Au tournant des jours (Gilles de Claircœur)

Part 4

Chapter 43,671 wordsPublic domain

Gilberte se pencha légèrement pour apercevoir ce qui rendait facétieux le regard de M. Prosper. Elle aperçut la petite forme noire, surmontée de l’immuable chapeau de paille. Il était noir également, ce chapeau, et d’un galbe qu’aucun journal de modes n’avait reproduit depuis que Gilberte s’intéressait aux journaux de modes, c’est-à-dire depuis une époque très voisine de sa naissance.

La petite forme s’inclina pour saluer. Mais rien ne s’inclina en retour: ni les murs crasseux, ni les piles de dossiers, ni l’échafaudage des cartons, ni--on peut le croire--le dos de M. le sous-chef.

Une voix timide murmura:

--«Je viens chercher mon ordonnance de paiement.»

Un silence suivit. Et enfin la réponse de M. Andraux, grave, soupçonneuse:

--«Quelle ordonnance?

--Mais... pour ce trimestre de mon indemnité littéraire.

--Quelle indemnité?»

Un autre silence. Puis, la voix, plus faible encore:

--«Oh! j’ai oublié mon papier... Mais, ça ne fait rien, n’est-ce pas? Vous me connaissez bien.

--Moi!...»

L’attitude de Théophile fut indescriptible. Connaître cette petite forme noire, lui, sous-chef au ministère!... Plaisante hypothèse. Cette petite forme noire... Mais, elle défilait là, tous les trimestres, sans que ses yeux trop proches daignassent la discerner. Il aurait fallu un microscope, voyons... Cette chose infime. Le papier qu’elle apportait, à la bonne heure. Cela émanait d’un cabinet de ministre. C’était la concession d’une indemnité littéraire annuelle de trois cents francs. Un papier à en-tête ministériel, CELA, c’était quelque chose qui compte. Mais la petite forme noire... Pfuh!...

--«Monsieur, vous seriez si bon!... Pensez... je viens de si loin!... Et toute ma journée perdue. Et... et... il faut encore aller au Trésor après. Avec mes leçons... Je ne retrouverai plus...»

Devant le geste d’impuissance, d’ignorance, elle ajouta, dans un chevrotement:

--«Et... et... j’ai tant besoin de cet argent!...

--Allons, madame, voyons... Mon temps est précieux», dit le sous-chef.

Et il rouvrit la porte pour la congédier, en faisant entrer une autre personne.

L’institutrice eut une exclamation de désespoir:

--«Mais vous me connaissez, monsieur, depuis tant d’années que je viens! Mais»--(elle avança d’un pas pour dépister M. Prosper derrière l’ouvrage fortifié des cartonnages)--«mais... votre employé me connaît.»

Parole funeste!... «Votre employé!»

M. Prosper, que l’affliction visible de Gilberte allait émouvoir, M. Prosper prit une figure aussi rébarbative que celle du sous-chef:

--«Madame, j’ignore le public, ici. Je ne connais que mon travail.»

Et il saisit de larges ciseaux administratifs pour rogner les bavures autour d’un Fagueyrat en apache,--casquette aplatie, chandail et large cotte de velours, l’œil aux aguets, le couteau à virole au poing,--sinistre avatar, dont tout Paris voulut avoir le frisson.

La petite forme noire tourna un dos misérable, un peu déjeté sous le drap mince de la «confection» au rabais. Elle glissa dans la salle d’attente, disparut derrière le tambour extérieur. On ne la vit plus.

Gilberte se dressa. Elle tremblait. Elle avait des larmes dans les yeux.

--«Si c’est ça, l’administration, j’ai rudement raison de ne pas vouloir y entrer!» cria-t-elle.

Son père bondit vers elle, si violemment qu’elle recula, s’aplatit contre la muraille des cartonniers, avec un geste inconsciemment défensif de la main, comme un enfant sous le vent d’une gifle.

--«Tu n’es pas folle!» glapit sourdement Théophile. «Si tu ne sais pas te tenir ici, va-t’en! Tu te crois chez ta marraine, peut-être...» ajouta-t-il d’un ton que Fagueyrat lui eût envié. («Tu veux m’assassiner, demain, au Capitole.»)

Elle protesta:

--«Mais, papa, avant qu’elle entre, tu l’as décrite... Tu la connaissais.»

Le sous-chef croisa les bras.

