Au pays des pardons

Part 5

Chapter 53,614 wordsPublic domain

Les «grâces» terminées, Yaouank-coz décrocha une de ces énormes lanternes que les rouliers ont coutume de suspendre à l’avant de leurs charrettes, et, l’ayant allumée, il m’invita à le suivre. La cohue des mendiants s’ébranla derrière nous. La nuit était d’un gris d’ardoise, criblée de menues étoiles. Nous traversâmes la cour. Les pas s’étouffaient dans le fumier mou dont elle était jonchée. Yaouank tenait le fanal élevé au-dessus de sa tête, criait: «Par ici!... Attention à cette mare!...» Des portes s’ouvrirent dans des bâtiments bas groupés comme les chaumières d’un hameau, et des souffles d’étuves nous frappèrent au visage. Nous étions auprès des étables. Les mendiants y pénétrèrent à la queue leu-leu, sans bruit; on y avait étendu pour eux une litière de paille fraîche. Les plus ingambes grimpèrent à l’échelle qui menait au grenier des fourrages. Les vaches, étonnées, meuglaient doucement. Du dehors, on voyait aller et venir, tantôt dans le rez-de-chaussée, tantôt sous les combles, la grosse lanterne vigilante du vieux fermier; il ne se fiait qu’à lui-même pour s’assurer que chacun avait son gîte, admonestait celui-ci, installait celui-là, avait l’œil surtout à ce qu’il n’y eût point de promiscuités équivoques.

En rentrant au manoir, nous trouvâmes Baptiste dormant, coudes allongés sur la table.

--Si vous désirez en faire autant,--me dit notre hôte,--voilà mon lit... Oh! vous ne m’en priverez pas. Je suis de quart jusqu’à demain... Je connais de longue date les pauvres que j’héberge: il n’y a pas de malhonnêtes gens parmi eux, mais il peut y avoir des imprudents. La tentation de la pipe est forte, et il suffit d’une étincelle pour causer un malheur.

--Je vous demande en ce cas la permission de veiller avec vous.

--Katik, fais-nous un feu de purgatoire, qui nous réchauffe et ne nous brûle pas. Un peu de bois et beaucoup de mottes!

La servante exécuta prestement l’ordre du maître, puis s’alla coucher. Nous restâmes seuls, assis de part et d’autre du foyer, les pieds à la braise qui couvait sous un épais amas de tourbe. Le silence était vaste et bruissait néanmoins, comme si tous les grands souvenirs dont cette demeure est pleine y eussent tourbillonné en vols mystérieux.

--Voyons, Yaouank,--commençai-je,--est-ce vrai, ce que l’on m’a raconté?...

--Vous voulez parler du «miracle de la soupe», n’est-ce pas?... Écoutez-moi bien: je ne suis pas un savant,--tant s’en faut,--mais je ne suis pas un imbécile non plus... Non, là, franchement, je ne pense pas qu’il vienne à l’idée de personne de me prendre pour un imbécile... Or, ce à quoi vous faites allusion, je l’ai vu, vu avec ces yeux que j’ai dans la tête et qui sont ceux d’un homme qui voit clair... On a dit, je le sais, on a dit que j’étais saoul, ce soir-là... Ce soir-là! En vérité, autant dire ce soir!... Saoul! Avec quatre-vingts gueux chez moi, comme aujourd’hui, roulés dans la litière de mes étables et dans le foin de mes greniers!... J’eusse donc été bête trois fois!

Du reste, voici la chose, très simplement, comme elle s’est passée. Dix-huitième jour de mai,--la date où nous sommes. Toute la semaine il avait plu à verse, sans discontinuer. Les chemins, aux abords d’ici, n’étaient que fondrières: quant aux champs que traversent les sentiers de pèlerinage, l’herbe y nageait. Et, le matin, il pleuvait encore; et, toute l’après-dînée, il plut, il plut à torrents. Ma ménagère--Dieu ait son âme! car elle est morte depuis--se disposait cependant à apprêter le souper des pauvres dans le grand _pot-de-fer_, comme de coutume.

