Au pays des pardons

Part 13

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Il y a des épousailles sous roche. S’il ne nous les annonce pas plus explicitement, c’est qu’il attend, selon l’usage, que le pardon du Feu les ait consacrées. Pour que les préliminaires deviennent définitifs, ne faut-il pas avoir bu ensemble aux fontaines saintes, ensemble passé l’«herbe d’amour» à l’épreuve du Tantad?... A mesure que nous avançons dans la direction de Plougaznou, nous en croisons sans cesse, de ces couples de fiancés champêtres, cheminant côte à côte le long des douves, dans l’ombre courte des talus dont les ajoncs les frôlent de leurs grands thyrses dorés. L’homme, conformément au code de la galanterie bretonne, porte le parapluie de la fille, la pointe en l’air. Elle, vaguement souriante et les yeux baissés, marche comme dans un rêve. Ne leur demandez pas ce qu’ils se disent: leur conversation est tout intérieure: en vrais amoureux de Bretagne, «ils ne se parlent qu’en dedans».

Non moins silencieux, du reste, sont la plupart des pèlerins qui, soit à pied, soit en chars à bancs, s’échelonnent sur notre parcours. L’accablement de l’heure y est pour quelque chose. Une atmosphère de feu pèse sur le sol incandescent, et la poussière de la route brûle comme une cendre. Les gousses noires des genêts éclatent avec des pétillements d’incendie. Joignez qu’aux approches du littoral le pays se dénude, revêt des aspects éblouissants de steppe. Pas un îlot de feuillage où reposer la vue; rien qui fasse écran. A peine, de-ci, de-là, un maigre bouquet de pins balançant à la cime de leurs fûts rougeâtres des panaches aussi inconsistants que des fumées et qu’on dirait volatilisés. Les ors des landes rutilent, les eaux vaseuses des tourbières ont des miroitements d’étain fondu. C’est une fureur, une orgie de lumière. Il n’est pas jusqu’aux rares maisons disséminées dans ces grands espaces, vieux logis de pierre ou cahutes en pisé, qui ne mêlent une note ardente à l’embrasement universel. La coutume est, en effet, de les recrépir à neuf en l’honneur de la fête du Tantad. Toute la semaine, des équipes de badigeonneurs ont arpenté ces parages. Le lait de chaux a coulé à pleines seilles. On l’a prodigué aux façades, aux cheminées, à l’ardoise même ou au glui des toits. Et maintenant les chaumines endimanchées resplendissent d’une blancheur crue, font penser à des marabouts algériens sur les Hauts-Plateaux.

Heureusement pour les piétons que d’antiques chapelles votives leur tiennent en réserve, de distance en distance, d’exquises haltes d’ombre et d’humide fraîcheur. Closes comme des tombes le reste du temps, il est entendu qu’elles doivent demeurer ouvertes, jour et nuit, pendant la période du pèlerinage. Il y règne une demi-obscurité de crypte. Tout le moisi des siècles pleure le long de leurs murs verdis et, dans les vasques des bénitiers, frissonnent des plantes fontinales. Nous visitons, en passant, une de ces chapelles, bâtie sur les ruines d’une Commanderie de Templiers, au village de Kermoustêr. Quand nos yeux se sont faits au pâle jour de soupirail qui descend par les lucarnes à vitraux, nous distinguons de grands corps d’hommes qui, dépoitraillés, le pantalon troussé jusqu’à mi-jambes, dorment vautrés sur les dalles, avec leur veste sous la tête, en guise d’oreiller. A l’espèce de chechia qui les coiffe, à leur profil osseux et mince, à leur nez recourbé en bec d’oiseau de proie, il est aisé de reconnaître des _Paganiz_, durs goémonniers de Guissény ou de l’Aber-Vrac’h, issus d’un sang de naufrageurs. Ils ont dû partir hier de l’extrême Léon et voyager toute la nuit, aux étoiles. Mais ce n’est là qu’un jeu pour ces éternels coureurs de grèves. Et puis, que ne feraient-ils pas pour saint Jean! Leurs pères, dit-on, le priaient en ces termes:

«Jean de Plougaznou, par la vertu de ton doigt aiguise notre vue. Donne-nous le regard des cormorans, qui perce les ténèbres de la mer et de la nuit, afin que nous voyions venir de loin l’épave et, de plus loin encore, le maltôtier[57]».

