Au pays des pardons

Part 9

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Nous sortons ensemble, mais sur le seuil de l’auberge nous nous séparons. Puisque cependant je l’ai réveillé de son somme, Yann en veut profiter pour commencer sa tournée dans les _débits_ et sous les tentes. Il compte bien y écouler les exemplaires qui lui restent de sa fameuse _Dispute entre l’Eau-de-Vie et le Café_. Moi, j’ai pris à gauche. Voici le porche du cimetière dessinant son grand arc sombre et, à côté, un if immense, un arbre aussi vieux que les temps, l’arbre des morts, sorte de baobab funèbre engraissé de la pourriture humaine de plusieurs siècles. Un tronc bizarre, tourmenté, tordu en spirale, les racines crevant le mur, les branches poussées dans une seule direction et très bas, presque au ras des tombes. Il couvre de son ombre le pauvre enclos, y verse sa tristesse lourde, si dense, étalée en une flaque noire et sans rides. Une allée plantée de croix conduit au porche de l’église: il règne dans ce caveau une obscurité compacte; des bruits de respirations endormies rythment le silence. A la mince lueur qui filtre par instants, lorsque viennent à s’entre-bâiller les battants de la nef, on distingue des formes d’hommes, de femmes, vautrés pêle-mêle sur les bancs de pierre, au long des parois. Un mendiant étendu la tête sur son bissac, avec son bâton de route entre les jambes et un barbet à ses pieds, a l’air sculptural d’un évêque de granit couché dans un enfeu, les mains jointes sur sa crosse, les sandales appuyées à quelque animal héraldique.

Dans l’église, à dix heures. Un peu trop doré, cet intérieur d’église, trop surchargé d’ornements criards. Il est éclairé vaguement par des cierges qui brûlent derrière un pilier où s’adosse la madone du lieu. Et cette lumière, émanée comme d’une source invisible, cette lumière diffuse est d’une mystique douceur. Elle effleure d’une caresse les coiffes blanches des «prieuses»: coiffes de Douarnenez aux mailles fines, coiffes de Carhaix aux fonds aplatis, coiffes de Concarneau pareilles à des raies fraîchement pêchées, coiffes de Châteaulin aux ailes palpitantes, coiffes léonardes bombées comme des vases aux anses grêles et délicates. Dans l’abside, prosterné en cercle devant les marches de l’autel, un groupe de femmes murmure les _ave_ du rosaire et, de toute l’église, leur répond un plaintif chuchotement. Et cela est d’une poésie troublante, cette interminable oraison qui tout à coup semble s’éteindre et soudain reprend, imprécise toujours et ondulante, ainsi qu’un frisselis de feuilles aux souffles irréguliers du vent. Prière exhalée comme en rêve par un millier de lèvres assoupies. Jusqu’au matin se continuera la veillée. Tous ces gens harassés ont fait vœu de passer la nuit dans le sanctuaire: pour rien au monde ils ne quitteraient leur poste, pas même pour le meilleur des lits. La fatigue des traits, l’abandon des membres ajoutent encore à l’étrangeté du spectacle, font songer aux chœurs de suppliants des tragédies antiques. La comparaison n’est point aussi paradoxale qu’on le pourrait supposer. J’ai vu là des figures d’une admirable morbidesse, des types irréprochables de beauté austère et douloureuse. Telle, cette jeune fille qui a laissé rouler sa tête sur l’épaule de son frère ou de son fiancé; elle dort d’un sommeil qui ressemble à une extase et, jusque dans l’affaissement de tout son être, elle garde un je ne sais quoi de souple, de svelte et d’harmonieux. Telle aussi, cette paysanne assise sur ses talons, face triste, vieillie avant l’âge, plissée par les soucis, polie, usée par les larmes; elle égrène d’une main son chapelet, de l’autre elle soutient le corps de son fils--grand adolescent pâle, rongé par quelque maladie incurable--qui repose, allongé en travers sur ses genoux; elle le couve ardemment des yeux, semble le bercer, comme d’une chanson sans fin, de ses récitations obstinées de patenôtres. Et c’est en vérité une Mère aux Sept Douleurs que cette femme, une pathétique et vivante image de la _Pietà_...

