Part 10
Sur un rythme plus doux, avec un balancement léger de tout le corps, Yann poursuit:
Mais non!... Il est au ciel un Père, Et à Rumengol bonne Mère!
Ma mère bien souvent m’a dit De prier la Vierge bénie,
La Vierge tendre de Rumengol, Et jamais ne serais abandonnée.
Étendez votre main sacrée, Vierge, sur votre enfant navrée.
Moi, la mineure[53] à l’abandon, J’irai pieds nus à votre pardon;
[53] Orpheline.
J’irai pieds nus demander aide A votre maison de Tout-Remède.
Et sept fois je ferai le tour Du grand autel sur mes genoux;
Sept fois le tour de votre sanctuaire, Vierge, patronne des Bas-Bretons!
Madame Marie, les pauvres gens Ne vous sauraient faire de présents.
Ni ceinture de cire[54], ni cierge, Rien!... sinon leur prière, ô Vierge.
[54] Les cordons de cire dont les pèlerins entourent l’église.
Pauvre comme eux, pour seul trésor J’ai mes cheveux blonds couleur d’or.
Je tresserai pour vous une guirlande Faite avec ma chevelure blonde,
Faite avec les fleurs des champs, les simples fleurs; En gouttes de rosée y brilleront mes pleurs.
Elle brille aussi, la triste rosée des larmes, dans les yeux des femmes qui sont là; elle trace de larges sillons humides sur leurs joues hâlées, s’égoutte lentement dans les plis de leur petit châle noué en croix. Les hommes eux-mêmes sont émus: sans cesse ils s’essuient les paupières du revers de leurs grosses mains toutes tailladées et noires de goudron. Et, de minute en minute, le groupe des auditeurs grossit: le pardon afflue vers le chanteur dont le buste ensoleillé domine la foule, la chemise ouverte, son poitrail nu hérissé de touffes de poils fauves. Le récitatif reprend, d’une allure dolente et comme alanguie:
S’est mise Corentine en chemin, Sa baguette blanche à la main;
Passe la mer, suit le chemin Qui mène aux cieux, qui mène aux saints.
Et la voici déjà tout proche: Du clocher on entend la cloche.
Elle s’agenouille, en le voyant, Son cœur palpite, en l’entendant.
A Rumengol quand se trouva, Les pieds de la Vierge baisa.
Et dit:--Ma Mère, Mère bénie, J’aimerais bien mourir ici!
Je n’ai plus personne à aimer. Daignez me prendre et m’emporter!
Ici mon corps reposera, Mon âme avec vous s’en ira.
Yann s’interrompt, éponge avec sa manche son front où la sueur perle, puis, d’un ton sacramentel, imposant les mains à l’assistance:
--Chrétiens, signez-vous! La Vierge va parler.
Alors, la Vierge avec douceur A dit à la fillette en pleurs:
--Sur terre il n’est que gens méchants; Que Dieu te sauve, mon enfant!
Ta douce âme et ton pauvre cœur Sont maintenant purs comme l’or.
Viens, Corentine, au ciel profond, Louer Jésus, le Maître bon.
Et Corentine se mourait, Et à voix haute elle disait:
--A la Vierge je donne mon cœur, Ma malédiction aux Anglais!
Ce vers final, cri de guerre de la race, le barde le lance à pleins poumons, d’un timbre si âpre et si vibrant que la foule tressaille, frémit, sentant passer en elle le frisson des grandes haines ataviques, vieilles de douze cents ans!...
Le soleil est haut sur l’horizon. Déjà commencent à déboucher, devers Le Faou, Landerneau, Châteaulin, les omnibus et les breaks aux essieux criards, bondés de familles bourgeoises qui viennent à Rumengol comme à une fête foraine, histoire de se gaudir de la paysantaille et de manger du veau froid sur l’herbe où les pèlerins ont dormi. Le vrai pardon désormais est clos. C’est l’heure de fuir, si je veux emporter intactes les fortes impressions de la nuit et du matin naissant.
Je trinque une dernière fois avec le vieux poète trégorrois dans l’auberge où la veille nous nous sommes rencontrés. Nous échangeons de mélancoliques adieux.