[57] C’est le nom par lequel on désigne presque toujours en Bretagne le douanier.

VII

Un carrefour, la bifurcation de deux routes. L’une file tout droit sur Plougaznou, dont la bourgade et le clocher se détachent en silhouette au sommet d’une large croupe chauve derrière laquelle on devine la fin des terres, l’ouverture béante de l’immensité. L’autre, il n’y a pas à douter un instant où elle mène. A son embranchement est un calvaire qui fait par la même occasion l’office de poteau indicateur. Un bras, détaché de quelque Christ hors d’usage, a été cloué au fût de la croix, et son geste est si clair que le toucher des aveugles ne s’y trompe pas plus que les yeux des voyants.

Ils sont légion à cette fête de la lumière, les aveugles! Beaucoup y viennent exhiber leurs prunelles éteintes, pour faire argent de leur infirmité. Peut-être même tous ne sont-ils pas des «emmurés» authentiques. La mendicité, qui fut longtemps un sacerdoce en Bretagne, s’y transforme peu à peu en une industrie, comme ailleurs, et qui a ses chevaliers. Mais ils sont nombreux aussi, les infortunés que leur foi seule et l’attente d’une guérison, vingt fois espérée, vingt fois remise, entraînent vers les puissances curatives du Tantad. Pourquoi la flamme sainte ne renouvellerait-elle pas en leur faveur le miracle qu’elle passe pour avoir si souvent accompli? Telle est la pensée qui se peut lire sur plus d’une face fervente aux paupières douloureusement contractées. D’aucuns la proclament tout haut, avec une singulière intensité d’accent, témoin, par exemple, ce chef sabotier du «Bois de la Nuit»[58] rencontré au moment où la prudence et plus encore le pittoresque du coup d’œil nous invitent à quitter la voiture, pour descendre à pied, mêlés à la foule, la rampe délicieusement agreste de Traoun-Mériadek.

[58] En breton _Coat-an-Noz_, dans les Côtes-du-Nord, entre Gurunhuël et Belle-Isle-en-Terre.

Vigoureux et de taille élancée comme les hêtres de sa forêt natale, il chemine d’une allure à la fois fougueuse et saccadée, en s’appuyant du poing à l’épaule d’une jeune fille qu’il domine de toute la tête. Leur groupe évoque des réminiscences antiques. Vous diriez d’un Œdipe breton conduit par une Antigone paysanne. Par intervalles ils se renvoient quelques mots brefs, toujours les mêmes. L’Œdipe demande, d’une voix concentrée:

--Eh bien, commence-t-on à l’apercevoir?

Et l’Antigone répond, les mains en abat-jour au-dessus des yeux:

--Non, mon père, pas encore.

Brusquement, elle s’arrête et dit:

--Le voilà!

«Lui», c’est le coq doré qui surmonte la flèche en plomb de Saint-Jean: il vient d’émerger au creux du val, entre deux vagues de verdures, dans le soleil. L’aveugle s’est prosterné, d’un mouvement si impétueux que nous avons cru, d’abord, à une chute. Et, promenant ses mains à plat sur le sol poudreux, il s’écrie:

--Terre de Saint-Jean, ô toi que j’embrasse!... Des yeux! rends-moi des yeux! Que je ne m’en retourne point, sans t’avoir contemplée!

Quelqu’un, près de nous, murmure au passage:

--Je le reconnais: il est déjà venu l’année dernière... C’est l’homme que la foudre a touché.

Soyez sûr qu’il reviendra de même l’an prochain, et toutes les années qui suivront, tant qu’il en aura la force. Ses jambes s’useront plus vite que sa patience. Sa résignation, comme celle de toute cette race soi-disant fataliste, est faite d’une espérance infinie... Et de quelles séductions extraordinaires lui et ses pareils ne doivent-ils point la revêtir en imagination, cette «Terre de Saint-Jean», patrie du feu et de la lumière, vers qui se tendent, avec une confiance si indomptable, toutes les énergies de leur désir!