--Oh! fis-je, si tu m’en crois, tu ne mettras au feu que la petite marmite. Par ce temps-là nous n’aurons personne.

Je fus obéi. On ne mit au feu que la petite marmite, laquelle était à peine d’une capacité de vingt écuellées. A la tombée de la nuit, il avait paru trois hôtes, des gens du voisinage; nous les invitâmes à s’asseoir à table, avec nous, et notre intention était de les garder aussi à coucher dans la maison. Déjà la servante avait poussé les verrous. On s’était groupé autour de l’âtre, et l’on devisait paisiblement en attendant de dire les _grâces_... Tout à coup: dao! dao! sur la porte.

--Encore un,--pensâmes-nous,--à qui l’intempérie n’a pas fait peur!

Ma femme courut ouvrir.

--Jésus-Maria! s’écria-t-elle en joignant les mains, comme il y en a! comme il y en a!

Nous vîmes entrer un flot de monde. Et, après ceux-ci, il en parut d’autres, puis d’autres encore. La cuisine fut bientôt pleine. Tous nos mendiants habituels étaient là, ceux de Pleumeur et ceux de Trédarzec, ceux de Penvénan, du Trévou, de Kermaria-Sulard... Et parmi eux beaucoup de figures inconnues, des pèlerins nouveaux, venus du fin fond du pays, de Ploumilliau, de Trédrèz, et même de Pleslin! Ils faisaient pitié à regarder, trempés jusqu’aux os, avec des mines si lamentables! Ah! qu’un peu de bonne soupe chaude leur eût fait du bien!... Et voilà justement qu’il n’en restait plus... Quelques cuillerées peut-être... J’étais furieux contre moi-même. Mais aussi est-ce que je pouvais prévoir!... Les pauvres gens tournaient vers la cheminée des yeux ardents. Je me levai et je leur dis:

--Il ne faut point nous en vouloir: c’est la première fois que ceci nous arrive. Il faisait un temps si affreux que nous ne vous attendions pas. Je le regrette de tout mon cœur, mais nous n’avons pas préparé de soupe pour vous.

Une grande stupeur se peignit sur tous les visages, et il y eut un silence triste... Alors, un homme se détacha de la bande; la buée qui s’élevait des hardes mouillées était si épaisse que je ne pus distinguer nettement ses traits. Il mit un pied sur la pierre de l’âtre, ôta le couvercle de la marmite, se pencha au-dessus, et prononça d’une voix ferme et douce:

--Avec ce qui reste de bouillon, on peut toujours réconforter les plus malades.

Et, ayant dit, il se retira à l’écart. Sa parole nous en imposa. Ma femme se mit à tailler les crêpes dans les écuelles. Et les pauvres de défiler devant le foyer,--comme tantôt. La servante versait le bouillon à mesure. Un, deux... cinq... dix malheureux se présentèrent à tour de rôle; la marmite semblait inépuisable. Vingt autres passèrent, et puis vingt autres; la servante continuait à verser. Ma femme était devenue toute pâle d’émotion; elle ne suffisait plus à sa tâche, si fort qu’elle se dépêchât; un des valets dut lui venir en aide. Moi, j’éprouvais une sorte d’angoisse. Tous, nous avions le sentiment que nous assistions à quelque chose d’extraordinaire, de surnaturel, et nous retenions nos haleines, n’osant respirer. L’oppression du miracle était sur nous... Pas un pauvre, je vous l’affirme, ne s’alla coucher sans souper... Voilà ce que j’ai vu, il y a de cela aujourd’hui quinze ans.

Quand je cherchai des yeux l’homme qui avait parlé, il avait disparu. Je demandai qui il était: personne ne le connaissait. Une vieille dit:

--Comme je longeais le cimetière du bourg, je l’ai aperçu franchissant l’échalier, et, dès lors, il a marché à côté de moi. Deux fois il m’a tendu la main pour sauter des mares. Je crois bien qu’il portait une tonsure, car son crâne était tout blanc sous la pluie.

