Part 8
... Une autre curiosité du pays ce sont les Rhtass. Nous poussons nos chevaux de ce côté-là.
De loin, sous les palmiers de l’oasis, j’aperçois un groupe d’hommes nus accroupis en cercle. Exposés au soleil, ils ne portent pas de turbans sur leurs crânes entièrement rasés. Seule, la mèche y surgit par où l’ange les saisira à la fin des temps pour les enlever en paradis. Ces Chaamba sont-ils fils de négresses ou est-ce le soleil tout seul qui les a bronzés si fort? Je ne saurais le dire, mais, sûrement, ils sont aussi noirs que des Soudaniens. Notre approche ne dérange point leurs attitudes immobiles, presque hiératiques.
Ils ont les yeux fixés sur une flaque d’eau circulaire qui dort au ras du sol. Elle est trouble comme un baquet de lessive, épaissie par des détritus de végétaux, des dissolutions de racines. Sa stagnance ne reflète que le ciel, l’œil ne peut juger de sa profondeur. Sous l’ardent soleil, une odeur de fièvre pestilentielle s’en dégage, que rabat sur le sable le parasol des palmiers. Soudain, sous une poussée intérieure, cette immobilité d’eau s’émeut, s’anime, se déchire en cercles: une tête d’homme la crève, des épaules, un corps noir et ruisselant. Le plongeur tient sous son bras un petit «couffin» de roseau, plein d’une boue noire. Sa puanteur est si violente qu’on étouffe ses poumons et qu’on recule.
Les hommes qui, volontairement, se livrent à ces besognes mortelles sont considérés à juste titre par les Chaamba comme des personnages presque saints. Et aussi bien est-ce dans une pensée religieuse, pour acquérir des mérites aux yeux d’Allah, que s’est formée la confrérie des Rhtass. J’en ai vu parmi eux dont le crâne était surmonté d’une mèche grise, mais leur terrible métier et la respiration de tant de miasmes abrègent leur vie.
Dès que l’«œil» d’un puits est obstrué, les Rhtass arrivent en groupes d’une douzaine. Ils apportent leurs «couffins» et des cordes. L’un des plongeurs se fait attacher sous les bras, il s’assoit au bord du puits, les pieds dans l’eau, et, avant de descendre il emmagasine dans ses poumons une provision d’air. Il prend des respirations profondes; ses côtes se creusent, sa poitrine se bombe. En même temps, il inonde sa tête pour éviter la congestion. Tout d’un coup, les oreilles bouchées avec de la cire, il glisse, il disparaît dans le puits.
J’ai vu des Rhtass qui demeuraient ainsi trois à quatre minutes sous l’eau, à une profondeur de cent trente pieds, sans avertir par une sonnerie de corde que l’air leur manquait. Remontés au jour, l’expression de leurs visages était l’égarement de la folie; l’œil exorbité, sanglant, la poitrine battante.
... L’ardeur du soleil nous force de rentrer à la kasbah. J’y arrive au moment où le chef du bureau rend la justice. Il veut bien me permettre d’assister à son audience.
Singulièrement pittoresque, ce tribunal primitif avec ses cavaliers de Makhzen, remplaçant nos municipaux, et les allées et venues du garde champêtre d’Ouargla, un Chaambi en burnous blanc, ceint aux hanches du sabre traditionnel, décoré d’une plaque dorée qui, en caractères français et arabes, proclame son titre.
Pour les prévenus, ils n’ont l’air ni plus roués ni plus canailles que leurs camarades qui devisent accroupis à la porte des mosquées. Ces faces de sauvages sont illisibles pour moi. Le masque est façonné par les paroles, et l’expression d’un visage apprend peu de choses à celui qui n’entend pas le langage de l’homme observé.