Elle est là, qui déploie à nos pieds son hémicycle charmant, et, après les grandes étendues torrides dont nous sortons, c’est, en vérité, l’oasis, avec tout ce que le mot éveille de frais, de riant, de pastoral. Une courbe de collines rocheuses terminées en promontoires enserre une vallée profonde, délicieusement feuillue. Tous les verts y marient leurs nuances, depuis les plus légers, les plus délicats, jusqu’aux plus opulents et aux plus sombres. Dans la perspective, la mer apparaît; on la voit en hauteur sur le ciel dont elle ne se distingue que par un bleu, non pas plus dense, mais plus vibrant. Elle repose entre les deux pointes extrêmes de Plougaznou et de Guimaëc comme entre les bords d’une coupe immense, merveilleusement ouvragée, où courent, ainsi que des incrustations de gemmes, l’améthyste des bruyères et l’or des ajoncs. C’est un des attraits spécifiques de Traoun-Mériadek, cette grâce sylvestre unie à la splendeur du décor marin. Mais, ce que l’on y goûte davantage encore, surtout au seuil brûlant de l’été, c’est l’abondance et, en quelque sorte, le foisonnement des eaux vives. On les respire dans l’air, avant qu’elles se soient montrées. On les sent filtrer de toutes parts, en gouttes perlantes, en ruissellements silencieux. Il semble qu’à presser du pied le sol, on les en ferait jaillir, comme d’une mamelle trop pleine, par tous les pores.

Nous sommes désormais dans l’empire des naïades. La route même leur appartient. Nous marchons, enveloppés, baignés, de leur haleine de mousse humide. A chaque pas, quelque source surgit. Celle-ci dort, immobile, sous une nappe de lentilles d’eau; celle-là nourrit une cressonnière touffue où achève de s’enlizer une antique croix monolithe, datant de l’époque gallo-romaine; cette autre, désespoir de l’agent voyer, s’échappe sournoisement du cailloutis de la chaussée qu’elle dégrade et ravine à plaisir; une quatrième... Mais ce serait extravagance pure que de les vouloir dénombrer. Un dicton local n’affirme-t-il pas qu’il coule plus de fontaines à Saint-Jean qu’il n’entrera d’âmes dans le Paradis!

Un temps fut, toutes ces naïades eurent leur temple, toutes ces fontaines, leur édicule en pierres sculptées. Plusieurs en ont conservé de beaux restes. Une surtout veut être mise hors de pair. Elle s’épanche dans l’enclos même de l’église et, pour cette raison, a toujours été l’objet d’une vénération sans égale. On lui a donc élevé un habitacle digne des mérites qu’on lui prête; et ce n’est pas une médiocre surprise pour le voyageur que de découvrir en cet humble cimetière de village, au fond d’une combe perdue, un des spécimens les plus élégants de l’art de la Renaissance en Bretagne. Il fut un maître à sa façon, le ciseleur inconnu qui, d’une masse informe de plomb, sut dégager cette œuvre svelte, cette vivante fleur de métal, aux trois calices harmonieusement superposés, sécrétant eux-mêmes et se versant de l’un à l’autre la rosée qui perpétuellement les abreuve et les reverdit. Dans le pays, on la désigne sous le nom de _Feunteun-ar-Bis_, la «Fontaine du Doigt», ou encore de «Source-Mère», _Ar Vamm-Vommen_. Une pèlerine avec qui je cause dans la descente me dit à son sujet:

--Lorsque le jeune soldat, porteur de la relique, se retrouva dans sa paroisse, il vint d’abord à cette fontaine se rapproprier, avant d’assister à la messe, et nettoyer son visage et ses mains de la poussière des routes normandes. L’eau, incontinent, se mit à bouillir, comme sous l’action d’un grand feu. C’était la vertu du saint Doigt qui venait de passer en elle. Elle en demeure imprégnée depuis lors. Pour plus de sûreté, cependant, tous les ans, après le Tantad, le clergé plonge à nouveau la relique dans la fontaine et chaque fois, dit-on, celle-ci fume comme au contact d’un fer rouge. Mais son efficacité est éternelle. Il n’y a pas de maladie dont elle ne guérisse en tout temps. Aussi est-ce par elle que l’on commence ses dévotions et par elle qu’on les finit. Voyez plutôt comme il y a déjà foule autour du bassin...