Elle n’ajouta rien de plus, mais chacun demeura convaincu que le mendiant étrange n’était autre qu’Yves Héloury, l’antique seigneur de ce lieu. Vous en penserez ce qu’il vous plaira. Mais, je vous le répète, voilà ce que j’ai vu. Et beaucoup d’autres sont vivants, qui pourraient en témoigner.

Yaouank-coz heurta sa pipe à l’ongle de son pouce, pour en secouer la cendre, et parut s’absorber dans ses souvenirs. Je m’abstins, il va sans dire, de toute réflexion... Baptiste ronflait sur la table. Le balancier de l’horloge allait et venait avec de grands coups sourds, fendant l’heure, en quelque sorte, comme un bûcheron son bois. A force d’entendre ce bruit obsédant et régulier, je finis par m’assoupir à mon tour, la nuque appuyée au lit de saint Yves, le cerveau hanté d’hallucinations confuses où des pauvres, amarrés à des flèches d’églises, mangeaient de la soupe en des écuelles d’or.

... C’est dimanche. Les cloches du Minihy égrènent de jolis sons clairs. Le pâle sourire de l’aube argente le ciel. Groupés dans la cour, à l’entour du puits, les mendiants achèvent leurs ablutions matinales. Sur le toit du colombier, dans le courtil, des pigeons lustrent leurs ailes. Un garçon de ferme, les jambes nues, mène ses chevaux à l’abreuvoir. L’air est frais, léger, avec des transparences bleuâtres qui idéalisent toutes choses. Rien n’a dû changer dans cet horizon depuis les temps où y vécut saint Yves. La rivière dort, à marée haute, en une nappe d’eau blondissante, encadrée d’arbres nains dont la chevelure baigne dans le flot. Des coteaux se succèdent, et s’échelonnent, et fuient, telles que des houles de terres fécondes berçant des villages, des parcs, des vergers, de vastes cultures morcelées à l’infini. Dans la grise lumière des lointains, la silhouette du Goëlo s’estompe délicatement, hérissée de pins grêles aux panaches effrangés et flottants comme la fumée d’un vapeur qui passe.

... A l’église. On vient de célébrer la basse messe; l’air est imprégné de l’odeur des cires ardentes. De minuscules navires aux gréements compliqués pendent aux poutres. Des femmes prient, le front dans les mains; beaucoup portent le manteau de deuil, d’étoffe noire, luisante, tombant à plis harmonieux. Quelques «pèlerines» déguenillées rôdent le long des murs, avec de perpétuelles génuflexions et d’incessants signes de croix. Sur l’une des parois de la nef se lit le _testament_ d’Yves de Kervarzin, où la paroisse du Minihy et les pauvres de toute la Bretagne figurent comme principaux légataires. Il fut transcrit là, dit-on, par les soins d’une pieuse demoiselle qui avait à expier un gros péché de jeunesse[26].

[26] Celui d’avoir représenté la déesse Raison dans un cortège officiel, à Tréguier, sous la Terreur.

Dans le cimetière, jouxte le grand portail, est une tombe sculptée, d’aspect modeste et sans inscription. Une ouverture en forme de voûte la traverse de part en part, dans le sens de la largeur. Les pèlerins s’y glissent en rampant sur les mains et sur les genoux. D’aucuns baisent à pleines lèvres la dalle funéraire. Quand ils se relèvent, ils ont la face souillée de boue, mais radieuse; ils ont puisé à ce rude contact une sorte d’énergie sacrée; la vertu vivifiante d’Yves Héloury a passé en eux. Car c’est ici qu’il repose,--n’en doutez point,--c’est ici que repose l’ami des pauvres qui voulut être enterré pauvrement. Ici seulement se peut respirer le parfum de son âme douce, dans cette atmosphère embaumée d’odeurs champêtres et de salure marine. Les gens de Tréguier lui ont édifié dans leur cathédrale un magnifique cénotaphe. Là iront prier les riches, ceux qui recherchent le luxe et les beautés factices de l’art jusque dans les objets de leur dévotion. Mais la foule des humbles ne désertera jamais les petits sentiers du Minihy. Toujours on les verra serpenter en longues «théories» pieuses et murmurantes vers la colline ensoleillée que baigne le Jaudy et où la grâce, la mansuétude de saint Yves sont restées comme empreintes dans le paisible sourire des choses.

