Au pays des pardons

Part 6

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C’était une croyance des Celtes qu’une fée, idéalement belle et cruellement perverse, habitait la mer. Elle avait, disait-on, la figure, les seins et les hanches d’une vierge. Le reste de son corps était d’un monstre, couvert d’écailles et terminé par une queue fourchue. On voyait son torse incomparable surgir au-dessus des eaux, par les soirs alourdis qui précèdent les grands orages. Sa chevelure dénouée ondulait harmonieusement sur les vagues et, de ses lèvres, un hymne montait, d’une langueur triste et si passionnée que les barques s’arrêtaient pour l’entendre. Les matelots, éperdus, fascinés, ne pouvaient détourner leurs yeux de l’ensorceleuse dont les bras blancs leur faisaient signe. Une folie s’emparait d’eux. Et, dépouillant leurs vêtements, ils se jetaient à la nage, tout nus, pour la joindre. Elle les regardait venir, de ses prunelles ardentes où des flammes vertes brûlaient, et elle les étreignait sur son cœur, à tour de rôle, avec la force déchaînée d’un élément. Tout aussitôt le ciel se fermait; les nuages tombaient à longs plis noirs, ainsi qu’une draperie funèbre, la houle se creusait en un lit souple aux profondeurs mouvantes, et l’orchestre de la tempête éclatait, formidable. A ses farouches amours la fée voulait un cadre terrifiant. Ses baisers distillaient une volupté si âcre qu’on en mourait sur l’heure, comme d’un poison. La bouche où la sienne s’était collée s’en détachait soudain, flétrie, béante, muette à jamais. Il n’était pas de famille sur tout le littoral breton qui n’eût à lui reprocher le meurtre de quelqu’un de ses membres. On la nommait _Mary Morgane_, ce qui veut dire: née de la mer. Elle était une, et pourtant multiple. Nombreuses étaient ses incarnations; mais, c’était toujours la même âme de péché qui vivait en chacune d’elles[28].

[28] Il va sans dire que cette tradition, comme tant d’autres d’une origine non moins primitive, s’épanouit encore toute fraîche dans l’_Armor_ breton.

_Ahès, brêman Mary Morgân..._

Et voilà à quel métier de séduction et de mort Gralon avait voué sa fille pour l’éternité!... Le refrain lugubre ne cessa jusqu’au matin de retentir à ses oreilles, réveillant dans sa mémoire l’amertume des souvenirs, ajoutant à ses anciennes douleurs cette honte nouvelle d’Ahès devenue un objet d’opprobre,--Ahès qui fut si longtemps la joie de ses yeux et qui aurait dû être la fleur de sa race!

Le soir d’après, même apparition, même chant; et, pendant plusieurs nuits consécutives, il en fut ainsi. Le vieillard n’osait plus s’allonger sur sa couche; l’obsédante image ne lui laissait pas un instant de repos. Brisé de lassitude et d’angoisse, il s’affaissait à genoux près de la croisée ouverte, et c’était son tour, maintenant, d’implorer sa fille:

--Pitié! murmurait-il.--Ma dernière heure est proche. Ne m’empêche pas d’oublier! Accorde-moi de mourir en paix!...

Mais, comme lui naguère, la fée des eaux, elle aussi, se montrait sans miséricorde. A la fin, pour échapper à cette hantise, il résolut de fuir, de s’enfoncer si avant dans les terres que l’haleine même du flot marin ne pût parvenir jusqu’à lui. Il déroba un des bissacs dans lesquels les paysans du voisinage avaient coutume d’apporter à l’abbaye leurs offrandes, et, l’ayant endossé, il se mit en route au point du jour, alors que les moines de Landévennec étaient tous à matines. Il côtoya la rivière d’Aulne jusqu’au bac de Térénès; la fillette du passeur le déposa sur l’autre rive moyennant une bénédiction et une oraison qu’il psalmodia d’un ton navré. Elle prenait pour un mendiant en tournée le chef vénéré du clan de Cornouailles, l’homme qui fut le constructeur d’Is et réunit sur son front toutes les couronnes de l’Armorique! Après avoir gravi la montée de Roznoën, il entra dans une chaumière, sise au bord du chemin. La ménagère lui dit:

--Nous ne donnons l’aumône que le samedi, veille du saint jour du dimanche. Voici néanmoins une crêpe et un morceau de lard, parce que vous paraissez bien rendu.

