Au Sahara

Part 6

Chapter 63,899 wordsPublic domain

... Nous voyageons sans tente et c’est du hasard qu’on attend, chaque fois, l’ombre de la halte. D’abord, nous la trouvons au pied des _gour_. Ce sont des plateaux tabulaires de grès et d’argile rouge, taillés à pic comme des falaises, surgis du sol en masses carrées, et qui, de loin, semblent des silhouettes de villes fortifiées au-dessus d’une mer assoupie. Quand nous avons laissé cette région derrière nous, il faut s’en remettre à la grâce de Dieu. Nos guides connaissent toutes les petites taches d’ombre qui pendant l’ardeur du jour foncent la blancheur du sable. A Kert, c’est un bétoum, à Ogglat-ed-Debban, à Assi-el-Bahar, des pans de rochers, à Khobna, un gourbi élevé par des chameliers; à Aïn-Goufafa, un trou taillé au sabre dans un fourré de palmiers; ailleurs une touffe de drîne, un antre, jadis pratiqué par les fauves, une niche où des gazelles ont laissé leurs crottes musquées, et, dans le sable, leur vermine qui nous envahit.

Lorsqu’on touche à ces ports d’ombre, le soleil marque à peu près dix heures. Les chameaux se couchent; et, impatients de dormir, nous préparons notre repas à la hâte.

Il a fallu abandonner toutes les conserves de viande. Le soleil les a touchées à travers leur cuirasse de fer-blanc. On ne trouve à l’ouverture que des graisses liquéfiées, où la viande tombe en miettes. Seuls, les légumes ont résisté à la chaleur: des petits pois, quelques asperges. Nous vivons exclusivement de lait que nous donnent des bergers rencontrés sur la route, autour des puits. Lait de chèvre, lait de chamelle. Il est presque toujours trait de la veille et suri dans les outres. De loin en loin, un coup de fusil heureux tue du gibier. Ainsi nous avons mangé plusieurs fois du gigot de gazelle. Avec cette chaleur, la chair se mortifie vite, la bête est mise en broche une heure après la mort. La saveur de la gazelle est très fine; elle flotte entre celles du mouton domestique et de la venaison. Une fois, le petit sloughi qui nous accompagne casse les reins d’un lièvre; un autre jour, nos guides attrapent un de ces animaux à la course.

Quand la broussaille manque pour cuire ces aliments, nous posons notre bouilloire sur du crottin de chameau sec. Il brûle comme de la tourbe. Impossible de faire comprendre à Cheikh qu’il vaudrait peut-être mieux ne pas loger le sucre dans un sac où il ballotte pêle-mêle avec le vieux marc de café et nos souliers. A ce contact, sa blancheur se noircit comme du charbon; quand on le fait fondre, il renvoie tout d’abord à la surface de nos tasses une couche de saletés inanalysables que nous écumons avec nos doigts. Ces quelques gorgées de café suffisent à nous soutenir, car l’appétit fait complètement défaut. Pour ma part, je suis resté jusqu’à trois jours de suite sans absorber aucun aliment solide. Nous trottions pendant ce temps-là à raison de douze ou treize heures de selle par jour, en deux étapes de chacune quarante kilomètres. Il n’y a que la privation prolongée de pain qui m’ait été pénible.

Le repas vite terminé, chacun s’étend dans un coin pour prendre un peu de repos. Il faut se hâter de dormir, car, à partir de midi, la chaleur devient si forte que le sommeil même est impossible. Une faiblesse glisse dans les membres, qui vous laisse affaissés pendant des heures, avec cette inquiétude qu’on a dans les poussées de fièvre, cette résignation de la chair à quelque chose qui évolue et dont il faut attendre patiemment la fin. D’un flanc sur l’autre, on se retourne sans trouver le repos. Malgré l’immobilité où l’on se tient, la sueur ruisselle sur le visage. Les quelques vêtements que l’on a conservés collent au corps, la toile même du lit de camp se mouille.

C’est que, lentement, depuis le matin, la chaleur monte, monte. A six heures, il y avait déjà près de quarante degrés au soleil; autour de midi, notre thermomètre en a marqué jusqu’à _cinquante-deux à l’ombre_. A ce moment-là, au soleil, il ne faut toucher ni une pierre, ni une arme, ni une courroie; on serait cruellement brûlé. Il est impossible de poser le pied sur le sable; les chameaux eux-mêmes gémissent en y marchant.

