Au Sahara

Part 7

Chapter 73,930 wordsPublic domain

--Nous serons heureux le jour où il nous sera permis d’élever l’âme de ces enfants après leur intelligence, de travailler pour le ciel, comme nous avons travaillé pour la France. A l’heure qu’il est, nous ne sommes que des maîtres d’école, qui ne mettons de prière ni au commencement de la classe, ni à la fin. Nous parlons de Dieu, nous ne nommons pas le Christ.

Et quand l’enfant fut parti, ils ont ajouté:

--Vous voyez ce petit-là: à présent il nous aime; son esprit est plus ouvert que celui des enfants d’Europe, mais dans un an ou deux, son intelligence se nouera; il appartiendra tout entier aux appétits qui commenceront de crier en lui; il nous échappera tout à fait. Il faudra beaucoup de temps avant que les semences qu’on jette dans cette terre m’zabite germent et s’élèvent jusqu’au fruit.

Il m’a paru que les M’zabites qui fréquentent nos écoles ont surtout des dispositions pour les langues vivantes et pour le calcul. Tous parlent, outre leur idiome national, qui est proche parent du touareg, l’arabe et les patois berbères. Leurs livres de commerçants sont régulièrement tenus, à la française. Ils occupent la place d’honneur dans les boutiques, à côté des balances.

Le M’zab est le grand marché de tout l’extrême-Sud. C’est là qu’aboutissent, d’une part, les produits de l’industrie européenne; de l’autre, les richesses du Sahara et du Soudan. Le Nord apporte des graines, des chevaux, des étoffes, de la poudre et des armes. Le Sud envoie des dattes, des laines tissées ou brutes, du henné, des dépouilles d’autruches, de l’ivoire, des peaux de félins, de la poudre d’or, surtout des esclaves noirs.

Le M’zabite est le banquier de tous les nomades du Sahara. Il les emploie comme simples commissionnaires ou comme entrepreneurs. Dans ce cas, il leur fait des avances d’argent et quand ils reviennent de course, il leur prend une partie de leurs marchandises pour se rembourser. Lui-même s’acquitte envers eux par des payements en nature: poudre, céréales, étoffes. Cette exploitation rapporte au M’zabite de gros intérêts. Il traite pourtant son client nomade avec plus de ménagement que ne fait le juif algérien, usurier de l’Arabe. La crainte pourrait bien être le motif de cette modération. Le M’zabite est vulnérable par bien des points: ses troupeaux qui paissent dans la Chebka sont à la merci des mécontents; ses caravanes sillonnent le Sahara et, s’il se sent personnellement en sûreté, sous le feu de notre fort, il craint pour sa fortune qui voyage à dos de chameaux, à travers les sables.

A Ghardaïa et à Ben-Izguen, j’entre dans les bazars. Je passe derrière le comptoir du célèbre Ben-Titi, j’explore, de la cave au grenier, les établissements de ses confrères. A quelques détails près, c’est la boutique de notre mercier de village, où l’on débite, pêle-mêle, du calicot et de la chandelle, avec de la pommade et un peu de quincaillerie. Les M’zabites mettent en vente, dans leurs bazars, des cotonnades, de l’épicerie, de la vaisselle grossière, du fer fabriqué. Ils vendent de la garance achetée à Touggourt, du tabac du Souf, des burnous, des haïks fins du Djerid. Ils importent de Tunisie des ceintures rouges, des chechias, des turbans, des mouchoirs de soie et des cotonnades pour les femmes. J’ai constaté avec chagrin que tous ces objets, de fabrication européenne, étaient estampillés de marques anglaises. La métropole n’envoie presque rien par la route du M’zab à sa colonie du Sud.

Le marché de Ghardaïa est installé assez haut dans la ville, sur une grande place entourée de galeries. On étale à terre les graines, les charges de bois, les dattes, les laines, les tapis, les burnous, les haïks, le raisin et les pastèques, les tas de crottin de chameau séché pour le chauffage, les armes et les poteries du désert, entre les jambes des méhara et des ânes touaregs, splendides, hauts sur pattes, robés de gris, avec une croix très apparente, d’un beau noir, posée sur les épaules.