RUMENGOL

LE PARDON DES CHANTEURS

A Charles Le Goffic.

I

Quand, sur l’injonction de Gwennolé, Gralon eut jeté à la mer le corps de sa fille suppliante, les flots qui venaient de noyer Is s’arrêtèrent, subitement calmés; et le vieux roi se retrouva seul, avec le moine, sur le terre-plein où s’élève aujourd’hui l’église de Pouldahut[27]. Son cheval, vieux comme lui, tremblait de tous ses membres et haletait, la tête basse, les naseaux encore dilatés par l’épouvante. Gralon caressa doucement son cou, lissa les poils de sa crinière souillés d’écume et enchevêtrés de goémons. De tous les êtres qu’il avait aimés, c’était désormais le seul qui lui restât. La vie lui apparut vide et désenchantée; il regretta de n’être point mort avec les autres. Le dernier cri de sa fille surtout le hantait, et ce long reproche désespéré qu’en la repoussant dans l’abîme il avait lu dans ses yeux. C’était donc vrai qu’il avait eu le courage de cette chose atroce? Quoi! de ses propres mains il avait noyé son enfant? Il n’avait eu pitié ni de ses pleurs, ni de son effroi? Elle se cramponnait à lui, si confiante, pourtant! Elle l’implorait d’une voix si douce «Sauve-moi, père, sauve-moi, père, sauve-moi!» Et il n’avait écouté que ce moine, cet homme de malheur!...

[27] En français Pouldavid, près de Douarnenez.

Gwennolé suivait sur le visage du roi les mouvements tumultueux de sa pensée.

--Gralon,--dit-il sévèrement,--rends grâces au Dieu qui, par mon entremise, t’a conservé les jours de ta vieillesse pour travailler à ton salut éternel.

Subjugué par le ton impérieux du moine, le chef du clan de Cornouailles leva vers le ciel sa face vénérable toute baignée de larmes--et pria. Le vent apaisé du soir se jouait dans sa barbe blanche. Mais d’une détresse infinie son cœur était plein, et les paroles qui s’exhalaient de ses lèvres étaient navrantes comme des sanglots... Dans les lointains gris de la mer le jour achevait de s’éteindre.

--Viens!--commanda Gwennolé.

Ils s’acheminèrent au pas de leurs montures du côté du septentrion. Ils gravirent d’âpres côtes hérissées de brousses, plongèrent dans des ravins peuplés de roches monstrueuses qu’on eût prises pour des troupeaux de bêtes d’autrefois, pétrifiées. Très vite ils avaient perdu de vue la mer, mais, à travers les grands embruns flottant derrière eux dans l’espace, ils perçurent longtemps sa chanson sinistre. Parfois, au milieu de ce bruit sauvage, un appel strident éclatait dans la direction du large. Gwennolé disait:

--Ce sont les goélands qui regagnent leurs nids.

Gralon songeait:

--Ainsi elle cria, quand je dénouai violemment ses bras nus, enlacés à mon corps!

Et, tout bas, il murmurait: «Ahès! Ahès!...»

Ils marchèrent tant, que le meuglement des eaux n’arrivait plus jusqu’à eux. Mais leur souffle salé les enveloppait toujours, et il s’y mêlait un parfum d’herbes rares, une odeur que le vieux roi reconnaissait pour l’avoir respirée, la veille encore, dans les cheveux dorés de sa fille. Il se rappela le baiser qu’il avait coutume de déposer, le matin, sur son front frais et poli comme un jeune ivoire. Il se rappela aussi de quel air elle lui souriait,--et combien elle était caressante, la lumière qui brûlait au fond de ses yeux!... C’était maintenant une nuit épaisse. Les pieds des chevaux foulaient une mousse humide, en forêt, sous de hautes frondaisons noires, à peine ondulantes, comme figées dans l’horreur des mystères antiques que des druides y célébrèrent. Soudain, sur les confins de ce pays boisé, à la lucarne d’une hutte, une clarté brilla. Primel l’anachorète demeurait là, Primel qu’on disait contemporain du Christ.

