris», de se mêler aux gens célèbres, qu’il reconnaissait--non sans quelques erreurs--d’après les vignettes des journaux confiées aux soins de M. Prosper, l’emplissait d’une ivresse.
L’importance qu’il attachait ce soir à sa personne, se manifestait par un pli de sa lèvre inférieure relevant vers l’horizontale sa petite barbe carrée. Il se dirigea vers l’escalier, avec l’espoir de rencontrer quelque relation grimpant à une mauvaise place: un collègue du ministère, un voisin de palier, sa concierge même. «Moi, j’ai la loge du directeur du _Petit Quotidien_.» Car Boisseuil avait envoyé le coupon à l’auteur du _Guillotiné_.
Sur le devant de la baignoire, Claircœur et sa filleule restaient seules. Non qu’elles eussent négligé d’inviter Louise. Mais une indisposition de Lilie retenait au logis Mme Andraux. Et quant au lycéen Bernard, il donnait trop peu de satisfaction à la famille pour qu’on lui offrît le théâtre.
Lorsque son père fut parti, Gilberte se pencha vers la romancière, les lèvres chuchotantes, les yeux brillants.
--«Tu n’as pas entendu, marraine?
--Quoi donc?
--Ce que ces gens, ici, près de nous, disaient, à l’instant.»
D’un léger coup de tête, Gilberte désignait un groupe de trois ou quatre personnes, qui se tenaient debout contre les strapontins tout proches avant de les rabattre pour s’y asseoir. Le va-et-vient des spectateurs gagnant leurs fauteuils refoulait parfois ce groupe contre le rebord de la baignoire.
--«Non. Qu’est-ce que c’était?» demanda Claircœur sans beaucoup de curiosité.
Cette fabricante de catastrophes et d’intrigues imaginaires se trouvait devant la vie comme devant une muraille sans ouvertures. Elle n’en discernait qu’une apparence monotone. Faute de la regarder en profondeur, elle la trouvait banale à côté de ses propres inventions.
Gilberte, au contraire, entrevoyait, derrière les réalités, mille perspectives passionnées et mystérieuses. Avide de comprendre, de savoir, de sentir, elle dardait sur les êtres et sur les choses des regards qui se croyaient clairvoyants parce qu’ils étaient naïvement, quoique audacieusement, visionnaires. Cette salle du Gymnase, pleine de Parisiens connus, d’écrivains, d’acteurs et d’actrices, de femmes du monde et du demi-monde, l’intéressait beaucoup plus que la comédie annoncée. Elle se figurait toutes ces existences animées d’une fièvre délicieuse. Quel bonheur ce serait d’en connaître les secrets, d’en partager les frissons, de s’y mêler, d’y jouer un rôle! Nul doute que sa destinée ne l’y appelât. Mais ce serait long d’attendre encore,--peut-être quelques mois! Elle n’eût pas toléré de se dire: «quelques années».
--«Vraiment, marraine, tu n’écoutais pas. Cela concernait pourtant Fagueyrat, l’acteur Fagueyrat, que tu connais.
--Oh! je l’ai rencontré une fois, dans le hall du _Petit Quotidien_. Nous avons échangé quatre mots.
--Tu m’avais dit qu’il jouerait peut-être ta pièce tirée des _Malheurs d’une arpète_.
--Ma pièce... Elle ne sera même pas montée, puisqu’on vient de me retourner le scénario.
--De l’Ambigu. Mais il n’y a pas que l’Ambigu.»
Claircœur se tut. Sa voix aurait tremblé. Un point douloureux, une meurtrissure toute fraîche, ce refus sans explication, arrivé voici moins d’une semaine.
--«Tu te décourages tout de suite, marraine. Il est épatant, ton scénario. Faudra le porter au Théâtre-Tragique. Mais tu sais qu’il est là, Fagueyrat. Tu ne l’as pas vu?
--Non... Où cela?
--Au troisième rang, à l’orchestre. Tiens, il se lève. C’est vrai qu’il n’est pas mal. Ses portraits ne l’avantagent guère.