Autour de ces bêtes et de ces marchandises, une bousculade de gens vêtus de blanc. Le vêtement des M’zabites est d’une grande simplicité: il se compose d’une chemise en coton, sans manches, qui laisse le cou à découvert; une pièce de laine unie entoure deux fois le corps, encadre le visage, une calotte rouge recouvre la tête. Les riches et les lettrés se distinguent par la blancheur éblouissante de leurs vêtements; quelques-uns ajoutent à cette lingerie le luxe des chaussettes et des pantoufles en cuir de mouton. Ces chaussures jaunes sont, avec la calotte rouge, les robes en cotonnade bleue des petites filles et des négresses, les amulettes suspendues au cou des enfants et les gandoura des marmousets, les seules taches de couleur qui vibrent à travers l’essaim dense des mouches sur le fond poussiéreux du sol et des bâtisses.

Du haut du minaret de Ghardaïa, je contemple toute cette foule. Au delà des murs, dans le poudroiement de la grande voie qui suit l’oued, les caravanes s’effacent.

Je demande à l’officier qui me conduit:

--Où s’en retournent-elles?

Il me répond:

--Vous n’avez donc pas vu en arrivant, l’inscription accrochée à l’angle de la maison d’école?... _Route nationale nº 1, d’Alger à In-Salah._

Et un soupir achève sa phrase, un geste qui veut dire:

--Quand donc cette route-là sera-t-elle achevée?

XIII

Rencontres de caravanes.

Bien que l’occupation du M’zab ait dérangé les opérations des nomades et que les caravanes soient moins exposées qu’autrefois aux surprises de la harka, on a conservé dans le Sahara des habitudes guerrières. Chacun met d’abord sa confiance dans ses armes.

L’été, les routes tout à fait désertes sont moins sûres que l’hiver. La vie commerciale cesse du mois de juin à la fin d’août. Les partis isolés que l’on rencontre ne peuvent guère donner des motifs avouables de leurs déplacements. Ce sont des rebelles, des gens qui ont fait un coup, tué un ennemi, razzié quelques chameaux et qui profitent de la solitude d’été pour se sauver avec leurs tentes. Ou encore on croise des contrebandiers qui viennent de franchir la frontière tunisienne en fraude, avec de la poudre, des armes, surtout du sucre.

Si large que soit le désert, il y a nécessité fatale qu’on se rencontre, car on ne choisit point sa route. Sous peine de mort par la soif, il faut marcher d’un puits à l’autre en coupant au plus court. Pour ce motif, les bergers et les honnêtes gens qui ont obligation de voyager pendant la chaleur, dressent leurs tentes très loin des puits.

C’est Cheikh et Brahim qui signalent toujours l’approche de l’homme. On dirait qu’ils le flairent, car j’ai beau écarquiller les yeux, l’horizon est encore net pour moi. Aussitôt, on ralentit le pas, afin de laisser aux sokhrars et aux chameaux de bât qui suivent à quelques centaines de mètres le temps de rallier. On se déploie en éventail. On donne un coup d’œil aux fusils qui, toujours chargés, pendent aux selles. Bientôt des points noirs apparaissent au bas du ciel. La caravane grossit lentement, car elle-même n’avance qu’avec circonspection. A portée de tir, si décidément on est, de part et d’autre, d’honnêtes gens qui demandent la franchise de la route, on s’envoie des ambassadeurs. De chaque côté, un cavalier se détache. Les deux chameaux trottent l’un vers l’autre à la rencontre. Quand on est face à face, on s’interroge.

--Comment t’appelles-tu? D’où es-tu? Où vas-tu?

Après qu’on s’est reconnu ami, tout le monde se rapproche. Seuls les chameaux porteurs de bassours, où les femmes voyagent cloîtrées, demeurent un peu à l’écart.

Chaque parti questionne l’autre sur la route parcourue. Les puits sont-ils encore bien éloignés, et dans quel état les a mis la sécheresse? Les cavaliers qui ont la provision d’eau la plus abondante et la plus fraîche laissent généreusement boire à leurs outres. Puis on renouvelle les saluts et chacun pousse devant soi sans tourner la tête.