D’abord, c’est tout un défilé de gens accusés de n’avoir pas fourni leurs journées de prestation. Il est bien malaisé de démêler la vérité à travers leurs explications volontairement confuses. Se sont-ils, oui ou non, comme c’est leur droit, rachetés en argent de la corvée? Et s’ils ont versé la somme entre les mains du caïd, ce fonctionnaire se l’est-il appropriée? Puis il y a les gens qui campaient fort loin avec leurs tentes, au moment où on les a appelés pour fournir leur contingent de travail. Il peut arriver que ceux-là aient, hommes et chameaux, plus d’une semaine de route à parcourir pour venir se mettre à la disposition du bureau. Enfin, la faveur vénale ou l’inimitié du caïd, chargé des recensements qui servent de base à l’impôt, est une source perpétuelle de discussions et d’erreurs. Ces inconvénients administratifs ont peut-être une cause unique. On a eu tort d’appliquer à des nomades comme les Chaamba une législation calquée sur l’administration des ksour berbères.
Après les affaires, les passions.
Le garde champêtre introduit une jeune femme qui tient un nouveau-né dans ses bras, une dame âgée l’accompagne: c’est une voisine. Elles expliquent leurs griefs d’une façon assez confuse, debout contre le mur, reculant dans la brique comme pour s’y enfoncer, avec de petits gestes de pudeur qui leur couvrent le visage, déterminent des volte-face et encrassent déplorablement les cartes, les plans topographiques, suspendus derrière elles.
Au bout d’un bon quart d’heure d’interrogation, on arrive à résumer la plainte. La jeune femme déclare que, le matin, elle se trouvait sur sa terrasse où elle dort seule, en l’absence de son mari. Tout à coup, elle entend du bruit dans la cour. Elle se jette dans l’escalier. Elle se trouve en face d’un homme qui s’enfuit, non sans emporter un burnous et deux tapis de prière. Elle nomme son voleur et la voisine appuie son témoignage.
Je remarque que le bureau arabe ne semble pas trop convaincu de la vérité de ces dépositions. Il insiste particulièrement pour connaître de quelle façon le voleur est entré dans la demeure.
--Es-tu bien sûre que tu ne lui as pas ouvert la porte?...
La jeune femme se jette le nez contre le mur et la vieille dame lève les bras au ciel. Cette matrone est prodigieusement distinguée. Elle accueille nos suppositions galantes avec une pudeur anglaise.
--Bon, dit le bureau arabe. Faites comparaître l’inculpé.
Il est certain que je ne me représentais pas don Juan avec ce nez cassé d’un coup de matraque, ce visage troué de petite vérole, cette mine de basse canaillerie. Mais qui connaîtra le sombre abîme qu’est le cœur d’une femme chaambi? Coupable ou non, l’homme au nez cassé se défend avec une rouerie de sauvage. Il feint de ne point comprendre les paroles de l’officier. Il tourne vers l’interprète des yeux effarés qui clignotent. Et quand on lui a répété la question, il reste béant, hébété; il considère le garde champêtre avec une grimace de supplication comique. Il n’entend que le patois chaambi. Il s’embusque là-dedans comme dans une broussaille. Il répond au garde champêtre qui traduit pour l’interprète, qui traduit pour l’officier, qui commente pour moi. Et ses réponses sont plaisamment évasives, doctement sentencieuses.
--Comment te trouvais-tu dans la rue à deux heures du matin?
--L’homme vigilant se lève avant le soleil.
--Tu avais médité ton coup?
--Le Koran blâme les voleurs.
--Que peux-tu opposer à l’accusation de ces femmes?
--Dieu permet que le croyant soit éprouvé par la calomnie.
Et ainsi de suite pendant une heure, les deux femmes accusant, le doigt tendu, l’amateur de burnous tournant en cercle autour des points d’interrogation qui le gênent.
... Mettez en liberté ce menteur et, au coucher du soleil, vous aurez la stupéfaction de le trouver dans la cour de la mosquée, abîmé dans sa prière, répondant avec des lèvres pieuses à l’appel du muezzin.
Je monte dans le minaret pour assister à cette cérémonie. La mosquée est fort humble, bâtie avec de la boue; son obscurité fait penser à une crypte mérovingienne. C’est un décor de Jean-Paul Laurens, avec de la grisaille dans les architectures en place du sang des briques.
Le minaret ne compte guère plus d’une cinquantaine de marches. C’est assez pour dominer, et de haut, toute la ville.
