Part 12
A la fin du XVIIIe siècle, sa vogue n’avait pas décru. Cambry, qui le visita sous le Directoire, en parle dans des termes, sans doute fort irrévérencieux, comme il sied à un voltairien, mais qui n’attestent pas moins de quel crédit il jouissait encore à cette époque. «On n’avait rien négligé, dit-il, pour frapper l’imagination des nombreux pèlerins qui se rendaient en ce séjour de miracles et d’enchantements. Les sentiers qu’on foulait en l’approchant étaient sacrés. Des saints épars, grossièrement sculptés, peints, dorés, se trouvaient sur la route auprès des cabarets où la tête se montait par les fumées de l’eau-de-vie.» Quand, la Révolution passée, l’église de Saint-Jean rouvrit ses portes, son riche trésor était intact: aucune des somptueuses pièces d’orfèvrerie qui le composent ne manquait à l’appel. Les monuments eux-mêmes n’avaient pas souffert. On y eût vainement cherché trace d’un de ces actes de vandalisme dont tant de sanctuaires finistériens ont conservé les tristes marques. Il va de soi que l’on en fit honneur à la relique. Des gens de la bourgade contèrent qu’ils avaient vu, de nuit, des archanges, l’épée nue et flamboyante, en faction devant les vitraux.
Il y eut mieux encore, paraît-il. C’était en 93, «l’année de Robespierre». Comme, à défaut des offices accoutumés, on se proposait de célébrer, à tout le moins entre laïques, la cérémonie du _tantad_, un des sans-culottes de Plougaznou vint, au nom des commissaires du district, faire défense de procéder à l’allumage, avec menace, si l’on passait outre, de traduire les coupables devant le tribunal révolutionnaire. La perspective de la prison et peut-être de la guillotine intimida les plus hardis. Le feu traditionnel ne fut point allumé. Mais, à l’heure même où il était d’usage qu’on y plongeât le premier brandon, une immense rougeur d’incendie embrasa soudain le ciel nocturne, dans la direction de Plougaznou; des appels désespérés de _corn-boud_ retentirent, sonnant l’alarme; la violence des flammes était telle que leurs reflets balayaient au loin la mer. Le sans-culotte s’enfuit, éperdu. C’était sa ferme qui brûlait. Lorsqu’il atteignit la hauteur qu’elle occupait, il n’y trouva qu’un monceau de cendres. Il n’était pas jusqu’à son nombreux bétail, le plus beau de la paroisse, qui n’eût été consumé vivant dans les étables. Plusieurs jours après, la fumée de ces chairs grésillantes planait encore sur le pays, en une âcre vapeur d’holocauste.
On rechercha l’incendiaire, mais sans espoir de le découvrir. Il ne fit doute pour personne que c’était saint Jean lui-même qui s’était vengé. En quoi, du reste, il prévint des malheurs beaucoup plus considérables. Car c’est un dicton local que, si nul feu ne brillait à la Saint-Jean, de toute l’année d’après on ne verrait point le soleil.
V
Le soleil! Ce fut au toucher de ses premiers rayons que je rouvris les yeux, le 23 juin 1898, dans l’hospitalière demeure de Kersélina. Et jamais, je crois bien, sa lumière ne m’avait paru plus charmante qu’en ce calme décor de collines boisées, d’une grâce tout arcadienne, autour desquelles ondulent, avec des souplesses et des chatoiements d’écharpes, les méandres harmonieux de la rivière de Morlaix. On eût dit que l’astre avait conscience qu’on se disposait, le jour même, à célébrer sa fête. Il resplendissait, à travers la fine buée matinale, d’un éclat fluide, opalin et doux. Sa caresse courut sur les verdures inclinées des pentes, en une silencieuse cascade de flots ambrés. Puis, elle sema de scintillements les pelouses du bord de l’eau, empourpra le chemin de halage, pailleta les graviers de la rive, s’épandit enfin par longues nappes frémissantes dans l’estuaire dont la face encore brouillée s’éclaircit soudain et se rosa d’un beau sang vif...
--Allons! cria sous ma fenêtre une voix amicale, voici l’heure de l’appareillage pour les barques de Locquénolé!
Jadis, c’était le plus souvent par mer que les pèlerins du littoral se rendaient au pardon de Saint-Jean. De toute la côte léonnaise et trégorroise des centaines de bateaux mettaient à la voile, dès l’aube, emportant des paroisses entières vers le havre, habituellement infréquenté, de Traoun-Mériadek. Les anciens du pays évoquent avec un enthousiasme mêlé de regret le souvenir de ces pompes nautiques. A la tête de chaque flottille s’avançait, telle une galère paralienne, une gabarre peinte à neuf et magnifiquement décorée. Les femmes du village avaient passé la nuit à l’enguirlander, à la fleurir. Des gerbes d’iris, des bouquets de roses trémières, d’hortensias, de tournesols, ornaient sa carène. La croix de procession, la lourde croix d’argent ou d’or, garnie de clochettes, planait, solidement amarrée à la pointe du grand mât. Sur le rouf drapé de blanc, comme un autel, était «calée», à l’aide de quelques tenons, la statue du saint patronal, car les saints eux-mêmes étaient, en ce temps-là, du pèlerinage; si l’on négligeait de les y faire figurer, ils quittaient spontanément leurs niches, disait-on, et gagnaient le porche de Saint-Jean, sans qu’on sût comme, par des chemins surnaturels. Aussi se gardait-on bien de les laisser derrière soi. Autour de leur image se pressaient le clergé, les sacristes, les enfants de chœur, tous en surplis, tous clamant à l’unisson l’hymne de circonstance:
_Sceptriger vasti moderator orbis..._
La barque sacerdotale voguait ainsi, au bruit des chants, suivie de vingt, de trente autres barques plus humbles qui, dans l’intervalle des strophes, reprenaient, en guise de refrain:
_Nempe divini Digitum Prophetæ..._
Les voix vibraient sous le ciel sonore, et c’était comme une allégresse immense répandue sur la mer. Aujourd’hui, la tradition est morte, de ces régates sacrées. Elles n’étaient pas sans avoir leurs risques. Les temps les plus beaux, en Bretagne, sont souvent les plus trompeurs, et sur cette côte déchiquetée, hérissée de roches et de lambeaux d’îles, les courants de Manche ont des effets d’autant plus terribles qu’ils sont plus sournois. Les riverains le savent et, dans leurs sorties ordinaires, s’arment de circonspection. Mais quoi! le pardon de Saint-Jean-du-Doigt ne se célèbre qu’une fois l’an. Et quel accident craindre, un pareil jour? Foin des précautions quotidiennes! C’eût été faire une injure au saint que de ne s’en remettre pas entièrement à lui. On hissait gaiement la voile et l’on partait en toute sécurité. Les cloches carillonnaient; la mélodie des cantiques flottait dans l’air; une ivresse pieuse--et peut-être un autre genre de griserie, moins idéale--exaltait les esprits, les tendait dans une préoccupation unique. Caprices du ciel, traîtrises de la mer, qui donc y songeait? Dans les eaux plus tourmentées du large, l’on s’apercevait tout à coup que l’embarcation, surchargée de lest humain, devenait pesante à la manœuvre, fatiguait, ne gouvernait presque plus. Qu’une risée la prît en travers, et c’était la perdition possible par temps calme; au lieu d’une risée, qu’on suppose un orage, un de ces subits orages de juin qui éclatent, aussitôt couvés, et fauchent la mer, comme une mitraille: la catastrophe alors était inévitable; canot et passagers, tout coulait à pic.
Les fastes du pardon de Saint-Jean n’ont été que trop souvent assombris par des désastres de cette espèce. Il va sans dire qu’on a fait le possible pour en abolir la triste mémoire. Il n’y a même pas dans le cimetière de Traoun-Mériadek une inscription funéraire relatant, à défaut du nom des victimes, du moins leur nombre et la date de leurs trépas collectifs. Les équipages morutiers qui disparaissent aux fiords d’Islande ont, dans les chapelles paimpolaises, une épitaphe de trois lignes. Ici, rien. Nulle mention de tant de pèlerins engloutis, nulle parole d’apaisement pour leurs mânes. Il n’est pas vrai, cependant, que leur souvenir ait totalement péri. Envers quelques-uns d’entre eux la muse populaire s’est montrée pitoyable, et elle les a embaumés dans ses larmes.
La bourgade de Ploumilliau, proche Lannion, où s’est écoulé le meilleur de mon enfance, voyait passer à époques régulières un personnage peu commun dont l’apparition était toujours saluée par notre monde de gamins comme un mirifique événement. On l’appelait Nonnik Plougaznou. _Plougaznou_, parce qu’il était, je pense, originaire de ce pays; _Nonnik_,--diminutif d’Yves ou d’Yvon,--parce qu’en dépit de son âge fort respectable il était resté, au physique comme au moral, un pauvre diminutif d’homme. C’était, en effet, un tout petit vieux, à peine plus haut que nous qui l’escortions et dont la plupart n’avaient pas encore fait leurs premières «pâques». A sa taille, à ses proportions, et n’eussent été ses cheveux grisonnants, on l’eût très bien pris pour l’un des nôtres, d’autant plus qu’avec sa figure rase et ronde, aux rides molles, pareilles à des plis grassouillets, avec sa bouche toujours riant d’un rire sans cause, avec ses yeux surtout, ses yeux d’une limpidité de source et d’une candeur inviolée, il avait une physionomie bizarre, énigmatique, d’éphèbe sexagénaire, de chérubin vieillot. Et, quant à son âme, rien n’en égalait la douce ingénuité. Il se disait et se croyait fils de roi. Pour se montrer digne de sa naissance, il se faisait une obligation de n’être vêtu comme personne, et, par l’étrangeté de son accoutrement, il n’était pas loin de ressembler, en effet, au rejeton de quelque roi nègre. Il avait la passion du sauvage pour l’oripeau civilisé. Les gens flattaient son innocente manie, mettaient en réserve à son intention les frusques les plus extravagantes et les plus surannées, toute une garde-robe d’antiquailles dont il se parait avec gloire. J’ai vu ainsi, sur le dos de Nonnik Plougaznou, des habits bleu ciel qui dataient des temps de l’émigration, des vestes de hussards qui avaient traversé les champs de bataille de l’Empire, jusqu’à des chemises rouges de partisans garibaldiens, égarées--à la suite de quelles aventures?--en ces parages d’extrême occident. Il n’y avait qu’une pièce de son costume qui jamais ne variât, à savoir le chapeau haut de forme, verdi par les pluies, roussi par les soleils, tout en plaies et en bosses, ruine croulante et lamentable qu’une couronne de fleurs artificielles encerclait. Cette couronne était pour Nonnik l’emblème de sa royauté illusoire. Il fût mort plutôt que de permettre qu’on y touchât.
Il avait, au reste, l’humeur la plus débonnaire. Il levait bien son bâton, lorsque notre bande joyeuse le harcelait de trop près, mais c’était du même geste noble que s’il eût promené sur nous un sceptre. Nous n’aurions d’ailleurs pas eu l’idée de lui manquer d’égards: les fous, en Bretagne, sont sacrés. Puis, à l’indisposer, nous nous serions privés d’une satisfaction rare, celle de l’entendre chanter. Car il chantait aussi mélodieusement qu’un rossignol des futaies, ce fantastique étourneau voyageur, de plumage si incohérent. A Ploumilliau, c’est sur l’échalier de pierre du cimetière qu’il avait coutume de s’aller asseoir. Là, ôtant un de ses sabots, il l’appuyait à son épaule, comme il eût fait d’un violon, et, la main droite suspendue, commençait à racler les cordes absentes avec un archet imaginaire. Une musique de silence, perceptible pour lui seul, naissait sans doute, à son appel, des profondeurs du bois grossier. Il n’était plus le même homme. Sa tête mollement inclinée se transfigurait; une ardeur passionnée s’allumait dans ses prunelles; le sourire un peu béat de ses lèvres avait soudain quelque chose d’inquiet et de frémissant. Rangés devant lui, nous assistions muets nous-mêmes à sa muette extase, sachant que c’était sa façon de préluder. Et voici qu’avec le susurrement léger d’une eau qui va sourdre, sa voix, une voix toute jeune, d’une fraîcheur et d’une pureté de fontaine, montait. Je me suis laissé dire qu’on n’en a plus ouï de pareille dans nos campagnes. J’aurais souhaité que Nonnik fût encore de ce monde quand, naguère, M. Bourgault-Ducoudray entreprit de recueillir les mélodies bretonnes: il fût, j’en suis sûr, apparu au maëstro comme l’héritier direct d’un de ces harpeurs armoricains ou gallois dont la fortune fut si considérable dans l’Europe du moyen âge. Il avait un don naturel d’harmonie. Nous, il nous émerveillait.
Ce n’est pas que son répertoire eût grande variété. En dehors du pays de Plougaznou, de Saint-Jean-du-Doigt, et des traditions qui lui étaient spéciales, Nonnik ignorait tout de l’univers. Ce coin de terre, le premier qu’avait connu son regard, était aussi resté, dans la nuit confuse de son intelligence, la seule image familière qui brillât de quelque lueur. Son palais chimérique, c’est là, dans les roches crénelées désignées sous le nom de «Château de Primel», qu’il le situait. Célébrer l’histoire de la région était pour lui une manière d’exalter ses propres rêves. Il s’en acquittait avec une ferveur d’hiérophante. Son triomphe, toutefois, c’était la _gwerz_, la complainte de «Matélina Troadec». Il y mettait un tel accent de mélancolie et de pitié qu’il vous navrait l’âme.
L’événement dut se passer dans la seconde moitié du XVIIe siècle, au temps de ce Locmaria, seigneur du Guerrand, qui fut des amis de madame de Sévigné, mais que ses vassaux de Bretagne flétrirent du surnom de _Markiz brûn_, de «marquis au poil roux», non pas tant à cause de la couleur de ses cheveux que parce qu’il était prudent de se garer de lui, comme d’un fauve. Il était surtout dangereux pour les femmes: leur vertu n’avait pas de pire ennemi. Celles qui ne lui cédaient pas de bon gré, il ne répugnait nullement à les «faire marquises» par force. Dès qu’on le savait de retour dans ses terres, le cri d’alarme se propageait de proche en proche: «La bête est lâchée, disait-on: ramassez vos poules!» La jolie Matélina Troadec ne fut point ramassée à temps, il faut croire, car le début de la _gwerz_ nous apprend, à mots couverts, que «quoique simple paysanne, elle a donné le jour au fils d’un marquis». Triste honneur, hélas! et que ses parents lui font cruellement expier. Ils n’entendent point peiner de leurs bras pour nourrir l’héritier d’un riche homme. Voici venue la fête du Feu: les barques vont cingler vers Saint-Jean. Ce pardon, le plus beau de la contrée, Locmaria ne peut manquer d’y être. Eh bien! que Matélina s’y rende elle-même et qu’elle saisisse cette occasion de présenter publiquement au marquis sa progéniture!... La jeune fille résiste, supplie. N’est-ce pas assez de sa honte, sans y ajouter encore l’esclandre? Puis, ce n’est pas sa pudeur seulement qui se révolte; elle est hantée de sombres pressentiments.
Mon père, ma mère, si vous m’aimez, Vous ne m’enverrez pas au pardon de Saint-Jean. Une voix secrète m’avertit Que, si je vais sur la mer, je serai noyée.
Ni le père ni la mère ne se laissent attendrir. Force est à la pauvrette de s’attifer. A chaque pièce de son costume qu’elle revêt, robe blanche et tablier de taffetas jaune, elle songe, en gémissant, qu’elle s’enveloppe de ses propres mains dans son linceul; et, lorsqu’elle met le pied dans la barque, elle a la certitude qu’elle «entre dans sa mort». Ses craintes ne tardent pas à se réaliser.
Matélina Troadec disait, Comme la barque penchait sur le côté: --Récitez tous vos chapelets, Cependant que j’entonnerai vêpres.
Elle n’a pas fini le premier verset que le sinistre prévu s’accomplit. Au moment de disparaître, elle se souvient que saint Mathurin, son patron, est «le maître du vent et de l’eau». Elle lui recommande son enfant, le prie de le conduire sain et sauf au rivage. Sa prière fut exaucée, car, le soir même, dans la grève de Traoun-Mériadek, abordait sur une planche un enfant
Qui portait une robe de satin blanc Pour montrer qu’il était le fils d’un marquis.
Quant à Matélina, lorsque l’on retrouva son cadavre, elle était «à dix-huit brasses au fond de la mer et tenait dans la main un rameau de vert goémon».
--Pourquoi ce rameau de goémon vert? demandions-nous à Nonnik.
--Pour être sa palme de martyre, répondait-il, les yeux au ciel, comme s’il eût vu rayonner là-haut le pâle et doux fantôme de cette morte d’antan.
VI
Aujourd’hui, l’ère de ces hasardeux pèlerinages par mer est heureusement à peu près close. Il n’y a plus guère que deux ou trois communes où l’usage s’en soit perpétué. Locquénolé est de ce nombre, et l’on y peut prendre une idée du spectacle que présentaient autrefois les grands départs processionnels. Nous sommes descendus, à travers bois, jusqu’à l’ouverture de l’estuaire où la petite bourgade abrite sous une coupole de feuillages son port ombreux. Elle est située sur la rive léonnaise, mais l’âpre Léon expire ici, fait déjà place à la douceur, à la mansuétude trégorroise. La transition est visible aussi bien dans la race que dans la nature du sol. On sent une âme plus légère, plus riche de poésie et de gaieté.
Nous arrivons comme les bateaux s’ébranlent. Leurs pavois multicolores frémissent dans l’air avec les mille chatoiements d’ailes d’une nuée de papillons captifs. Tous les bancs sont garnis. Des jeunes filles, surtout, et des jeunes gens. Des bouts de châles pendent jusqu’à friser l’eau, le long du bordage. On s’interpelle joyeusement d’une barque à l’autre:
--Hé! Anaïs, tu mouilles ta frange!
Des rires fusent et s’égrènent. Ce n’est pas sans raison qu’elle est devenue proverbiale, la belle humeur des «filles de Locquénolé». Elles vont au pardon comme à une gaillarde aventure de mer et d’amour. D’aucunes se font un divertissement d’aider aux rameurs, car on attend d’être en plein chenal pour hisser la voilure. Comme la dernière batelée défile devant nous, l’homme de barre nous crie:
--Vous n’en êtes pas?
Et, sur notre réponse que nous optons pour la voie de terre:
--Tant pis! fait-il... A vous embarquer parmi mes paroissiennes, vous eussiez eu double bénédiction.
Les «paroissiennes», alors, de le huer avec une colère feinte, et les quolibets de pleuvoir, et les rires d’éclater de plus belle. Mais voici que, barque après barque, la menue flottille entre dans le réseau veinulé des courants. Il y a soudain comme une accalmie solennelle. On n’entend plus que le grincement des poulies, le claquement des toiles qui s’éploient. C’est fini de plaisanter: la vraie traversée commence. La rigide forme de pierre du _Taureau_, vautrée au centre de la baie, découpe sur la mer lisse son mufle d’ombre. Il plane sur ce récif autant de souvenirs sinistres qu’il y a de cormorans noirs qui s’y viennent percher. C’est un avertisseur sévère. Sa vue suffit à répandre du sérieux dans les pensées. Les mariniers, maintenant, veillent à leurs écoutes et les «pardonneuses», tout à l’heure si folâtres, n’ont plus aux lèvres que des cantiques. Le rythme des voix semble onduler avec le mouvement des chaloupes et s’épanouir derrière elles dans le remous élargi de leur sillage.
Nous avons regagné, sur l’autre berge, les hauteurs de Kersélina, que nous percevons encore l’écho de ces chants lointains auxquels répondent, de toutes les campagnes d’alentour, des tintements grêles d’angélus, perlant, comme une rosée de sons clairs, dans le vent matinal. Il n’est, à trois lieues à la ronde, cloche d’église ou de moutier qui ne se croie tenue de fêter le pardon de Saint-Jean-du-Doigt à l’égal de son propre pardon. Ainsi les carillons d’autrefois saluaient au passage le soldat miraculeux. Rien de plus intime, d’ailleurs, ni de plus discret que ces musiques aériennes, éparses sur le grand pays ensoleillé. Les pèlerins les reconnaissent à leur timbre et interprètent leur langage: «C’est par ici!» dit l’une; «Dépêche-toi!» insiste l’autre; «A Saint-Jean, les gars! A Saint-Jean, les gars!» marmotte précipitamment une troisième. Et, peu à peu, du fond des terres, une rumeur sourde va montant. Bruits de pas et bruits d’oraisons. Il s’est fait comme une levée générale: toute la contrée s’est mise en marche dans le même sens, attirée par une sorte d’aimantation. Nous y cédons nous-mêmes, malgré nous, et nous partons dans la grande chaleur, plus tôt que nous n’en avions dessein. On ne respire pas impunément la contagion des fièvres sacrées.