Après la première surprise, le charme de ces mœurs primitives s’impose. Nous vivons dans un monde où la lutte est tout aussi âpre qu’au désert; seuls, les moyens de bataille diffèrent, et les nôtres ont moins de franchise. La balle du Saharien vient en face, et la prompte justice du fusil en joue donne ici à l’homme, avec une jouissance de sécurité, la fierté de la vie individuelle.

Nous rencontrons autour des puits des caravanes arrêtées pour laisser reposer leurs bêtes et renouveler leur provision d’eau. Nos Chaamba reconnaissent en eux des gens de leur tribu; la confiance naît tout de suite. Les hommes laissent leur campement sous la garde des esclaves qui font paître les chameaux et ils viennent s’accroupir autour de nous pendant les heures de la sieste.

Tout naturellement, nous les interrogeons sur le motif de leur voyage. Ils ne font pas de façon pour conter qu’ils désertent, qu’ils passent avec armes et bagages du côté des mécontents qui se groupent dans le Touat, au sud du Maroc, autour de quelques marabouts.

Un mot revient perpétuellement dans leurs discours. Ils le prononcent en français d’une langue amère: _corvée, corvée_. Il s’agit des journées de prestation que le règlement commande de fournir aux bureaux arabes. Il paraît que la dune menace à cette heure l’oasis de Ouargla. On a entrepris de la fixer d’après la méthode qui a donné de si heureux résultats à Aïn-Sefra. Mais c’est là un long travail. Il réclame des bras nombreux. Or, autant que j’ai pu les juger sur les gens de notre escorte, sur les nomades rencontrés en route, ces Chaamba sont des pillards invétérés. Peut-être serait-il juste de dire qu’ils aiment la bataille autant que le butin. Si nous avions l’occasion d’utiliser leurs forces guerrières contre les Touaregs ou tous autres de leurs voisins, ils seraient capables de nous servir avec fidélité. Mais si on veut leur mettre la pioche à la main, leur bonne volonté se tourne en mauvaise humeur et en haine. Ils n’ont ni le tempérament, ni les habitudes des Berbères ksouriens. Et peut-être s’expose-t-on à de graves déboires en voulant exiger d’eux les mêmes travaux.

Ces causeries se prolongent pendant les heures chaudes du jour, à l’ombre d’un rocher. Les Chaamba sont assis en cercle, leurs babouches ôtées. En devisant, d’un mouvement rapide, entre le pouce et l’index, ils font glisser les grains des chapelets. A leur tour, toute la besogne finie, les esclaves nègres viennent s’asseoir près des maîtres. Si bien qu’à la fin c’est autour de nous un vrai «méâd» de discoureurs qui ne s’interrompent que pour boire...

A Ogglat-ed-Debban, nous rencontrons un Abid des Oulad-Sidi-Cheikh à qui nous offrons le café. Ce personnage semble fort au courant de la politique du Sud et des menées indigènes. Lui-même dispose d’une certaine influence chez les Chaamba de Metlili. Il descend de ces esclaves que Sidi-Cheikh affranchit par son testament et auxquels il confia le soin de recueillir des offrandes religieuses.

Cet Abid nous raconte que depuis leur soumission Si-Ed-Dine, Si-Hamza et Si-Kaddour ont perdu une bonne part de leur influence ancienne sur les Chaamba, clients religieux des Oulad-Sidi-Cheikh. Le vent souffle aujourd’hui du côté de Bou-Amama, celui qui fomenta contre nous l’insurrection de 1882.

Ce nom de Bou-Amama est sur les lèvres de tous les gens dont nous faisons rencontre, Chaamba en fuite ou contrebandiers. On nous apprend que le marabout a reconquis le prestige dont l’avait un instant dépouillé la défaite. A l’heure qu’il est une bonne partie des peuplades du Sahara et du Sud marocain acceptent son influence religieuse. On récolte pour lui des dîmes et des présents. On célèbre la généreuse hospitalité qu’il accorde dans sa zaouiya à tous les croyants qui le visitent.

Brahim, qui a été envoyé naguère comme courrier dans le Touat, est revenu entièrement conquis par les grandes façons du marabout. Il ne nous cache pas ses sentiments. Il prend ouvertement la défense de Bou-Amama. Il le fait sans colère avec la sérénité de la foi inébranlable:

--Non! Bou-Amama n’est pas du tout l’homme que vous pensez...

