Au pays des pardons

Part 14

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Trois chemins se croisent sur le sommet, dessinant un carrefour, une de ces esplanades triangulaires qui, comme les _trivia_ de l’ère païenne, passent, en Bretagne, pour des lieux sacrés! Les restes visibles d’un dallage attestent qu’une des nombreuses voies romaines qui, de Carhaix ou Vorganium, gagnaient la mer, eut ici son point d’aboutissement. Les divinités latines et gauloises ont fraternisé sur ces hauteurs. Un peu de leur âme y survit toujours, mêlé à l’espace, à la lumière, au rire des vagues, aux champs de blé noir en fleur et de grands seigles frissonnants. Le christianisme a eu beau multiplier ses symboles, il ne les a point exorcisées. C’est ainsi qu’un calvaire planté au centre du carrefour a pour socle des pierres empruntées à l’ancienne route et que des légionnaires ont équarries. Tout à côté se creuse le bassin monumental d’une fontaine--oui, d’une fontaine encore!--où la divonne primitive continue de servir à des ablutions peu orthodoxes, sous les yeux, d’ailleurs placides, d’une statue enguirlandée de saint Jean.

Mais ce qui reporte surtout l’esprit aux formes les plus antiques de la croyance humaine, c’est la pyramide du Tantad. Elle se dresse en une meule énorme, semblable au bûcher de quelque chef homérique, dominant le pays entier, écrasant le calvaire lui-même de son ombre. Pour la construire, chaque «feu» de la commune a fourni sa gerbe d’ajonc. Des hommes, toute la journée d’hier, ont empilé, tassé. Puis, sur le soir, les femmes ont parfait l’œuvre. Elles sont venues en chœur y suspendre des rubans, des feuillages, y piquer des roses et des pavois, donner un air de grâce riante à sa lourde architecture hérissée. Après quoi, pour finir, l’on a tendu par-dessus la vallée le câble qui, de temps immémorial, doit relier le Tantad au clocher de l’église. Que si vous demandez à quel usage, vous recevrez des indigènes cette réponse quelque peu sibylline:

--C’est par là que monte le Dragon.

A l’époque où écrivait Cambry, il en était à Saint-Jean comme dans tous les pays où s’est conservée la tradition des fêtes du solstice, et l’on ne procédait à l’embrasement du Tantad qu’à la nuit close. On le différait même jusqu’à ce que l’obscurité fût complète. Soudain, à l’appel du _Veni Creator_ poussé par les prêtres, un archange éblouissant de feux et d’artifices fendait les ténèbres, volait au bûcher, et, après l’avoir frôlé de ses ailes flamboyantes, s’évanouissait. Tout le monde n’était évidemment pas dupe du sortilège. Mais l’étrangeté de cette scène nocturne ne laissait pas de causer une forte impression aux plus avertis. Et combien étaient-ils en Basse-Bretagne, au XVIIIe siècle, de «pardonneurs» à qui les prestiges de la pyrotechnie fussent familiers? Quant aux autres,--c’est-à-dire à la presque universalité,--l’on conçoit sans peine leur émerveillement et leur trouble. La plupart en étaient encore à l’ingénuité du moujik russe qui, dans l’église du Saint-Sépulcre, le jour de Pâques, regarde descendre le Saint-Esprit en une pluie d’étoupes enflammées. Ils n’avaient point le sentiment d’assister à une fantasmagorie pieuse, mais bien à un phénomène surnaturel. Et ils étaient d’autant moins éloignés de croire à la réalité céleste de l’ange que la nuit ne leur permettait de rien distinguer de l’appareil qui le faisait mouvoir! Quelles danses frénétiques autour du Tantad! Et, ensuite, quels retours délirants sous le tiède firmament de juin, criblé d’étoiles! Beaucoup ne se couchaient pas, restaient par troupes à errer dans les landes et le long des grèves, ou à se poursuivre les uns les autres, avec des: «Iou!» sauvages, en agitant des brandons.