Si on se soulève sur son lit et qu’on regarde la plaine, le spectacle est terrifiant. C’est fini de la musique de couleurs qui, le matin, ravissait les yeux. Les quelques lignes géométriques qui sont tout le dessin du paysage, le cercle d’horizon, les pans rectangulaires des gour, la fuite horizontale d’une dune, se sont effacées. La page est blanche, également blanche du haut en bas, de la marge de la terre à la marge du ciel. Non point du blanc neigeux des paysages d’Europe, mais d’un blanc fauve, le blanc roux des burnous sales, le blanc doré des marabouts, rechampis de chaux vive. Et toute cette blancheur tremble, ondule. Un voile de moire transparente est tendu du sol au ciel; à travers, le paysage apparaît immobile comme un panorama lunaire. Et le silence double l’effroi de cette splendide désolation.

Il ne faut guère songer à remonter en selle avant cinq heures pour la deuxième étape qui dure jusqu’aux environs de minuit. On se protège alors comme on peut des rayons du soleil oblique; les chameaux reposés allongent; on avance vite. C’est pourtant en ces fins de journée que j’ai senti le plus fort la mélancolie du désert, l’épouvante de son immobilité.

Voilà une semaine qu’on marche; on a encore des semaines de route à parcourir. Pourtant on a la sensation de demeurer le centre mobile d’un cercle qui se déplace. Le but marche avec vous du même pas; c’est l’espace sans repère, le tête-à-tête avec l’infini.

Vous autres habitants de villes, vous avez sous les yeux tant d’œuvres admirables de l’homme, que vous vous méprenez sur son rôle. Vous ne vous apercevez pas qu’il a substitué sa création à la création, son œuvre à la nature. Comme il est le centre, la fin de ce qu’il a créé, vous imaginez qu’il est la fin, le centre de ce qui est. Sortez du décor élevé par un effort industrieux. Mettez-vous en contact direct avec la nature. La secousse de désillusion est violente, la révolte fougueuse, avant l’heure où l’on comprend,--où l’on accepte d’être un grain de sable comme les autres, sous le ciel indifférent,--où l’on sent la vanité de son effort, l’inutilité de sa pensée et de sa vie. Ce n’est pas dans le Koran que tous ces hommes à face bronzée ont lu la résignation souveraine, c’est dans le sable. La leçon que donne ici le soleil est impérieuse: peu de jours suffisent à l’apprendre, et elle s’achève dans un acte d’insondable humilité.

Quand on ne retirerait pas d’autre bénéfice d’une entrevue avec le désert, ce profit vaudrait le voyage. Ici on juge sa vie du dehors, on la voit dans la vraie lumière, et on se recueille. Lorsqu’est passée la première angoisse de l’effort inutile en face des choses démesurées, il y a une réaction salutaire. Le cœur sursaute; on perçoit un devoir nouveau qui n’a ni panache, ni récompense triomphale, un devoir qui n’isole pas l’individu de la foule pour des ovations personnelles, un devoir qui vous laisse dans le rang, ouvrier anonyme d’une œuvre commune, et qui tout seul vaut qu’on vive...

Si j’ai peu souci de la cuisine, la soif me tourmente bien fort.

Nous avons acheté à Géryville des guerbas neuves. Ce sont des peaux de boucs, encore vertes, soigneusement recousues. Extérieurement, l’aspect de la guerba est répugnant: couverte de poils, gonflée d’eau qui ballotte, elle semble un chien noyé et remonté à la surface d’une mare. Le premier mouvement est de s’écrier:

--Jamais je ne boirai à cette charogne!

