Au tournant des jours (Gilles de Claircœur)
Part 9
La griserie de joie émanant de la romancière gagnait ce jeune cerveau. Si tout allait si bien, qu’importaient le recalage au baccalauréat, les scènes prévues à la maison paternelle, l’opposition des parents à sa vocation aérienne, le porte-monnaie bouclé du père Andraux, les crises de nerfs de la maman, les hurlements effarés de Lilie? Bernard aurait avec lui tante Gil et sa galette,--cette galette devant qui toute la famille s’inclinait. Une personne aussi triomphalement heureuse ne serait pas difficile à attendrir, à persuader.
--«Nom d’un chien! mais tu es épatante! Sais-tu que je ne te reconnaissais pas quand tu es arrivée, ma petite tante Gil», dit le grand gamin, qui, d’intuition, commençait à jouer son rôle de jeune mâle, et débutait par une galanterie. Le compliment--si c’en est un de ne pas reconnaître une femme, parce qu’elle apparaît en beauté--contenait une dose très faible d’exagération. Bernard ne revenait pas de la stupeur où l’avait jeté l’aspect nouveau de celle qu’il appelait sa tante, et à qui, sans l’ombre de réflexion, il attribuait envers lui des obligations de parenté.
Il la considérait encore, de ses yeux brillants et souriants, avec un étonnement qu’il se gardait de dissimuler, puisque c’était un hommage qui ne lui coûtait même pas la peine de l’invention.
--«Tante Gil, qu’est-ce qui t’est arrivé? T’as l’air aussi jeune que Gilberte...» (Cela, c’était excessif.) «Et tu es mise!...» (Il fit claquer sa langue, en connaisseur.)
--«Ma robe te plaît?...»
Si ce garçon de dix-huit ans eût été un observateur de cinquante, un vieux psychologue aux yeux usés pour avoir trop regardé les âmes au fond d’autres yeux, aux oreilles éprouvées par toutes les vibrations des accents humains, il fût demeuré plus saisi par ces quatre mots: «Ma robe te plaît?» que par la transformation extérieure de tante Gil.
«Ma robe te plaît?...» Était-ce bien la feuilletoniste du _Petit Quotidien_, la femme sans coquetterie, sans élégance, presque sans âge, rencontrée un soir d’hiver par Fagueyrat, au moment où elle allait chez son directeur et ami, avec qui elle-même plaisanterait sur «sa bobine» dépourvue de séduction?... Était-ce la maternelle tante adoptive, préoccupée de la nichée qu’elle s’était donnée, de son appartement cossu et de sa chienne Criquette?... Était-ce la même personne qui demandait aujourd’hui--et à qui?... à son gamin de neveu:--«Ma robe te plaît?»
Bernard, le recalé du bachot, incapable d’apprécier la signification surprenante, et peut-être tragique, d’une si simple question,--mais dans quelle bouche!--déclara que toute la toilette était d’un chic intense.
--«Mais c’est ton galurin qui me colle au mur, ma chouette petite tante», ajouta-t-il. «Je ne t’avais jamais vue qu’avec des tourtes sur la tête... Des tourtes en velours et en jais l’hiver... Des tourtes en crin et en fleurs surnaturelles, l’été. Et je te contemple sous un vrai chapeau, un chapeau avec des bords, de larges bords, couvert de l’onduleuse dépouille d’une autruche. Ça te va plutôt, tu sais. Bigre!... Et ces bouclettes, là-dessous!... Tu n’as pas coupé tes cheveux de devant, au moins? C’est des chichis?...
--Allons, Bernard, ne me décoiffe pas», dit Claircœur, s’écartant des longs doigts indiscrets, en un sursaut d’agacement.
L’examen devenait trop minutieux, finissait par la gêner. Pourtant, elle ne se tint pas de protester, pour les frisettes. C’étaient bien ses cheveux, à elle. On savait assez dans la famille quelle masse elle en avait, jusqu’à trouver une fatigue à se coiffer. Alors elle allégeait, en rognant quelques mèches.
--«Mais, voyons... Ils n’ont plus la même teinte. Oh! tante Gil... Où sont les petits blancs que nous comptions, là, sur la tempe? Je t’y prends, je t’y prends!... Tu as mis du henné.
--Assez, Bernard! J’ai plaisanté un instant. Mais, je te prie... ne passe pas les bornes. Cesse de t’occuper de mes cheveux, de mon chapeau, de ma robe, n’est-ce pas, mon enfant?»