Il lui décerne le titre de «mouley taham» (donneur de couscouss). Il n’hésiterait certes pas à le rejoindre si du jour au lendemain le marabout prêchait la guerre sainte. Et il est probable que nombre de Chaamba l’accompagneraient dans cette défection.

... Nos guides ne sont pas seulement fort attachés à leur religion, mais aussi abominablement superstitieux. Cette pusillanimité qui cohabite chez eux avec une éclatante bravoure s’explique sans peine. Ce sont les mêmes raisons psychologiques qui font du Saharien et du matelot des personnes inquiétées par le surnaturel. L’un comme l’autre, ils marchent dans le silence et dans le vide, en tête-à-tête avec leur seule rêverie. Leur cas est donc celui de tous les obsédés: une minute vient où leur idée s’objective, où ils voient se dresser devant eux le fantôme qu’eux-mêmes ont créé. Ajoutez que la nature, les éléments sont ici complices de ce vertige. Le mirage entretient les sens dans une énervante illusion. Otez donc de l’esprit de ces simples que c’est un bon génie qui leur fait voir de l’eau quand la soif les affole, qui leur montre des fraîcheurs d’oasis quand ils sont à bout de forces! Et si Allah donne tant de puissance au mauvais ange, pour torturer les hommes, comment les cœurs ne trembleraient-ils pas dans les poitrines?

Le soir, avant de se couvrir la tête avec son manteau pour dormir, Brahim, qui est dévot, crie bien haut dans l’ombre:

--Que l’Esprit malfaisant s’éloigne!

Et vraiment, nous avons eu sur la route plusieurs manifestations de son pouvoir occulte. En des nuits étouffantes de simoun, couchés sur la dune, nous avons distinctement entendu sous la terre des pas rythmés de troupes en marche, des roulements de tambour, des galops de chevaux. Les Français qui ne croient à rien prétendent que c’est le contre-coup des vagues de sable roulant au loin sous l’effort du vent. Mais les Chaamba savent bien que c’est la bataille souterraine des guerriers morts qui sont restés prisonniers de l’esprit du mal.

Souvent, l’âme de ces maudits jaillit du sol par une fissure. Elle voltige dans l’air, sous l’apparence d’une flamme haute et flambante. Le chameau fait un écart et le cavalier pousse un cri d’épouvante.

--Zghoughen! Zghoughen!

Les revenants!

Nous en rencontrons presque chaque jour de ces feux follets sautillants, sur la piste de caravanes, semée entre les puits d’ossements de chameaux, de mulets et d’hommes. Parfois, même, les revenants prennent les apparences de la vie. C’est qu’ils ont alors une mauvaise nouvelle à nous annoncer.

Une nuit, Cheikh, qui n’a pas la conscience tranquille et qui ne prie jamais, a été réveillé par un éclat de rire. Il s’est levé en sursaut et il a regardé autour de lui. Debout près d’un de nos méhara, il a vu distinctement une forme de femme au clair de lune. Le fantôme a ri encore une fois, puis a disparu. Deux jours plus tard, comme nous arrivions à Metlili, on est venu annoncer à un de nos sokhars, qui avait là sa tente dressée, qu’un de ses enfants était mort pendant son absence. On avait enterré le petit corps l’avant-veille.

J’ai moi-même entendu plusieurs fois de ces éclats de rire qui vous font retourner. Ils sont produits par le souffle du vent tombant sur une touffe de drîne sec. C’est un bruit strident et extraordinaire. Il n’a vraiment d’analogue pour l’oreille qu’un ricanement de méchanceté.

Mais quand le siroco ne souffle pas, quand il ne tourmente ni la dune, ni les nerfs des hommes, l’épouvante disparaît et une immense douceur descend du ciel sur les fronts.

Entre l’étape d’après-midi et l’étape d’aurore, de minuit à deux ou trois heures du matin, nous descendons de selle pour nous reposer. Comme nous n’avons pas emporté de tente, c’est le ciel que nous contemplons, étendus sur le dos.

