Part 7
Au sommet de la montée, comme je vais pour m’engager dans le chemin creux qui, à travers le vallon, pique droit sur la bourgade sacrée, je fais rencontre du conscrit de tantôt, du joli pâtre soldat. Assis sur le rebord de la douve, il se déchausse, noue ensemble les cordonnets de ses souliers et retrousse son pantalon rouge sur ses fins mollets de grimpeur de landes. Nous échangeons un regard, quelques mots. Je le complimente sur sa voix de rossignol.
--Oui,--me répond-il,--c’est un bien beau cantique que celui-là! Au catéchisme, on nous le faisait chanter. J’aime à le fredonner à la caserne, et il n’est pas besoin de me prier longtemps pour que je le redise, en quelque lieu que je sois. Les gens qui vont de chez nous au pardon de Rumengol l’entonnent tout le long de la route... Je suis de Saint-Riwal, dans le Ménez: un quartier pauvre, trop de pierres, des bruyères, un peu de seigle et de blé noir. Mais il n’y a de terre chaude au cœur et douce aux yeux que celle où l’on est né...
Tandis que nous voyageons de compagnie (ses camarades se sont attardés à boire dans les auberges), il m’explique qu’il est le cinquième enfant de sa famille; il me parle de son père, de sa mère, de sa sœur aînée, mariée à un «tourbier» du Yeûn[35], de sa marraine qui a quelque bien et qui lui a promis, quand il aura fini son temps, de lui faire cadeau d’une paire de bœufs pour entrer en ménage. Car, sitôt de retour chez lui, il compte prendre femme. Il s’est féru d’une fille de Braspartz. Depuis trois ans il ne rêve que d’elle, quoiqu’il ne lui ait jamais dit une parole d’«amitié». Il l’a connue un jour au pardon d’une chapelle détruite, à Saint-Kaduan. C’était un soir comme celui-ci. Il était allé là par désœuvrement, par piété aussi. Même quand les saints n’ont plus d’oratoire, il convient d’être assidu à leur fête. Il y avait sur la pelouse beaucoup de jouvencelles. Il n’en vit qu’une, qui lui riait du regard. Incontinent, son destin fut fixé. Il avait, selon son expression, «trouvé sa planète». La fille, depuis lors, est dans son souvenir comme une constellation au fond d’un ciel pur. C’est l’éternel poème de l’amour breton, si sobre et si chaste, tel que le célèbrent les _Soniou_, tel qu’il persiste à fleurir au cœur de la race. Rien de passionné, ni de troublant: un attendrissement qui pénètre toute l’âme, mêlé d’un je ne sais quoi de religieux. Ils aiment comme on prie, ces Armoricains, avec recueillement et en silence.
[35] Tourbière immense qui s’étend au pied du Mont Saint-Michel dans les montagnes d’Aré.
Le chemin creux où nous marchons s’enfonce entre de hauts talus semi-éboulés: des branchages, au-dessus de nous, se rejoignent, formant treillis; dans les fossés, des cressonnières bruissent d’un chuchotement clair, de la menue et grêle chanson des sources invisibles. Nul vent: les feuillages dorment, ou plutôt ils ont cet air d’attente que prennent les choses en s’immobilisant. Quelques vaches paissent à l’aventure. Nous croisons des chars-à-bancs bondés de paysans qui ont déjà terminé leurs dévotions et s’en retournent. Une femme portant la coiffe de Pleyben nous dépasse: elle est en corps de chemise et elle court, les pieds en sang, l’haleine oppressée.
--Celle-ci doit avoir fait un grand vœu, prononce le conscrit.
Il vient de couper à une touffe de coudrier une baguette de pèlerin, et il en sculpte l’écorce avec la pointe de son couteau, en fait une sorte de thyrse, enguirlandé d’un mince ruban vert où des lettres s’entrelacent.