Il accepta, en remerciant; et, comme ses vieilles jambes fléchissaient sous lui, il demanda la permission de se reposer un instant sur la pierre du seuil... Au crépuscule, il traversa la ville du Faou. Withur, son cousin et son lieutenant, avait là son château; il donnait une fête; les fenêtres de sa demeure flambaient; un brouhaha joyeux se répercutait de salle en salle. Gralon voulut s’asseoir sur une borne, près de la porte où les invités s’engouffraient. Des gardes vinrent et le chassèrent. Il subit cette humiliation sans se nommer. Tout cela faisait diversion à son mal, l’arrachait à sa pensée fixe, si torturante! Une vallée s’ouvrait sur la droite: il s’y engagea. Le sentier se déroulait, ombragé de grêles ramures entre lesquelles glissaient des reflets de lune brodant le sol de dessins clairs. Puis, ce furent de hautes futaies, des piliers élancés et moussus soutenant des dômes d’ombre, le mystère d’une église vide, la nuit. Tous bruits au loin s’étaient tus, même la mélopée envahissante, obstinée, de la mer. Gralon se rappela les paroles de Primel, l’anachorète:

--Les bois sont tendres à l’homme qui souffre. Dieu en a fait des asiles sacrés.

Ses sourcils froncés se disjoignirent. Il se sentit plein de sécurité, comme si un mur inexpugnable l’eût isolé du reste du monde. Il continua d’avancer toutefois, heureux de se baigner et, en quelque sorte, de se fondre dans cette atmosphère lénifiante, de goûter plus profondément, à chaque pas, cette protection des choses qui allait s’épaississant autour de lui. L’avenue où il marchait avait l’ampleur, la majesté d’une nef colossale. Et, tout en cheminant sous les arceaux vertigineux, il songeait:

--S’il est dans les décrets de Dieu que je vive quelques années encore, je veux bâtir, à la place de cette forêt et sur son modèle, une cathédrale où se dresseront, en pierre indestructible, autant de colonnes que voici d’arbres. Et il n’y aura infortune en Bretagne qui n’y puisse trouver, comme moi-même à cette heure, soit remède, soit consolation.

... Gwennolé cependant, inquiet de la disparition du vieux roi, s’était mis à sa recherche. Il le découvrit enfin, dans la retraite qu’il s’était choisie, à l’orée de la forêt du Kranou. Il était là, étendu sur un lit de mousse que les feuilles tombées brochaient de larmes d’or. Près de lui une forme humaine était accroupie, qui n’avait plus d’un être vivant que l’apparence. En voyant venir le moine dont la robe de bure blanche tranchait vivement sur le fond assombri des bois, Gralon se souleva avec effort.

--Vous arrivez à temps pour recueillir mon dernier souffle, dit-il. Ne prenez point ombrage du vieillard que voici: il a vécu trois âges d’homme et connu l’extrémité de la souffrance. Les maux que j’ai endurés ne sont rien au prix des angoisses qui l’ont éprouvé. J’ai eu à pleurer ma ville engloutie et l’épouvantable destin de mon unique enfant; mais, lui, il a perdu ses dieux! A cette misère-là nulle autre n’est comparable. Jadis il fut druide: il porte le deuil d’une religion morte. Soyez-lui clément et doux. Il vous dira mon vœu suprême, et combien ce lieu m’est cher; j’y ai savouré par avance la joie de n’être plus. Je dépose en vos mains à tous deux mon âme épurée des souvenirs qui troublent...

Il n’en put prononcer davantage; sa tête retomba inerte sur le gazon. Le roi de Cornouailles avait trépassé. Gwennolé se mit à murmurer des psaumes latins; le druide entonna, d’une voix chevrotante, une mélopée en langue barbare; et Gralon, conan[29] de la mer, reposa dans la clairière jusqu’au lendemain, veillé par le prêtre du Christ et par le dernier survivant des ministres de Teutatès. De singulières pensées durent hanter l’âme de ces deux hommes. Peut-être le corps du vieux roi suffit-il à combler l’abîme qui les séparait; peut-être, par-dessus son cadavre, dans la mélancolie de cette nuit funèbre, les deux formes religieuses de l’antique esprit breton se tendirent-elles la main et communièrent-elles devant la mort, sous le couvert majestueux des bois.