Au dehors, un chant s’élève,--une mélopée lente, en mineur, une de ces pénétrantes psalmodies bretonnes où sans cesse la même phrase revient, tantôt sourde comme un sanglot, tantôt aiguë et stridente comme le hurlement d’un chien blessé. C’est une autre veillée qui commence, la veillée des cantiques, dans le cimetière. Pèlerins et pèlerines ont pris place parmi l’herbe des morts ou sur les tertres des tombes. Juchée sur une tombe plus haute, le dos à la croix, une fille chante,--une fille de Spézet, longue et mince, le buste serré dans un corsage noir à galons de velours, la tête menue, les yeux trop grands. Une voisine accroupie à ses pieds lui souffle les premières paroles de chaque couplet qu’elle déchiffre à mesure dans un vieux recueil d’hymnes, au vacillement fumeux d’une chandelle. La voix de la chanteuse a des vibrations singulières; ce sont d’abord des notes basses, voilées, qu’on dirait venues de très loin et qui restent comme suspendues dans l’air; puis, brusquement, ou du moins sans transition appréciable, le chant se précipite, s’exaspère, éclate en un grand cri rauque, de sorte que la fille est à bout de voix quand elle arrive à la fin de chaque strophe. L’assistance alors entonne le refrain, le _diskân_, sur un rythme large et traînant, d’une infinie tristesse. Et la chanteuse de reprendre aussitôt, sans une pause, sans une relâche. Les artères de son cou rejeté en arrière sont tendues comme des cordes: sur ses joues enflammées la sueur ruisselle; le corsage s’est dégrafé à demi sous l’effort de la poitrine; le lacet de la coiffe s’est rompu: il n’importe. Époumonnée, hors d’haleine, elle s’entête à chanter. Vainement lui offre-t-on de la suppléer un instant. Elle ne veut pas. Elle redouble d’acharnement, au contraire, elle se grise, elle s’exalte. C’est presque du délire, de la fureur sacrée. On rêve d’une prêtresse des cultes primitifs, d’une possédée des anciens dieux. Des parcelles subtiles de leur âme ont dû survivre dans cette atmosphère de Rumengol.

... Je m’en suis allé par des sentiers de traverse, le long de la petite rivière, vers Le Faou. Il est trois heures environ. Déjà des blancheurs rosées illuminent doucement les confins du ciel. C’est à croire qu’il dit vrai, le dicton local, qui prétend qu’ici, tant que dure le pardon, la nuit même est encore du jour. La brise de mer s’est levée. Entre les verdures une chose claire apparaît, une pointe d’Océan enfoncée au cœur des terres. Et voici Le Faou, vieux murs, vieilles ardoises, toute une bourgade citadine d’un aspect d’autrefois, dominée par la _maison de ville_, débris monstrueux de l’époque féodale. Un quai, une mâture de sloop finement découpée sur le fond gris-perle des eaux lointaines, la solitaire silhouette d’un _gabelou_ perchée à l’extrémité du môle dans l’attitude d’un cormoran au repos. Les brumes d’ouest en s’effrangeant découvrent des promontoires hantés de grands noms ou de miraculeux souvenirs, Kerohan, le Priolly, Landévennec. Une forme de nuage, flottante d’abord, peu à peu se précise, se condense, se tasse, et c’est le Ménez-Hom,--le _chef de troupeau_ des Monts-Noirs, leur vedette sur l’Atlantique,--avec sa croupe renflée, son mufle à ras de sol, tendu vers la large, comme flairant un perpétuel danger.

Cependant, sous les reflets encore indécis de la lumière orientale, la mer frissonne, la mer _s’éveille_. Des pourpres légères se répandent à sa surface: telles les rougeurs dont se colore le sein pâli d’une vierge, quand son cœur se met à battre à l’approche du bien-aimé. Je ne sais rien de comparable à ce réveil de la mer, dans le crépuscule matinal d’une belle journée d’été breton. Il semble qu’on assiste à l’aurore primitive, à la première apparition du jour sur le monde, lorsque les eaux furent séparées des continents et la lumière d’avec les ténèbres. Dans ces grands paysages tranquilles d’extrême occident--où l’homme, resté frère des choses, n’a pas encore imposé à celles-ci sa personnalité envahissante et déformatrice--les levers d’aube ont gardé toute la poésie, tout le charme de leur grâce adolescente et de leur mystérieuse majesté.