C’est, je pense, pour obvier à ces désordres, d’un caractère par trop orgiastique, auxquels les femmes elles-mêmes n’étaient point sans prendre plaisir, qu’il fut jugé préférable d’avancer la cérémonie du Feu et de la célébrer à l’issue des vêpres, en plein jour. Mais, du coup, la suppression de l’ange s’imposait. Il n’avait plus de raison d’être. Le jeu de son apparition devenait une machinerie vulgaire, susceptible peut-être de prêter à rire, du moment qu’il fonctionnait à découvert et laissait voir ses ficelles--c’est le mot propre--aux yeux les plus abusés. On le relégua donc dans quelque grenier, en lui substituant une simple boîte d’artifice. C’est cette boîte que les bonnes gens appellent «le Dragon».

--Si vous cherchez une place, les meilleures sont de ce côté, fait derrière mon dos une voix connue.

Parkik, avec sa «douce». Ils sont montés tout droit au Tantad; à vrai dire, ils ne sont venus que pour lui. Et leur cas est celui de la majorité des pèlerins, il faut croire, puisque, au lieu de se rendre à vêpres, la multitude s’est précipitée vers la hauteur. Ce n’est pas l’esplanade seulement qui est envahie: les talus d’alentour, les cultures même qu’ils enclosent sombrent, sillon après sillon, sous le flux sans cesse grossissant où, parmi le noir compact des feutres d’hommes, la légèreté des coiffes féminines frisotte avec des blancheurs d’écume. Vainement les métayers des fermes voisines s’efforcent de sauvegarder leurs champs.

--Épargnez au moins le blé! supplient-ils d’un ton lamentable.

--Bah! saint Jean vous dédommagera! leur est-il riposté.

Notez qu’en temps ordinaire ces féroces piétineurs de moissons tiendraient pour sacrilège celui d’entre eux qui se risquerait à fouler un épi. «Sois pieux envers l’herbe du pain, respecte-la comme ta mère», dit un proverbe breton. Mais il s’agit bien de proverbes, le jour du Tantad!...

--Puis, m’explique Parkik, soyez sûr qu’au fond les paysans lésés ne sont pas aussi fâchés qu’ils en ont l’air. Ils ne sont pas nés de ce matin. Lorsqu’ils ont semé, à l’automne, ils savaient de science certaine que la récolte n’irait point à maturité. S’ils ont semé quand même, c’est qu’il leur plaisait ainsi... Il y a des pertes qui sont des gains... Orges, froments, seigles saccagés, tout cela, monsieur, c’est _Lôd an Tân_ (la part du Feu)! Et l’offrande qu’on fait au feu, le feu la rembourse au centuple.

--Alors, ces malheureux qui se plaignent seraient plus malheureux encore si les fidèles du Tantad ne leur donnaient pas sujet de se plaindre?

--Comme vous dites. La preuve, c’est qu’il n’y a pas dans la paroisse de fermiers plus prospères.

D’aucuns ne s’en remettent pourtant pas exclusivement à la «bénédiction du Feu» du soin de les rémunérer. Car, tandis que nous achevons de nous hisser sur la lisière d’un champ d’avoine formant terrasse, des paroles aigres s’échangent près de nous entre une femme aux allures de mégère et des pèlerins déjà installés.

--Je vous dis que c’est un sou par place! hurle-t-elle.

--Comme à l’église, alors? objecte quelqu’un, d’un ton gouailleur.

--Parfaitement, et si vous trouvez que c’est trop cher, décampez!

--Jamais de la vie!... La vue du Tantad est à tout le monde.

--Oui, mais mon champ est à moi, peut-être?

--Oh! nous ne l’emporterons pas, soyez tranquille!

Finalement chacun s’exécute, non sans accompagner son obole d’une imprécation:

--Puisse notre monnaie vous coller aux mains!

--Que les flammes du Tantad vous consument dans l’éternité!...

Je regarde Parkik. Scandalisé, il hoche la tête et soupire:

--Ce sont les mœurs nouvelles... Les étrangers de la saison des bains ont introduit dans la contrée la maladie de l’argent... Et maintenant cette avaricieuse profite de ce que son lopin de terre est le mieux situé.

Le fait est que nous y serons admirablement pour tout voir. Quelques mètres à peine nous séparent du Tantad, et, par delà les épaisses houles vivantes qui déferlent à sa base comme autour d’un gigantesque récif, nous embrassons le panorama de Traoun-Mériadek, avec le cercle de Manche, le riche diadème d’eau bleue qui l’enserre, depuis les roches de Primel jusqu’aux plages solitaires du Crec’h-Meur. A nos pieds s’amorce la route en lacet où va, dans peu d’instants, se déployer la pompe des cortèges officiels. De pente relativement douce, elle descend vers la bourgade en suivant toute la courbe de la vallée qu’elle traverse dans sa plus grande largeur. Des rangées de frênes, de sveltes et fines colonnades de peupliers la bordent, en font une espèce d’avenue verte, baignée d’un jour plus discret. Ajouterai-je, quoiqu’on l’ait deviné déjà, qu’à chacun de ses paliers s’égoutte d’une margelle moussue le pleur tintant d’une fontaine?