[29] Chef.

Au point du jour, survint une troupe de cénobites que Gwennolé avait mandés. Ils lavèrent à une source voisine la dépouille mortelle du chef de clan, l’ensevelirent dans une pièce de lin parfumée de verveine, et la chargèrent sur leurs épaules pour la transporter à Landévennec où, dans une crypte maintenant effondrée, son sépulcre se voit encore.

Quand ils se furent éloignés, le druide parla:

--Frère (car nous avons eu dans le passé de communs ancêtres), celui que nous avons conduit ensemble au seuil des demeures futures m’avait prié d’être auprès de toi l’interprète de ses dernières volontés. Je lui fis promesse de te les aller dire, s’il était nécessaire, jusqu’en ta maison, quoiqu’il me soit défendu par mes dogmes de franchir le cercle enchanté de cette forêt. Ce qu’il désire de toi, le voici: il entend que, par tes soins, une église soit érigée en cette place à la mère douloureuse de ton Dieu, afin que les malades y trouvent guérison et les affligés miséricorde. Un temps fut--j’étais jeune alors--un bloc de granit rouge se dressait ici. Son contact rendait la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, l’espérance aux cœurs en détresse. Puisse le sanctuaire que tu édifieras avoir mêmes vertus! Ceci est mon souhait, le souhait d’un vaincu résigné au cours changeant des choses, et qui parle sans amertume ni animosité. J’ai dit.

Gwennolé resta un instant songeur, les yeux baissés à terre.

--Mais, en ce cas,--s’écria-t-il enfin, ému malgré lui de la belle sérénité du druide,--c’est vous que nous atteignons, vous dont nous envahissons le suprême refuge!

--Oh! moi... fit le vieillard.

Et, après un silence, avec un geste de lassitude et de découragement, il ajouta:

--C’est affaire à mes dieux de me protéger, s’ils existent et s’ils y peuvent quelque chose.

Puis, montrant le ciel, d’un bleu délavé, l’azur limpide et pâle des matins d’octobre:

--Au fond du mystère que nous situons là-haut il n’y a peut-être qu’un grand leurre.

Gwennolé, scandalisé, dit sévèrement:

--Croire, c’est savoir.

Mais, il se radoucit aussitôt; il se sentait plein de compassion pour cette figure vénérable, dernière épave d’un grand culte sombré.

--Que ne m’accompagnes-tu à l’abbaye? Nous avons une cellule pour les hôtes, et nous enseignons la voix du salut.

--J’aime mieux les sentiers de ma forêt, répondit le druide, ils me sont familiers. Tous les chemins, d’ailleurs, aboutissent au même carrefour. Je te ferai seulement une prière: quand tes ouvriers viendront pour bâtir l’église, s’ils trouvaient mes restes pourrissant sur le sol, en ces parages, recommande-leur de les enfouir. Adieu!

Il tourna le dos et, appuyé sur un bâton noueux, s’enfonça péniblement sous les hautes avenues, tandis que Gwennolé, l’âme triste et amollie sans qu’il sût pourquoi, descendait à pas lents vers la mer.

II

J’ai tenu à rapporter tout au long la légende. Le vœu de Gralon fut accompli, l’église fut édifiée sur l’emplacement qu’il avait désigné; trois valises d’or, sauvées du naufrage de Ker-Is, suffirent à peine à couvrir les frais du monument, qui eut, en effet, s’il faut en croire la tradition, autant de piliers de pierre que le pays de Rumengol avait d’arbres. C’est dire que le sanctuaire actuel n’en est qu’une réduction mesquine. Mais, comme s’exprime le proverbe, il ne faut pas mesurer aux proportions de l’église la grandeur des miracles. L’humble chapelle d’aujourd’hui a gardé, aux yeux des Bretons, le même prestige que la somptueuse basilique d’autrefois. Ils y accourent de toutes parts, toute l’année durant, et de l’Argoat et de l’Armor[30].

[30] L’Argoat (pays des bois) désigne surtout l’intérieur de la Bretagne; l’Armor, le littoral.