... Au tournant de l’île de Tibidi, du «rocher de la prière»--ainsi appelé des fréquentes retraites qu’y firent Gwennolé et ses disciples--une voile se montre, et, derrière elle, on en voit poindre d’autres, piquant çà et là de notes brunes la grise uniformité des lointains. C’est la procession des barques d’Ouessant qui fait son entrée dans la «rivière». Lourdes et robustes gabarres de pêche, taillées pour la lutte quotidienne avec l’autan, mais qu’on a parées pour la circonstance à l’instar des nefs sacrées. Serait-ce que l’eurythmie de ces flots calmes, dans cette méditerranée abritée et silencieuse, les déconcerte et les intimide, elles, les habituées de la tempête, les affronteuses des houles déchaînées? Ou bien faut-il croire qu’elles ont quelque sentiment de la solennité de leur rôle? Toujours est-il qu’elles s’avancent avec une sorte de lenteur grave, de cette allure noble et cadencée que devaient avoir les trirèmes helléniques voguant vers la blanche Délos, à travers le _sourire innombrable_ de la mer. Elles s’engagent dans le chenal, à la file, «amènent» leur toile, rangent le quai, accostent, débarquent leurs passagers: et toutes ces manœuvres s’accomplissent sans bruit, presque sans gestes. Les femmes prennent terre les premières; d’aucunes, fidèles à la coutume antique, se prosternent pour baiser le sol, à l’endroit où commence, au dire de la tradition, la zone bénie, le domaine de Notre-Dame. Et maintenant elles s’acheminent par groupes vers la «maison de la sainte». Toutes vont pieds nus, toutes ont un cierge dans les mains. Grandes pour la plupart, un peu hommasses, les traits réguliers, mais durs et d’une fermeté trop virile, la peau du visage non point hâlée, rosée plutôt--chez les vieilles comme chez les jeunes--de ce rose vif des chairs conservées dans la saumure. Seuls, les yeux sont beaux: leur nuance d’un roux verdâtre fait penser à des transparences d’eau marine dormant au creux des roches sur un lit de goémons. Ce sont, d’ailleurs, des yeux tristes et qui mirent, en leur limpidité dolente, l’ombre des deuils passés ou le pressentiment des catastrophes à venir. Il n’en est pas une, de ces Ouessantines, qui de la naissance à la mort ne soit vouée à un pleur éternel. Elles vivent toujours en proie aux épouvantements de la mer qui leur prend leurs pères, leurs fiancés, leurs époux, leurs fils. De là ce costume de veuve dont elles se revêtent, pour ainsi dire, au sortir du berceau et qu’elles ne quittent plus jusqu’à la tombe. Noir le corsage, noire la jupe, noir le tablier, noire enfin la gaine d’étoffe où s’enfonce et se dissimule le béguin blanc aux rigides cassures. Elle a quelque chose d’hiératique, cette grande coiffure carrée, et elle rappelle d’assez près, avec ses pans tombants, le _pschent_ de l’ancienne Égypte.--Aucun atour, nulle coquetterie. La chevelure même, orgueil de la femme, couronne de sa royauté, s’effiloque sur la nuque ou pend le long des joues en mèches écourtées et vagabondes. Tout cela, cet accoutrement sombre, ces crins épars autour de ces faces mornes, plus encore l’espèce de lamentation qui s’exhale des lèvres en guise de prière, tout cela vous serre le cœur, éveille dans l’esprit des images funèbres: on croit voir passer un troupeau de victimes que chasserait devant elle l’antique Fatalité.

Elles suivent la route, absorbées dans leurs dévotions, sans se laisser distraire par la tiédeur intime du paysage, par cette flore odorante, par cette jeune verdure dont leurs regards pourtant sont si peu coutumiers et dont beaucoup d’entre elles respirent aujourd’hui pour la première fois le pénétrant arome. Ce sont choses qui ne les touchent point, si sevrées qu’elles en puissent être dans leur île sauvage, presque à nu sous son maigre manteau d’herbe brûlée. Elles passent indifférentes à toutes ces séductions de la «Grande Terre»; elles n’ont d’yeux que pour la fine aiguille de granit qui se profile là-haut, sur la crête, derrière le rideau des bois. Droit au-dessus de la pointe, une étoile attardée brille encore, d’un faible scintillement, dans le ciel à moitié envahi par le flot montant de la lumière. Et cette petite clarté pâle apparaît vraisemblablement aux Ouessantines comme un _signe_ céleste, car elles ne l’ont pas plus tôt aperçue qu’elles entonnent d’un commun élan l’hymne de la Vierge, transcription bretonne de l’_Ave maris stella_.