... L’horizon s’est ouvert, tout d’un coup; les talus se sont écartés comme les battants d’un porche. Nous prenons par un sentier de traverse, entre des fougeraies odorantes et des ajoncs en fleur. L’ombre du soir s’épaissit derrière nous, mais sur le versant d’en face une lumière mystérieuse, d’une infinie délicatesse de teintes, demeure épandue, renvoyée peut-être par les miroirs lointains de la mer. Et, dans cette auréole qu’on dirait surnaturelle, Rumengol se détache, avec l’extraordinaire netteté d’un village d’Orient, aux couleurs féeriques et invraisemblables. La flèche de l’église est d’un rose vif, comme si on l’avait taillée dans la Pierre Rouge d’autrefois. Elle apparaît comme le centre de tout le paysage qui se groupe autour d’elle, figé dans une adoration muette et, en quelque sorte, prosterné. Les choses ont des attitudes de prière, de longs agenouillements, et un murmure s’exhale des champs, des landes, des prés, qui vous remue le cœur, en fait se dégager le parfum subtil des vieilles oraisons désapprises. Voici que je me mets à fredonner avec le conscrit les strophes du cantique local:
_Lili, arc’hantet ho dêlliou..._
D’une friche voisine, un autre refrain nous répond, mais hurlé à tue-tête, et d’un caractère singulièrement profane. C’est une bande de matelots ivres, de «cols-bleus» venus au pardon en bordée, et qui, se tenant par le bras, dansent devant une espèce de _gourbi_ en toile une ronde tumultueuse:
Entre Brest et Lorient, Leste, leste. Entre Brest et Lorient, Lestement.
Les gabiers de la misaine Sont des filles de quinze ans...
Entre Brest et Lorient Leste, leste...
Très leste, en effet, cette chanson de gaillard d’arrière, un peu inattendue aussi, en ces parages dévotieux qui invitent à la discrétion et au silence. J’en fais la remarque à mon compagnon, pensant que des gauloiseries qui me semblent, à moi, inopportunes lui causent une impression plus pénible encore et où sa foi même est intéressée. Mais il n’en paraît nullement scandalisé, bien au contraire; et c’est lui, le croyant, qui me donne une leçon de tolérance:
--Eh! ces gens-là chantent ce qu’ils savent. Qu’importe ce qu’ils chantent, pourvu qu’ils chantent! La Vierge de Rumengol n’y regarde pas de si près. Elle entend le bruit que font leurs voix: ça lui suffit. C’est une preuve qu’ils se sont dérangés pour elle, qu’ils sont accourus de Landévennec ou de Recouvrance pour lui rendre visite sur sa terre et dans son oratoire; elle se dit qu’ils ont été exacts une fois de plus, les francs gars de la flotte; et elle est toute joyeuse de les revoir, croyez-le bien, de les revoir en bonne santé et en belle humeur. Le reste, elle n’en a cure. C’est une vraie Mère, pas du tout pleurnicharde. Vous la contemplerez tout à l’heure et vous verrez quelle mine accueillante elle a, dans sa robe d’or. Elle est là pour consoler, non pour gronder et se mettre en colère. Elle a le sourire sur les lèvres et elle veut qu’on ait la gaieté dans le cœur. Ses meilleurs amis sont ceux qui viennent à elle, un couplet quelconque entre les dents. Ce n’est pas sans raison que sa fête s’appelle _le pardon des chanteurs_!...
Or çà, hardi, les matelots! Allez-y gaiement, et que Notre-Dame de Rumengol vous tienne en joie!
Comme nous approchons du _gourbi_, ils nous aperçoivent, et hèlent le soldat.
--Ohé! _Bragou-rû_[36], trinque avec nous!
[36] Pantalon rouge.
Une fillette en bonnet de velours verse du cidre à plein pichet. Et le _bragou-rû_ de me planter là, pour s’attabler sous le ciel nocturne avec la troupe en goguette des cols bleus. Je continue à descendre le sentier; l’interminable chanson de bord, un moment interrompue, reprend de plus belle. Seulement, aux voix avinées des marins, une autre voix maintenant se mêle, les dominant toutes,--une voix d’enfant de chœur, d’une merveilleuse sûreté de timbre, et qui, à chaque retour du refrain, part en fusées aiguës, éparpillant les notes dans l’espace, avec une alacrité d’alouette:
Entre Brest et Lorient, Leste, leste; Entre Brest et Lorient, Lestement!...
L’éloignement ne me permet plus de percevoir distinctement les paroles; à cause de cela peut-être, je trouve à ce chant, de plus en plus atténué et confus, un charme qui va croissant à mesure que, par l’effet de la distance, il se transfigure et, si je puis dire, s’idéalise. Il rythme à présent mon pas, il me berce l’âme, il m’incline à de pieuses songeries. S’il venait à se taire, la poésie de ce beau soir m’en paraîtrait diminuée.