Il se le tint pour dit, regrettant d’avoir été trop loin. «La gaffe!» pensa-t-il avec inquiétude. Il essaya de se rattraper par de l’empressement.
--«Je ne puis pas t’aider pour le déjeuner, tante? J’aurai vite fait quelque commission, tu sais.
--Merci. Pas besoin. Reste ici, chez ta sœur, pendant que je vais retirer mes affaires.
--Et monsieur Fagueyrat?... Il est tout seul? J’irai bien...
--Monsieur Fagueyrat relit un acte, dans mon cabinet de travail. Ne le dérange pas.»
Elle s’éloignait, en un bruissement de sa jolie robe de foulard aux dessous de taffetas, dont la nuance hortensia bleu se fondait au corsage sous du chantilly blanc. Une écharpe en mousseline de soie du même ton, voilée de chantilly, glissait autour de sa taille. Son grand chapeau, en paille de riz noire, s’ornait d’une immense amazone «pleureuse», d’un bleu assorti, plus délicat.
Et vraiment, cette toilette charmante ne lui messeyait pas. Non plus qu’on n’y dût voir la cause unique du changement si avantageux de toute la personne. Quelque chose de souple, de féminin, presque de la grâce, atténuant la lourdeur de la silhouette... Un éclat nouveau dans la physionomie... Une ombre de rouge et de poudre aux joues, aux lèvres... Une touche de crayon châtain fixant la courbe vague des sourcils blonds, sous la chevelure mise en valeur, gonflée au fer, lustrée de reflets vivaces... Par-dessus tout, un rayonnement intérieur transparaissant en jeunesse--plus rajeunissant de fait que nul artifice--c’était tout cela qui permettait à Claircœur de porter sans ridicule sa toilette d’un azur indécis et ses vaporeuses dentelles.
Bernard la regardait sortir avec plus de surprise encore qu’il ne l’avait vue entrer. Mais il n’en perdit pas sa présence d’esprit.
--«Petite tante!» s’écria-t-il, la retenant du geste et de la voix.
Pourrait-elle lui donner cinq minutes d’audience, avant ou après le déjeuner, pour quelque chose de très sérieux?
--«Quelque chose de très sérieux?... Avec toi!
--Tante Gil... je te jure... Demande plutôt à Bette.»
Eh bien, soit. Mais alors ce serait avant le déjeuner, ce serait tout de suite, quand elle reviendrait de sa chambre. Parce qu’il fallait à M. Fagueyrat le temps de lire, de noter ses remarques. Tandis qu’après, on répéterait ensemble les nouvelles scènes, on en chercherait le fort et le faible, on compterait les minutes que prenait chacune. Gilberte les aiderait alors. On n’aurait plus le temps de s’occuper de Bernard.
Lui, aurait préféré s’égayer d’abord du repas, en déguster les succulences, satisfaire sa curiosité de l’acteur à la mode,--flatté qu’il était, malgré ses railleries, de manger à la même table que Fagueyrat. Un pressentiment l’avertissait que de telles joies seraient moins complètes lorsqu’il aurait causé avec tante Gil. Sûr d’elle tout à l’heure, il sentait sa confiance faiblir à l’idée que, dans un court instant, il lui aurait tout dit, et que, d’un seul mot, elle pourrait anéantir son espoir,--espoir dont il palpitait d’autant plus passionnément, qu’il craignait le voir plus vite s’éteindre.
Dans une âme de dix-huit ans, qui ne discerne, entre son brûlant vouloir et la réalisation du bonheur, que le «oui» ou le «non» d’un être, en l’occurrence tout-puissant, l’imagination seule du refus affole. Qu’est-ce donc que le refus lui-même, tel que l’entendit Bernard! L’impétueux garçon, dans son désespoir, qui lui blêmissait la figure jusqu’aux lèvres, en plombant ses paupières autour des prunelles durcies, voulut à peine écouter l’atténuation sur laquelle insistait tante Gil.
--«Je te répète, mon petit, que, si tes parents sont d’accord avec toi, nous verrons. Mais jamais je ne t’aiderai à te faire une carrière en dehors de leurs vœux. L’aviation... Est-ce que ça peut s’appeler une carrière, seulement?
--Non», ricana-t-il, «c’est un petit jeu de tout repos, comme le «puzzle».