_Ni ho salud, stéréden vor!..._

Les voix rebondissent au loin dans le large écho des montagnes. Les hommes restés un peu en arrière pressent le pas. Je me suis mêlé à leur groupe: une cinquantaine de grands gars en _tricot_ de laine grise ou bleue, avec des muscles énormes, des poings de géant et de bonnes figures placides, d’une enfantine douceur. Des touffes de sourcils enchevêtrés ombragent leurs prunelles trop claires, aux teintes indécises, comme délavées par les embruns. Ils sont accueillants et expansifs. Ils m’apprennent qu’ils sont partis d’Ouessant la veille, qu’ils ont mis près de dix heures à franchir l’Iroise et qu’ils ont emporté des provisions pour trois jours, «parce que, chez nous, voyez-vous, on sait bien quand on sort, mais on ne sait jamais quand on rentre». D’espace en espace un aubergiste les hèle, assis sur un tonneau, dans la douve, auprès de son comptoir couvert de bouteilles:

--Eh bien! les _gens de l’Enès_[50], on ne prend pas un _boujaron_?

[50] _Ile._ Les insulaires des côtes bretonnes appellent leur île l’_Ile_ tout court, comme les continentaux ne les désignent d’ordinaire que par le nom d’_Iliens_, sans autre qualification.

Gaiement ils répondent:

--Nous en prendrons deux au retour.

Ils sont à jeun depuis minuit, afin de pouvoir communier à la messe d’aube. Chacun d’eux accomplit le pèlerinage pour son clan et doit rapporter à tous les siens la bénédiction de Notre-Dame. Il n’y a pas de famille dans l’île qui n’ait parmi eux son représentant, son délégué, muni des recommandations les plus expresses. Souvent on le tire au sort, à la courte paille. Son premier soin, dans la semaine qui précède le départ, est de faire visite à toute la parenté, depuis le grand-oncle jusqu’à l’arrière-petit-cousin. Tous ont à le charger de quelque «commission» pour la sainte. C’est l’aïeul qui sent que sa vue baisse et qui demande qu’elle lui soit conservée; c’est la tante Barba qui a les «gouttes» et qui supplie qu’on l’en délivre; c’est _tonton_ Guillou, tourmenté par un procès, et qui compte sur la Vierge pour intervenir auprès des juges; c’est Gaïdik Tassel, une nièce souffrante, surnommée la _Trop-blanche_, à cause de sa pâleur: elle se languit, à peine au seuil de ses vingt ans, d’un mal dont ni elle, ni personne ne saurait dire la cause; mais la Vierge de Tout-Remède s’y reconnaîtra... Que d’autres vœux encore! Et que de prescriptions, dont quelques-unes fort compliquées! «Ce sou que voici, tu le déposeras dans le tronc de l’église; celui que voilà, tu le laisseras tomber dans la fontaine. Garde-toi de confondre.» Ou bien: «Tu allumeras un cierge à la droite de la madone et tu noteras combien de sauts aura fait la flamme avant de brûler d’une clarté tranquille.» Bref, tout un système inextricable de rites où notre mémoire de civilisés se perdrait. L’_îlien_, lui, s’y retrouve aussi aisément que dans l’écheveau d’agrès de sa gabarre. Il range, il ordonne tout cela dans sa tête, avec les habitudes de méthode et de classement particulières aux matelots. Soyez assuré qu’il n’omettra aucun détail et qu’il s’acquittera point par point de la mission de confiance dont il est investi. Pour peu qu’il y manquât, il croirait commettre un sacrilège. La destinée des êtres qui lui sont chers n’est-elle pas intéressée à ces pratiques? Et lui-même n’est-il pas le premier, du reste, à avoir foi en leur efficacité?