--J’ai le pressentiment--me dit-il--que je ne chanterai plus aux Iliennes la triste chanson de _Plac’hik Eûssa_. Ce n’est point là ce qui me fait peine, mais de songer que les temps sont proches où c’en sera fini en Bretagne des belles _gwerz_ aimées de nos pères et des _sônes_ délicieuses qui, jusque sur la lèvre défleurie des aïeules, sonnent aussi gai qu’un oiseau de printemps. Toutes ces choses sont près de mourir, et d’autres encore qui ont réjoui nos âmes. Les pardons, hélas! les pardons eux-mêmes disparaîtront. J’en sais dont je suis probablement le seul à me souvenir. Les chemins où je marche à présent sont jonchés de chapelles en ruines. Le fantôme de la cloche continue à tinter au-desssus du clocher détruit; j’ai souvent ouï, le soir, son glas mystérieux et plaintif. Mais, à part moi, qui donc prête l’oreille pour l’entendre? Nos prêtres sont les premiers à tuer nos saints, à laisser tomber leur culte en oubli[55]. Eh oui! ce sont eux qui travaillent à faire le vide autour de nos sanctuaires les plus vénérés, en entraînant les paroisses par troupeaux vers les églises lointaines, vers les Vierges étrangères, à Lourdes, à la Salette, à Paray-le-Monial! Quel besoin ont-ils de dépayser la dévotion bretonne? Qu’ils prennent garde qu’à tant voyager elle ne s’altère. Ma mère déjà déplorait ces modes nouvelles. «Le paradis, disait-elle, ne se gagne qu’aux pieds des saints de son pays.» J’augure mal des jours à venir. Grâces à Dieu, je ne les verrai point: on aura depuis longtemps jeté sur ma face le drap sous lequel on dort pour jamais...
[55] Disons néanmoins que dans le cours des deux dernières années il s’est produit une réaction dans le clergé breton en faveur des vieux saints nationaux.
Je m’en retourne vers Quimerc’h par le sentier des fougères. A mi-côte je croise deux bons vieux Cornouaillais en goguette qui, s’arc-boutant des épaules, se racontent simultanément des histoires sans fin, et ne s’écoutent ni l’un ni l’autre. Leur double soliloque me suit quelque temps, puis s’évanouit dans le profond silence. C’est maintenant une paix vaste, le calme saisissant d’un désert. Dans la direction du nord, les bois du Kranou moutonnent à perte de vue; vers l’ouest, la mer flambe ainsi qu’un bain de métal en fusion. Rumengol, son pardon, ses mendiants, ses chanteurs, tout cela semble avoir glissé dans l’ombre du ravin; la croupe dorée du pays d’Hanvec s’affaisse à son tour, tandis que se déroulent au loin, sur le fond du ciel, les cimes bleuâtres de l’Aré. Pas un clocher à l’horizon, pas un toit, pas même une de ces grêles fumées, révélatrices de la présence de l’homme. On a de nouveau la sensation d’une terre vierge, d’un monde à peine éveillé du chaos. Le paysage tout entier apparaît comme figé encore dans la raideur des choses primitives, et l’on jurerait qu’on n’y a point changé de place une pierre depuis le fabuleux soir d’automne où le soleil s’y coucha sur la mort de Gralon.
Soudain, un cri part, un sourd et sinistre mugissement déchire la solitude: du sein d’une colline éventrée un train se précipite, et la civilisation passe, au branle des wagons, sans souci des fleurs d’âme qu’elle écrase et des grands symboles qu’elle anéantit. La douloureuse prédiction de Yann Ar Minouz me revient en mémoire. Aux futurs pardons de Rumengol reverra-t-on les chanteurs?
Discret et charmant Esprit de l’antique chanson bretonne, tes fervents se font rares. Dans la hiérarchie nouvelle, mieux vaut être cantonnier que barde. De vieilles fileuses, des tailleurs de campagne, de pauvres pâtres, de nomades sabotiers, voilà les seuls qui te vénèrent encore d’un culte simple et profond. Ta voix mélodieuse est condamnée à s’éteindre avec le bruit du dernier rouet. Aux générations qui te furent hospitalières d’autres ont succédé, trop affairées pour t’entendre, trop matérielles pour te goûter. Discret et charmant Esprit de l’antique chanson bretonne, toi qui portas si longtemps sur tes ailes le rêve de notre race, je songe avec tristesse à l’heure prochaine où tu ne seras plus.
SAINT-JEAN-DU-DOIGT
LE PARDON DU FEU
A Madame Émile Cloarec.
I
La fête du solstice d’été, qui n’est plus guère, ailleurs, qu’une façon de divertissement populaire, se célèbre encore en Bretagne avec une foi aussi ardente, aussi recueillie qu’au temps des adorations primitives, des premiers agenouillements de l’homme devant le soleil. Et, dans la nuit du 23 au 24 juin, l’on peut dire sans exagération que, des hautes terres de l’intérieur au bas pays du littoral, de l’Argoat à l’Armor, il n’y a pas une bourgade, pas un hameau, pas même une ferme isolée au milieu des landes ni une hutte de sabotiers ensevelie sous le couvert des bois qui ne se fasse une obligation sacrée d’édifier son bûcher symbolique et d’invoquer la flamme ou de se prosterner autour des cendres, selon des rites dont le sens s’est perdu au cours des âges, mais dont les formules et les gestes n’ont pas dû varier beaucoup depuis les plus lointains passés.