--«Et les ressemblances?... N’as-tu pas entendu parler du marquis de Casa-Riera? de l’affaire Tichborne? du marquis de Valcor? Ne t’ai-je pas moi-même conduite au _Courrier de Lyon_,--dans une loge que ta marraine nous avait donnée? Vais-je risquer les deniers de l’État, et me faire prendre au piège de quelque astucieuse simulatrice?...»

Il s’arrêta. Une porte intérieure, communiquant avec le bureau voisin, venait d’être poussée. Une tête y apparaissait,--jeune, chevelue, une plume derrière l’oreille.

--«Venez voir quéque chose d’épatant!»

Dans les bureaux, quels qu’ils soient, nul ne résiste à l’imprévu. Les événements y sont si rares que le personnel ne les chicane pas sur leur importance. Un appel comme celui de la tête chevelue eût fait courir toute une direction.

Andraux, surpris, se vit face à face avec un client qui était entré quand l’institutrice sortait.

--«Veuillez», lui dit-il, «retourner dans la salle d’attente jusqu’à ce qu’on vous appelle. Le ministère n’est pas à vos ordres.»

Puis, le suivant, il appendit un écriteau:

«_Le bureau est fermé pendant un quart d’heure._»

De quand partait ce quart d’heure, et combien durerait-il? Ce devait être le problème qui distrairait la méditation des nouveaux arrivants.

Théophile donna un tour de clef et s’élança dans le bureau voisin, où déjà venait de se précipiter M. Prosper. Gilberte, intriguée, les suivit.

Une demi-douzaine d’employés de grades différents (il y avait même un huissier en tenue, mais la hiérarchie disparaissait dans l’émotion générale) s’attroupaient devant un carton dont le bureaucrate chevelu tenait la poignée de cuivre. Il attendait que l’assemblée fût au complet, et suffisamment recueillie, pour dévoiler sa découverte.

Mlle Andraux sentit son cœur battre en lisant sur l’étiquette mobile de ce carton: «_Pièces confidentielles._» Mon Dieu!... des fuites sans doute. Des documents vendus à l’étranger. Un drame. Ce rédacteur à figure bilieuse, qui lui semblait pâlir et jaunir jusqu’aux yeux... Serait-ce lui, le traître?

--«Messieurs», prononça le chevelu, qui ne remarqua pas (ou ne voulut pas remarquer) la jeune fille, «apprenez un effroyable secret: Arthémise était sur le point de devenir mère.»

Des exclamations. Des rires.

Le chevelu continua:

--«C’était tout à l’heure mon tour de lui donner à manger. Elle vient de me révéler sa faute, et de m’en présenter les fruits. Admirez ce tableau de famille.»

Il rabattit le devant du carton. On y aperçut une souris allaitant ses souriceaux. Les petites queues grouillaient comme des vers. Les minuscules nouveau-nés, aux corps violâtres, dépourvus de poils, se pressaient contre le ventre de leur mère. La fine tête de celle-ci se haussa, piquée de deux yeux vifs. Mais elle ne s’effaroucha point. Arthémise, capturée depuis quelques jours, était faite au régime des «pièces confidentielles». D’autant qu’elle apercevait le ciel, sous la forme d’une étagère de bois, par les trous dont on avait constellé le sommet du carton, pour lui donner de l’air. Cette bête appréciait la félicité bureaucratique. Fière de sa maternité, elle regardait de haut ses amis. Avait-elle déjà un peu de leur morgue? Partageant la sécurité de leur existence, elle ne songeait plus à leur fausser compagnie.

Ils s’esclaffaient, s’attendrissaient, lui donnaient des noms mignards. Déjà l’huissier était parti, pour quérir, chez la concierge, de la mie de pain et une goutte de lait.

Gilberte, s’étant sauvée dans le bureau de son père, se laissait secouer par la houle du fou rire. Mais elle se guinda bien vite. Car Théophile revenait, n’ayant pas perdu une parcelle de sa dignité, même en se passionnant pour la progéniture d’Arthémise. A côté du sous-chef, s’avançait un homme tellement barbu et tellement chauve qu’il semblait avoir pris sa chevelure pour orner son menton. Andraux le présenta:

--«Mon ami Jérôme Cochart, dont je t’ai parlé souvent, fillette. Quoique chef de bureau, absorbé par ses responsabilités, et par un travail écrasant, monsieur Cochart a eu la bonté de lire tes essais.»

Gilberte se leva, palpitante d’espoir, d’anxiété. M. Cochart la regarda, sourit.