Les abris de grosse toile se font de plus en plus nombreux aux deux bords de la route: quelques-uns s’éclairent d’une petite chandelle de suif plantée dans un verre. Passé le ruisseau qui gazouille au fond du vallon, ils forment rue, sur la pente opposée. La brume des prairies les enveloppe, puis s’élève dans l’air en une procession d’êtres aériens traînant de longues mousselines. Sous les tentes, des gens causent bruyamment, s’embrassent par-dessus les tables, échangent mille démonstrations d’amitié. D’aucuns se penchent, à deux et à trois, sur un réchaud de charbon pour y allumer leurs pipes minuscules et, quand un jet de flamme lèche leur visage, leur cuir rasé de frais, ils éclatent tous ensemble d’un large rire qui fait tressaillir au loin les échos vibrants de la nuit. La foule, sur la chaussée, est déjà compacte. Çà et là, un trou se creuse dans l’ondoyante mêlée: c’est quelque mendiant, assis à terre à la façon d’un tailleur ou d’un bouddha, et qui brame sa plainte en agitant des amulettes, toute une ferraille bénite suspendue à son cou. On s’écarte de lui avec un respect superstitieux, non sans jeter une pièce de monnaie dans son escarcelle. Les pauvres de Rumengol composent, dit-on, une catégorie à part, une espèce de congrégation douée de facultés singulières. L’esprit des âges habite en eux: ils se meuvent sans peine dans les arcanes du passé et pénètrent très avant dans les mystères de l’avenir. Il en est parmi eux qui ont vécu plusieurs vies et dont la mémoire est restée dépositaire des grands secrets d’autrefois. La race morte des magiciens et des enchanteurs leur a légué ses prestiges, son art, ses formules. Ils savent guérir avec une parole, tuer avec un regard. Malheur à qui ne leur rend point les hommages qui leur sont dus! On vous racontera l’histoire de ce paysan du Laz qui, ayant bousculé l’un d’eux, fut sept ans sans revoir sa chaumière dans la montagne. Quelque chemin qu’il prît, il était toujours ramené à Rumengol; à force de marcher il n’avait plus de chair sous la plante des pieds, et, lorsque enfin, le charme ayant cessé, il se retrouva devant sa porte, sa femme qui s’était crue veuve était enceinte d’un second mari.
On vous racontera encore ceci, qui est non moins surprenant.
A l’un des derniers pardons, une jeune fille s’en retournait chez elle, à la brune, du côté de Logonna. Par exception, il pleuvait, et elle avait ouvert son parapluie. Soudain, un homme se leva du fossé, un très vieil homme dont le dos pliait sous une moisson d’années. Il était vêtu de haillons sordides, mais à l’un des doigts de sa main gauche une émeraude brillait.
--_Pennhérès_[37], dit-il, en interpellant la jeune fille, si vous me donniez place sous votre parapluie, je pourrais regagner mon gîte sans me faire tremper. Je ne vais qu’à une _pipée_[38] d’ici et ne vous embarrasserai pas longtemps.
[37] Héritière, fille de bonne maison.
[38] Le temps de fumer une pipe.
Il parlait d’un ton si humble que la pennhérès en fut touchée.
--A votre service! répondit-elle.
Ils se mirent à cheminer côte à côte, sous l’averse qui redoublait de violence, la jeune fille garantissant de son mieux le vieillard. Celui-ci, malgré son antiquité, marchait d’un pas dispos, d’une allure aisée et légère, comme si les pans de sa veste, fouettés de la pluie et du vent, lui eussent tenu lieu d’ailes.
--Vous êtes une belle enfant, disait-il, et, ce qui a plus de prix, vous avez l’air d’une enfant sage. J’ai eu jadis une fille qui vous ressemblait: elle avait votre âge, votre taille, et, comme vous, de blonds cheveux couleur de paille claire. Je l’aimais de toute mon âme. Mais elle n’avait point votre sagesse; la soif des choses défendues brûlait son cœur, ses yeux et ses lèvres. Elle a été la tristesse de ma vie, elle est ma honte dans l’éternité.