--Gagner le prix d’un circuit, c’est un tour de force. Ça se fait une fois. Et puis après? Ça n’est pas un métier.»
Il bondit.
--«Tante Gil, tu ne veux pas. Un point, c’est tout. Ne débine pas ce qu’il y a de plus glorieux au monde en ce moment.»
Il fit trois pas, se planta devant la fenêtre ouverte, regarda le «parc» de sa sœur, le fouillis des branches, des feuilles poussiéreuses,--pauvre verdure qui, cependant, parmi tant de pierres, s’imposait, captait le regard. Et il commença de siffler une valse.
--«Mon petit Bernard... Écoute, sois raisonnable. Je te promets une chose. C’est de garder mon opinion pour moi si tes parents souhaitent que tu deviennes aviateur. Je ne désapprouverai pas. Quant aux premières dépenses, je m’en chargerai, dans la mesure du possible. Mais comment veux-tu que je m’engage?... C’est peut-être au-dessus de mes moyens. Je n’ai pas la moindre idée...
--N’en parlons plus, tante. N’en parlons plus. Mes parents!... Leur demander!... Ils ne savent pas que j’ai raté mon bachot, et avec scandale. Si tu crois que je rentrerai leur dire... sans avoir une perspective d’avenir, indépendante d’eux, assurée...
--Grand enfant! Ne pas rentrer... Qu’est-ce que ces folies-là? C’est moi qui leur dirai, pour ton bachot. Nous irons les trouver ensemble, Gilberte aussi. Et, à nous tous, nous découvrirons bien la carrière vers laquelle tu peux te tourner, qui te plaira, où tu montreras ce que tu vaux. Car je crois en ta valeur, moi, Bernard, plus que tu n’y crois toi-même. Un garçon de ton intelligence, réduit à faire une espèce d’acrobatie!... A quoi penses-tu? Car, enfin, tu ne perfectionneras pas les machines? Ce n’est pas la mécanique qui te tente. C’est le sport. L’aéroplane, jusqu’à présent, ce n’est qu’un moyen, et un moyen très imparfait. Ça ne peut pas être un but.
--Au revoir, tante Gil. Ou plutôt, adieu!» dit le jeune homme, brusquement.
--«Qu’est-ce que ça veut dire? Tu t’en vas?... Tu ne déjeunes pas?...»
Bernard essayait d’un coup de théâtre. Sa sœur entra. Et il voulut prendre congé des deux femmes,--dramatiquement. Partirait-il pour l’Amérique, comme il l’avait annoncé à Gilberte? Mais avec quel argent, pour payer le passage? Piquerait-il une tête dans la Seine? Il était trop bon nageur. Se précipiterait-il du haut de la tour Eiffel, pour avoir une fois l’illusion de flotter dans l’espace avant de quitter ce monde? Ces sombres alternatives, et bien d’autres, non moins sinistres, se lisaient sur son jeune visage têtu, pâle, fermé, comme dans le geste à la fois découragé, doux et résolu, par lequel il desserrait les bras caressants qui cherchaient à le retenir. Mais quelqu’un frappa à la porte, et la voix de la cuisinière se fit entendre:
--«Madame, c’est le glacier. Au lieu de coupes-jack, il propose une bombe-surprise. Faut-il accepter?
--Qu’est-ce que c’est que ça... une bombe-surprise?» demanda Bernard, tandis qu’une étincelle gourmande éclaircissait son orageux regard.
--«Reste, et tu le verras, grand gosse!» dit tante Gil, en riant.
Elle s’en alla conférer avec le glacier, pendant que Gilberte expliquait:
--«Une bombe-surprise, c’est de la glace à la vanille, en dehors, avec une crème au chocolat chaude, en dedans.
--Ça doit bien faire, entre la langue et le palais», affirma Bernard, décisif.
--«Tu peux toujours en manger. Tu auras bien le temps de te suicider après», insinua Gilberte, avec une gravité malicieuse.
Son frère daigna sourire. Mais, aussitôt, revenant aux allures tragiques, il prit sa sœur à l’épaule, la regarda au fond des yeux.
--«N’empêche, ma petite, que tu n’oublieras pas ce jour-ci. Tu t’es mise contre moi avec ta marraine...
--Peux-tu dire!...
--Tu t’es mise contre moi avec ta marraine. Tu auras ta part de responsabilité dans ce qui arrivera. Ma résolution est prise. Je serai aviateur. Pas si bête que de me suicider!... On fait toujours ce qu’on veut, dans ce monde, quand on le veut bien.»