Ce sourire n’apprenait rien à la jeune fille. Ce sourire ressemblait à tous les sourires qu’elle voyait naître sur les lèvres masculines, dès que les yeux correspondant à ces lèvres avaient pris connaissance de son visage gamin, au nez court, à la bouche mobile, au teint de primevère rose, entre les rondes coquilles lustrées de ses cheveux cachant les oreilles. Il la gêna plutôt, ce sourire. Mais des paroles se formulèrent, et son cœur sauta de joie. M. Cochart proférait:

--«Mademoiselle, j’ai lu de vous des pages exquises. Oui, n’est-ce pas?» (Il se tourna vers le père.) «Je t’ai dit, Andraux. Vous pouvez vous demander, n’est-ce pas? mademoiselle, ce qu’un prosaïque chef de bureau, comme moi, peut juger de vos envolées lyriques. Non, non, je sais... Mais, moi aussi, j’étais né pour écrire. Le beau style me grise, n’est-ce pas?... me grise positivement... La poésie, ah! la poésie... Mais, n’est-ce pas? vous allez comprendre... Savez-vous pourquoi je ne suis pas devenu un écrivain... un grand écrivain, naturellement?»

Gilberte secoua la tête. Un sourd désappointement la rendait grave.

--«Eh bien, mademoiselle, c’est parce que j’ai trop d’idées... trop d’idées, n’est-ce pas? Chaque fois que j’ai voulu m’abandonner à mon inspiration, c’était en moi comme un tourbillon, n’est-ce pas? Les idées venaient, venaient, toutes ensemble... Comment choisir, n’est-ce pas? J’ai toujours eu trop d’idées. Votre père le sait bien. N’est-ce pas, Andraux? Te l’ai-je assez dit?»

Théophile acquiesça. Et, tout à coup, la bouche mobile de Gilberte eut le tremblement d’un rire qu’on retient. La jeune fille regardait le crâne, absolument dénudé, du chef de bureau. Est-ce l’ébullition des idées qui avait produit cette calvitie presque scandaleuse?

Mais la petite personne s’énervait qu’on eût si tôt retiré de dessous son nez friand le fumet des louanges. Elle demanda, les yeux pleins de candeur:

--«Alors, monsieur, c’est vrai?... Vous croyez que je n’ai pas tort de m’essayer à écrire?

--Tort!... vous essayer!...» répéta l’emphatique chef de bureau. «Mais, mon enfant, croyez-moi, n’est-ce pas? Vous êtes une des gloires futures,--je dis «gloires», n’est-ce pas? du féminisme littéraire.

--Oh! je ne suis pas féministe», s’écria Gilberte, avec un air de légère déception.

--«Tiens!...» s’étonna M. Cochard.

--«Non, non, j’espère faire mieux...»

Elle aurait préféré «une de nos gloires littéraires», sans désignation restrictive. Cochart, qui connaissait ses auteurs, insinua:

--«Cependant... George Sand... n’est-ce pas?...

--Dieu! ce qu’on nous rase avec celle-là!... soupira la jeune fille.

--«Tu as pu la lire, toi, Cochart?» questionna Andraux. «C’est démodé, George Sand, mon cher. C’est vieux jeu, pleurnichard... Et les longueurs!... Non... si ma fille a quelque chose pour elle, conviens que c’est un je ne sais quoi qui ne ressemble à personne... une façon de ne pas finir... l’originalité, quoi!

--Ne lui monte pas la tête, Andraux. Elle a des progrès à faire, n’est-ce pas? Si elle veut m’écouter... Je peux lui donner, n’est-ce pas? des conseils... d’utiles conseils. Ainsi j’ai remarqué... pour les répétitions, n’est-ce pas? Un mot qui revient... n’est-ce pas? C’est agaçant, pas correct. Moi, n’est-ce pas? ça me choque tout de suite.»

Soit qu’il eût des conseils de la même importance à prodiguer immédiatement à la future gloire littéraire, soit qu’il voulût permettre au sous-chef de décrocher l’écriteau: «_Fermé pour un quart d’heure,_» il offrit à Mlle Andraux de venir jusqu’à son cabinet, où il se ferait un plaisir de lui rendre son manuscrit:

--«Je n’ai pas voulu le remettre à votre père, car je souhaitais, n’est-ce pas? vous expliquer quelques signes, que j’ai mis, comme cela, n’est-ce pas? au crayon. Des remarques, des impressions, n’est-ce pas?...»