Il se tut: sur sa figure misérable les larmes ruisselaient. La pennhérès se sentait troublée, comme au contact d’une personne surnaturelle. Au bout d’un instant il reprit:
--Je vous donnerais bien, en guise de remercîment, cette émeraude qui me vient d’elle, mais elle ne vous porterait pas bonheur. D’ailleurs la bénédiction de Notre-Dame de Tout-Remède est sur vous: cela vaut mieux que tous les diamants.
Puis, s’arrêtant auprès d’une brèche:
--Ma route maintenant est par ici. Que l’ange des voyages paisibles vous accompagne!
Elle le vit disparaître dans les guérets, en sanglotant, et au même moment, par delà les coteaux embrumés, il se fit une grande déchirure blanche dans la direction de la mer. Elle serra vivement les paupières et se signa par trois fois, pour écarter d’elle et des siens l’influence de Mary Morgane. Quand, de retour au logis, elle eut narré à ses parents cet épisode de son pèlerinage, les anciens de la famille gardèrent quelque temps un silence embarrassé; puis, l’un d’eux murmura:
--Nous allons réciter, avant de commencer les _grâces_, un _De profundis_ pour le repos du Roi Gralon...
On conçoit sans peine que de pareilles légendes--et il y en a tout un cycle--ne contribuent pas peu à faire des mendiants de Rumengol des êtres en quelque sorte mystiques et sacrés. Ajoutez que la plupart de ces quêteurs d’aumônes ne se montrent en ce lieu qu’une fois l’an, qu’ils y viennent on ne sait d’où, de régions très diverses et souvent fort éloignées, qu’un mystère, par conséquent, plane sur leurs origines, laissant le champ libre à toutes les conjectures. J’ai rencontré là, à trente, à quarante lieues de chez elles, des femmes du Trégor dont la figure m’était familière depuis mon enfance; je les retrouvais, après ce long espace de temps, telles que je les connus, sans un pli de plus à leurs traits sans âge, la peau noirâtre et fumée comme celle des momies, leurs maigres mollets de coureuses de pardons toujours allègres et vifs, leurs yeux striés de fibrilles sanguinolentes couvant le même fanatisme obstiné et silencieux.--Enfin, il faut en convenir, il n’en est pas un de ces mendiants qui n’ait son genre de beauté. C’est à croire que la race des vagabonds et des loqueteux n’envoie ici que ses spécimens les plus remarquables, ses types les plus intéressants et les plus parfaits. J’en ai vu qui se drapaient dans leurs guenilles avec une inconsciente majesté de chefs barbares. Je me rappelle être resté en contemplation devant l’un d’eux. On eût dit un pasteur de peuples. Il était assis sur la margelle de la fontaine, à l’entrée du bourg. Il avait les jambes croisées, le corps penché en avant, les mains appuyées à une trique de châtaignier grosse comme le tronc d’un jeune plant. Le sommet dégarni de son crâne luisait à la clarté des étoiles ainsi qu’un miroir de bronze. De ses tempes à ses épaules tombaient des mèches de cheveux fins, d’une blancheur blonde, semi-lune et semi-soleil; elles encadraient un profil sculptural, une tête de mage antique au nez busqué, aux pommettes saillantes, des broussailles grises ombrageant les yeux aigus, les lèvres noyées dans les flots harmonieux d’une barbe d’argent. Sa sébile posée à terre, à ses pieds, semblait attendre, non des aumônes, mais des offrandes. Il y avait dans toute sa personne une noblesse qui imposait. J’observai que les pèlerins, en allant faire leurs libations à la source, lui témoignaient une vénération mêlée de crainte, comme s’il eût été, sinon le dieu, du moins le prêtre gardien de la fontaine.
--Qui est ce vieux pauvre? demandai-je à un passant.