--Ne lorgne pas, ma petite Gilberte, je t’en supplie! Voyons, il est tout près. Tes yeux te suffisent.
--Ces tragédiens», observa la jeune fille, «ils ont tout de même une façon de se tenir... une dignité... Les acteurs comiques, eux, sont généralement communs.
--Entre nous, mon petit, tu ne le trouves pas un peu poseur, Fagueyrat?
--Là!... Ça y est!...» murmura Gilberte, sans répondre. «Il lorgne la loge de Blandine Jasmin.
--Qu’est-ce que tu dis?» s’exclama Claircœur, scandalisée.
--«Oui... Tu vois, marraine, cette première loge de face, où sont ces femmes si décolletées. Regarde... la blonde, à gauche, avec l’énorme chapeau noir... C’est Blandine Jasmin.
--Quoi?... Qui ça... Blandine Jasmin? Comment sais-tu?... Elle me paraît bien mal habitée, cette loge», observa Claircœur.
Gilberte expliqua. Elle n’ignorait rien. Justement, c’était ce qu’on disait, là, tout haut, sans se gêner. Fagueyrat, fou de Blandine Jasmin. Ils étaient ensemble, et depuis assez longtemps. Mais, comme Blandine se croyait un talent dramatique extraordinaire, elle voulait que son ami obtînt pour elle un rôle important du directeur du Théâtre-Tragique. Fagueyrat n’y avait pas réussi. Alors, Blandine le plaquait.
--«Comment dis-tu?... Oh! Gilberte...
--Mais, petite marraine, c’est comme ça qu’il disait, le monsieur, là, aux favoris moutarde. Te fâche pas, _maïaine_», ajouta l’enjôleuse, avec le ton et la prononciation de sa toute petite enfance. «Les mots, voyons, ça n’a pas d’importance. Je ne parlerais comme ça avec personne d’autre que toi.
--Je l’espère bien. Mais ce n’est pas seulement les mots. Ces vilaines histoires...»
Elle n’acheva pas. Une sonnerie électrique tinta. Les trois coups furent frappés. L’obscurité se fit dans la salle, où des ombres s’agitèrent encore, parmi de sourdes protestations.
Théophile rentra. Le bruit de la porte, qu’il laissa retomber, souleva des clameurs.
--«J’ai vu Rostand», chuchota le sous-chef, dans un halètement d’émotion.
--«Chut... papa.
--J’ai vu Rostand. Il m’a presque parlé.
--Tais-toi, père. On nous regarde. D’ailleurs, Rostand n’est pas à Paris», affirma tout bas Gilberte, en petite personne au courant des échos littéraires et mondains.
--«Je te dis qu’il m’a presque parlé. Il se tournait vers quelqu’un, comme je passais. Vrai, de loin, les gens auraient pu croire qu’il s’adressait à moi. Je l’ai cru moi-même, une seconde.»
Gilberte, les yeux vers la scène, ne discuta plus. Mais, tout à coup, son père lui toucha le bras.
--«Tiens!... tu ne veux jamais me croire. Le voilà, Rostand... Il s’assied... Dans l’avant-scène en face de nous.»
Sa fille faillit éclater tout haut.
--Oh! papa... Mais c’est Rodin, le sculpteur Rodin. Il n’y a aucun rapport...
--Rodin?...» répéta Théophile un peu penaud. «Tu es sûre?... Ah! oui, je sais... Rostand n’a pas de barbe. Voyons... bien entendu, je ne connais que cette tête-là. Rodin, parbleu!... C’est la première syllabe qui m’a fait confondre. Mais, ça ne fait rien. Il m’a presque parlé.»
Une rumeur irritée finit par imposer silence à M. Andraux. Résigné, il se renfonça dans sa chaise. Toutefois il ne se tint pas d’émettre parfois tout bas des réflexions.