Cependant, au bout de deux heures de route, on vient mendier un peu de cette eau tant dédaignée: on la boit dans la tasse qui sert pour abreuver les chameaux. Elle est si terreuse que lorsqu’on la filtre entre le vase et les lèvres, à travers un pan de haïk, l’étoffe s’étoile d’une couche de boue. De plus, l’eau de guerba a un fort goût musqué, emprunté au cuir, qui ne cède pas à la cuisson, empoisonne le thé, le café, toutes les infusions. Au moment où elle vient d’être puisée, sa fraîcheur, qui saisit le palais, affaiblit un peu cette saveur écœurante. Mais quand il y a trois ou quatre jours que la provision d’eau ballotte sur le flanc d’un méhari, chauffée du matin au soir par le soleil, quand on vous la verse toute tiède, l’estomac proteste et se soulève. On a vite épuisé, dès le premier jour, tous les petits remèdes dont les gens qui boivent à leur souleur recommandent la pratique aux assoiffés: le caillou sur la langue, le bouton par les trous duquel on aspire l’air. Le plus sûr soulagement, c’est de prendre son mal en patience. Mais cette sagesse ne va pas jusqu’à chasser l’obsession. Malgré soi, on ne parle que de boissons fraîches, celles que l’on connaît, celles qu’on expérimentera. On y mêlera le champagne et le jus d’ananas; surtout on y pilera de la glace. Oh! beaucoup de glace!

Je ne conçois plus, pour ma part, que la question du «boire frais» ait tenu jusqu’ici si peu de place dans ma vie. Je me propose à mon retour en France de lui accorder toute l’attention qu’elle mérite. J’entourerai mes bouteilles de drap mouillé. Je vois ici, dans mon petit jardin de campagne, l’allée en courant d’air où j’exposerai mon vin sur une planchette. Et tout de même, je ferai balancer l’eau dans des seaux de toile, comme j’en ai vu la pratique à Aïn-Sefra, à Géryville, dans tous les postes où l’on nous a accueillis. Je suis surpris, presque honteux de constater que cette passion d’eau fraîche a tué en moi tout autre désir. Si les trois déesses comparaissaient devant mes yeux dans le costume du Jugement, je ne donnerais la pomme à aucune d’elles, je la croquerais à leur nez. Par cinquante-deux degrés de chaleur, l’amour est un luxe de repu; le baiser de Vénus ne vaut pas un verre d’eau.

D’ordinaire, la nuit est tout à fait tombée quand nous arrivons aux points d’eau. Cheikh et Brahim les aperçoivent de loin, les méhara avant eux. Ils ont une façon de renifler l’air, de balancer la tête qui trahit leur impatience. Soudain, dans un creux, on aperçoit deux petites colonnes faites de boue et de pierres accumulées. Une poutrelle unit leurs sommets, porte la corde et la poulie; un chemin qui part du pied du puits en ligne perpendiculaire indique la profondeur de la nappe d’eau. Ce petit sentier a été battu par les pieds des chameaux, que, pour puiser, on attelle à la corde de la poulie. Souvent, la nappe d’eau a plusieurs ouvertures; à Aïn-Goufafa, j’en ai compté une dizaine; autant de doubles colonnettes, autant d’abreuvoirs rudimentaires construits pour les bêtes de somme avec des pierres et de la boue. On y verse l’eau avec un seau de cuir, le _délou_, qui d’ordinaire appartient aux puits comme la corde. Presque toutes ces eaux sont salées, corrompues par des charognes et des décompositions de toutes sortes. Pourtant, au moment où le délou se renverse, où la gerbe d’eau se répand dans l’abreuvoir, il y a un mouvement irrésistible qui vous jette à genoux vers cette fraîcheur. Et je n’oublierai point cette nuit où, brûlé jusqu’au cœur, je n’ai pas eu la patience d’attendre mon tour, où je me suis étalé à plat ventre, pour boire dans l’empreinte des pieds de chameau. On venait de me conter l’histoire d’un homme que, dernièrement, on avait trouvé à cent mètres de ce puits, mort de soif. Il rampait sur la terre depuis une lieue. Si près du salut, il n’avait pas eu la force de pousser plus loin.

L’Arabe sait bien ce qu’il a voulu dire quand il a désigné l’eau par ce monosyllabe qui erre le premier sur la lèvre des nouveaux-nés, le dernier sur la lèvre des agonisants: _Ma_.

XII

Les sept villes du M’zab.