Jamais elle ne m’a paru si minable, si ruinée, si triste, malgré la mer de palmiers qui monte autour d’elle. Dans les cours intérieures, j’aperçois les femmes vêtues du bleu luisant des serges, qui préparent le couscouss sur des feux clairs, ou, au sommet des terrasses, dressent les lits d’osier à l’abri des scorpions, sous les étoiles. De ci, de là, un âne, qui vit pêle-mêle avec la famille, brait ou combat contre les enfants. Des chèvres noires, qui ont escaladé la ruine des murailles, bondissent d’une maison à l’autre par-dessus les ruelles et le vide. Des taches fauves de burnous sont en marche dans l’oasis, sous les palmiers. Le soleil baisse du côté du désert; les premières étoiles commencent à se refléter dans le chebka.
Dans mon dos, une voix éclate, formidable. Je me retourne: c’est le muezzin. Je n’ai pas entendu ses pieds nus sur les marches. Quatre fois, vers les points cardinaux, il lance son appel rauque. En bas, un murmure lui répond, frais comme le crépuscule qui plane dans la cour de la mosquée. En plusieurs rangs, sur la terre, des formes blanches ondulent. Les saccades de voix de l’homme sacré règlent les prosternements, les génuflexions.
... On voudrait une part de cette prière sans athées, qui descend sur l’islam avec les ombres du soir.
XV
Les tribulations d’un Moqaddem.
Je rapporte dans ma malle un petit drapeau de papier tricolore. Il surmontait un château de nougat que les officiers de Ouargla nous ont fait servir sur la terrasse du bordj, dans un festin d’adieu. Au retour, je pourrai le planter sur ma carte. Il marquera le point où la ligne rouge de notre promenade dans le Sud fait un coude et bifurque tout droit vers le Nord, par Ngoussa, El Hadjira, Blidet-Ameur, Temacin, Touggourt, l’oued Rirh, jusqu’à Biskra, jusqu’à la mer, jusqu’à la France.
Nos deux guides chaamba nous font toujours escorte; mais c’est maintenant un nègre du Makhzen de Ouargla qui guide. Comme mon méhari est fourbu et qu’il ne peut plus soutenir le trot, je me lève le matin, avant mes compagnons, sur le coup de deux heures et je prends l’avance en compagnie de Cheikh.
Notre arrivée à Blidet-Ameur est marquée par un petit incident qui mérite d’être noté.
D’El Hadjira à Blidet-Ameur, l’étape est longue. J’entre dans l’oasis, en plein soleil, après sept heures de selle. Cheikh qui n’est jamais remonté jusque-là se fait indiquer la place publique. Nous y trouvons un banc à l’ombre où toute une société de burnous est assise. Nous faisons coucher nos chameaux et Cheikh s’approche des causeurs. Je comprends qu’il dit d’où nous venons, qui nous sommes, qui je précède. D’ailleurs, le titre de cavalier de Makhzen dont Cheikh se réclame suffit à indiquer que nous voyageons sous le patronage de l’autorité.
Cependant personne ne se détache du groupe, selon l’usage, pour m’apporter à boire. Même on me laisse debout. Le rassemblement s’est grossi d’oisifs; les figures, qui ne ricanent pas, sont hostiles.
A la demande:
--Où est la maison des hôtes? on a répondu en nous montrant par dérision un espace de terre couvert de matériaux en démolition et inondé de soleil.
Quand on a dans les reins sept heures de chameau et que la soif vous tenaille, la patience est courte.
Je demande à Cheikh:
--Où est le caïd?
Il me désigne sur le banc d’ombre un personnage dont le burnous est plus blanc que ceux de la foule. Je m’avance vers cet homme et je lui mets la main à l’épaule. Je le bouscule pour me faire une place. Il me regarde; son visage se gonfle, mais il cède. Et je recueille tout de suite le bénéfice de ce mouvement de décision sous la forme d’un éventail qu’un adversaire politique du caïd m’apporte avec une nuance de respect.