J’ai tâché de décrire naguère le spectacle d’une de ces «Nuits des feux», tel qu’il m’avait été donné d’y assister en pleine montagne, dans le site peut-être le plus sauvage de l’Aré. Mais le lieu plus spécialement réputé pour être le centre et comme le sanctuaire privilégié des antiques cultes solaires, c’est, à la limite du Trégor, vers l’ouest, un cap fleuri d’ajoncs qui fait pendant à la pointe de Primel et protège des âpres vents de Manche la secrète, la délicieuse vallée de Traoun-Mériadek.
Mériadek est un des noms vénérés de notre hagiographie locale. Celui qui le porta fut, au dire des légendaires, un personnage de grande race, arrière-neveu du fabuleux roi Conan, ce Pharamond de la Bretagne. Albert de Morlaix, qui a rédigé sa vie, nous apprend qu’il mourut évêque de Vannes, après s’être longtemps voué à la solitude, sans autre compagnon de pénitence qu’un clerc, en un canton propice à la retraite, non loin de la ville actuelle de Pontivy. Mais les gens de Traoun-Mériadek n’acceptent pas cette tradition. «A chacun son saint, affirment-ils. Mériadek est nôtre et n’a jamais bougé de nos parages depuis le jour béni où, parti de la terre saxonne avec son frère Primel, il vint aborder en ce havre sur une roche creusée en forme de barque, que des goémons enguirlandaient. Le pays était plaisant, abrité, plein de beaux ombrages, égayé par le chant des ruisseaux. Mériadek dit à Primel: «Je suis l’aîné: c’est à moi de choisir. J’opte pour cet endroit. Va donc en ta direction et que Dieu te conduise». Primel baissa la tête et vit un galet arrondi à ses pieds. Il le ramassa, le brandit, le lança devant lui. Retombé sur le sol, le galet se mit à rouler comme une boule, du côté du soleil couchant. Primel le suivit et ne s’arrêta que là où la pierre s’arrêta elle-même, dans les grèves rocheuses de Plougaznou qu’elle habitait, il faut croire, avant que la mer l’en eût arrachée. Et saint Mériadek resta seul parmi nous jusqu’au moment où saint Jean le Baptiseur lui fut adjoint comme patron de notre église.»
Mériadek subit, en effet, le sort de beaucoup de nos vieux thaumaturges nationaux. Dès les premières années du XVe siècle, il fut, sinon dépossédé, du moins relégué au second plan par l’institution d’un nouveau culte. Sans doute ne le jugeait-on plus assez orthodoxe. Trop d’éléments païens demeuraient mêlés à la dévotion dont il était l’objet. Les habitants de cette côte sont tenus, de nos jours encore, pour des cerveaux peu dociles. Lorsque, il y a quelque cent ans, le voyageur Cambry passa chez eux, il fut frappé de leur réserve ombrageuse et de l’accent farouche avec lequel ils se proclamaient les «durs gars de la zone maritime», _pôtred called an Arvorik_. Isolés du monde par des remparts de collines abruptes et par une mer hérissée d’écueils, ils se sont attardés, avec un entêtement invincible, dans des conceptions et des pratiques plusieurs fois millénaires. En aucune autre région de la Bretagne, peut-être, l’esprit du vieux naturalisme celtique ne s’est perpétué plus intact. Les choses, il est vrai, n’y ont pas moins contribué que les âmes. Ce ne sont, de tous côtés, que fontaines qui sourdent: elles s’épanchent des prés, des landes, elles jaillissent du roc même, donnant l’impression d’une fécondité intarissable, de mamelles toujours ruisselantes qui verseraient éperdument la force, la fraîcheur, la santé, la vie. Comment la vénération des pèlerins ne se fût-elle pas agenouillée de tout temps aux margelles de ces divonnes sacrées? Et, quand on lève les yeux vers les hauteurs d’alentour, à contempler l’aspect solennel de ces grands promontoires où le soleil, l’Heöl breton, frère de l’Hélios grec, promène par les purs matins d’été les frissons d’une lumière si délicate et, le soir, laisse traîner des clartés si longues, des pourpres si somptueuses, comment s’étonner que des générations de Celtes en aient fait un lieu d’adoration, une sorte de temple à ciel ouvert dédié à celui qu’ils appellent encore «le roi des astres» et dont la rayonnante présence leur est d’autant plus douce que dans leur climat brumeux ils en sont fréquemment privés?