Un soir d’août, je débarquais au Cloître-Plourin, petite halte de la ligne de Carhaix, perdue dans une steppe marécageuse, au milieu d’une région de tourbières éventrées, étalant çà et là des lèpres noires et des miroirs d’une eau stagnante et sinistre. Pas d’autre maison que la gare. J’avais dessein de visiter les Kragou, sorte de vagues en pierre, rebroussées dans la direction de l’ouest, qui hérissent de leurs crêtes étranges cette partie de la montagne d’Aré. Je pris la seule route qui s’offrait à moi, un de ces chemins primitifs, faits de deux ornières enserrant une sente herbeuse, et qui, selon l’adage breton, ne sont guère fréquentés que du chariot des âmes en peine. Une vieille cependant y marchait à quelque distance devant moi, une pauvre vieille à l’allure hésitante, les pieds chaussés de lourds souliers d’homme, la taille si courbée, que ses longs bras avaient l’air de prendre naissance dans ses reins. En passant à côté d’elle, je la «bonjourai». Elle me répondit d’une voix jeunette au timbre argentin. J’ai souvent observé que chez nous, les femmes du peuple gardent jusqu’aux extrêmes limites de l’âge je ne sais quel charme d’enfance. Il était évident aussi qu’elle éprouvait un sentiment de joie à rencontrer un être humain dans cette immense solitude. La tristesse des choses autour d’elle lui causait une impression pénible qu’augmentait encore la mélancolie du soir, et cette espèce d’effroi qu’il traîne à sa suite en nos climats occidentaux. Elle engagea la conversation, exprima l’espoir que nous avions peut-être à suivre longtemps ensemble la même route.

--Moi, dit-elle, je voudrais atteindre le bourg de Berrien avant l’extinction des lumières. Malheureusement, je ne suis plus ingambe. Je vais comme une loche.

D’une des poches de son tablier le col d’une burette sortait.

--Vous êtes sans doute pèlerine? demandai-je.

--Je le fus, oui. Naguère on ne voyait que moi sur les routes. Mais les forces s’usent, j’ai près de quatre-vingts ans; je devrais être déjà couchée dans ma maison du cimetière. Je pratique encore pourtant, parce qu’il faut vivre jusqu’au bout, n’est-ce pas?

Elle m’apprit qu’elle se rendait à Rumengol, par Berrien, Commana, à travers tout le pays montueux. Et il y avait deux jours qu’elle voyageait, depuis Plounévez-Moédec, dans les Côtes-du-Nord, jouxte la forêt de Coat-an-Noz. Elle allait prier la Vierge de Tout-Remède[31] pour le prompt trépassement d’un moribond qui souffrait des affres infinies sans pouvoir exhaler son dernier souffle.

[31] De _Rumengol_, nom de lieu, dont la signification s’est perdue, le clergé a fait _Remed-oll_, ce qui veut dire Tout-Remède.

Pour me retenir plus longtemps à son côté, elle se mit à me donner des détails sur les rites qu’elle aurait à accomplir, une fois parvenue au lieu de son pèlerinage. Elle s’agenouillerait d’abord en face du porche où Gralon est représenté implorant pour les Bretons la tendresse de Notre-Dame, Mère de la chrétienté. Elle ferait ensuite à trois reprises le tour de la chapelle, pieds nus, ses souliers dans les mains, en marchant à l’encontre du soleil et en récitant la très ancienne ballade, en langue armoricaine, connue sous le nom de _Rêve de la Vierge_[32].

[32] Cf. _Soniou Breiz-Izel_, t. II, p. 344.

Dame Marie la douce en son lit reposait Quand il lui vint un rêve; Son fils passait et repassait Devant elle, et la contemplait...

Je dus entendre toute l’oraison, qui est d’ailleurs exquise et empreinte d’une fraîcheur, en quelque sorte, galiléenne... Viendrait alors la prière dans l’église. La bonne femme allumerait un cierge aux pieds de l’image sacrée, le laisserait brûler un instant, puis, brusquement, l’éteindrait, pour signifier à la Glorieuse Marie quel genre de service on attendait d’elle. Il était fort à présumer qu’au même moment, là-bas, à Plounévez-Moédec, l’agonisant rendrait l’âme. Sinon, elle avait encore une ressource: elle irait à la fontaine de la sainte et y emplirait sa burette. Au retour, elle répandrait quelques gouttes de cette eau sur les paupières du patient, et ses yeux aussitôt se renverseraient dans leurs orbites, et la douleur le quitterait avec la vie.