--Reposons jusqu’à l’aube à l’ombre de ce saint homme,--prononça Gwennolé.--J’ai l’espérance, ô roi, qu’un calme réparateur te viendra de lui.

Celui dont le moine parlait en ce langage presque biblique était debout dans la cabane, et, à l’approche des deux voyageurs, il ne bougea pas plus que s’il n’eût point été vivant. Sa lourde robe de bure était comme incrustée dans sa chair. Le plissement rugueux de l’étoffe, les moisissures vertes dont elle était marbrée par endroits lui donnaient l’aspect d’une vieille écorce, et tout le corps de l’ermite se dressait, immobile et noueux ainsi qu’un tronc d’arbre. Sa tête semblait sculptée au-dessus, à coups de hache, par un artisan malhabile, un fabricant d’idoles barbares. Mais quelle vierge aux doigts divins avait filé ses cheveux si ténus que les araignées se trompaient jusqu’à les insérer dans leurs trames? De son cou partaient deux maîtresses branches, qui étaient ses bras, étendus dans un geste de bénédiction, et sur qui le faîtage de la hutte s’étayait--eût-on dit--depuis des siècles. La plante de ses pieds nus s’aplatissait, collée au sol, et leurs ongles s’y enfonçaient, démesurés, tordus, pareils à des racines plusieurs fois centenaires. On racontait de lui qu’il vivait à la façon des arbres, des sucs de la terre et de l’air du ciel. On expliquait par là sa longévité. Jamais on ne lui avait vu prendre une autre nourriture. Les paysans d’alentour s’étaient même lassés de lui apporter en offrande des vases de lait et des quartiers d’agneau, parce qu’il laissait boire le lait aux oiseaux et dévorer les quartiers d’agneau par les loups. Il aimait d’un seul et immense amour toute la création, les hommes à l’égal des bêtes, et, parmi celles-ci, il ne distinguait pas les malfaisantes d’avec les bonnes. Chaque être, chaque chose représentait, selon lui, un élément d’ordre et de beauté dans l’univers de Dieu. Si vieux qu’il fût, son âme était demeurée limpide; nulle expérience mauvaise n’y avait déposé son amertume. Il continuait à promener sur le monde le regard émerveillé d’un enfant. L’optimisme entêté de sa race s’épanouissait dans ses claires prunelles, aux orbites rondes et lisses comme ces trous que les piverts creusent dans l’épaisseur des chênes.

Gwennolé, en entrant, se prosterna devant le solitaire, Gralon s’accroupit sur un amas de feuilles mortes que les premiers vents d’automne avaient balayées dans un coin de la hutte. A peine s’y était-il laissé tomber, qu’une torpeur étrange se répandit à travers ses veines, comme un calmant mystérieux. Jamais il n’avait éprouvé cette douceur de repos, pas même au temps où, après ses grandes chevauchées de guerre, il s’allongeait si voluptueusement sous les courtines de son lit de Ker-Is tapissé de fourrures de fauves. La douloureuse voix qui, depuis la catastrophe, gémissait en lui s’apaisa peu à peu, devint une sorte de chant vague, d’une lente mélancolie de berceuse, où son âme se fondait, attendrie et tranquillisée. C’était comme si, les yeux ouverts, il se fût regardé dormir.

Les deux saints--l’anachorète et le moine--échangeaient des propos qui semblaient les versets alternés d’une oraison. On eût dit un bruissement d’eaux courantes auquel eussent répondu des frissons de ramures. Dehors, les chevaux paissaient, sous les étoiles, sans piquet ni longe, à l’aventure. Par le cadre de la porte, on voyait sur les luzernes blanchies de givre leurs vastes ombres se mouvoir.

La nuit s’écoula, l’aube vint. Primel bénit ses hôtes et, s’adressant à Gralon, il dit:

--Dorénavant, fils, lorsque tu te sentiras le cœur troublé par des tristesses intérieures, réfugie-toi dans la solitude éternelle des choses. Les bois surtout sont tendres à l’homme. Dieu en a fait des asiles sacrés où la paix habite, et l’harmonie du monde s’y révèle.