Masqué par les arbres, le village se dérobe encore; mais, dans une éclaircie, l’on aperçoit un coin de cimetière et des irisations d’eaux jaillissantes, flottant et se jouant au-dessus d’un fourmillement humain dont on ne distingue guère que les chapeaux noirs, les coiffes blanches et des bras, d’innombrables bras tendus en un même geste invocateur... L’odeur de mousse humide se fait plus forte, plus pénétrante, mêlée à une senteur capiteuse de flouve pâmée. Par instants, des souffles iodés annoncent la plage toute proche.

Puis, ce sont des parfums d’une autre espèce,--moins agréable,--exhalés par des cuisines en plein air. Dans les menus prés qui bordent le chemin, au bas de la pente, des cabaretières venues de Morlaix ou de Lanmeur ont improvisé des âtres primitifs, à l’aide de quelques galets des grèves. A genoux dans l’herbe fauchée, elles pétrissent de la pâte, pèlent des pommes de terre, font sauter des crêpes ou rissoler des saucisses. Des piquets de bois liés en faisceaux supportent les chaudrons. Une sorcière aux traits barbouillés de suie, accroupie à côté d’une marmite sans couvercle, ne s’interrompt d’en remuer le contenu que pour glapir, en breton, avec le grasseyement traînard particulier aux Morlaisiennes des faubourgs:

--Du café, mes braves gens! Du bon café!... A deux sous, l’écuelle!

Et, après les feux de bivouac, voici le baraquement forain, toute une ruelle de boutiques où, sous les auvents de toile criblés de soleil, étincellent les verroteries et les clinquants. De maisons bâties il n’y a toujours point trace. Par delà les étalages pourtant un porche se dresse, un arc de triomphe monumental, majestueux et solitaire comme une ruine, vestige superbe, dirait-on, de quelque civilisation disparue. Des statues s’effritent dans ses niches. Entre les pierres disjointes courent les végétations rampantes et tenaces, amies des vieux murs. Et deux mendiants, deux êtres aussi délabrés, aussi vétustes que les contreforts auxquels ils s’appuient, ont l’air de prophétiser sur Ninive. En réalité, ce sont les perfections de _Sant Iann Badézour_ qu’ils exaltent.

Ce porche est l’entrée du cimetière. Nous sommes à Saint-Jean.

VIII

Pour enfouie que soit la petite bourgade mystique au plus secret de son cirque de collines et sous l’impénétrable couvert de ses ombrages, encore ne laisse-t-elle pas de recevoir, de temps à autre, la visite d’un touriste en quête d’inédit ou d’un amateur de villégiatures pas cher. On y trouve donc une auberge décorée du nom d’hôtel, la plus avenante, d’ailleurs, qui se puisse rêver. Mais ce qui lui donne un intérêt tout spécial, un jour de pardon, c’est sa situation privilégiée en face de l’église, dont elle forme, pour ainsi dire, une annexe profane, et c’est aussi la vue qu’on en a sur les arrière-plans du vallon, vers la mer. De la chambre qui m’est attribuée à l’étage, le regard plonge, par la baie du portail, jusque dans la pénombre bleuâtre de la nef, constellée de cires ardentes, embrasse les évolutions des pèlerins dans le cimetière, autour de la fontaine sacrée, suit la molle inflexion des prairies, en contre-bas du bourg, et n’est arrêté que par l’énorme étrave rocheuse qui abrite Saint-Jean-du-Doigt, du côté de l’occident.

Un sentier de montagne serpente au revers de cette crête abrupte, parmi des sicots de chênes nains, des traînées de bruyère rose et de somptueux champs d’ajoncs.

--Par là, m’a dit l’hôtesse, va descendre, au premier son de vêpres, la procession de Plougaznou. C’est un spectacle qui en vaut la peine, vous verrez.