Les innombrables paires d’yeux de la foule tantôt consultent le soleil, tantôt s’abaissent vers le clocher de Saint-Jean. Un vent d’impatience fait onduler les têtes par longues vagues et gronder le bourdonnement des voix en une puissante rumeur de mer. La timide fiancée de Parkik elle-même se laisse gagner à la fièvre générale, au point de froisser entre ses doigts le bouquet de «fleurs de feu» qu’une pauvresse vient de lui vendre.

Tout à coup, un cri,--un cri formidable,--jailli de plus de deux mille poitrines:

--La fusée!

On se montre le ciel, au-dessus de l’église. J’ai juste le temps d’y voir briller une infime lueur et se dissiper une pincée de cendre. Mais dans les nerfs de la multitude le tressaillement des grandes liesses populaires a passé. Là-bas, toutes les cloches à nouveau sont en branle. La combe entière vibre comme une immense cuve sonore. Et les oriflammes aussi font leur réapparition. Elles tourbillonnent un moment à l’intérieur du cimetière, puis s’engagent dans la voie sainte. Nous les voyons glisser une à une, avec une lenteur majestueuse, tels que de splendides fantômes, sous les arbres. Les dernières sont encore au fond de la vallée que les premières débouchent sur le plateau. A mesure qu’une croix surgit, allumant ses fulgurations d’argent ou d’or parmi les reflets des velours et des soies, une acclamation retentit et la salue du nom de la paroisse dont elle est l’emblème. La procession se déroule au bruit des chants. Par intervalles, des fusillades éclatent, qui lui donnent un faux air de fantasia orientale. Et, tout aussitôt, c’est une autre image qui se présente, évoquant, cette fois, non plus le souvenir seulement, mais l’illusion même des lustrations antiques. Un chœur de jeunes filles s’avancent, précédées d’un bélier blanc qu’un enfant, vêtu d’une peau de bique, conduit. Elles tiennent l’animal par des laines multicolores attachées à son cou. Sa toison a été soigneusement lavée, peignée; des touffes de rubans flottent à ses cornes. Quant à l’enfant qui l’escorte, il marche avec un sérieux, une gravité de jeune victimaire. L’honneur pour lui n’est pas mince d’avoir été appelé à mener l’«Agneau bénit». Tant de ses camarades y aspiraient, qui, comme lui, réunissaient les deux conditions requises: n’avoir pas franchi l’âge d’innocence et être inscrit au registre des baptêmes sous le prénom de Jean!

Les gendarmes ont ouvert une percée dans la foule et fait évacuer les abords immédiats du Tantad. Un vieux tambour, qu’on dirait échappé d’une gravure de Raffet, bat de ses mains séniles une caisse falote et surannée. Les gardes nationaux--en Bretagne rien ne meurt--forment la haie, appuyés à d’extravagantes espingoles à pierre dont plus d’une a besogné dans les guerres chouannes. Et alors commence le défilé des diverses processions autour du bûcher. Pendant que les bannières passent après les bannières et que les miraculés d’hier et de demain se succèdent en une kyrielle interminable, qui égrenant des chapelets, qui brandissant des cierges, des paysans, près de la fontaine, attachent des pièces d’artifices à des poteaux dont je n’avais pas encore compris l’utilité.

--Ils n’ont pourtant pas l’intention de les tirer tout de suite? dis-je à Parkik.

--Si fait, me répond-il. C’est le préambule obligé du Tantad.