J’ai souvent rêvé dans mon enfance aux sept cités maudites sur qui tomba le feu du ciel. Il m’a semblé que je retrouvais leurs ruines lorsqu’au bout de la route de Metlili j’ai tout d’un coup découvert sur les bords de l’oued M’zab les sept villes des Beni: Ghardaïa, Melika, Ben-Izguen, Bou-Noura, El Ateuf, Guerrara, Berryan.

A cent dix ou cent vingt kilomètres de Laghouat, la charpente rocheuse de la Barbarie se redresse tout d’un coup dans une immense région de plateaux. A l’ouest, ce relèvement montagneux s’arrête à El Loua, dans un escarpement, qui court, du nord au sud, sur plus de cent kilomètres. A Metlili, où nous descendons cette échelle, un pied après l’autre, devant nos chameaux, nous dominons encore de deux cents mètres le bas fond de l’oued Loua.

Cette région de vallées enchevêtrées comme des fils de tissage fait songer à une mer tout à coup pétrifiée. De là le nom caractéristique de _Chebka_ (filet) par lequel les nomades sahariens la désignent.

Vers le centre de la Chebka, un cirque de roches luisantes s’ouvre du nord-ouest et au sud-est par deux tranchées qui laissent passer l’oued M’zab. Le silence plane sur cette cuvette aride. Pas un arbre, pas un oiseau; rien que des rochers gris sous un soleil implacable. Et pourtant, dans quelques plis de terrain, ce cirque renferme, en sept villes, une population de trente-cinq mille habitants.

Quand on arrive du côté de Metlili, c’est Ben-Izguen qui apparaît la première. Le ksar est bâti en amphithéâtre sur le rocher. Il s’appuie à un mur d’enceinte, en pierre, flanqué de créneaux et de bastions qu’un coup de canon ferait crouler, mais qui suffit à mettre Ben-Izguen à l’abri des nomades. Les maisons cubiques, tassées comme des alvéoles de ruche, étagent leurs terrasses jusqu’à la mosquée. Son minaret quadrangulaire domine l’amas des bâtisses. L’ensemble est gris, jaunâtre, triste avec la tache de quelques arcades blanchies à la chaux. Au pied de Ben-Izguen, des murs en torchis séparent quelques jardins. On y entend chanter les poulies de puits, où sont attelés des chameaux, des ânes et des nègres. Les pastèques y rampent à terre, à l’ombre d’un bouquet de palmier. Un cimetière les prolonge.

Sur chaque tombe sont enterrées, à mi-ventre, des poteries et des alcarazas. Presque tous ces vases sont crevés. Nos Chaamba seraient très disposés à jeter quelques pierres en passant. La vue de toutes ces fioles les fait rire à double rangée de dents blanches.

Aussi bien détestent-ils dans les M’zabites des musulmans schismatiques. Les Beni-M’zab appartiennent à la secte des Kharedjites, c’est-à-dire «ceux qui sont sortis de l’obéissance».

Ce schisme date de loin: des guerres d’extermination qui, à la mort de Mahomet, dévastèrent le monde musulman. Les dissidents, vaincus par Ali, gendre du Prophète, se dispersèrent. C’est par ces réfugiés que les doctrines kharedjites furent prêchées aux populations berbères de l’Afrique septentrionale. Exaspérés de voir un peuple étranger s’établir sur leur sol, les Berbères musulmans accueillirent volontiers une foi religieuse qui leur permettait l’insurrection contre les conquérants.

Les M’zabites des sept villes sont les descendants de ces Berbères kharedjites. En l’an 971, ils étaient venus s’établir en plein désert au sud-ouest de Ouargla, loin des persécutions religieuses et des luttes politiques. Leur prospérité parut menaçante à leurs voisins; on les chassa encore une fois. C’est alors qu’ils s’installèrent dans le Chebka, au lieu même qu’ils habitent aujourd’hui. Ce pays leur offrait toutes les conditions nécessaires à leur sécurité tant menacée, d’abord par son isolement absolu, puis par la ceinture d’aridité qui l’entoure.

Quand on vient de longer les murs de Ben-Izguen, c’est une surprise d’apercevoir, presque en même temps, l’une à droite, l’autre à gauche de l’oued, deux autres villes toutes pareilles: Melika et Ghardaïa. Entre les deux, isolé, plus haut que les minarets, se détache le fort français et son bordj.