--C’est, je crois bien, la cinquante-sixième fois que je fais ce parcours, et pour cinquante-six vœux différents. Il n’est pas de grâces que Rumengol ne dispense: il guérit des tourments d’esprit comme des infirmités du corps. Gralon en fut le premier miraculé. Le démon de sa fille Ahès le possédait et troublait ses nuits. Notre-Dame l’en délivra...

Lancée sur ce chapitre, la vieille ne tarit plus. Mais, nous étions sur la pente des Kragou.

--Ah! vous allez aux Roches, fit-elle, avec un léger frisson. Dieu vous garde!... Moi, mon chemin est par cette trouée.

Elle disparut peu à peu dans un repli de la montagne. Arrivé au faîte, je me hissai sur une des grandes pierres, et je la revis, la pauvre vieille, qui se hâtait de son pas clopinant, sous la tombée grise du crépuscule; à deux lieues vers le sud, par-delà le désert des tourbières, un clocher pointait au-dessus d’un bouquet d’arbres, égrenant dans l’air calme des tintements mélancoliques. L’angélus sonnait à Berrien.

III

C’est dans la première semaine de juin, au joli mois de la fenaison. Le train de six heures vient d’entrer en gare de Quimper, regorgeant de monde. Sur tout le trajet, depuis Lorient, il a cueilli des pèlerins. On les entrevoit par le cadre des portières, assis bien sagement, figures sérieuses et recueillies. Il y a parmi eux des Vannetais, des Gwénédours aux cheveux plats, aux traits énergiques durement sculptés; des hommes de Scaër aux belles carrures, en des vestes noires soutachées de velours; des gars d’Elliant, engoncés dans leurs cols raides, des saints-sacrements brodés dans leur dos. Beaucoup de femmes: celles-ci flétries avant l’âge, la peau terreuse, la taille élargie par les travaux des champs et les maternités incessantes; celles-là, délicieusement fraîches, pures fleurs d’idylles, laissant flotter ainsi que des pétales blancs les ailes éployées de leurs coiffes.

Sous le hall, des groupes stationnent devant les compartiments bondés: paysans et paysannes de la banlieue quimpéroise, gens de Kerfeunteun et d’Ergué, de Plomelin et de Fouesnant. On attelle des wagons supplémentaires qui sont immédiatement pris d’assaut. Le train repart, emportant cette caravane de croyants, grossie de halte en halte.

Je me suis faufilé à grand’peine dans une voiture occupée principalement par des soldats,--de petits conscrits bretons, imberbes pour la plupart, les mains calleuses encore de la charrue, l’air rustique sous l’uniforme. Ils ont eu l’heureuse chance de n’être point dépaysés, d’avoir leur garnison à portée de leurs villages; et, disposant d’une permission de vingt-quatre heures, ils les vont passer à Rumengol, par dévotion sans doute, mais aussi parce qu’ils savent qu’ils y rencontreront leurs parents, leurs amis et--comme bien l’on pense--leurs douces[33]. Cette perspective et le sentiment qui s’y joint d’une liberté momentanément reconquise ne laissent pas de les surexciter quelque peu. Ivresse passagère, du reste, vite évaporée. La gaieté, dans notre race, n’a qu’un épanouissement rapide et se fane aussitôt. Maintenant, ils devisent entre eux gravement, semblent se concerter à mi-voix. Sur l’invitation de ses camarades, un d’eux se lève, un tout jeune homme, presque un adolescent. Aux lignes délicates de son visage, à ses yeux fins, couleur d’herbe roussie, on devine un pâtre des monts. Après s’être recueilli une seconde, il attaque d’une voix claire, habituée à retentir dans les grands espaces, non un refrain de chambrée, comme on eût pu s’y attendre, mais une complainte mystique, au rythme alangui, le cantique populaire de Notre-Dame de Rumengol:

[33] C’est par cette gracieuse appellation que les Bretons désignent la bien-aimée.

_Lili, arc’hantet ho delliou, War vord an dour ’zo er prajou;_

_Douè d’ezho roas dillad A skuill er meziou peb c’houèz vad..._

Des lys, aux feuilles argentées, Sont au bord de l’eau, dans les prés;

Dieu leur donna des vêtements Dont l’odeur au loin embaume les champs...