On ne cite qu’un seul exemple d’_îlien_ ayant failli. Le malheureux aimait à boire; le démon de l’eau-de-vie le possédait. Il s’oublia dans une des tavernes du Faou, ne mit pas les pieds à Rumengol. Quand les personnes qu’il avait amenées revinrent du pardon, elles le trouvèrent dégrisé et repentant; elles ne refusèrent pas moins de s’en retourner à son bord, et bien elles firent, car on n’entendit plus parler de lui ni de sa barque: la mer ne rendit même pas son cadavre.

Et l’Ouessantin qui me fournit ces renseignements ajoute d’un ton grave:

--Heureux encore qu’il n’ait pas attiré sur sa race de pires infortunes!

--Dans quel dessein ces femmes vous ont-elles donc accompagné, au lieu de se faire représenter par un père, un mari, un fils ou quelque cousin?

--Hé! prononce-t-il,--c’est apparemment qu’elles n’ont plus ni l’un ni l’autre. Ils sont nombreux à l’Ile, les foyers sans hommes; et il se couche chaque année bien des Ouessantins dans le grand cimetière où l’on est à soi-même son propre fossoyeur!

Du geste, il me montre là-bas l’Océan,--la douce mer rose, voluptueusement étalée sur un peuple de morts...

VII

A petits coups pressés, la cloche tinte. Et c’est le signal d’un remuement universel. Des granges, des étables, de la soupente des auberges se lève une multitude en désordre, visages encore bouffis de sommeil, avec du foin dans les cheveux et des plaques de poussière dans le dos. On se débarbouille en un tour de main d’un peu d’eau puisée à l’auge de la cour. Les femmes redressent leur coiffe, tapotent leurs jupes et leur tablier. Des files interminables s’acheminent vers le sanctuaire. Il sort du monde de partout; il en surgit des prés, il en descend des arbres même, des gros chênes nains sculptés par le temps en forme de sièges. La terre de Rumengol tout entière présente l’aspect d’un lit défait, d’une couche immense où des milliers d’êtres ont dormi; et, des herbes écrasées, des grands foins foulés gardant l’empreinte des corps, un parfum monte qui embaume l’espace.

Çà et là des tas de cendres fument encore, pareils à des feux de bivouacs abandonnés.

En juin, saison des nuits tièdes, les paysans bretons ne font point rentrer les troupeaux, les laissent paître ou ruminer en liberté sous les étoiles, pour les reposer de l’étable. Et Rumengol, avec ses eaux vives dans son vallon accidenté, est un centre renommé d’élevage. Aussi, en ce clair matin, tous les alentours de la bourgade sont-ils comme mouchetés de taches blanches, ou rousses, ou noires. C’est par centaines qu’il faudrait nombrer les têtes de bétail éparses sur les pentes. Elles se meuvent avec la belle indolence des animaux repus; un peu étonnées d’une telle affluence de monde dans la monotonie habituelle de leur solitude, elles appuient aux claies des barrières ou tendent par-dessus les haies d’ajonc leurs mufles emperlés de rosée, et meuglent doucement en roulant leurs gros yeux graves. Plus d’un pèlerin allonge le bras pour caresser leur poil au passage; elles font partie du décor traditionnel de la fête. N’est-il pas écrit dans la Vie de la Vierge qu’elle enfanta le _Mabik_ au milieu des bœufs? Et Notre-Dame de Tout-Remède n’a-t-elle pas souci des bêtes à l’égal des hommes?

Une année, des saltimbanques--des mécréants--dérobèrent nuitamment une vache. Ils l’avaient emmenée dans la forêt du Kranou et s’apprêtaient à l’abattre pour se régaler de sa chair, quand éclata un orage subit que rien dans l’état de l’atmosphère ne faisait prévoir. Trois coups de tonnerre retentirent, foudroyant à la fois les voleurs et l’arbre auquel la vache était attachée, mais sans causer à celle-ci le moindre dommage, bien au contraire: car, son lien ayant été rompu dans la secousse, elle put rejoindre le troupeau avant même qu’on eût eu le temps de s’apercevoir qu’elle y manquât. Par la suite il résulta pour elle de cette aventure quantité d’avantages. Nul ne douta, en effet, qu’elle n’eût été sauvée par un miracle; on la considéra comme une «protégée» de la Vierge et on la traita avec les égards dus à sa qualité; elle eut désormais la meilleure litière et le râtelier le mieux garni, et, après avoir vécu dans l’abondance, elle mourut paisiblement de vieillesse, sans avoir connu l’exil des foires lointaines...