--«Ça, par exemple, c’est ce qui s’appelle connaître les femmes... Ah! si on ne les tient pas, les mâtines...--Toi, mon bonhomme, tu vas te faire rouler, je t’en flanque mon billet...--Ma belle, mets ça dans ta poche et ton mouchoir par-dessus.--Voilà un type! quelqu’un dans le genre de Cochart... On le rencontrerait volontiers autour d’une demi-tasse, au café du ministère.»
Gilberte n’entendait pas. A peine si elle écoutait ce que débitaient les acteurs. Son âme fascinée de papillon qu’attire la flamme revenait sans cesse vers la face ardente aux mille regards de la foule immobile. La lumière venue de la scène éclairait vaguement tous ces êtres confondus dans une atmosphère faite de leurs effluves, de leurs parfums, de leurs haleines oppressées par une émotion unique. Elle mourait, cette lumière, dans des profondeurs sombres, où brillaient seulement, çà et là, un éclat de pierreries, la pâleur d’un visage, la blancheur d’un plastron d’homme, une main nue sur un rebord de velours.
La jeune fille, ne connaissant des choses humaines que la discipline d’un pensionnat modeste, le laborieux intérieur de l’ouvrière en feuilletons et les médiocrités de la famille Andraux, respirait, bouche entr’ouverte, l’odeur capiteuse et compliquée, dévorait des yeux les physionomies, les toilettes, épiait les gestes, cherchait à deviner sur les lèvres--dont elle ne percevait pas la lassitude ou l’amertume--ce que le bonheur, l’esprit, l’amour, y faisaient sans doute fleurir en mots furtifs et délicats. Tout à coup, elle tressaillit et se tourna vers sa marraine:
--«Dis donc... Ce monsieur... de notre côté... deux baignoires plus loin... contre le pilier... Regarde, il se penche... Ce n’est pas le directeur du _Gulliver_?
--Attends, Gilberte... Écoute donc ça... C’est passionnant.»
Claircœur ne pouvait s’arracher à ce qui se passait au delà de la rampe. Toutefois, sa complaisance ordinaire l’emporta. Elle suivit les indications de sa filleule.
--«Oui, c’est Monbardon... le directeur du _Gulliver_.
--Oh! marraine... Si tu tâchais de le rencontrer pendant l’entracte?»
Désormais, pour le jeune cœur au sang vif, qui, par instants, sautait d’une palpitation brusque sous la mousseline du léger corsage, il n’y eut plus que des ombres insignifiantes dans la salle comme sur la scène. Les désirs, les curiosités, les rayonnements d’avenir, tout s’amortit dans l’immédiat espoir: «Si le directeur du _Gulliver_ disait qu’il publiera mes chroniques!» Aussitôt, son imagination s’emballa. Sa marraine rentrerait dans la loge avec l’assurance merveilleuse: «Voici monsieur Monbardon qui veut te connaître. Il te trouve du talent.» Gilberte croyait entendre le mot de «collaboration régulière». Comme tout cela marchait vite, facilement! Déjà, elle contemplait d’un autre œil ces puissants de Paris dont elle s’émerveillait tout à l’heure. Ce soir, une phrase de l’un d’eux lui marquerait sa place dans l’élite. Demain, ces gens-là liraient un article d’elle, répéteraient son nom, s’étonneraient de sa jeunesse.
A l’entr’acte, ce fut Théophile qui vainquit la timidité de Claircœur. Il lui offrit le bras.
--«Voyons, ma chère... Faites ça pour la petite. Il ne vous mangera pas, Monbardon.
--C’est que... les essais de Gilberte, je les lui ai portés voici seulement huit jours.
--Eh bien... Huit jours pour lire une vingtaine de pages! Qu’est-ce qu’il lui faut donc, à Monbardon?»
Sur le seuil de sa loge, le directeur du _Gulliver_ entendit un de ses collaborateurs lui dire:
--«Cette raseuse, là-bas... Gilles de Claircœur... Elle a l’air de vouloir vous parler.
--Qu’est-ce que c’est que ça, Gilles de Claircœur?» demanda négligemment un homme au visage glabre, monocle à l’œil, d’aspect distrait, glacial.