Le chœur des troupiers reprend chaque strophe, lui communiquant une ampleur immense; et le chant semble fuir au loin derrière nous, emporté dans un vent de vitesse, avec les grandes fumées blondes qui font sillage aux deux flancs du train. C’est une sorte d’églogue religieuse, doux-fleurante, imprégnée d’un double parfum de nature et de piété. Elle évoque dans l’atmosphère du wagon, sans air et sans jour, où nous sommes parqués, des visions de courtils lumineux, de coteaux boisés, d’eaux courantes au creux des vallons, et d’un sanctuaire dressant à mi-pente son clocheton gris brodé de lichens.

Ce qu’il nous est donné d’entrevoir de la contrée que nous traversons ajoute encore à cette impression de fraîcheur et de rusticité. La verte et ondoyante Cornouailles déploie de part et d’autre la splendeur grasse de ses pâturages, le miroitement de ses rivières, le bleu rempart de ses collines dont les dentelures, sous le soleil couchant, sont comme burinées d’un large trait d’or. Un ciel léger, des frissons tièdes, la vivante haleine de la mer. On monte, on monte. Une ligne de hauteurs austères et dénudées se dessine; des pyramides de pierres entassées les couronnent, semblables à des _cairns_ des anciens âges; une nappe d’eau canalisée réfléchit leurs grands profils, et, sur ses bords, des maisons blanches sont rangées paisiblement, leurs façades un peu assombries par les reflets d’ardoises qu’y projettent les carrières d’alentour. C’est ici Châteaulin, une sous-préfecture d’Arcadie. On franchit le canal sur un viaduc d’où l’œil domine un instant ses courbes harmonieuses, l’écharpe d’azur mat qu’il déroule, à travers des solitudes presque vierges, jusqu’à la pointe de Landévennec. L’Aulne passée, on entre dans un pays nouveau; il n’a point l’âpreté des cimes qu’on laisse après soi, mais encore moins l’aspect joyeux, cette riante figure des choses, qui caractérise la Cornouailles du sud. Région de plateaux découverts, coupée de ravins profonds comme celui de Pont-ar-Veuzèn, ou de combes tristes comme celle de Lopérec, sa physionomie respire un je ne sais quoi de sobre et de grave, annonce déjà le Léon. Le train s’arrête dans une petite station en rase campagne; un employé crie:

--Quimerc’h! Les voyageurs pour Rumengol descendent!

Les wagons débarquent sur le quai une multitude grouillante, silencieuse et bariolée. Il est huit heures et demie environ. Le ciel, d’une blancheur lactée, s’est peuplé d’une procession de nues qui semblent s’acheminer, elles aussi, dans notre direction. Les pèlerins s’égrènent au long d’une route grimpante, bordée çà et là d’auberges. Sur un palier, le bourg de Quimerc’h, transporté en cet endroit depuis l’ouverture de la voie ferrée, groupe autour d’une église neuve quelques maisons banales. Et cela n’est pas sans causer une déception, ce village improvisé, au milieu de ces grands horizons sévères reposant sur des assises de granit bâties pour l’éternité. Par delà le bourg, la côte recommence; les bras d’un calvaire se dessinent au sommet, sur le fond encore illuminé du couchant. On a de là-haut une des plus admirables vues de Bretagne. Une terre singulièrement attirante dévale à vos pieds; tout au bas, des silhouettes de toits pointus, un vieux décor de ville moyenâgeuse gravé à l’eau-forte[34]; à gauche, des images grises et fuyantes, de vagues estompes lointaines, pareilles à des nuages immobilisés, et qui sont, d’abord, les crêtes du Ménez-Hôm, puis le trident que plante au large le promontoire de Crozon, la «main à trois doigts» dont il fouille les entrailles de l’Atlantique;--à droite, la rade, ce que les Bretons appellent la _mer close_, une filtrée d’Océan au sein des labours et des bois, quelque chose de froid et de clair, la lumière glacée d’une eau dormante où vibre encore l’adieu du soleil disparu et où les houles viennent mourir en un pâle et dernier frisson;--en deçà, une échancrure profonde, pleine d’ombre verte, et, de l’autre côte du ravin, la croupe brune du pays d’Hanvec qui porte suspendue à son flanc la petite Mecque bretonne, la sainte oasis de Rumengol.

[34] Le Faou.

IV