Évidemment le caïd est inquiet. Mais son amour-propre lui défend de céder la place, et, une grande heure durant, nous restons assis, à côté l’un de l’autre, au milieu des gesticulations de l’entourage. Enfin, deux méhara débouchent sur la place; c’est mon compagnon et son guide. Du premier coup d’œil, ils jugent l’accueil qu’on nous a fait.
--Fils de négresse! s’écrie Brahim, qui, en bon Chaambi déteste ces gens de Temacin, métissés de sang noir.
Le caïd riposterait volontiers à l’injure, mais, s’il est plein de dédain pour les civils, les galons d’officier lui font peur. Et il s’éloigne sous le bâton levé sur sa tête, pour aller nous choisir une place d’ombre dans les jardins de l’oasis.
J’ai eu par la suite l’explication de ce singulier accueil et de cette réponse du caïd à nos cavaliers:
--L’officier dont vous me parlez commande à Ouargla; moi je suis le maître ici.
Depuis El Hadjira jusqu’à Temacin, le pays est constitué en une sorte de fief ecclésiastique, apanage d’une confrérie musulmane, les Tidjaniya.
L’ordre est répandu à Fez, au Maroc, au Sénégal. A la fin du XVIIIe siècle, il avait son siège tout près de Laghouat, à Aïn-Mahdi. C’est là que réside le petit-fils du fondateur Sidi-Ahmet, et sa femme, fille d’un gendarme français, que Sidi-Ahmet épousa à Bordeaux après son insurrection, pendant une période d’internement. Comme ses voisins les Oulad-Sidi-Cheikh, le chef de la confrérie des Tidjaniya, ne songe nullement à édifier les croyants par ses vertus privées. Et la chronique algérienne assure que la fille du gendarme bordelais n’est traitée par son époux qu’en sultane favorite.
Si Mohamed-el-Aïd et Si Maamar, les chefs actuels de la zaouiya tidjaniyenne de Temacin, montrent plus de décence extérieure dans leur conduite. Ils sont sensés n’exercer sur le pays qu’un pouvoir spirituel, mais le caïd est de leurs parents et, par là, l’autorité administrative vient dans leurs mains. En bons diplomates, ils lâchent la bride à leur clientèle religieuse; ils tolèrent son insolence, afin de se faire pardonner leur propre politesse envers les conquérants.
Les ménagements un peu imprudents dont les Tidjaniya sont l’objet de notre part ont d’anciennes excuses. Comme ils étaient en forts mauvais termes avec Abd-el-Kader, ils nous ont rendu à l’époque de la conquête des services politiques; de même pendant la guerre de 1871, plus récemment lors de l’occupation de la Tunisie. Enfin ce sont encore eux qui se mirent autrefois à la disposition de M. Duveyrier, qui lui donnèrent le chapelet de leur ordre pour faciliter sa route périlleuse et permirent ainsi au savant voyageur de prolonger son séjour parmi les Touaregs du Nord.
Tels sont les souvenirs dont la zaouiya se réclame pour demander le maintien de son privilège. D’autre part, si les Tidjianiya de Temacin semblent bien disposés pour nous, leurs confrères du Sénégal sont nos ennemis déclarés et, si le couvent de Temacin a autrefois préparé l’exploration de M. Duveyrier, on ne saurait oublier qu’il fournit également des guides au colonel Flatters.
... On se souvient que l’expédition avait été organisée par un comité de personnes singulièrement honorables, diversement compétentes, mais qui, par malheur, étaient mal au courant des mœurs de la rouerie musulmane. Elles décidèrent de de s’ouvrir la route sous le patronage exclusif des «grandes influences religieuses». Pour insister sur le caractère pacifique de la mission, on avait poussé le scrupule jusqu’à faire endosser des vêtements civils aux officiers qui y prenaient part.
En arrivant à Temacin, le colonel Flatters demanda des lettres de recommandation et un moqaddem (_alias_: un vicaire) qui l’accompagnerait jusqu’au bout. En échange de ce service, le colonel versait tout de suite au couvent une somme de 3,000 francs; il en promettait 2,000 autres à son retour.