... Au soir de cette journée, les voyageurs mettaient pied à terre devant l’abbaye de Landévennec bâtie au bord d’une grève verdoyante, à l’endroit où la rivière d’Aulne débouche dans la rade de Brest. Gwennolé y avait établi ses disciples, trouvant le lieu propice à la prière et à la méditation. La petite communauté formait une espèce de bourg, de colonie, semi-monacale, semi-agricole, chaque religieux ayant sa cellule à part avec un courtil, des fleurs et quelques ruches. Derrière le village, s’étageaient des collines blondes que le soleil du matin caressait de ses premiers feux et où ses derniers rayons s’attardaient longtemps. Les troupeaux paissaient là, épars sur les pentes, gardés par des novices qui les surveillaient d’un œil et, de l’autre, s’exerçaient à des lectures de piété dans des rouleaux de parchemins surchargés de lourdes écritures gothiques. Là aussi étaient les champs, les cultures, dont les moines robustes avaient le soin. Les défrichements gagnaient peu à peu les sommets, ouvraient dans la profondeur des fourrés de larges éclaircies.

Un bras de mer enserrait les terres de l’abbaye, contournant le pied des collines, pénétrant vers l’est dans les contreforts schisteux de la Montagne-Noire, évoquant la vision d’un glaive d’archange, d’une grande lame tordue et flamboyante. Du côté de l’occident, il s’évasait en une méditerranée pacifique aux vaguelettes crêpelées, tels que des frisons d’or.

Ce qui donnait plus de prix encore à cette oasis de verdure et d’eau calme, c’étaient les vignes austères qui, dans la direction du nord, fermaient l’horizon. On devinait un pays nu, tourmenté, battu d’un flot sauvage contre lequel il servait en quelque sorte de rempart, et dont il brisait les colères, de sa longue étrave de granit. Les assauts de l’Atlantique s’y venaient heurter, comme à un colossal parapet. Souvent on voyait s’écheveler au-dessus de grandes crinières blanches, avec des hennissements de bêtes qui s’ébrouent, tandis qu’au ras des crêtes des lueurs couraient, de rapides fulgurations d’éclairs. Et l’on n’en goûtait que mieux le charme de ce coin abrité, peuplé seulement de cénobites vivant une vie de songe.

Ces influences reposantes agirent promptement sur Gralon, dont la vieille âme était de cire. Déjà les choses du passé achevaient de s’effacer en lui, quand soudain, une nuit d’hiver qu’il était resté à veiller dans sa chambre, il lui sembla entendre une voix douce qui chantait. Cette voix ne pouvait venir des cellules du monastère, depuis longtemps closes et endormies. Aucun chant, d’ailleurs, pas même celui des novices, n’eût eu cette grâce féminine, si attirante, qui, comme une lanière subtile, enlaçait à la fois tous les replis du cœur. Le vieux roi poussa les volets de bois plein: appuyé au montant de la fenêtre, ses yeux plongèrent au loin vers la mer. L’eau luisait, sous la lune, d’une clarté d’argent. Dans le pâle scintillement des ondes un buste de jeune femme surnageait. La tête, renversée en arrière, traînait une longue chevelure flottante, semée de pierres précieuses qui étaient peut-être des reflets d’étoiles. Les traits du visage, éclairés d’en haut, brillaient étrangement d’une splendeur molle et fluide où les yeux s’avivaient comme deux émeraudes, où les lèvres s’épanouissaient comme une rose mystique du jardin de la mer. Gralon tendit les bras, cria dans l’espace: «Ahès!... Ahès!...» En cette apparition il avait reconnu sa fille. Il l’appelait encore qu’elle avait fui, avec la mobilité d’un poisson. Mais les deux derniers vers de son incantation demeuraient suspendus dans l’air. Et les rayons de la lune les propageaient au loin en de pâles et lentes vibrations: telles les cordes lumineuses d’une lyre immense.

_Ahès, brêman Mary Morgân, E skeud an oabr, d’an noz, a gân._

Maintenant Marie Morgane, A la lueur du firmament, dans la nuit, chante.