Dans son bureau, d’où il renvoya un expéditionnaire, M. Cochart se montra soudain entreprenant. Il prit le menton de Gilberte, avec de gros doigts, qui avaient aux phalanges des touffes de poils (transfuges, peut-être, de la chevelure changée en barbe), et lui déclara qu’elle lui devait une récompense pour son désintéressement.

Elle se recula, ébahie de la phrase, ennuyée du changement de ton.

Mais Cochart savait que la marraine Claircœur pensait faire passer à sa filleule le concours du ministère, pour un emploi féminin. N’était-ce pas généreux à lui d’en détourner celle-ci? de se priver de la chance que serait, dans les couloirs, la rencontre quotidienne d’un si joli minois?

--«Car vous êtes jolie, mademoiselle Gilberte. Très jolie», répétait-il en soufflant un peu. «Allons, n’est-ce pas?... vous le savez bien.»

Et, pour lui pincer l’oreille... («Mais quoi?... un bonhomme de son âge... Oh! la petite farouche!...») il tâchait de glisser les mêmes gros doigts sous la coquille soyeuse des cheveux couleur de châtaigne, là où la tresse posait contre le cou délicat.

Il crut prudent d’y renoncer, sur un éclair qui passa dans les yeux de Mlle Andraux. Mais il masqua sa retraite par la désinvolture de son bavardage.

Oui... Et puis, quoi?... Des petites minettes à croquer comme celle-ci n’étaient pas faites pour se dessécher sur des ronds de cuir. Singulier progrès... ouvrir aux femmes des fonctions administratives. Des travaux si compliqués, si fatigants, réclamant tant d’initiative! Il y fallait une nature de fer... Et de la tête!... Puis, qu’est-ce qui resterait... (On se le demandait, n’est-ce pas?) aux fils de familles bourgeoises dépourvus d’aptitude pour une carrière... Ceux qui n’avaient de goût ni pour les arts, ni pour l’étude, ni pour l’industrie... pour rien, enfin... n’est-ce pas? Qu’est-ce qu’on en ferait, si les femmes leur prenaient les emplois dans l’administration? La politique... On ne pouvait les y caser tous. Et c’est justement pour déverser son trop-plein que la politique multipliait les fonctions administratives. Seulement, si les femmes s’en mêlaient, n’est-ce pas?... Et les jolies femmes encore!...

--«J’ai un neveu, mademoiselle Gilberte, qui, entre nous, est un grand niguedouille, avec une figure de... n’est-ce pas?... de champignon malade. Comment voudriez-vous qu’il eût de l’avancement à côté de vous, n’est-ce pas?... Vous iriez voir le directeur, ou même le ministre...»

Cochart promena son regard sur toute la personne de Gilberte--le trotteur court, les fins souliers, les minces chevilles dans les bas transparents, la jaquette entr’ouverte sur une cascade de linon et de guipure, le toquet de velours si cocassement chiffonné au-dessus du menu visage, les fourrures... la cravate de loutre, le gros manchon, qui sentaient le fauve et la violette--tout cet ensemble d’innocence et de tentation, ce petit être redoutable pour soi-même et les autres qu’est une Parisienne de vingt ans, sauvagement pure et diaboliquement coquette... Et il renifla:

--«Ah! ça ne serait pas long... votre avancement. Et les infortunés mâles, comme mon dadais de neveu... eh bien, ils pourraient attendre.»

Une vague intuition troubla Gilberte. Est-ce que l’enthousiasme de ce monsieur pour sa vocation littéraire n’était pas tout à fait objectif et désintéressé? Le doute ne l’effleura qu’un instant. Sa jeunesse était trop riche de confiance, de vanité naïve, de rebondissant espoir.

Elle eut des adresses de chatte pour obtenir son léger manuscrit et se sauver sans trop laisser les mains aux phalanges poilues rôder sur sa personne, et cependant sans gifler le chef de bureau. Elle se crut avec désespoir sur le point d’en venir à cette extrémité. Que dirait son père, mon Dieu! Lui, si fier d’être resté l’intime de Cochart et de continuer à tutoyer ce grand homme, malgré l’abîme que la hiérarchie mettait entre eux. M. Cochart, chef de bureau au ministère, le seul être dont Théophile Andraux parlât avec admiration. Et pourquoi?... Parce qu’il pouvait lui dire: «mon vieux» et lui tapoter le dos, à ce supérieur. Souffleter M. Cochart!... Gilberte en pâlissait d’avance, tandis que la répulsion pour ce gros vilain chauve et l’horripilation des contacts sournois, allaient lui faire lancer, quoi qu’elle en eût--elle le sentait--la giroflée dont ses cinq doigts seraient les feuilles.