Justement, les cloches s’ébranlent. Et, comme si elle n’eût attendu que ce signal, une grande bannière écarlate, lamée d’or, s’érige par degrés de derrière la hauteur, puis, tout à coup, se détache en plein ciel, et s’enfle, pareille à la voilure de pourpre de quelque vaisseau prestigieux. A sa suite, il en point une seconde, une troisième, d’autres encore, balançant au rythme de la marche, celles-ci leurs velours violets ou cramoisis, celles-là, leurs brocarts émeraude. Quand le cortège s’engage dans la pente ensoleillée, l’effet n’est véritablement pas banal, de toutes ces oriflammes échelonnées comme en une merveilleuse gamme de teintes que la magnificence de la lumière enrichit d’une splendeur unique. Des jeunes filles vêtues de blanc, des Trégorroises aux frêles cornettes empesées, d’une finesse et d’une transparence d’élytres, se pressent au pied de chaque hampe, sur les pas du porteur, et tiennent, j’allais écrire manœuvrent, les cordons, car, aux endroits trop escarpés, elles sont obligées de s’y suspendre comme à des câbles, pour redresser la lourde étoffe et permettre à l’homme, que le fardeau entraîne, de ressaisir son équilibre compromis. En sorte qu’elle vous revient tout naturellement à l’esprit, la comparaison du navire de féerie, célébré dans une vieille chanson de bord, dont les agrès étaient de fil d’argent et l’équipage composé de pucelles.

Des guetteurs, postés dans les galeries hautes du clocher, sont descendus en criant:

--Plougaznou! Plougaznou!

Un remuement de foule se fait dans l’église. C’est la procession de Saint-Jean qui sort à son tour, enseignes déployées. Le rite veut qu’elle aille recevoir celle de Plougaznou, à la limite des deux paroisses. Le lieu de la rencontre est un antique pont de roches jeté, en aval du village, sur le ruisseau qui sert de ligne de démarcation. De chaque côté, les croix s’avancent, s’inclinent, se donnent le baiser de paix. Puis, les bannières imitent les croix, penchant l’une vers l’autre les éclatantes images de saints dont elles sont ornées. Quand la grande bannière de Saint-Jean va pour rendre l’accolade, il se produit soudain dans l’assistance un mouvement de curiosité vive et presque d’angoisse. C’est qu’elle n’est pas d’un maniement facile, cette colossale tapisserie, chef-d’œuvre de plusieurs générations de tisseurs d’or, où toute la scène du baptême du Christ est représentée. Elle jouit d’une renommée sans égale dans toute la Bretagne bretonnante, non seulement pour sa beauté, mais pour son poids. A cause de cela surtout, elle passe pour une espèce de palladium. Son armature transversale a l’ampleur d’une vergue, et sa hampe, l’épaisseur d’un mât. Aussi n’y a-t-il que des athlètes à pouvoir briguer l’honneur de la porter. Il n’en est point de plus recherché, en cette partie du Trégor. Jadis, on le décernait au concours. Pas de commune, pas même de hameau qui n’envoyât son champion. Vainqueur, il était entouré de la même considération que, chez les Grecs, le gagnant de la couronne olympique. Il devenait pour ses compatriotes un sujet d’orgueil: on parlait de lui comme d’un mortel d’essence supérieure, comme d’un héros, et les Pindares du canton rimaient des strophes à sa louange.

De nos jours, les pèlerins du dehors ont cessé de prendre part à ce sport sacré. Mais les jeunes hommes de Saint-Jean continuent de le pratiquer avec autant d’ardeur que leurs pères. Quatre, cinq mois avant le pardon, ils se réunissent tous les dimanches dans une aire de ferme, pour s’exercer à «l’épreuve de la perche». Le poids de cette perche, très longue et garnie de ferraille à son extrémité la plus grosse, a été calculé d’après celui de la bannière, et l’épreuve consiste, d’abord à la soulever de terre, en la saisissant par le bout mince, puis à la mâter toute droite, enfin à la promener un nombre déterminé de fois autour de l’aire, à travers les fumiers mous et les brousses sèches dont le sol est jonché. C’est, du reste, un métier où il n’est pas rare que l’on se casse les reins.

--Voyez-vous,--me dit un processionneur auprès duquel je me suis faufilé,--il y a toujours à craindre mort d’homme sur ce pont, au moment où la grande bannière s’incline pour le salut... Une année, j’ai vu le porteur s’abattre raide, les veines de la poitrine rompues. Le recteur n’eut même pas le temps de l’administrer. Par exemple, on lui fit des funérailles de prince, et sur sa pierre tombale...