Le moqaddem que Temacin envoya se nommait Abd-el-Kader-ben-Merad. C’était un petit homme grêlé, très maigre, très pâle et parfaitement déguenillé. Quand, sur l’ordre du colonel, on lui demanda ce qu’il exigeait pour son service, il répondit avec des gestes pieux:
--Je ne veux rien... rien que prier en paix...
Jusqu’à Ouargla, la ferveur de sa dévotion ne se démentit pas un seul jour. Il semblait indifférent à tout ce qui n’était pas ses génuflexions, ses prosternements et ses psalmodies. Mais, à partir de Ouargla, c’était le désert qui commençait; et le moqaddem, se découvrant soudain, le goût du confortable, envoya faire ses emplettes aux frais de la mission. Quand on se mit en route, Ben-Merad possédait un tapis de prière, un burnous neuf, des haïks de soie, un méhari, six chameaux de bât pour ses provisions, enfin, une tente pour lui tout seul, alors que les officiers habitaient deux à deux. La piété du moqaddem ne semblait pourtant pas s’être ralentie; il ne sortait pas de sa tente. On l’y croyait absorbé dans ses prières.
Sur ces entrefaites, on constata que le rhum de la «popote» diminuait avec une rapidité inquiétante; une surveillance fut organisée, et, le soir, par un trou de la tente, on aperçut le moqaddem qui se grisait abominablement en compagnie du cuisinier de la mission, un certain Abd-Allah, que l’on avait pris à Biskra, en passant dans un hôtel.
En dehors de ces libations, le moqaddem ne rendit aucun service. Quand on fut sur la route du retour, il avoua qu’il n’osait point retourner seul avec les Chaamba. Il était mal avec eux et craignait qu’on ne lui coupât la tête en chemin. Il accompagna donc le colonel jusqu’à Laghouat et il reçut les 2,000 francs promis à la zaouiya, plus les cadeaux personnels.
Quelques jours plus tard, on apprenait que le moqaddem venait de se faire arrêter à Bou-Saada, à la suite d’une partie par trop bruyante avec des danseuses Oulad-Naïl. Le scandale avait été si vif que, malgré son caractère religieux, Ben-Merad fut expulsé de la ville. Il lui restait encore quelque argent en poche et il s’empressa d’aller continuer à Biskra sa fête interrompue.
Dans cette dernière ville, les amis ne lui manquaient pas, car il avait longtemps fait partie du makhzen en qualité de cavalier. Il était en rupture de ban quand les Tidjianiya l’avaient ramassé à Touggourt, dans quelque café maure, et l’avaient moqaddemmisé pour se moquer de nous.
Abd-el-Kader-ben-Merad s’amusa si bruyamment à Biskra avec l’argent du colonel qu’il se fit expulser une seconde fois.
L’odyssée de ce farceur mérite d’être contée jusqu’au bout. Elle est merveilleusement caractéristique de la vie que mènent dans le Sud les gens madrés et remuants.
Comme il n’osait rentrer sans argent à Temacin, Ben-Merad passa la frontière. Au moment de la guerre de Tunisie, on le retrouve à Tozeur. Il est redevenu cavalier de Makhzen: très actif, très brave, très homme de poudre, prêt à tous les rôles, il se révèle aussi vaillant soldat qu’il avait été édifiant moqaddem. Un jour, dans une revue, on lui trouva deux médailles militaires sur la poitrine.
--Mon général, demanda-t-il, ne pourriez-vous pas me changer cela pour la Légion d’honneur?
Vérification faite, Ben-Merad avait été, en effet, médaillé deux fois par erreur. Peut-être sa bravoure allait lui valoir le ruban rouge, lorsqu’il disparut brusquement à la suite d’une histoire fâcheuse.
La dernière fois qu’il a fait parler de lui, il était rentré dans la province de Constantine, à El Oued; il y avait mérité la considération générale quand brusquement il sombra, encore une fois, dans une affaire louche. Depuis, sa trace est perdue.