Il faut avoir assisté à des épisodes de ce genre, qui, partout ailleurs, seraient d’une bouffonnerie irrésistible, pour savoir jusqu’où peut aller la capacité d’idéalisme de cette race. Je reverrai toujours le frémissement d’aise de ce peuple si délicieusement enfantin, à chaque fusée qui partait en sifflant. Elle zébrait à peine le ciel d’un trait blanchâtre et, là-haut, au lieu de se résoudre en étoiles, avortait. Mais les âmes n’en étaient, pour cela, ni moins passionnées, ni moins ravies. Là où mes yeux à moi n’apercevaient qu’un pâle flocon de fumée grise, les leurs contemplaient toute une magique floraison d’astres. Ils réfléchissaient dans l’espace le mirage de leur propre songe. Et quels transports d’écoliers! Quelles joies violentes et puériles, toutes les fois que la baguette enflammée menaçait de fondre sur quelqu’un, au risque de le blesser!...

Comme je demande si l’on n’a jamais eu à déplorer d’accident, un voisin prononce:

--Depuis que je me connais, je n’en ai entendu mentionner qu’un seul et, s’il se produisit, ce fut par la permission de saint Jean.

--Ah?

--Oui, un bourgeois de la ville, un mécréant, était venu comme ça en partie de plaisir, pour faire son monsieur et pour se gausser. «Sont-ils brutes, ces gens-là, disait-il, de tirer un feu d’artifices à cinq heures du soir, au mois de juin, en plein soleil!» Il n’avait pas fini, qu’une baguette lui crevait l’œil. Sa moquerie s’acheva en un beuglement affolé. La punition était rude. Mais voilà! le Feu est comme la Terre: il est trop vieux pour souffrir qu’on lui manque de respect.

Il s’est fait un calme relatif. Les prêtres ont pris place sur les degrés du calvaire et les oriflammes ont été momentanément mises à l’abri dans une cour de ferme. Seule, la maîtresse-bannière de Saint-Jean demeure debout en face du Tantad. Sur un signe du «recteur», Landouar, le petit athlète au torse noueux et tout en râble, l’élève et l’abaisse par trois fois.

--C’est le signal!--m’avertit Parkik à mi-voix, comme s’il parlait dans une église.

La foule elle-même s’est tue. Tous les regards sont dirigés vers la galerie de la tour où s’agitent de minuscules formes humaines dans l’ardeur des derniers préparatifs. Il s’écoule quatre ou cinq minutes solennelles. Les visages se tendent, avides, presque anxieux. Enfin, la corde tressaute. Et, avec le fracas d’une décharge de mousqueterie, le «Dragon» s’élance, en oscillant... Les vœux que l’on fait durant qu’il franchit les airs sont, paraît-il, sûrs d’être exaucés, à la condition, toutefois, qu’il vole d’un trait jusqu’au but. Car il arrive qu’il reste en détresse ou même qu’il rebrousse chemin. Les gens préposés à sa manœuvre racontent qu’il a son humeur et ses caprices: précisément, le voici qui feint de se ralentir. Déjà des bouches désappointées murmurent:

--Pas de chance! C’est raté!

Mais non. Ce n’était qu’une fausse alerte. Les souhaits conçus seront valables. Il a victorieusement accompli son trajet aérien et planté sa morsure dévorante au flanc du bûcher... Un crépitement léger, quelques fumerolles,--et, d’un essor brusque, la flamme bondit, monte, se propage.

--_An Tân! An Tân!_[59]

[59] Le Feu! Le Feu!

Il monte, lui aussi, il se propage, à l’instar de la flamme, le cri, le cri sacré des immémoriales liturgies solaires, jailli du plus profond de l’âme des ancêtres aux lèvres de leurs lointains descendants. Ainsi les Celtes primitifs glorifiaient l’Esprit de lumière et de vie, autour des feux de la tribu, sur les pentes de l’Himalaya. Leur race, depuis lors, a traversé, dans le temps, bien des millénaires et, dans l’espace, d’incommensurables lieues d’étendue. L’héritage reçu d’eux, elle en a semé les bribes au cours des siècles et au hasard des routes. Il n’importe. Sur cette cime et à cette heure, il est impossible de ne se figurer point que c’est l’écho de leur grande voix qui, par delà les distances et les âges, vient se répercuter encore dans les arcanes de la conscience bretonne, aux confins des mers d’occident.

--_An Tân! An Tân!..._

Le spectacle est d’une indicible beauté barbare. Souple et reptilienne, la flamme enlace maintenant le bûcher de ses anneaux. Sous cette puissante étreinte, il semble s’éveiller, secouer sa torpeur de chose, s’élever à l’être. Une vie monstrueuse anime sa masse jusqu’alors immobile. L’âpre caresse du feu le creuse, le fouille, le sculpte, en quelque sorte, et peu à peu dégage du bloc informe une statue, un colosse, une espèce de Moloch noir auréolé d’une nue ardente et drapé d’une pourpre d’incendie.

--_An Tân! An Tân!..._

Le rayonnement du dieu est devenu si intense qu’on n’en peut plus supporter ni la chaleur ni l’éclat. Les prêtres ont fui. La multitude elle-même se recule. Il n’y a que l’aveugle du Bois-de-la-Nuit qui, le front découvert et le rosaire aux doigts, s’obstine à braver la fournaise, à fixer sur elle, désespérément, le regard immuable et tragique de ses yeux éteints. Un bruit d’orgues immenses, une tempête de sons s’enfle et se déchaîne par rafales dans les entrailles rouge sombre du Tantad. Tout à coup, un mugissement plus fort suivi d’un soupir très long, très atténué. C’est la flambée suprême, avant le brusque déclin.

--_An Tân! An Tân!..._

L’invocation, cette fois, a la douceur mélancolique d’un adieu. Lentement, avec le frisselis d’une soie qui s’affaisse, les braises se sont effondrées, tandis qu’au-dessus il se faisait comme une assomption de flammes dans le ciel... La fille du sabotier, se rapprochant de son père toujours debout à la même place, l’a saisi par le bord de sa veste et lui a dit d’une voix dolente:

--C’est fini!

X

Je suis descendu de la colline sainte, comme les clartés du soleil, masquées à demi par les hautes terres occidentales, commençaient elles-mêmes de s’en retirer. Pour changer d’itinéraire, j’ai pris la route processionnelle où le feuillage délicat des frênes et des peupliers découpait de fines guipures d’ombre mauve. Assises sur les margelles des fontaines, des vieilles, une écuelle à la main, une sébile dans leur giron, vantaient la vertu de chaque source aux pèlerins du Tantad.

--Vous qui avez été au feu, disaient-elles, venez à l’eau, passants!

Et, tout le long de la rampe sinueuse, j’ai voyagé de la sorte, parmi des murmures de litanies, semblables à des fredons d’abeilles autour d’un rucher. Un grand calme tombait du ciel rafraîchi, et la lumière déclinante avait un air de félicité lasse, avec quelque chose d’orageux encore, néanmoins, et de trop éclatant. Chez les gens aussi, les traits détendus conservaient un reste d’exaltation. Ils cheminaient, avares de gestes et de paroles, mais l’ivresse se lisait au brillant des prunelles.

Tous, ils emportaient des «souvenirs» du Feu.

Les uns y avaient fait roussir leurs gaules de pardonneurs, coupées à l’arrivée en terre de Saint-Jean. Les autres, plus prompts ou plus adroits au pillage des tisons, avaient remplacé le bâton de pèlerinage par une tige d’ajonc carbonisé. Les jeunes filles tenaient des bouquets dont la flamme avait consumé les fleurs. Des groupes se séparaient, pour s’en aller chacun dans la direction de son village, et se renvoyaient, en guise d’«au revoir», le souhait sacramentel:

--_Yéc’hed ha joa a-beurz sant Yann vinniget!_ (Joie et santé de la part de saint Jean béni).

Dans le cimetière, la horde sauvage de mendiants et d’estropiés qui y monte la garde jour et nuit apprêtait son coucher dans l’entre-deux des tombes, sur les bancs de pierre du porche et jusque sous la voûte de l’ossuaire en forme d’oratoire où jadis brûlait la lanterne des morts. Je n’ai fait que traverser l’église. Devant un pilier ceint d’un triple rang de cierges, un prêtre donnait à baiser aux fidèles les reliques de saint Mériadek et de saint Maudez. Un autre, en permanence à la balustrade du chœur, touchait les yeux malades du bout de l’étui de vermeil contenant le doigt du Précurseur. Enfin, près d’une sorte de lavabo en zinc aménagé dans un enfeu, des femmes se mouillaient les paupières et les lèvres avec leurs mouchoirs, qu’elles trempaient et retrempaient dans l’eau miraculeuse,--_Dour ar Bis_[60], ainsi qu’on en est prévenu par l’inscription bretonne placée au-dessus des robinets... J’ai laissé tout ce monde à ses pratiques et, sans autre compagnie que la claire chanson du ruisseau de Traoun-Mériadek, plus argentine encore dans le recueillement du soir, j’ai gagné la grève.