Les levers et les couchers du soleil que j’ai vus sur la route ne m’ont point fait oublier les levers et les couchers de soleil de mon pays. Mais comment imaginer de chez nous la gloire de ces nuits sahariennes? Sûrement, l’ivresse qu’elles donnent passe les mots; seule la musique la pourrait traduire. On entend vraiment ici le chœur des étoiles, les harmonies des mondes.

Innombrables, larges et chaudes comme des soleils, ces étoiles fleurissent, une nuit tour à tour azurée ou couleur de perle, selon que l’on se rapproche ou qu’on est éloigné du jour. La voûte est si transparente que ces feux semblent y plonger par la racine en reflets. Et d’un bout de l’horizon à l’autre, la voie lactée jette sur ce fleuve de feux une arche de lumière.

Les yeux éblouis de fixer ces lueurs se ferment par degrés. On passe sans secousse de la veille consciente au sommeil où on les voit encore. Et quand les guides vous réveillent pour reprendre la route, le premier regard rencontre les constellations qui brillent toujours.

Oh! ces marches de nuit sous les étoiles! Les couples des cavaliers et des méhara ne forment plus dans les ténèbres de la terre qu’un seul fantôme, des silhouettes d’animaux fantastiques, sans épaisseur, promenés sur un écran clair. Le sloughi qui, tout le jour, marche dans l’ombre des chameaux, a l’air d’un squelette qui danse dans les flaques de lune. Le rythme des sonnailles, balancées dans un trot d’amble, accompagne la chanson mélancolique de la petite flûte. Les méhara, en garde contre la traîtrise des ombres, tâtent le sol de leur pied sûr et supportent l’injustice des coups de matraque en pleurant.

... C’est ainsi que le soir du 5 août, par la route de Zelfana, d’El Hobrat, d’Arad, après une terrible journée de soleil passée à Mellalah, au bord d’un puits empoisonné, sans autre abri qu’une touffe de drîne, nous arrivons par un escalier de sable au balcon de rochers qui domine Ouargla.

A nos pieds, sous le clair de lune, l’immense plaine s’étale comme un lac pâle où l’oasis masse des taches sombres, où le chott de sel reluit en plaque d’acier. A droite, c’est la route du pays touareg. De ce côté, un formidable piédestal de rochers, surgi du sable, semble attendre quelque statue démesurée.

Nous restons là à regarder dans le vide, un long temps, silencieux; puis Brahim, qui jamais n’est sorti du Sahara, désigne la plaine d’un geste d’enthousiasme et il s’écrie:

--Ouargla! Il n’y a rien de plus beau dans le monde!

Pour moi c’est le but de ma course dans le Sud, le point extrême vers lequel je tendais, le pays que plus d’une fois j’ai craint de ne pas atteindre. La joie de nos Chaamba ne me fait pas sourire et je me souviens du cri de ces errants qui, un jour, du haut de la montagne biblique, aperçurent les palmiers de leur terre promise.

XIV

Ouargla.

«Ouargla, la sultane des oasis, surnommée l’Oasis aux sultans,» dit M. le commandant Colonieu dans son voyage au Sahara.

La première faveur que nous accorde la Sultane, c’est l’aumône de l’eau. Comme le matin est trop éloigné pour que nous songions à pénétrer dans le ksar, nous faisons coucher les chameaux au bord des premiers jardins, et nous allons à la découverte d’un puits.

Qui n’a porté sur soi, pendant des semaines, la sueur et la poussière de cette canicule saharienne, étouffé pendant les nuits de simoun, plus brûlantes que les jours, ne peut imaginer la volupté du bain nocturne, dans un puits d’oasis avec le murmure de l’eau qui clapote autour des épaules, force les lèvres, inonde la bouche. On s’attarde dans cette ivresse de fraîcheur, nu sur le sable, avec la marque, autour de soi, des pas où un peu d’eau brille aux étoiles. Et l’aurore vous surprend dans cette langueur, avec un frisson qui fait relever vite, qui dissipe ces ombres nacrées, ce rêve de vie élyséenne où la seule notion d’existence et d’inaction enivre, dans un décor lunaire.