Pour se faire une idée de la surprenante variété de notre race, de la diversité de ses types et de la richesse de ses costumes, il n’est que d’assister à la sortie de la messe d’aube, dans le cimetière de Rumengol, le jour du pardon. Toute la Bretagne est rassemblée là comme en un raccourci puissant. Que de reliefs et de contrastes! Ici, les Léonards aux grand corps, spéculateurs hardis et fanatiques sombres, nés pour être marchands ou prêtres, et dont les lèvres dédaigneuses ne se desserrent volontiers, dit-on, que pour réciter la prière ou parler argent. Près d’eux, les Trégorrois, aux yeux vifs et nuancés, à la physionomie ouverte, discoureurs aimables, avec une pointe d’ironie dans leur sourire. Là, les _Tran’Doué_[51], équipés à la façon des Mexicains d’une veste brodée de jaunes arabesques et d’un pantalon très ample s’évasant au-dessus des chevilles: beaux hommes pour la plupart, la figure encadrée d’un large collier de barbe rousse, ils laissent à leurs femmes les besognes qui déforment, n’ont, quant à eux, d’autre souci que de promener leur fière prestance de mâles à travers les foires et les pardons. Et voici le bleu clair, le bleu azuré des _glazik_[52] de Cornouailles, où courent en festons les tons d’or de la fleur du genêt. Un peu lourds et pansus, ces Bretons du sud, et joyeux d’une bonne joie matérielle qui éclate dans leurs faces rondes, rases, roses et poupines, dans leur goût des couleurs, des choses voyantes, dans l’allégresse grivoise de leurs chansons. Ils ne font que mieux ressortir l’élégance montagnarde des fils de l’Aré, souples et droits ainsi que des pins, et pareils, dans leur accoutrement de laine brune, à des pasteurs des temps primitifs,--ou la gravité hautaine des forbans de l’Aber, souvent comparés aux palikares des côtes grecques et qui portent comme eux le bonnet et la fustanelle, grands gars superbes, avec des bras d’une envergure immense et le profil aigu d’un oiseau de mer fendant l’espace.

[51] On appelle ainsi, du juron qui leur est familier, les hommes du canton de Pont-Labbé, les maris des _Bigoudenn_.

[52] _Glazik_, les hommes vêtus de bleu.

Debout sur une éminence, sur une sorte de dune herbeuse qui prolonge à gauche le cimetière et au sommet de laquelle se dresse un oratoire, Yann Ar Minouz attaque de sa voix rauque, la complainte de _Plac’hik Eûssa_.

A l’île Eûssa fut une fille, Jolie et sage comme un ange,

Jolie et sage comme un ange, Et son nom était Corentine.

Hélas! elle n’avait pas quinze ans, Déjà lourde croix elle portait.

Sur un rocher, jouxte la mer, La fille pleurait pleurs amers.

Et de plein cœur elle priait Et vers les cieux ainsi criait...

Un oblique rayon de soleil se joue sur les tempes dégarnies du barde. Iliens et Iliennes ont fait cercle autour de lui: ils boivent ses paroles et suivent le mouvement de la chanson jusque dans l’expression de son visage. Car il ne se contente pas de chanter, il mime; si bien que la complainte se transforme en un drame monologué. Et quel prestigieux acteur que ce Yann! Il a joint les mains, il lève au ciel un regard mouillé de larmes; sa voix, traînante au début, éclate en accents déchirants:

--En se battant contre l’Anglais, Mon père s’est noyé dans la mer profonde.

Le cœur de ma mère se fendit, Quand ce malheur elle entendit.

Et je n’ai plus personne, hélas! Que faire désormais ici-bas?

Je n’ai plus hélas! sur la terre Proche ni parent, père ni mère.

Père ni mère, proche ni parent; Vivre m’est deuil et navrement!

Une des Ouessantines s’est caché la figure dans son mouchoir: on sent qu’elle fait effort pour étouffer des sanglots. Le marin avec qui j’ai causé tantôt me chuchote à l’oreille:

--Elle a une _cœursée_, la pauvre! On jurerait que c’est sa propre _gwerz_, en vérité, que l’homme aux chansons lui débite là.