Impuissant à détruire ces idolâtries locales, le christianisme tenta, comme on sait, de les détourner à son profit. Il édifia des chapelles auprès des sources, plaça des images de la Vierge au creux des chênes druidiques, démarqua les mythes en les frappant à son empreinte et substitua les noms de ses saints aux forces naturelles divinisées. C’est ainsi, je suppose, que le bon Mériadek, hypothétique évêque de Vannes, fut convié à recueillir, en ce coin du Trégor, des hommages antérieurement adressés au soleil. Certains traits de sa légende justifiaient cette attribution. Un Mystère cornique, précieuse épave d’un idiome aujourd’hui sombré, nous le montre doué du «don de lumière», dissipant la nuit des yeux éteints, rouvrant à la clarté céleste les prunelles enténébrées.
Il est à penser toutefois que l’intronisation de son culte dans la combe de Traoun-Mériadek n’eut pas tous les effets heureux qu’on en attendait. L’âme des Bretons est un peu comme leur terre. On croit l’avoir écobuée à fond, avoir passé au feu les moindres souches. Qu’elle reste seulement une année en jachère: au printemps d’après les racines brûlées sont redevenues vivaces et, bruyères, ajoncs, gentils, toute la végétation primitive a refleuri. Aux environs du XVe siècle, la vertu de saint Mériadek avait probablement perdu son efficace. L’ancienne frondaison barbare, riche d’une sève plus profonde, l’avait, sans songer à mal, envahie, recouverte, à demi étouffée. Cela était dans l’ordre des choses. Et puis, qui sait! Le clergé lui-même avait peut-être cessé d’avoir foi aux mérites de ce saint suranné. Il y a une mode pour les saints, et qui est sujette aux pires vicissitudes, comme toutes les modes. En Bretagne, nos pères n’ont eu que trop souvent l’occasion de le constater.
Renan a conté quelque part l’histoire d’une statue de saint Budoc que le curé, sous prétexte qu’elle tombait de vétusté, remplaça subrepticement par une vierge de Lourdes. Que d’escamotages de ce genre on pourrait citer! Longue, par exemple, serait la liste des paroisses bretonnes où le patron celtique a dû s’effacer devant saint Pierre. L’œuvre de romanisation à laquelle s’acharnèrent en vain les légions des empereurs, il semblerait parfois que les prêtres, issus pourtant de la race, se fussent donné pour tâche de la faire aboutir. De bonne heure ils se sont appliqués à dénationaliser la piété de leurs ouailles. Ils y ont en partie réussi. Saint Mériadek est une de leurs nombreuses victimes. On s’aperçut un beau jour qu’il manquait décidément de prestige et, tout aussitôt, son humble chapelle se transformait en une spacieuse église où l’on voulait bien le tolérer comme un hôte, mais dont le seigneur et maître devenait dorénavant le Baptiste. La vallée même, désignée par son vocable, changea de nom. Il ne fut plus question de Traoun-Mériadek: ce fut désormais la trêve--aujourd’hui la commune--de Saint-Jean-du-Doigt.
II
D’ordinaire, quand ces sortes de substitutions remontent, comme c’est le cas, à des époques assez reculées, il est difficile, pour ne pas dire impossible, de savoir dans quelles conditions elles se sont produites. Ceux qui les provoquent ne se soucient naturellement pas d’en perpétuer le souvenir. Plutôt s’emploieraient-ils à le faire disparaître, ne fût-ce que pour renforcer la tradition récente de toute l’autorité des longs âges. Ici, nous avons, par exception, la chance d’être renseignés, grâce au plus crédule, au plus indiscret, mais au plus charmant aussi des hagiographes bretons: j’ai nommé Albert Legrand.
Il vivait dans la première moitié du XVIIe siècle, à Morlaix, dont il était originaire et où il s’était fait moine, au couvent de Cuburien. Il unissait à un esprit cultivé l’âme la plus enfantine. Il avait conservé tous les goûts du peuple dont il était sorti: l’amour des belles histoires, la passion du merveilleux. Sa dévotion pour les saints de son pays, pour les «saints patriotes» comme il les appelle, était sans bornes. Leurs surprenantes odyssées, la richesse et la variété de leurs aventures l’enchantaient. Elles étaient flottantes encore, pour la plupart, livrées aux hasards et aux incertitudes de la mémoire populaire. Il jugea qu’il ne pouvait faire œuvre à la fois plus chrétienne et plus bretonne que de les fixer. Dès qu’il en eut obtenu licence de ses supérieurs, il entra proprement en campagne.