Gilberte essaya encore de tourner la chose en plaisanterie. Mais elle resta plus soucieuse qu’il ne lui plaisait de le faire voir. Pendant le déjeuner, elle observa Bernard. Il n’affecta pas la gaieté. Mais il fit honneur au repas. Une fois de plus il démontra la faculté indéfinie d’absorption d’un maigre adolescent, dans la grêle charpente duquel on chercherait vainement l’abîme où peut se loger tant de nourriture. Poli envers Fagueyrat, il demeura sur la réserve avec une dignité froide, qui prétendait traiter d’égal à égal. Le directeur des Fantaisies-Louvois (car Fagueyrat l’était bel et bien) ne fit, d’ailleurs, aucune attention à ce long collégien, de qui, sans doute, il ne remarqua même pas les airs importants. Gilberte, très préoccupée, au fond, de son frère, tenta plusieurs fois de le mêler à leur conversation,--entreprise difficile, car on ne parlait que théâtre, décors, répétitions, interprètes, et autres arcanes pour le potache. Après un mot distrait de Fagueyrat du côté de Bernard, le comédien repartait de plus belle, jusqu’à déclamer des passages de son rôle dans _Les Malheurs d’une arpète_.
A ces instants-là, Mlle Andraux souffrait du regard dardé par les yeux électriques du gamin. Un jet de feu, sous les paupières peu ouvertes, presque bridées, alourdies d’épais cils noirs. Elle n’aima pas non plus l’expression qu’il prit en observant le luxe nouveau du couvert. Pour lui, ces délicatesses apparaissaient inouïes, tandis que Gilberte, qui les avait vues surgir, l’une après l’autre, depuis quelques mois, s’y accoutumait,--et d’autant plus aisément que son sexe et ses goûts l’inclinaient aux recherches d’élégance.
Mais le fils de Théophile et de Louise n’avait jamais aperçu des fleurs courant en guirlande à même la nappe, surtout le long d’une nappe ajourée de guipures, et posée sur un transparent de satin jonquille. Jamais il ne s’était servi d’un couvert spécial pour le poisson (à ce point qu’il s’en avisa trop tard). Céline, au lieu de poser les plats au milieu de la table, les présentait à la gauche de chaque convive. Et Céline portait des gants blancs! Le vin (rouge ou doré, au choix) emplissait des carafes à goulot d’argent. Et le champagne survint dans un broc de cristal bardé d’une armure scintillante, entre les ciselures de laquelle on distinguait une poche à glace intérieure. Lorsque des bols parurent, pour se rincer les doigts, faisant danser au mouvement du plateau les petites roses pompon jetées sur leur eau parfumée, Bernard se rappela l’_Orgie romaine_ de Couture.
Il regarda tante Gil, la bonne tante Gil, la providence bourgeoise, popote et sans façon, de son enfance. Et il la trouva plus complètement transformée encore par mille détails insaisissables que par la toilette hortensia bleu et chantilly blanc. Elle s’adressait à Fagueyrat. Elle ressassait des scènes d’amour, cherchant avec lui la phrase passionnée qui soulèverait le public. Elle le nommait indifféremment «mon cher directeur», ou «mon cher interprète». Mais, une fois, ce fut: «mon petit directeur». Et, une autre fois, Bernard crut entendre: «Mon petit Fagueyrat.» (Il n’en aurait pas juré, elle avait pu dire: «Monsieur Fagueyrat».) Car la voix aussi avait changé, coulait plus profond, avec des lenteurs caressantes, ou bien s’animait tout à coup, se modulait avec de légers rires, en claires sonorités de carillon. Elle était rose, tante Gil, rose d’avoir tant parlé, tant remué de sentiments vrais ou factices, rose d’avoir bu la moitié d’une coupe de champagne de grande marque. Bernard, à l’étiquette de la bouteille vide, restée sur le buffet, ne reconnut pas l’oiseau aux ailes ouvertes, signature de l’épicier bien connu,--cet oiseau symbolique, qui reparaissait à toutes les bombances de famille, et dont l’effigie radieuse planait sur ses jeunes années. Tante Gil n’achetait plus du champagne d’épicier.
Elle se leva de table, après avoir joué un instant, du pouce et de l’index, avec la rose pompon du rince-doigts. Fagueyrat lui offrit le bras, comme sur la scène, quand on se lève du repas mondain,--avec une grâce soulignée.