[60] L’eau du Doigt.

Des sentiers, fleuris de troènes, d’aubépines, de sureaux, y conduisent en côtoyant des fermes anciennes, des manoirs déchus, bâtis «du temps que vivait la Reine Anne et que Saint-Jean n’était peuplé que de gentilshommes». Mais à l’extrême pointe, c’est le désert complet, l’infinie solitude. J’y suis arrivé à l’heure de la mer étale. Les promontoires se dressaient, en une série étagée de hautes proues immobiles, sur les profondeurs splendides du couchant. Et derrière leurs carènes d’ombre, là-bas, dans les lointains vers lesquels ils semblaient n’attendre qu’un signe pour voguer, un autre _Tantad_ achevait de s’éteindre, le féerique, le merveilleux Tantad où, chaque soir, se prodiguent en spectacle au monde les incomparables magies du soleil.

LA TROMÉNIE DE SAINT RONAN

LE PARDON DE LA MONTAGNE

A José-Maria de Heredia.

I

Qui n’a présente à la mémoire la jolie page, d’une si railleuse bonhomie, que l’auteur des _Souvenirs d’enfance et de jeunesse_ a consacrée à l’humoristique saint Ronan, ancêtre patronymique du clan des Renan dans la Bretagne armoricaine?

«Entre tous les saints de Bretagne, il n’y en a pas de plus original. On m’a raconté deux ou trois fois sa vie, et toujours avec des circonstances plus extraordinaires les unes que les autres. Il habitait la Cornouailles, près de la petite ville qui porte son nom (Saint-Renan). C’était un esprit de la terre plus qu’un saint. Sa puissance sur les éléments était effrayante. Son caractère était violent et un peu bizarre; on ne savait jamais d’avance ce qu’il ferait, ce qu’il voudrait. On le respectait; mais cette obstination à marcher seul dans sa voie inspirait une certaine crainte; si bien que, le jour où on le trouva mort sur le sol de sa cabane, la terreur fut grande alentour. Le premier qui, en passant, regarda par la fenêtre ouverte et le vit étendu par terre, s’enfuit à toutes jambes. Pendant sa vie, il avait été si volontaire, si particulier, que nul ne se flattait de pouvoir deviner ce qu’il désirait que l’on fît de son corps. Si l’on ne tombait pas juste, on craignait une peste, quelque engloutissement de ville, un pays tout entier changé en marais, tel ou tel de ces fléaux dont il disposait de son vivant. Le mener à l’église de tout le monde eût été chose peu sûre. Il semblait parfois l’avoir en aversion. Il eût été capable de se révolter, défaire un scandale. Tous les chefs étaient assemblés dans la cellule autour du grand corps noir, gisant à terre, quand l’un d’eux ouvrit un sage avis: «De son vivant nous n’avons jamais pu le comprendre; il était plus facile de dessiner la voie de l’hirondelle au ciel que de suivre la trace de ses pensées; mort, qu’il fasse encore à sa tête. Abattons quelques arbres; faisons un chariot, où nous attellerons quatre bœufs. Il saura bien les conduire à l’endroit où il veut qu’on l’enterre.» Tous approuvèrent. On ajusta les poutres, on fit les roues avec des tambours pleins, sciés dans l’épaisseur des gros chênes, et on posa le saint dessus.

»Les bœufs, conduits par la main invisible de Renan, marchèrent droit devant eux au plus épais de la forêt. Les arbres s’inclinaient ou se brisaient sous leurs pas avec des craquements effroyables. Arrivé enfin au centre de la forêt, à l’endroit où étaient les plus grands chênes, le chariot s’arrêta. On comprit; on enterra le saint et on bâtit son église en ce lieu.»

La légende populaire, plus fruste sans doute, ne laisse pas d’avoir aussi son charme. J’en ai recueilli les principaux épisodes dans le pays même où le saint passa la plus grande partie de sa vie. On y trouvera précisées quelques-unes des circonstances extraordinaires auxquelles M. Renan s’est contenté de faire allusion.

Ronan eut pour patrie d’origine l’Hibernie[61], berceau traditionnel de la plupart des thaumaturges celtiques. Je demandais un jour à une vieille femme de Bégard:

[61] L’Irlande.