L’importance stratégique et politique de Ghardaïa est considérable. C’est là qu’aboutissent toutes les affaires du Sud. Diplomatie cauteleuse et compliquée de sauvages retors, temporisateurs, pétris de dissimulation et de mensonge. Le colonel, commandant supérieur de Ghardaïa, est quotidiennement maître de la paix et de la guerre. Et l’on éprouve une joie patriotique à voir dans quelle main cette puissance est placée.

L’approche de Ghardaïa ménage une suite d’étonnements: c’est d’abord la vue d’une tapissière à deux chevaux qui roule du pied du bordj à Ben-Izguen. Un service de voitures publiques dans cette solitude! A pareille distance de pays civilisé! On se souvient des espaces interminables qu’on vient de franchir, des dunes traversées, des escaliers de roc descendus, et l’on se demande par quel miracle cette guimbarde à quatre roues est arrivée jusque-là. C’est la préface des surprises. Plus loin on lit en grandes lettres, au fronton d’une bâtisse en rez-de-chaussée, qui longe la pépinière:

ÉCOLE DES ARTS ET MÉTIERS

Plus loin encore, un M’zabite a ouvert pour la troupe un cabaret avec cette enseigne:

_Au rendez-vous des amis_

S’il n’y avait pas tant de nègres, tant de burnous, tant de chameaux sur la grand’route, on se croirait dans la banlieue parisienne, au pied des fortifications.

... Le lendemain de notre arrivée est jour de marché. Nos hôtes profitent gracieusement de cette circonstance pour me faire visiter en détail deux des villes. Et tout d’abord la fameuse carriole nous conduit jusqu’à Ben-Izguen.

C’est la cité sainte, la mieux construite, la plus propre, la plus riche des villes du M’zab. Nul étranger ne peut y passer la nuit. On dit tout bas que la sévérité de morale de Ben-Izguen est toute pharisaïque. C’est proprement le sépulcre blanchi qui abrite la pourriture.

Le caïd est venu nous attendre à la porte de sa ville. Il nous conduit au sommet d’une tour en pierres et en pisé qui domine tout le paysage. Les planchers des étages sont formés de troncs de palmiers recouverts de béton. Cette tour a sa légende. Au temps des guerres anciennes, Ben-Izguen allait tomber au pouvoir d’une troupe ennemie, quand un saint personnage obtint fort à propos l’assistance du ciel. Des ouvriers invisibles édifièrent la tour en une seule nuit. La ville lui dut son salut.

De la plate-forme de ce donjon, on a sur l’oued une vue admirable. Après avoir laissé traîner nos regards au loin, nous les ramenons sur la ville, à nos pieds, sur les terrasses des maisons. Sans doute, notre visite a été signalée, car elles sont désertes. Contre l’usage, pas une femme ne s’y montre. Celles qu’on rencontre dans les rues sont rigoureusement voilées. L’entre-bâillement de leur haïk découvre bien juste un seul œil. Encore beaucoup d’entre elles se détournent en nous apercevant pour faire face à la muraille.

C’est que le M’zabite ne plaisante point en matière de vertu féminine. La loi qui lui défend de se marier avec une étrangère ne permet point à la M’zabia qu’il a épousée de quitter la ville. L’infidélité conjugale est punie avec une extrême rigueur. La femme convaincue de péché est enfermée pendant trois mois dans une chambre dont on mure la porte. Par un trou pratiqué dans le toit, on jette tous les jours un morceau de galette et quelques dattes,--de quoi empêcher la prisonnière de mourir de faim.

En pratique, cette sévérité trouve dans la naïveté des maris m’zabites un correctif admirable: la coutume qui leur interdit d’emmener leurs femmes en voyage, ordonne en même temps de les laisser enceintes à la maison. Un bon M’zabite ne se met en route que lorsqu’il se croit en règle avec ce devoir. Il arrive pourtant que les enfants, en très grand nombre, naissent seize ou dix-huit mois après le départ du père. Ce retard n’étonne personne; c’est une croyance respectée en pays musulman, même par les gens instruits, élevés dans nos écoles, que l’enfant peut dormir pendant des mois dans le sein de sa mère. Et ce ne sont point les femmes m’zabites qui chercheront à discréditer ce préjugé dans l’opinion de leurs maris.