Au salon, le café attendait, dans une verseuse signée de quelque orfèvre d’art. Gilberte le servit. Et comme M. Fagueyrat n’acceptait jamais de liqueurs, se refusant aussi formellement à griller une cigarette chez une dame, on se mit très vite au travail. On déploya plusieurs copies de l’acte en cours de composition.
--«Il y a encore des longueurs», affirmait le comédien. «Nous allons, en le jouant à nous trois, voir ce qui est essentiel et ce qu’on devra couper. Regardez la pendule. Deux heures et quart. A trois heures, au plus tard, il faudra que tout soit dit. Sinon...»
Il fit le mouvement d’ouvrir et de fermer des ciseaux. Sa physionomie charmante respirait la joie d’une occupation qui le passionnait. Collaborer de si près avec un auteur, chercher, trouver les effets, se tailler lui-même un rôle à sa guise, quelle fierté! quelle joie! D’ailleurs, n’était-il pas un maître, un directeur, un puissant? La sourde ivresse de cette ascension frémissait par-dessus tous ses sentiments, toutes ses pensées, le maintenait dans un état de félicité auquel il n’avait même pas besoin de songer pour en jouir.
Un être jeune, séduisant, qui est heureux, c’est une force magnétique. Chacun de ses mouvements répand alentour des effluves qui font plus ou moins tourner les têtes. Il rayonne et il attire. Le maussade Bernard lui-même se sentit presque conquis, à cet instant, par la vivacité expansive du comédien, par sa fine amabilité, surtout par la façon ingénieuse, délicate, dont il suggérait à Claircœur des changements dans le dialogue. Il développait, par des exemples cocasses, les perspectives singulières du théâtre, indiquait le peu qu’il faut parfois pour qu’une réplique passe ou ne passe pas la rampe, et semblait toujours supprimer à regret un passage supérieur, pour se soumettre aux exigences simplistes de la scène.
Mais, lorsqu’on commença de lire le dialogue, de le jouer pour en découvrir les ressorts émouvants, lorsque Bernard vit Fagueyrat se jeter aux pieds de Claircœur, qui minaudait le rôle de la grande amoureuse, tandis que Gilberte,--l’arpète, «Lulu-tire-l’aiguille»--apportant une toilette de sa maison de couture, les surprenait et fondait en pleurs, le contempteur de Sénèque et de La Rochefoucauld se crispa d’irritation. «Quel cabot!» s’exclama-t-il intérieurement. Mille impressions qu’il n’avait pas analysées se précisèrent. La fureur, la jalousie, l’inquiétude, prirent en lui des voix distinctes. «C’est pour ce rossard de «m’as-tu vu» que tante Gil refuse de m’aider. Il l’a empaumée. N’y en a que pour lui. Elle donnerait toute sa galette pour lui voir faire les yeux blancs, et l’entendre roucouler, bien que ça ne s’adresse pas à elle. Et, quant à ma sœur, ça y est. Elle est montée dans le même compartiment. Seulement, avec elle, ça devient plus grave. Pourrait y avoir de l’avaro.»
Entre deux scènes, il prit congé. Cette fois, l’air fatal dont il souligna son adieu ne produisit aucun effet. Il s’en alla, exaspéré.
* * * * *
Le soir de ce jour, quand Théophile revint du ministère, sa femme usa de mille circonlocutions pour lui annoncer l’échec de leur fils au baccalauréat. Il n’avait pas encore saisi, quand Bernard intervint:
--«Ben quoi! autant le dire tout de suite. Je suis recalé. Seulement, p’pa, n’use pas ton éloquence, et ne te surmène pas pour te mettre en colère. Y se passe quéque chose de plus sérieux. J’ai déjeuné chez tante Gil. Elle nous aura bientôt ruinés, du train dont elle marche. Tout ça, pour cette monomanie de théâtre, qui l’a prise. Le théâtre?... Si ce n’est pas le comédien. Ce bellâtre de Fagueyrat est installé chez elle comme un rat dans un fromage de Hollande. Vous jugerez si c’est convenable d’y laisser Bette. Que la vieille se laisse gruger ce qu’elle prétend mettre de côté pour nous laisser, ce n’est déjà pas drôle. Mais, à la petite... il pourrait lui arriver pire. Il faut les voir, toutes les deux, avec leur cabot!... L’une est aussi folle que l’autre. Ouvrez l’œil. Gare la casse!»