Et il engagea la conversation avec deux actrices rieuses, à qui, sans se dérider, il adressa les plus lestes propos.
--«Il fait celui qui ne veut pas vous reconnaître», grogna Théophile. «Je vais lui apprendre à vivre, à ce coco-là.»
Claircœur se hâta de calmer une ébullition dont elle avait la naïveté de craindre les effets. L’appréhension d’une gaffe la rendit soudain résolue. Elle s’avança désespérément.
Tandis que les deux actrices reculaient d’un pas pour mieux se moquer de la robe en soie bleu vif que portait la romancière, ainsi que de l’aigrette surmontant sa chevelure épaisse et disgracieusement coiffée, Monbardon se défilait:
--«Pardon... Ah! oui, madame... madame de Claircœur. Mais comment donc!... Le manuscrit... très intéressant... manque un peu d’actualité. Tenez, voici justement notre critique littéraire, monsieur Thanor, qui doit vous rendre la réponse.»
Il s’éclipsa. Et M. Thanor, ignorant le premier mot de l’affaire, mais comprenant qu’il devait y couper court, se répandit en formules décourageantes et courtoises. Le _Gulliver_ ne publiait pas de feuilletons de plus de douze mille lignes. Autrement, ce serait une bonne fortune... Non?... ce n’était pas un roman?... Des chroniques?... Gilles de Claircœur était au-dessus de cette besogne au jour le jour... Ah! comment avait-il pu confondre?... C’était de sa jeune nièce. Voyez!... il avait pris cela pour l’œuvre d’un auteur expérimenté.
--«Alors?...» demanda la romancière--qui eût perdu son plus précieux manuscrit pour rapporter une réponse favorable au père et à la fille--«alors, le _Gulliver_ va publier?...
--Ah! voilà», rétorqua Thanor, «c’est qu’en ce moment nous avons une surabondance de chroniques, et pas assez de contes. Si votre nièce écrivait une courte nouvelle... L’imagination ne doit pas lui manquer. Au besoin, vous la guideriez un peu, vous lui fourniriez le sujet...»
La sonnerie électrique annonça la fin de l’entr’acte.
--«Mille excuses, ma chère confrère. Alors, c’est entendu. Apportez-nous ça, au _Gulliver_... Un joli conte... Et ne craignez pas d’y mettre un peu la main.»
Tout en jetant ces derniers mots, M. Thanor poussait la porte de la baignoire directoriale, où il s’enfonça brusquement. Il s’y laissa tomber sur une chaise avec un «ouf!» plaisamment exagéré.
--«Vous en avez de bonnes, patron! Enfin, tant pis! Vous n’y couperez pas d’une petite rocambolerie de Claircœur pour votre supplément. C’est ce que j’ai pu vous obtenir de moins funeste. Eh bien, quoi, patron? vous ne me dites pas merci?»
Monbardon, qui ne se tournait même pas vers son collaborateur, et n’ôtait pas de ses yeux sa jumelle, murmura:
--«Qu’est-ce que c’est que cette jolie fille, à qui Fagueyrat parle en ce moment? Là, tout près, sur notre gauche. Vous ne savez pas, Thanor?
--Ma foi, non! je n’ai jamais vu ce minois au théâtre. Gentille... c’est vrai. Jeune, surtout. C’est vert comme une pomme en juin. Ah! ben, si elle écoute Fagueyrat! Une petite «servatoire», probable.
--Nom d’un chien, Thanor! Mais qui est-ce qui rentre là, derrière elle?
--Un fameux escogriffe... Regardez comme il tient son couvre-chef.
--Je ne parle pas de l’homme... Mais il y a une femme... Et il me semble... Comment donc! Mais parfaitement! C’est Claircœur.
--Diable! patron... Ne regardez plus par là. C’est dangereux, je vous assure. Vous ne savez pas le mal que j’ai eu!
--Dites donc un peu, mon petit Thanor. Est-ce que ce serait sa nièce, avec ce galbe et cette frimousse?... la nièce qui écrit?...
--Patron, quelle peine vous me faites! Madame Monbardon va exiger que je me sépare du _Gulliver_.
--Que vient faire ici madame Monbardon?» questionna le directeur.
Abaissant sa lorgnette il montra son visage, figé dans une habituelle tristesse. Mais un fugitif sourire détendit sa lèvre glabre, lorsque Thanor se fut écrié plaintivement:
--«Toutes les fois que parait dans le _Gulliver_ de la mauvaise prose apportée par une jolie femme, vous déclarez à madame Monbardon que je l’ai fait passer sans vous prévenir. La directrice finira par me trouver trop dispendieux et trop dissolu. Elle exigera mon renvoi.»
C’était bien Gilberte Andraux qui s’était trouvée, causant avec Fagueyrat, dans le champ de la jumelle,--la jumelle de Monbardon, où venaient de s’inscrire, un soir de plus, la même galerie de physionomies «bien parisiennes», les mêmes protagonistes, que l’argent, le talent, le scandale ou le hasard, asseyaient à ces mêmes places depuis que lui-même, le directeur las, désabusé, assistait aux répétitions générales.
Ce qu’elle les avait enregistrées de fois, les physionomies «bien parisiennes», cette jumelle!... Ce qu’elle les avaient vues se friper, se patiner, vieillir, et--chose curieuse! sans se renouveler. D’ailleurs, qu’avait-elle à faire de ce qui était nouveau, la lorgnette de Monbardon? N’aurait-elle pas été tout à fait désorbitée de ne plus recueillir les mêmes images, dans un ordre immuable, aux mêmes numéros de fauteuils ou de loges: l’actrice mûrissante, qu’on appelait toujours la «petite Dangeval», à côté de sa mère, dont la vieillesse obèse, lippue, effrayante, ne semblait plus qu’à peine l’exagération, et non la caricature, de l’autre. Le financier dont on renonçait à supputer l’âge, l’homme aux deux grosses boucles toujours brunes, de part et d’autre de son crâne ovoïde, ce forban magnanime, dont les fantastiques escroqueries, les krachs, les fuites à l’étranger, ne se comptaient plus, et qui, cependant, pouvait trôner ici, entouré, assailli, épargné, sinon respecté, parce que ses caisses, souvent vides, et cependant inépuisables, fournirent des millions pour la libération du territoire, restèrent toujours mystérieusement à la disposition du Gouvernement, et seraient encore de taille à payer l’équipée d’un prétendant, si la République s’avisait d’examiner de trop près leurs sources. Et là-bas, riant de son rire à la Voltaire, le plus spirituel causeur et le plus mauvais peintre de ce temps. A côté, cette tête blanche, ou plutôt poudrée, de marquise, aux admirables yeux jeunes, la femme que Monbardon déteste le plus, parce que, dans leur fameux duel de journaux,--la _Terre promise_ contre le _Gulliver_,--ce n’est pas le _Gulliver_ qui eut le dernier mot, ni mit les rieurs de son côté.
Mais les haines de Monbardon, et surtout une haine aussi «parisienne», lui étaient indispensables autant que ses amitiés. Et sa jumelle ne s’arrêtait guère moins longtemps sur la tête lumineuse, aux cheveux d’un blanc coquet de travestissement historique, que sur la blondeur endiamantée de la magnifique Célimène du Théâtre-Français, ou sur le visage, encore impressionnant dans la pénombre,--les joues et le menton noyés de tulle--de celle qui, depuis plus de trente-cinq ans, est toujours la «belle ferronnière», à cause de son profil de Diane et des forges de son mari.
Ah! oui, elle connaissait chaque sourire, chaque maquillage, chaque teinture, chaque ride, et toutes les grâces obstinées des femmes, et toutes les grimaces des hommes, dans ce musée Grévin, aux attitudes fixes, aux figures immuables, la jumelle de Monbardon! Aussi, ce lui fut une surprise de dénicher un frais visage, ignorant même la poudre de riz,--le visage de Gilberte Andraux.