Une fois dehors,--quelle chance! elle avait pu s’en tirer,--Mlle Andraux trotta de son pas leste par les rues grises d’hiver. La joie la soulevait. Une de ces joies merveilleuses de la jeunesse, qui coulent dans le sang, deviennent physiques, rendent la tête légère comme d’une griserie de vin mousseux, rythment la cadence des mouvements ainsi qu’une fanfare, animent les jambes du besoin de danser. Elle aurait du talent. Elle serait célèbre. Elle ne mènerait pas l’odieuse existence d’une employée. Marraine se laisserait persuader. Marraine était si bonne!...

Gilberte souriait inconsciemment. Ses yeux brillaient. Les hommes, se retournaient sur son passage. D’aucuns lui glissèrent un compliment. Le plus audacieux la suivit. Ces banalités de la rue furent pour elle comme non existantes. Elle avait l’art de s’en abstraire, de s’en isoler. Art familier à toute Parisienne comme il faut. Les galants ne s’y trompent pas. Cet air de ne pas même être gênée de leur insistance, de ne pas y attacher la moindre attention, leur montre qu’ils perdent leurs peines, les décourage plus sûrement que les attitudes offensées et les regards foudroyants.

Quelques emplettes devaient justifier la sortie de Gilberte. Elle les abrégea. On ne trouve jamais ce qu’on veut dans les magasins.

La jeune fille ne se servait pas volontiers du mensonge. Elle y avait une instinctive répugnance, mais n’y voyait pas de mal du moment qu’il cachait une démarche innocente en soi. «Et quoi de plus innocent que de rendre visite à mon père?» se disait-elle spécieusement.

En rentrant, elle alla frapper à la porte du cabinet de travail.

--«Je te dérange, marraine?

--Non, je corrige des épreuves... Mais je peux m’interrompre. Ce n’est pas comme si je composais. Viens me procurer un instant de flânerie, mignonne.»

Dans le feu de l’invention, elle eût admis l’intruse de même. La simplicité avec laquelle cette femme accomplissait sa tâche sur terre était telle que jamais elle n’eût dit à personne, pas même à une servante: «Laissez-moi... Je travaille.» Pour cette grande laborieuse, le mot contenait une prétention à laquelle sa délicatesse répugnait.

--«Comment peux-tu écrire», s’exclama Gilberte, «avec cette bête ainsi posée?

«Cette bête», c’était Criquette. Claircœur en soupira. Quelle façon de parler! Une petite créature plus fine de cœur que bien des humains, et devant qui elle n’osait manifester de la tristesse, tant la pauvrette, immédiatement, se montrait éperdue de tendresse et de pitié. «Cette bête!...» Pourtant, elle ne reprit pas Gilberte, qu’elle soupçonnait d’un grain de jalousie.

--«C’est vrai que Criquette me gêne un peu», convint-elle. «Mais, comme je ne fais que des épreuves...

--Allons, va-t’en, Criquette!... Descends, petite horreur, qui tyrannises marraine», ordonna la jeune fille, avec une sévérité que le ton demi-plaisant n’atténuait guère.

La petite chienne, dont le train de derrière emplissait d’un côté le fond du fauteuil où Claircœur était assise, et dont le corps nerveux occupait l’accoudoir, tandis que la tête s’allongeait jusque sur le placard d’imprimerie, obéit, non sans fixer sur sa maîtresse un regard de reproche. Et ce regard s’obstina, même de loin. Si bien que la romancière, impressionnée, lui tourna le dos.

--«C’est ça, marraine... Laisse un peu ton chien, veux-tu? Est-ce que, pour cinq minutes, je puis espérer ton attention sans que Criquette me l’enlève?

--Voyons, mon petit, ne me parle pas comme ça. Sois gentille. Tu avais une mine si brillante, quand tu es entrée! J’allais t’en faire mon compliment.

--C’est que l’air est vif dehors. Et puis... j’ai beaucoup réfléchi.

--Voyez-vous ça!... Et à quoi, ma belle?

--Marraine... vraiment... écoute. Ça n’est pas la peine que je passe le concours pour le ministère.