VI
--«Mademoiselle rentre tard», dit Céline à Gilberte, qui s’était laissé retenir dans des magasins avec une liste d’emplettes pour sa marraine. «Madame a dû partir.
--Déjà! mais son banquet de la Société des Trente mille lignes n’est qu’à sept heures et demie, dans une heure au moins.
--Madame devait passer au théâtre. Elle m’a dit de rappeler à Mademoiselle d’aller la prendre à la Société, si Mademoiselle sort assez tôt de chez son amie.»
Lorsque Claircœur assistait au banquet trimestriel de la Société des Trente mille lignes,--association qui éditait en collections illustrées les longs romans-feuilletons,--Gilberte, pour ne pas dîner seule, allait partager le repas de sa famille, ou de quelque relation. Mais c’était un plaisir pour elle de se rendre ensuite au restaurant de la «Truite au bleu»--vieille maison de célébrité parisienne--où se tenaient les agapes littéraires.
Sous prétexte de chercher sa marraine, elle arrivait avant la dispersion des convives, à temps quelquefois pour entendre un discours. Elle voyait des écrivains connus, respirait, avec la fumée des cigares de ces messieurs, parmi le caquetage professionnel de ces dames, une atmosphère spéciale, qui la grisait délicieusement. Tous la connaissaient. On la traitait en future confrère. Bien que la salle du banquet fût rigoureusement fermée à toute personne qui n’était ni sociétaire ni invitée, on laissait se faufiler là, dès le dessert, cette mignonne, dont les jolis yeux s’écarquillaient d’une admiration ingénue devant les «chers maîtres», comme devant les bas bleus notoires. Elle devait ce privilège autant à sa gentillesse qu’à la popularité de Claircœur, dont la main, ouverte en secret, parait souvent à de petites difficultés sociales, et plus encore à des détresses particulières.
--«Bien sûr, j’irai rejoindre marraine», dit Gilberte à la femme de chambre.
Elle entra chez elle, mais en ressortit presque aussitôt, avec une exclamation:
--«Céline, dites-moi...»
Elle dépliait une longue bande imprimée d’un seul côté, parcourait une lettre. Ses mains, sa voix, tremblèrent.
--«Qu’est-ce que cela?... Comment est-ce venu? Pourquoi ne me préveniez-vous pas?
--Je l’avais mis sur la table de Mademoiselle. Mademoiselle ne pouvait manquer de le voir.
--Ce n’est pas arrivé par la poste. Qui l’a apporté?
--Un petit cycliste. Il avait, sur sa casquette, en lettres dorées: _Le Gulliver_. Il est revenu pour la réponse.
--Il est revenu?
--Voilà pas cinq minutes. Mademoiselle aurait pu le croiser. Moi, n’est-ce pas? je ne pouvais pas donner de réponse. Mademoiselle n’était pas rentrée. Madame venait de sortir.
--Naturellement, vous ne pouviez pas répondre. Ça va bien.»
Gilberte s’enferma vivement. Céline, vexée, se porta vers la cuisine.
--«On est un peu nerveuse», confia-t-elle à Guillaumette.
Une odeur d’ail flottait autour des fourneaux, dans la chaleur du charbon et du soir d’été. Profitant de ce que ses patronnes dînaient dehors, Guillaumette, la cuisinière, fricassait pour elle-même, pour Céline, et pour la concierge invitée, d’énormes escargots, dont la farce fondait et grésillait au-dessus de la braise rose. Sa large face, plus rose que la braise et plus luisante que les coquilles des escargots, était positivement ronde comme une pleine lune, sous quatre cheveux gris tirés en arrière, et réunis en un chignon de la dimension d’un berlingot.
--«C’est comme ça, la jeunesse», fit-elle, indulgente. «Laissez donc, Céline. Moi, à c’t âge-là, je ne savais pas plus ce que je voulais que vous ne savez l’âge du Grand Turc. N’y va pas, mon amour, va pas tracasser la fifille à marraine», conseilla-t-elle à Criquette, laquelle, arrondie sur un coussin, dans un angle, guettait d’un œil bougeur la confection prochaine de sa pâtée.--«Hein?... On est contente de la trouver, sa vieille Mémette, quand les belles madames vont dîner en ville?...» ajouta la cuisinière, en inclinant vers la petite chienne la bonne grosse lune rougeoyante qui lui servait de visage.