L’aveuglement du colonel Flatters ne fut pas moins extraordinaire que l’audace de cet aventurier. Les fredaines de son moqaddem ne découragèrent pas le colonel de s’adresser encore à Temacin pour sa seconde expédition. Cette fois, on lui donna un aide de cuisine nègre, brave homme, convaincu, sans influence aucune, et que les Touaregs ne se firent pas faute d’égorger avec ses compagnons.
La zaouiya était prudente en n’exposant pas les siens; son influence est toute locale. Les principes libéraux qui sont la base de sa doctrine, ne peuvent entrer dans l’esprit populaire. N’admet-elle pas que «le droit suit le droit», que «tout ce qui existe est aimé de Dieu», que «l’infidèle (kafer) est compris dans cet amour aussi bien que le croyant»? Ce n’est évidemment ni à la Mecque, ni auprès des clients de Bou-Amama, ni en pays touareg qu’une pareille doctrine a chance de s’épanouir. Et je connais des politiciens sans entrailles qui considèrent comme un anachronisme les ménagements accordés à la zaouiya en échange d’une influence libérale qu’elle n’exerce que de nom.
... Le siroco nous a souvent fait cortège des journées, des nuits entières, exaspérant nos nerfs, obstacle à tout repos. Mais, nulle part, nous n’avons essuyé de tempête pareille au coup de simoun qui nous guettait à la sortie de Blidet-Ameur.
A cinq heures du soir, au moment même où nous quittions l’oasis, les premiers éclairs commençaient de rayer le ciel. En toute autre circonstance nous serions descendus de selle pour attendre la fin de l’ouragan, mais la réception qu’on nous a faite ce matin nous oblige à montrer de la crânerie. Et nous opérons une belle sortie sous les yeux de la population.
Déjà le vent est si fort que nos vêtements de toile battent sur nous avec des flottements de drapeaux. Sur le fond de ce soleil couchant, la dune fume comme un incendie: le ciel est couleur d’orange pâle, les éclairs y sont d’une longueur démesurée et de formes bizarres, en zigzags, en tire-bouchons, avec des ricochets d’une fantaisie imprévue. Et le tonnerre roule entre chaque apparition de lumière, si formidable, qu’on ne s’entend plus crier. Puis le sable qui vole dans l’air nous enveloppe comme d’une nuit. Il entre dans nos yeux, dans nos bouches, dans nos oreilles, dans les naseaux de nos bêtes. Les méhara n’avancent plus. On dirait des barques qui ont vent debout et qui tanguent. Ce vent qui nous assaille, qui nous soufflette des pieds à la tête, est brûlant. On ne sait si c’est sa chaleur ou la brutalité de son choc qui suspend le jeu des poumons, et, par intermittences, étouffe. Il ne souffle point de façon continue, il a des respirations larges de flux et de reflux. Il fait songer à un four dont la gueule vous jetterait, par bouffées, l’âme en fusion des métaux.
Dans les ombres de la nuit qui vient et qui ajoute au tragique de cette tempête, nous distinguons vaguement les premiers palmiers de Temacin. On ne peut s’y arrêter pourtant et chercher un abri dans les jardins, car une chebka les longe avec des stagnances d’eau morte sur qui plane l’accès de fièvre pernicieux. Ceux qui s’endormiraient là auraient chance de ne point se relever. Nous marchons donc jusqu’à la pleine nuit. Et comme Allah aime les pauvres infidèles aussi bien que les autres, il juge notre épreuve suffisante, il arrête le vol des colonnes de sable, il renchaîne le vent. Les chameaux se laissent tomber à terre, ils allongent leur museau sur le sol. On fait bouillir un peu d’eau pour le thé, on déploie les couvertures à la hâte.
La nuit est sans étoiles, sans lune. Dans le lointain, le simoun halète encore. Mais sa force est finie; c’est comme ce petit sanglot hoquetant par où s’achève dans les ménageries, le rugissement des lions encagés. Entre les silences de sa rage mourante, un murmure de voix s’élève. C’est la zaouiya de Temacin qui psalmodie l’office de ténèbres, tout près de nous, sous ses coupoles.
XVI
L’Oued-Rirh à vol d’oiseau.