--Ni moi, ni d’autres ne saurions vous le dire. On l’appelle _Pôtr he groc’hen gawr_, l’homme à la peau de chèvre, à cause de cette fourrure à demi pelée que vous lui voyez sur le dos et qui lui donne un faux air de Jean le Baptiseur. On ne sait rien de plus sur son compte, et il est probable qu’on n’en saura jamais davantage, parce qu’il est--ou feint d’être--d’une surdité à déconcerter toutes les questions. Il y en a qui prétendent que c’est un saint, il y en a qui prétendent que c’est un sorcier: ceux-ci se fondent sur ce qu’il excelle à débiter la messe en latin, aussi couramment qu’un évêque; ceux-là, sur ce qu’on ne lui connaît aucun défaut, pas même de s’enivrer, comme font ses pareils, avec les sous qu’il ramasse. Il arrive régulièrement la veille du pardon, s’assied toujours en cet endroit, y passe la nuit dans cette posture, quelque temps qu’il fasse, et le lendemain matin, après avoir salué la Vierge, reprend à travers pays son voyage de Juif-Errant.
V
L’unique rue de Rumengol, bordée à gauche par une dizaine de maisons, à droite par le murtin du cimetière, est encombrée de «boutiques», d’étalages en plein vent où scintille aux lueurs des lampes ou des torches le clinquant des chapelets, des médailles, des bagues, des épinglettes, tandis que les dessins pieux des scapulaires d’étoffe se balancent doucement au souffle du soir. Des paysannes sont là, attroupées, s’extasiant devant ces merveilles. Les hommes font cercle de préférence autour du jeu de _mil ha kaz_[39] si populaire parmi les Bretons, ou rivalisent d’émulation au rude exercice de la tête-de-Turc. Il se faut ouvrir une trouée au milieu de tous ces gens qui stationnent, et ce n’est point chose aisée, car un Breton ne se dérange jamais de son propre mouvement; il ne bouge que si on le houspille, surtout aux heures de flânerie, où il est de pierre; on pourrait alors lui marcher dessus sans qu’il bronchât. A force de jouer des coudes, je finis par atteindre l’auberge qui m’a été recommandée. Elle est à l’extrémité du bourg, à deux pas de l’église; ses étroites fenêtres de granit flamboient dans sa façade tassée et toute noire. Une pourpre d’incendie embrase le rez-de-chaussée et des étincelles courent, rapides, sur les solives du plafond, accrochant çà et là d’éphémères constellations. Dans l’âtre, la flamme s’épanouit en une immense gerbe rouge; le ventre des marmites fait entendre des bruits sourds et précipités comme un galop de mer qui monte. Et, dans cette atmosphère de fournaise, une cinquantaine d’êtres humains empilés les uns sur les autres soupent d’un cœur content, sans même avoir l’idée d’emporter leur repas pour l’aller manger sur le talus du champ voisin, à la fraîcheur de la nuit. Quelques-uns ont dû s’accroupir à terre, leur assiette entre les genoux. Ils ne s’en indignent ni ne s’en plaignent. Un pèlerin n’est pas un commis-voyageur. Il s’installe où il trouve place, s’accommode de ce qu’on lui sert et paie ce qu’il doit en y joignant un brave merci. Je suis venu à Rumengol en pèlerin de lettres et n’ai nulle envie de faire le difficile. J’aimerais toutefois un bout de banc où m’asseoir, auprès d’un trou quelconque par où respirer.
[39] Sorte de _roulette_ très primitive.
--Montez à l’étage,--me dit l’hôtesse.
Une pièce basse, sans autre meuble qu’une table faite de quelques planches disposées sur des barriques vides en guise de tréteaux. Les convives, pour atteindre aux plats, sont à peu près forcés de se tenir debout. Ceux qui ont fini ou qui n’ont pas encore eu leur pitance occupent leur attente ou leur loisir à de monotones parties de cartes. A chaque fois qu’un poing s’abat sur les ais mal ajustés, les assiettes brimbalent, et les verres dansent. Les conversations sont bruyantes; une aigre odeur de cidre répandu vous prend aux narines: il y a déjà de l’ivresse dans l’air... La petite servante qui me guide pousse une porte au fond de la salle et m’introduit dans un retrait où il y a une vraie table et--Dieu me pardonne--des chaises. Ici, tout est paix et silence: la croisée s’ouvre sur un verger et, plus bas, sur la vallée toujours parée du grand voile nuptial que déroulent autour des peupliers et des saules les mystérieuses fées des eaux. C’est un coin de solitude, tel que je n’en eusse pas osé rêver. Je m’apprête à faire honneur à la «portion» de ragoût qui fume devant moi, quand un ronflement, parti d’un des angles obscurs de la chambre, vient soudain m’avertir que j’ai un compagnon et que je vais même, grâce à lui, dîner en musique.