Il ne s’agissait, en effet, de rien moins que de parcourir toute l’Armorique, de la visiter par le menu, en interrogeant les archives et les gens, en s’arrêtant aux églises, aux oratoires, partout où quelque personnage de notre légende dorée avait laissé l’empreinte de ses pas ou le parfum de ses vertus. On ne vit plus qu’Albert de Morlaix par les routes. Ce frère quêteur fut une espèce de Pausanias breton. Il conversait avec les rustiques dans leur langue qui est, chez nous, le seul sésame. Sa qualité de franciscain lui ouvrait, d’autre part, les presbytères. Non content de s’informer auprès des «recteurs», il questionnait encore à la cuisine leurs gouvernantes, les _carabassenn_. On n’avait pas avec lui de réticences: on lui confiait tout ce que l’on savait, et lui, pèlerin fervent, se faisait tout oreilles. Il put engranger ainsi, gerbe à gerbe, la plus opulente moisson. De retour à Cuburien, en ce calme paysage d’arbres et d’eaux où défilaient, le soir, devant sa cellule monacale, des voiles et des chants de mariniers, il rédigeait avec une conscience admirable les notes recueillies au cours de ses excursions, édifiant du labeur de ses nuits sa volumineuse _Vie des saints de la Bretagne Armorique_, se délectant lui-même à rassembler les épisodes épars de cette espèce de théogonie bretonne qui mêle, combine, embrasse et comprend tout, l’histoire et le roman, le poème épique et le conte. Il y eut chez Albert Legrand de l’Homère, de l’Hésiode, de l’Hérodote et du Plutarque. Il a été le premier et le plus délicieusement ingénu de nos folkloristes.
Nulle route ne dut lui être plus familière que celle de Plougaznou, la grande paroisse côtière de qui relevait à cette époque la chapellenie de Saint-Jean-du-Doigt. Elle était déjà très fréquentée des Morlaisiens, qui y trouvaient pour leurs jours de désœuvrement une promenade fort alléchante et des plus variées. On n’avait pas attendu que les touristes de France ou d’Angleterre eussent découvert les puissantes maçonneries géologiques qui ceignent comme autant de bastions cyclopéens la Pointe de Primel, pour aimer à s’étendre dans leur ombre, sur les tapis d’herbe fine et drue qui feutrent leur base, devant l’horreur magnifique d’une mer que hérissent, même par temps calme, d’étincelantes crinières de vagues et que déchirent des fronts d’écueils noirs, pareils à des licornes des âges monstrueux. Frère Albert n’eût pas été Breton, s’il n’avait eu le sentiment le plus vif de la magie de la nature. Et cette disposition, le commerce presque exclusif qu’il avait noué avec les saints de sa race n’avait pu que la confirmer, que la développer encore. Il n’avait pas été sans remarquer que, dans le choix qu’ils faisaient de leurs établissements, l’instinct esthétique ne les guidait pas moins que la préoccupation religieuse. En fuyant le monde pour se rapprocher de Dieu, ils ne renonçaient point à la beauté des choses. Ils voulaient à leur prière un vaste champ de contemplation. Leurs «maisons de pénitence» s’ouvraient tantôt sur les solennelles perspectives des bois, tantôt, et plus souvent, sur les infinis de la mer. Cette mer, qu’il s’agisse de la britannique ou de l’océane, Albert Legrand n’en prononce jamais le nom sans une sorte d’attendrissement pénétré. Il l’aime visiblement, de l’indéfectible amour qu’elle inspire à quiconque naquit sur ses bords.
Mais ce n’est point à cause d’elle seulement qu’il eut toujours une prédilection particulière pour la région de Plougaznou et de Saint-Jean-du-Doigt. Il y était attiré encore par les rendez-vous annuels que s’y donnaient d’énormes affluences de pèlerins accourus des quatre évêchés bretons. La petite vallée perdue aux confins du Trégor était, en effet, devenue depuis le siècle précédent le foyer peut-être le plus ardent de la dévotion nationale. Sa réputation miraculeuse s’était répandue dans toute la péninsule, avait même reçu la consécration officielle. Nos ducs avaient pris sous leur patronage l’humble ravin; ils avaient contribué de leurs deniers à l’érection de la nouvelle et spacieuse église qui avait remplacé l’ancien sanctuaire, et sans cesse témoignaient envers elle de leur sollicitude, en la comblant de cadeaux de toute nature, reliquaires précieux, lourdes bannières historiées, ostensoirs d’or, croix sonnantes en argent massif.