--Qu’est-ce que tu me dis là, mon petit?

--Décidément, je ne me vois pas, toute la journée, dans un bureau. J’ai d’autres goûts, j’ai trop d’imagination, j’aime trop la littérature... Un bureau!... J’ai le caractère trop au-dessus de ça.

--Tu veux dire, Gilberte, que tu l’as trop au-dessous. Il en faut, du caractère, je t’assure... il faut un très grand caractère pour se soumettre à la routine d’un bureau, quand on rêve de devenir George Sand.

--Oh! George Sand...»

La jeune fille eut un léger sourire de dédain, qui abasourdit Claircœur.

--«Mon enfant, c’est mon devoir de te donner un gagne-pain. Je te rends ainsi un plus grand service qu’en te léguant une fortune. Car la fortune, vois-tu...

--Pour qui me prends-tu?» cria Gilberte, qui devint pourpre. «Ne me lègue rien, je t’en supplie!... Quel horrible mot!... Est-ce que je tiens à l’argent?... Surtout à de l’argent que je n’aurais qu’en te perdant!...»

Les larmes lui jaillirent des yeux. La sincérité éclatait sur son jeune visage, mais parmi plus de colère contenue que d’émotion. Elle reprit:

--«Ai-je mérité que tu me parles ainsi? Suis-je intéressée?... Ou même seulement paresseuse?... Est-ce que je crains le travail?...»

La protestation eût gagné à venir du cœur, et non de l’orgueil, à être chuchotée, dans une caresse, contre la joue de celle qui l’avait élevée,--avec quel dévouement!

Ce fut Claircœur qui se leva pour aller envelopper de ses bras l’enfant offensée:

--«Je voudrais t’y voir, dans un bureau!...» murmura la petite, jetant un coup d’œil d’envie vers les grands placards surchargés de ratures et de signes bizarres. (Corriger des épreuves!... les épreuves de ce qu’elle aurait écrit!... comme cela l’aurait amusée!)

--«Mais j’ai fait des besognes plus ennuyeuses. J’ai passé les nuits à remettre à clair des dictées sténographiques... Tu étais en nourrice.

--Oh! tu as eu si vite du succès...

--Vite ou non, j’ai attendu d’en avoir pour laisser le métier qui nous donnait du pain. Sait-on jamais si l’on en aura, du succès? Ni quel genre de succès. Mes pauvres histoires sont une denrée qui rapporte, sur le marché des choses à lire. Mais des œuvres de génie ne font pas toujours vivre leur auteur.

--Je veux écrire... Quitte à crever de misère toute mon existence.

--Mais écrire quoi, mon petit trésor?... Moi, c’est après avoir griffonné bien des pages que je me suis dit: «Tiens! j’écris donc... Eh bien, allons-y!»

--J’ai fait trois chroniques, déjà, marraine. Je te les ai montrées.»

Claircœur soupira, se tut.

--«Voilà...» reprit Gilberte. «Tu réponds comme après avoir lu mes essais... Le silence... Pourquoi ne dis-tu rien? Tu as bien une opinion sur mes idées, sur mon style.

--Mon enfant chéri, quel langage puis-je parler à une mignonne comme toi, qui ne veux rien entendre? Tu me présentes trois chroniques. Mais non... Ce seraient des chroniques si elles occupaient certaines colonnes de certains journaux. Pour l’instant, ce ne sont que des fantaisies de jeune fille. Et d’une jeune fille très peu au fait de ce qui intéresse le public.»

Gilberte éclata de rire,--de son rire si joli, bien qu’en ce moment un peu forcé.

--«Ce qui intéresse le public!» répéta-t-elle. «Ah! bien... A côté de ce qu’on lui fait gober, au public, mes chroniques, sans me vanter, sont des chefs-d’œuvre. J’en vois, des articles idiots, dans les journaux que tu reçois. Tu le dis toi-même. Voyons, rappelle-toi... Cette machine sur le caractère révélé par la couleur du papier à lettres. Tu as déclaré: «C’est au-dessous de tout.» Eh bien, c’était en première colonne du _Gulliver_, et signé d’un nom plutôt connu.

--Un nom connu! Apporte-le, à défaut d’un sujet bien traité: on prendra ta chronique. Un nom connu... comme tu y vas! Pour un directeur de journal, ça vaut souvent mieux qu’une belle page.

--Mais c’est abominable!