--Ce n’est rien,--murmure la servante,--c’est _l’homme aux chansons_: il s’est mis là pour faire un somme; il ne vous gênera point.
Et, après cette explication sommaire, elle s’esquive. Voyons cependant quel peut bien être cet homme aux chansons! Je m’approche du dormeur: il est couché de son long sur le plancher, la face tournée vers la muraille, la tête appuyée à un havresac bourré de paperasses. Ce vieux havresac en peau de veau, le poil en dehors et tout élimé, ou je me trompe fort, ou je l’ai rencontré plus d’une fois avant aujourd’hui. A son seul aspect je sens au plus profond de moi comme un jaillissement de souvenirs. C’est ma _contrée_ natale, c’est la Bretagne du Trégor qu’il évoque tout entière à mes yeux. Pourvu que ce soit lui!... J’abaisse la chandelle que je tiens vers le visage de l’homme. Il fait un mouvement, je le reconnais, je m’écrie:
--Yann Ar Minouz!...
Il ne vous dit rien sans doute, ce nom à mine exotique et qui sonne si étrangement. Retenez-le néanmoins; c’est celui de notre dernier barde. Je devrais, hélas! écrire: c’était... Car Yann Ar Minouz n’est plus. Les journaux des Côtes-du-Nord ont annoncé, voici près d’un an, qu’il était décédé à Pleumeur-Gautier, dans la cinquante-septième année de son âge. On ne trouvera pas mauvais assurément que je lui consacre ici une longue parenthèse. Les habitués du pardon de Rumengol le pleurent encore. Il est resté pour eux le «rimeur» sans égal. Selon l’expression d’une pèlerine qui ne passe jamais ma porte sans y heurter, «il brillait au milieu des autres chanteurs comme un louis d’or parmi les gros sous». Mais, c’est surtout dans les régions de Tréguier, de Lannion, de Paimpol, qu’il laisse un vide attristant. Avec lui s’en est allée dans la tombe la muse de la poésie nomade, une bonne fille un peu bohème, pas très soignée dans sa mise ni assez difficile peut-être quant au choix de ses inspirations, mais vaillante, infatigable, le pied leste, la lèvre prompte, et qui, de sa voix nasillarde, menait à travers la presqu’île le branle joyeux des pardons. Dieu me garde de vous présenter Yann Ar Minouz comme un émule des Liwarc’h-hen ou des Taliésinn[40]! Il m’en voudrait d’en faire accroire à son sujet, lui qui se gaussait si volontiers des prétentions d’autrui! Ce n’était point un esprit de haut vol: ce n’était pas non plus le premier venu. S’il n’a point fait revivre parmi nous la tradition des grandes écoles bardiques, il en a du moins prolongé l’agonie. Barde il s’intitulait--un peu naïvement, sans doute, ayant adopté le mot à tout hasard, sans s’inquiéter autrement de ce qu’il pouvait signifier; barde il était, à vrai dire, et par goût et par tempérament.
[40] Bardes célèbres de l’ancienne Bretagne. Cf. le Myvyrian.
--Je n’ai jamais été qu’un chanteur de chansons--m’a-t-il conté bien souvent;--et tel que je suis né je mourrai. On a voulu m’apprendre toutes sortes de métiers: j’étais impropre à tout, hormis à faire des vers; cela seul me plaisait, de cela seul j’étais capable. Dans mon enfance, je fus employé à garder les vaches, mais, un matin qu’il soufflait grand vent, je laissai là mes bêtes, et je partis du côté où le vent soufflait. C’était l’année qui suivit ma première communion. Depuis lors, je cours les chemins. Je mange où l’on me donne, je couche où l’on m’accueille. Mais, aux maisons bâties je préfère la maison sans toit, l’auberge de la Belle-Étoile, comme je préfère aussi le gazouillis des oiseaux à la conversation des hommes.
Aux vacances dernières, étant de passage à Pleumeur, j’allai voir sa veuve, Marie-Françoise Le Moullec, et nous nous entretînmes du mort, couché à quelques pas de nous, à l’ombre de l’église, dans le pacifique enclos des tombes.