Un vaste murmure d’admiration a couvert la voix de mon interlocuteur. Les yeux brillent, les faces rayonnent. On se pousse les coudes. Des interjections courent, entre haut et bas, de lèvres en lèvres:

--Hein! ce petit Landouar, tout de même!...

--Ça, au moins, c’est une révérence!

--Pas un pli dans le visage!...

--Ni un tremblement dans le jarret!...

L’hymne entonnée à tue-tête par les chantres, les cloches qui, maintenant, sonnent à toute volée empêchent sans doute ces propos flatteurs de parvenir aux oreilles du petit Landouar. Mais, arriveraient-ils jusqu’à lui, il ne les entendrait pas. Il est tout entier à sa fonction, l’esprit ramassé comme les muscles, ses doigts crispés et durcis, pareils à de jaunes sarments de lande, son cou de taurillon rentré à demi dans ses épaules noueuses et trapues, le regard fixe, hypnotisé par cette grande soie flottante qui plane au-dessus de lui comme une gloire et l’exalte, pour une minute désormais inoubliable, jusqu’à l’ivresse des triomphateurs.

Il n’est d’ailleurs pas au bout de sa tâche. Là-bas, devant le porche du cimetière, d’autres processions attendent le baiser d’accueil. Voici Garlan, voici Lanmeur, voici Loquirec. Et j’en passe. Tout le pays d’entre l’estuaire de Morlaix et la Pointe d’Armorique a délégué ses prêtres et ses croix, ses oriflammes les plus éclatantes et ses suisses les plus chamarrés. Et c’est un papillotement indicible, une débauche, une frénésie de couleurs. Ah! qu’elle est loin, la Bretagne conventionnelle, la Bretagne éteinte et grise des faiseurs de vers et des littérateurs! Ici, tout vibre, tout resplendit, tout flamboie. Les haleines du feu ont, en quelque sorte, vitrifié le ciel et la mer; la terre même répand une odeur chaude et comme fermentée. Les herbes, les sources distillent je ne sais quels baumes. Une exubérance vraiment divine épanouit toutes choses. On sent frémir autour de soi les mystérieuses puissances de la vie et de la fécondité. Aussi bien, l’instant approche où le disque solaire, avant de précipiter sa chute vers l’horizon, va darder sur la colline vouée à son culte toute la véhémence de ses rayons élargis.

Elle se dresse, cette colline, à l’orient du village dont elle porte les dernières maisons accrochées à son versant. Un raidillon y monte par le plus court, entre deux hauts talus surplombants où des souches de chênes, vieilles de plusieurs siècles, tendent vers vous des moignons difformes, comme une séquelle de mendiants monstrueux. Le sol est raviné sous les pieds: il semble que l’on marche dans le lit desséché d’un torrent. Un torrent d’hommes, de femmes, s’y engouffre, en effet, mais pour escalader la crête. On se hâte, on se bouscule. C’est à qui parviendra le plus vite sur le lieu du Tantad. Je retrouve à mi-côte l’aveugle du Bois-de-la-Nuit. Ce n’est plus sa fille qui le guide, c’est lui qui l’entraîne. Il grimpe de son allure désordonnée de somnambule, se heurtant aux gens, trébuchant aux pierres, roulant au-dessus du flot humain sa belle tête douloureuse et farouche de Titan foudroyé.

--Çà, _cousin_,--lui dis-je, dans la langue de sa montagne, et en me servant d’une appellation chère aux sabotiers,--qu’est-ce donc qui vous presse si fort? Savez-vous que votre jeune fille est tout en nage?

--Oh! fait-il, elle se reposera là-haut. Moi, il me faut ma place au Tantad!

Puis, d’une voix plus sourde:

--Si je n’ai pas été guéri l’an dernier, c’est ma faute: j’aurais dû m’avancer plus près de la flamme. Cette fois, je veux être à la toucher, sentir sa brûlure jusqu’au fin fond de mes prunelles...

Et, stimulé par l’attente, que dis-je? par la certitude du miracle, il se rue d’un élan plus impétueux encore à l’assaut de la cime sainte qui, tout à l’heure, va se couronner d’un buisson ardent, ainsi qu’un Horeb breton.

IX