Après la tour et le local de la Djemâa, c’est-à-dire de l’assemblée municipale, le caïd nous conduit dans sa propre maison. Selon la coutume du M’zab, il porte à la main la clef de son logis. Cet objet a au moins trente centimètres de longueur et pèse plusieurs kilogrammes. Il entre dans une serrure volumineuse adaptée à une porte très lourde, faite de troncs de palmiers grossièrement assemblés. La demeure, assez vaste et bien bâtie, n’a l’autre ouverture sur la ruelle que cette porte hermétiquement close. Toutes les pièces donnent sur la cour intérieure. Elles sont dépourvues de fenêtres et profondément obscures. Cette architecture est imposée par le climat: une maison doit avant tout mettre à l’abri du soleil et de la chaleur.

Dans les autres intérieurs que j’ai visités, je n’ai trouvé ni lit, mi table, ni chaises: des escabeaux en bois, des nattes en feuilles de palmier, des caissons informes, quelques djebiras pour caser l’argent et les papiers; dans un coin, le métier à tisser les burnous. Mais le caïd possède des chaises, des verres, quelques bibelots qui semblent avoir été gagnés aux tourniquets de la foire de Neuilly. Ils sont entassés pêle-mêle avec des fers de chevaux suspendus, à titre de fétiches, et des armes touaregs.

Ce caïd est un homme fort intelligent. Il apprécie les bienfaits du protectorat français, il est dévoué au bureau arabe et, pour ce motif, suspect à ses administrés. Son libéralisme est tel qu’il nous laisse voir sa fille la face découverte.

Cette petite M’zabia approche de ses douze ans; elle est mûre pour le mariage. Ses cheveux noirs que l’on tressera le jour des noces en un inextricable écheveau, sont encore peignés à la mode des petites filles, c’est-à-dire retroussés à la chinoise avec deux grosses boucles ramenées en avant sur les tempes. Une sorte de fleur d’or dont la forme est d’une marguerite tremble sur cet édifice de cheveux. La fillette a de plus des boucles d’oreilles en corail et en or, des bracelets de main et de pied en or et en argent. Son visage, ses bras nus, ses jambes, son cou découvert, ce qu’on aperçoit de sa gorge fraîche éclose dans le bâillement de la pièce d’étoffe, posée sur ses épaules comme une étole, mal fermée sur les hanches par une ceinture à paillettes, est du ton délicat de la cire vierge. L’antimoine allonge soigneusement l’ombre des cils; quelques petites mouches de goudron posent sur le front et les joues; du moins l’enfant ne s’en est point enduit le bout du nez, selon une mode ici fort répandue. Et par là, la grâce charmante de son visage est respectée.

Un des fils du caïd est élève des Pères blancs, les prêtres du cardinal Lavigerie. Ils possèdent à Ghardaïa une salle d’école. L’œuvre est bien française et l’autorité militaire la voit d’un bon œil.

J’ai été saluer ces missionnaires chez eux et je suis sorti enchanté de ma visite. L’école était fermée, car, au Sahara comme chez nous, les chaleurs de juillet rendent la liberté aux écoliers. Pourtant, j’ai trouvé là le bon élève, le petit fort en thème, qui, même pendant le temps des congés, vient dire bonjour à ses maîtres et à ses livres. Il attachait son cheval à la porte des pères au moment où j’entrais. C’était un enfant d’une dizaine d’années à face réfléchie. J’ai demandé à voir ses «cahiers de brouillon»; il me les a apportés lui-même. Et comme je n’en pouvais croire mes yeux, j’ai voulu lui dicter cette phrase:

«J’irai voir Paris quand je serai grand.»

L’écolier l’a écrite sans faute d’orthographe, en belles lettres allongées.

Alors, je lui ai demandé:

--Es-tu reconnaissant aux Pères blancs? Qu’est-ce que la reconnaissance?

--C’est l’amour pour ceux qui nous ont fait du bien.

Le petit M’zabite ne me récitait pas un modèle d’écriture. Il avait trouvé cette parole-là dans son cœur.

J’ai dit aux Pères:

--Vous devez être heureux...

Ils m’ont répondu: