Part 11
L’an de grâce 1506 avait mis le dernier sceau, et le plus significatif, à la gloire de Traoun-Mériadek. La reine Anne qui gardait jusque sur le trône de France ses nostalgies de «petite Brette» avait obtenu du roi Louis XII de se venir conforter l’âme en son pays. Elle voulut tout revoir, accomplir, elle aussi, son _Trô-Breiz_ selon l’usage de ces temps où nul Breton ne se fût jugé quitte envers sa conscience, s’il n’avait, au moins une fois en sa vie, fait le pèlerinage des sept saints et visité dans leurs cathédrales respectives les sept apôtres patriarcaux, les sept chefs spirituels de la Bretagne. Partie de Nantes, elle traversa successivement Guérande, Vannes, Quimper, fit neuvaine à Notre-Dame du Folgoët, et se rendit par Saint-Pol à Morlaix, où l’attendait une réception triomphale. Elle y arriva assez mal en point. «Une défluxion, nous dit Albert Legrand, lui était tombée sur l’œil gauche.» Naturellement, on ne manqua pas de lui faire observer que le remède était là tout près. L’occasion était trop belle de concilier à Saint-Jean-du-Doigt les bonnes grâces de la reine. Elle ne se fit point prier et, toute transportée des merveilles qu’on lui contait de la sainteté du lieu, elle parla même d’entreprendre à pied le trajet, comme la plus humble des «pardonneuses». C’est tout au plus si elle accepta de se laisser mener en litière une partie du chemin. Passé le village de Kermouster, comme on s’engageait sur la haute crête aride connue sous le nom de Lann ar Festour, elle commanda qu’on la mît à terre. Un calvaire se dressait au milieu des ajoncs, sur le bord de la route: elle s’assit, à en croire la tradition, sur une des marches, pour se déchausser; et ce fut pieds nus, prétend un poète populaire, qu’en vraie Bretonne qu’elle était, elle dévala vers Saint-Jean. Inutile d’ajouter qu’elle y trouva prompte guérison et qu’elle s’en montra royalement reconnaissante. Elle commença par anoblir tous les habitants de la bourgade et, d’un clan de paysans et de pêcheurs, fit, selon le mot d’un de leurs descendants, une «bordée» de gentilshommes. L’église n’était pas entièrement achevée: elle assura de quoi la parfaire. Enfin, les multitudes de pèlerins qui s’empressaient annuellement vers Traoun-Mériadek étant contraints le plus souvent, faute de place dans les maisons, de gîter à la belle étoile, sur l’aire des cours ou dans l’herbe des prés, elle eut la délicate idée de fonder à leur intention une hôtellerie fort bien pourvue qui subsiste encore.
Je passe sur quantité d’autres dons. Aucun d’eux ne valait sa visite même. Le nouvel établissement était désormais certain de prospérer. Il avait pour lui la plus glorieuse des attestations, inscrite au registre de ses fastes: la «Duchesse bénie», la «Douce des Douces» figurait au nombre de ses miraculées!... A l’époque d’Albert Legrand, sa fortune avait probablement atteint son apogée. C’est par milliers, par dizaines de mille, que les dévots s’assemblaient, dès la matinée du 23 juin, dans la combe trop étroite, couronnaient les hauteurs circonvoisines, débordaient jusque sur la grève. Autant de gens à confesser, à faire communier, à diriger dans les évolutions complexes des rites que j’essaierai tout à l’heure de décrire. Le clergé local n’y pourrait suffire aujourd’hui, avec ses seules forces: encore moins l’eût-il pu il y a deux cents ans. Les prêtres des paroisses d’alentour lui venaient en aide, comme c’est l’usage; mais, le principal renfort, nul doute que ce ne fût Cuburien, avec son rucher de moines, qui le lui fournit. Et, parmi eux, comment le premier convié à la tâche n’eût-il pas été l’infatigable zélateur des saints et des sanctuaires de la Bretagne, le Père Albert? Qui donc était plus qualifié que lui pour présider, dans la contrée, à ces solennelles assises de la foi bretonne dont il s’était donné pour mission de reconstituer l’histoire et de débrouiller les origines? A Morlaix, paraît-il, ceux qui le croisaient dans la rue avaient coutume de dire, en le désignant:
--Voilà celui qui revient du paradis et qui a conversé avec nos saints.
Il n’était pas moins universellement connu à la campagne qu’à la ville, ni moins universellement aimé. Privilège presque unique, car les membres des ordres religieux ne semblent pas avoir joui, chez nous, d’une bien grande sympathie. La mémoire populaire leur est, en général, peu clémente et nos chants, nos _gwerziou_, nos traditions orales les traitent avec une rancune parfois féroce. Il en est qui rangent le froc au nombre des fléaux les plus redoutables, sur la même ligne que la lèpre, la famine et la peste. Le Père Albert est peut-être le seul moine que la vindicte paysanne ait épargné.
--Oh! lui,--me déclarait naguère, à son propos, une vieille fileuse de Lanmeur,--il n’y a pas eu deux hommes de son espèce. J’ai ouï conter qu’il avait fait, de son vivant, le voyage du ciel et qu’ensuite, lorsqu’il cheminait par les routes, on devinait de loin son approche à l’odeur suave qui s’exhalait de ses habits.
Dans toute la banlieue de Morlaix, et même au delà, il n’était pas de grand pardon sans lui. Celui de Saint-Jean-du-Doigt le vit souvent.
Je me le représente grimpant les montées poudreuses, en robe brune de récollet, tête nue, sous les ardeurs du soleil dont c’est la fête, salué d’une parole déférente par les pèlerins qui passent, se mêlant à leurs groupes, causant avec eux dans leur langue, et surtout s’employant à les faire causer. Puis, c’est le soir, là-bas, au fond de la verdoyante vallée, dans le potager du presbytère, aussi vaste qu’un jardin d’abbaye. Retiré derrière le treillis de quelque tonnelle, le doux religieux en qui revit un peu de l’âme de François d’Assise, père de son ordre, médite sous le foisonnement embaumé des chèvrefeuilles et parmi des vols de martinets le sermon qu’il doit prononcer le lendemain, à la messe d’aube. Et il relit, dans le crépuscule encore lumineux, l’ode en distiques latins que publia, vers 1605, dans ses _Nugæ poeticæ_, messire Guillaume le Roux, prêtre, natif de la paroisse de Plougaznou. Et il feuillette à nouveau les mémoires manuscrits de noble et discret Yves Legrand, un de ses parents peut-être, chanoine de Léon, aumônier du duc François II, dont il a su dénicher les cahiers, à demi rongés des vers, dans les bahuts à offrandes de la sacristie de Saint-Jean. Et il s’use enfin les yeux à tenter de déchiffrer une fois de plus, en la ressuscitant à l’aide «d’un secret qu’il possède», l’écriture presque entièrement effacée d’une vieille charte communiquée par un sieur de Pen-ar-Prat, de Guimaëc, et qui n’est rien moins, à son avis, que le procès-verbal, dûment authentique, de la visite de la reine Anne, ainsi que des circonstances surnaturelles dont cette visite fut accompagnée.
Maintenant que nous connaissons ses textes, asseyons-nous aussi près que possible de la chaire pour écouter son prône. La mélopée glapissante de la horde des mendiants s’est tue dans le cimetière. Une foule recueillie remplit la nef, moutonne par delà le porche, s’immobilise à croppetons, emmi les tombes. Ayons le cœur simple de ces fidèles. Ce que le bon franciscain va nous conter, c’est l’_Histoire de la translation miraculeuse du doigt de saint Jean-Baptiste, de Normandie en Bretagne, le premier jour d’aoust_.
III
Sachez donc qu’après la décollation du Précurseur, son corps décapité fut enlevé par ses disciples et enterré par eux aux abords de la ville de Sébaste, où sa sépulture ne tarda pas à devenir le théâtre d’une infinité de prodiges. Ils étaient encore si fréquents et si notoires au temps de Julien l’Apostat que le bruit en arriva jusqu’aux oreilles de ce prince. Furieux, il commanda d’exhumer les saintes reliques, de les brûler et d’en disperser les cendres au vent. Les Gentils n’eurent rien de plus pressé que d’obéir. Mais le bûcher ne fut pas plus tôt allumé qu’une pluie providentielle survint, si véhémente qu’elle éteignit le feu. Les chrétiens aux aguets purent sauver une partie des ossements, les uns entiers, les autres calcinés à demi, et les déposer en lieu sûr pour, ensuite, se les partager et les répandre à travers le monde.
Il serait peut-être un peu compliqué de suivre chacune de ces reliques en son exode, quoique le Père Albert ne s’en fasse point faute. Attachons-nous seulement à l’index de la main droite, qui fut le doigt par lequel saint Jean désigna le Sauveur, en disant la grande parole annonciatrice: «Voici l’Agneau de Dieu!...» Les Maltais prétendent le posséder en leur île. Mais notre auteur n’est pas éloigné de penser que les Maltais sont gens sujets à caution. Par esprit de conciliation toutefois, il leur concède qu’il se peut qu’ils détiennent un des quatre autres doigts de la dextre du Baptiste. Pour l’index, en revanche, pas de contestation possible. Plutôt que de transiger sur cet article, «nos Bretons voudraient mourir». L’index véritable est à Plougaznou, et nulle part ailleurs. Et ce qui en fait foi, c’est la manière même dont il y fut apporté.
Sur le territoire de la commune de Buhulien, au bord de Léguer, dans la plus romantique des vallées trégorroises, dort, bercée par le tic-tac d’un moulin, une petite chapelle sans style et sans âge, un fruste oratoire des prairies autour duquel se viennent ébattre les «artisanes» lannionaises, une fois l’an, le jour du pardon, mais qui n’a guère pour visiteuses, en temps ordinaire, que des pastoures gardant leurs vaches ou de rares «pèlerines» restées fidèles à des dévotions surannées. A l’intérieur, se voit au-dessus de l’unique autel la statue d’une sainte, vêtue de la robe blanche des vierges, la palme du martyre à la main et, à ses pieds, un buisson de flammes qui montent vers elle, mais sans la toucher. C’est l’image de la patronne du lieu. Elle a nom Tècle, ou, comme disent les Bretons, Tékla. Cette pauvre «maison de prière» est, je crois bien, la seule en Bretagne qui lui soit consacrée. Une gwerz incomplète nous relate, d’après les passionnaires, quelques traits de sa légende.
Elle était d’Iconium et fut une des premières catéchumènes de saint Paul. Sa mère ayant voulu la contraindre à se marier, elle préféra braver les plus cruels supplices plutôt que d’y consentir. Condamnée à être brûlée vive, elle s’élança d’elle-même dans «le feu brillant». Mais les flammes s’écartèrent, refusant d’«offenser son corps et d’effleurer ses habits». En même temps crevait une pluie soudaine qui noyait d’eau le bûcher, à la grande stupéfaction des bourreaux. Pareille intervention divine s’était produite, on l’a vu, pour les restes de saint Jean-Baptiste. Est-ce à cause de l’identité des deux miracles que Tècle passa dans la suite pour avoir été une des pieuses personnes qui aidèrent à la diffusion de ses reliques en Occident? Ce n’est point Albert de Morlaix qui pourrait nous renseigner à cet égard. Sa science hagiographique s’arrête aux frontières de son pays, et Tècle, en sa qualité de sainte exotique, n’était pas pour l’intéresser. Sans doute n’avait-il jamais descendu l’ombreuse vallée du Léguer où se blottit le toit de sa petite chapelle, comme une hutte de berger, dans les hautes herbes. Il nous confesse avec son habituelle sincérité que tout ce qu’il sait de cette «jeune vierge», c’est qu’à une époque qu’il ignore elle fit don du précieux index à une bourgade inconnue de Normandie.
Un de ses commentateurs, M. de Kerdanet, pense avoir découvert le nom de la bourgade. Ce serait, à l’entendre, le village de Saint-Jean du Day, dans les parages de Saint-Lô. Toujours est-il qu’un seigneur de ce quartier, quel qu’il fût, avait à son service un Bas-Breton de Plougaznou; Albert Legrand ne spécifie pas à quel titre; mais comme il nous avertit que c’était au temps où les Français, ranimés par Jeanne d’Arc et par le connétable de Richemont, achevaient d’expulser de Normandie les derniers Anglais, il est à présumer que notre Trégorrois (dommage, observe le légendaire, qu’on n’en sache le nom, digne d’une éternelle mémoire), il est à présumer, dis-je, que notre Trégorrois s’était engagé pour combattre l’ennemi héréditaire, le «Saozon» haï. Il y eut force condottières bretons à payer de leurs personnes dans cette guerre de Cent Ans. Les femmes même s’embrasaient d’une sorte de fièvre mystique et se mettaient en chemin, comme pour une croisade. On a retenu l’histoire de cette humble illuminée, la Pierronne, partie sur la foi de ses rêves, un chapelet aux doigts, sans autre compagnie qu’une paysanne de son voisinage, et qui, si elle n’a point partagé la gloire de la Pucelle, eut du moins avec elle cette ressemblance d’obéir aux mêmes appels et de mourir de la même mort. Ce qui prouve que le gars de Plougaznou avait dû, selon l’expression populaire, se louer pour être homme d’armes, c’est que, son congé fini, il reprit la route de son terroir. Il y rentrait plus riche qu’il ne l’avait quitté, mais d’un genre de richesse qui montre admirablement à quel point ce soudard était bien de son pays et de sa race.
Tandis que, autour de lui, les gens des autres «nations» enrôlés sous la même bannière tiraient de la guerre, comme c’est l’usage, tous les profits qu’elle peut donner, devinez à quelle espèce de butin peu monnayable s’attachaient toutes les convoitises de ce Bas-Breton... Au doigt de saint Jean? Vous l’avez dit! Chaque fois qu’il allait entendre messe ou vêpres à l’église, en Breton aussi consciencieux à bien prier qu’à se bien battre, il ne pouvait distraire sa vue du reliquaire où le bienheureux index était exposé. Non qu’il lui vînt jamais à l’esprit de se l’approprier par fraude: l’idée d’une telle profanation aurait révolté son âme de croyant. «Et pourtant, songeait-il avec mélancolie, quel cadeau à faire à ma paroisse!» La veille de son départ, il se rendit «à son accoutumée» devant le tabernacle, pour prendre congé du saint doigt. Longtemps il demeura prosterné, tendant vers l’objet de son désir toutes les facultés de son être. Quand il se releva, il fut tout étonné de se sentir un autre homme; non seulement il n’éprouvait plus le moindre regret à s’éloigner, mais une allégresse inconnue s’était répandue dans ses membres, une joie mystérieuse exaltait son cœur et sa pensée. Il se mit en route d’un pas si léger qu’il lui semblait avoir des ailes. Il ne marchait pas, il était porté. Les âpres chemins d’alors, labourés de profondes ornières ou pavés encore par places d’énormes dalles romaines, s’assouplissaient en quelque sorte sous ses pieds, se faisaient moelleux et doux, comme des tapis d’autel. Sur son passage, les herbes des talus frémissaient, ainsi que des chevelures vivantes; les arbres inclinaient vers lui leurs troncs, en des attitudes de respect, et de leurs feuillages s’exhalait un bruissement de paroles confuses, un murmure pieux, comme d’une oraison psalmodiée en commun. Les pierres même se rangeaient.
A la première ville qu’il traversa, sur le soir de cette journée, il se produisit un phénomène encore plus étrange, si possible. Les cloches de tous les clochers entrèrent en branle spontanément, dans les églises déjà closes, saluant le gars breton d’un carillon triomphal, tel qu’on n’en avait jamais ouï même aux visites de l’archevêque. Les habitants, épouvantés, crurent d’abord à un tocsin d’alarme. Puis, quand il fut avéré que la cause de toutes ces retentissantes sonneries, c’était uniquement ce vagabond mal vêtu, à l’air simplet, on l’arrêta. Interrogé, il ne sut que répondre. Et d’ailleurs, qu’eussent pu comprendre ces Normands à son baragouin de Plougaznou? Il fut accusé de sorcellerie et enfermé à triple verrou, en attendant d’être jugé. Lui, cependant, ne s’émut point; il s’endormit plein de calme, et, dans son sommeil, il rêva qu’il était assis sur la hauteur, au-dessus de Traoun-Mériadek, à la place où de temps immémorial se construit le _tantad_[56]. Quand il se réveilla, le matin, ce fut vainement qu’il chercha autour de lui les murailles sombres de la prison. Il se trouvait que son rêve était devenu une réalité. Il était assis, en effet, dans le fin gazon parfumé de la lande bretonne. De cachot il n’y avait plus trace. Sur sa tête, au lieu d’une voûte de pierre, planait l’immensité du ciel libre. Le soleil d’août se dégageait tout flambant des dernières vapeurs de l’aube, faisait étinceler de mille feux les gouttes de rosée suspendues aux toiles des araignées nocturnes, parmi les ajoncs, et réfléchissait dans les miroirs encore brouillés de la mer les prestigieuses irisations de ses rayons naissants. L’exilé respira l’haleine de son pays. Ses yeux reconnurent le visage des choses familières: les voix de la terre ancestrale bourdonnèrent délicieusement à son oreille. Près de lui, chuchotait derrière sa margelle moussue l’eau prophétique d’une fontaine qu’il avait dû consulter plus d’une fois sur son destin, et, du fond de la vallée, montait vers lui l’angélus de Saint-Mériadek, dans un clair tintement d’allégresse.
[56] _Tantad_, bûcher.
Il se leva, s’engagea dans la descente abrupte. Deux ou trois chaumines formaient à cette époque tout le village. Le charron, l’aubergiste _bonjourèrent_ successivement le voyageur, sans d’ailleurs se douter que ce fût quelqu’un de la «contrée». Il ne tourna pas la tête pour leur répondre, mais, franchissant l’échalier du cimetière, s’empressa vers la chapelle où le desservant commençait l’office matinal. Une assistance de dévotes étaient là, agenouillées à entendre la messe. Notre homme prit place parmi elles et, comme elles, se prosterna en oraison. Soudain, comme il avait les mains jointes, il lui sembla que la paume de sa droite s’ouvrait. Le sang ne coula point, mais de la fissure béante une _chose_ jaillit et, par-dessus la balustrade du chœur, alla tomber, du côté de l’Épître, sur la nappe du maître-autel. En même temps les cierges s’enflammaient, sans que personne y eût mis le feu, et, dans la tour, les cloches (dont nul sonneur pourtant ne tirait les cordes) lancèrent à toute volée, aux quatre coins du ciel, le plus superbe des «grands carillons».
Vous pensez s’il y eut bientôt foule dans le sanctuaire. De tout le pays on accourut. Les dames nobles descendirent vers le Traoun à l’amble de leurs haquenées; les moissonneurs, désertant l’août, abandonnèrent leurs faucilles en plein sillon et s’en vinrent tels qu’ils étaient, en corps de chemise, dans le débraillement du travail. Il va sans dire que, dans le nombre, figuraient les parents du jeune Breton. Et l’on se bousculait, et l’on criait:
--Qu’est-ce qu’il y a?... Qu’est-ce qu’il y a encore?
Il y avait que l’esquille qui avait si miraculeusement sauté du bras du soudard sur l’autel n’était autre--on l’a deviné--que le doigt de saint Jean. La précieuse relique n’avait pas voulu se séparer de son fervent adorateur. Elle l’avait suivi, à son insu, logée entre sa peau et sa chair, et, plantant là les Normands, acceptait, pour l’amour de lui, de se faire naturaliser bretonne...
IV
Telle est, dans ses grandes lignes, avec addition seulement de quelques variantes populaires, la légende dont le pieux hagiographe morlaisien nous a transmis la mémoire. Quelle part de vérité renferme-t-elle et qu’y a-t-il d’authentique dans l’aventure du gars de Plougaznou rapportant chez lui, sinon entre peau et chair, peut-être au fond de son havresac, le fruit de son larcin sacré? Ce sont là questions épineuses et que je ne me charge point de résoudre. Il n’est pas sans intérêt toutefois de remarquer que, de l’aveu du Père Albert, ceci se passait sous le règne du duc _Jean_, cinquième du nom, que ce duc guerroya fort en Normandie, contre les Anglais, et qu’il était singulièrement adonné à la dévotion, ne perdant pas une occasion de faire montre envers les églises de sa piété et de sa magnificence. C’est lui qui, prisonnier des Clisson, fit vœu, s’il redevenait libre, d’accomplir le pèlerinage de Jérusalem, et qui, plus tard, ne trouvant pas le loisir de se mettre en route, dépêcha à sa place un «homme notable et suffisant» avec mission d’offrir au Saint-Sépulcre un cadeau de cent florins d’or.
Il n’en usait pas moins libéralement avec les sanctuaires de Bretagne, ainsi qu’on le peut voir dans les comptes de ses argentiers. Ce ne sont que fondations de messes et donations pieuses, à Saint-Julien de Vouvantes, à Notre-Dame du Mené, à Notre-Dame du Bodon, à Notre-Dame de Brélevenez, enfin, si joliment perchée au haut de ses trois cents marches de pierre, sur son vert coteau lannionnais. N’est-ce pas lui encore qui édifiait à saint Yves, dans la cathédrale de Tréguier, un tombeau qu’il faisait couvrir «d’argent»? Et que dire des largesses vraiment princières dont il ne cessait de combler la collégiale du Folgoat? Le clergé de Plougaznou dut se désoler plus d’une fois de cette manne dorée qui pleuvait sur les sanctuaires voisins, sans qu’il en pût recueillir la moindre parcelle. Ce que l’on jalouse, en pareil cas, ce n’est pas seulement le profit, c’est la gloire. Il est dur de voir grandir autour de soi des cultes prospères, tandis que l’on reste une église pauvre sur une terre dédaignée. Il y avait bien, sans doute, ce pèlerinage annuel du 24 juin à la chapelle de saint Mériadec, le «pardon du feu», comme on disait. Mais, outre que c’était là une pratique d’une orthodoxie fort contestable, les foules qu’elle rassemblait, composées presque uniquement de paysans grossiers, n’étaient guère pour lui prêter de l’éclat et attirer sur elle les regards d’un duc.
Ah! si, du moins, parmi ces rustres s’était révélé soudain quelque doux illuminé, comme fut ce bon «fol» de Salaün dont les angéliques visions avaient, au siècle précédent, assuré la fortune de Notre-Dame du Folgoat!... Le désir, a-t-on remarqué, finit par créer son objet. Joignez qu’il n’y a pas de contrée au monde où la faculté mythique soit plus puissante qu’en Bretagne. La légende y est une production naturelle et toute spontanée. Celle du «Doigt de saint Jean», éclose sous les feuillées ombreuses du Traoun-Mériadek, eut tôt fait de prendre son essor et de voler, sur les lèvres des hommes, jusqu’aux oreilles de Jean V. Il avait précisément dans son entourage un certain Mériadek Guicaznou, dont le nom dit assez la provenance, et qui ne dut pas être le dernier à lui faire part de la miraculeuse aventure arrivée en son pays d’origine. La trame en était ingénieuse et charmante, très propre à flatter l’imagination populaire. Mais le duc lui-même ne pouvait manquer d’en recevoir une impression très vive, et cela pour deux motifs: d’abord, parce que la conquête morale de la relique s’était accomplie par l’entremise d’un de ses hommes d’armes; ensuite, et surtout, parce que cette relique était celle de saint Jean, son vénéré patron. A supposer donc, comme le veut le sévère bénédictin, Dom Lobineau, que la légende eût été fabriquée de toutes pièces, elle avait du moins toutes chances de donner les fruits heureux qu’on s’en était promis.
Et en effet, du jour au lendemain, la rustique solitude de Traoun-Mériadek connut les prestiges de la célébrité. La faveur ducale s’était étendue sur elle. Ce ne furent, dans le principe, que de menues offrandes: un étui d’argent, par exemple, pour sauvegarder le précieux doigt. Puis vinrent les grosses libéralités, en vue de permettre l’érection d’une nef capable de contenir les nouveaux fidèles. Car maintenant que le prince avait pris ce coin de terre sous sa haute protection, des chevauchées de gentilshommes s’y acheminaient par les étroits sentiers caillouteux, battus jusqu’alors des seuls manants. Moins de trois ans après la date qui est assignée, dans Albert Legrand, au transfert de la relique, c’est-à-dire dès 1540, on posait, sur l’emplacement de la chapelle primitive, la première pierre de l’édifice actuel. Et Saint-Jean-du-Doigt devenait un des grands «lieux dévots» de la Bretagne.