Le funèbre souvenir qui plane sur Ouargla, qui l’écrase, qui fait écrouler ses bordjs, ses marchés, ses maisons, ses rues, qui lui a laissé l’aspect d’une ville bombardée au lendemain du désastre,--ce souvenir-là vous guette dès le rempart: on entre dans Ouargla par la porte Flatters. L’angle du mur tourné, une inscription nomme en lettres monumentales ceux qui moururent avec leur chef. C’est tout ce que la France a tenté pour venger ses serviteurs et son drapeau.

Le kasbah où loge le bureau arabe et où nous recevons une hospitalité cordiale est en ruines, comme le reste. Elle appartient aux scorpions et aux mouches. Le bureau a renoncé à lutter contre cette vétusté, à réparer ces lézardes. Sous l’action du temps, cette ville de boue s’effrite, se délaye. Les arcades, qui récemment encore attiraient des promeneurs aux abords du marché, sont crevées de place en place. Des dormeurs s’y étendent en travers du chemin public, dès le matin, avant la sieste. Ils savent bien que nul passant ne viendra les heurter du pied. Même silence d’abandon dans les ruelles tortueuses, par endroits si étroites que deux cavaliers ne peuvent y passer de front. Le pas des chevaux sur la terre battue n’y fait entre-bâiller aucune porte. Les femmes d’ici ne sont pas curieuses, les enfants n’ont pas d’effronterie. Tous les bancs, tous les porches, tous les retraits d’ombre sont garnis de dormeurs étendus, un pan de burnous rabattu sur le visage. Ouargla sommeille derrière ses portes closes, au seuil des mosquées, sous les palmiers de l’oasis.

Ce soir, quand le soleil sera couché, le passage des officiers qui vont au rendez-vous du cercle fera relever quelques-uns de ces dormeurs dans un geste de soumission vague et de salut. Ils se recoucheront derrière leurs maîtres. Même à cette heure de la moghreb, où un frisson de réveil devrait secouer la torpeur du ksar, on pourra installer au milieu de la plus large rue la table où les officiers font servir les boissons fraîches. Le cafetier a déjà dressé son lit dans le chemin. En face, une porte bâille, sombre et louche. De temps en temps, sur le seuil, des formes de femmes paraissent. Elles semblent aussi ruinées que le toit qui les abrite. Et leurs yeux, leurs sourires blancs, brillent dans l’ombre, à travers le nuage des cigarettes, avec des cliquetis de bijoux, quand un spahi franchit le seuil de la demeure lépreuse, sous les yeux de ses chefs, le visage caché de honte dans un pli de manteau.

Le sourire d’Ouargla c’est sa Pépinière. Nous montons à cheval pour lui rendre visite. J’éprouve d’avance à songer que je vais enfin voir des cultures de chez nous, autant de joie que me procure parmi tous ces visages noir la rencontre d’une face de blanc. Le galop de nos bêtes sur la terre sèche fait fuir de tous côtés les lézards. Les chevaux vont vite. Ils flairent l’eau. Car c’est avec l’eau qu’on à fait ce miracle de légumes et d’arbrisseaux, poussant dans le sable, si près de l’aridité terrible d’une plaine de sel. Le puits artésien dont cette fécondité devait sortir était le premier creusé dans la contrée qui fit jaillir son eau plus haut que le sol. J’accours, pressé de le voir.

C’est comme une coupe d’eau qui s’élève au-dessus du bassin. La lumière s’y joue; elle retombe en volutes, en fuseaux de cristal, elle déborde le puits, elle se sauve, murmure dans les petits canaux tapissés de sable. Stupéfaits de voir pour la première fois un jet et une fuite d’eau, les bonnes gens du pays ont appelé cette source: Aïne-Maboula, la «fontaine folle», la fontaine en délire. Comment expliquer autrement cette prodigalité de grande dame qui veut tout d’abord éblouir? Pour moi, à la vue de cette eau qui tremble entre deux minces bandelettes de gazon vert, mes regards se troublent. Je n’ai pas encore senti si fort combien j’étais loin de ceux que j’aime. «Aïn,» dit l’arabe et cela signifie indistinctement «œil» ou «fontaine». De même notre langue populaire dit «aveugler une source». Il y a au fond de cette eau courante des yeux très purs qui me regardent.