Le conducteur de la voiture qui nous emporte est un homme de Plouvorn, un Léonard très sage et très positif. Mais l’idée qu’il roule vers le Traoun suffit à éveiller en lui des émotions vagues et comme un attendrissement ingénu.
--Je n’ai pas revu Saint-Jean depuis l’année de mon tirage au sort, me conte-t-il en breton. Nous étions treize conscrits qui avions fait vœu de nous y rendre pieds nus, si nous ramenions un bon numéro. Et treize nous fûmes à nous mettre en route. Toute la nuit nous voyageâmes, sans échanger une parole et sans tourner une seule fois la tête. Les brumes flottantes des prairies marchaient devant nous, comme pour nous indiquer le chemin. Je n’ai jamais été aussi content de vivre que cette nuit-là. Nous ne sentions aucune fatigue. La terre et le ciel embaumaient une odeur suave qui nous rafraîchissait les membres, comme un onguent...
Et il ferme à demi les yeux, pour humer encore l’arome de cette nuit mystique qui est toute la poésie de son passé... Derrière nous s’abaissent les verdures profondes suspendues en festons aux deux flancs de la vallée de Morlaix, tandis qu’à l’opposite, vers le septentrion, les longs plateaux mouvementés de l’_Armor_ trégorrois étagent leurs lignes plus sobres. Une dernière cassure abrupte nous en sépare,--la gorge étrangement secrète et sauvage du Dourdû. La mer, qu’on ne comptait plus retrouver que sur la côte, fait ici la réapparition la plus inattendue, la plus soudaine. Car c’est bien de la mer, cette belle eau glauque qu’on franchit sur un pont rustique et qui se joue entre des rives fleuries de bruyères ou bordées d’aunes, comme une Sirène égarée parmi des Oréades. La descente au creux de cet entonnoir est si rapide qu’il n’y a pas à s’étonner qu’elle ait été cause de plus d’un accident mortel, ainsi qu’en témoignent des croix érigées de place en place, comme sur une voie funéraire, et une plaque de marbre encastrée dans un pignon d’auberge.
En fait d’auberge, il en est une, sur les confins de cette région, au seuil de laquelle notre attelage s’arrête de lui-même. Que de fois n’y sommes-nous pas venus, dans l’été de 1898! Elle porte pour enseigne: _A la bonne rencontre._ C’est un lieu désormais historique dans les annales des lettres bretonnes. La rénovation du théâtre populaire armoricain eut là son berceau. Là, dans la vieille maison grise, servant tout ensemble de métairie, de débit de boissons et de four banal, Thomas Park--_vulgo_ Parkik--conçut le projet hardi de rendre à nos mystères leur ancien lustre; là, il groupa autour de lui les premiers compagnons bénévoles de son entreprise; là, durant les loisirs de plusieurs hivers, il les nourrit de ses leçons et les enflamma de son zèle; de là, enfin, il devait les mener, un jour, à la conquête des âmes... Depuis le matin, il nous guette; et il accourt en habits de travail, le visage, les mains saupoudrés de farine. Il vient de terminer la «fournée»; les tourtes de pain chaud fument encore sur le parquet de terre battue; des paysannes se penchent pour les reconnaître, vérifient le sceau spécial dont chacune est marquée.
--Il me tarde, à moi aussi, d’être sur la route de Saint-Jean! nous dit Parkik.
Cependant, lorsque nous lui offrons de le prendre avec nous, il refuse doucement, non sans glisser un furtif coup d’œil vers une toute jeune fille occupée à choisir son pain, parmi les femmes. Et, d’une voix hésitante, un peu confuse:
--C’est que, voyez-vous, je suis engagé...