Au pays de Jésus

Part 18

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O chère et inoubliable hospitalité franciscaine, qui donne tout et ne demande rien, qui offre le calme du corps et de l’esprit et ne réclame même pas une légère aumône en échange. Je me rappelle le jour où nous partîmes pour le Thabor! Dieu seul sait combien l’ascension est rapide, vertigineuse, pleine de dangers: c’est une montagne qui ne ressemble à aucune autre. Elle n’a que six cents mètres de hauteur et est aussi dangereuse qu’un glacier de quatre mille. Mais c’est le lieu de la Transfiguration et j’y allai. Je ne sais comment j’arrivai en haut. Tous les effets nerveux, du cauchemar au vertige, je les éprouvai et une fois au sommet, j’étais à moitié évanouie. Alors, un moine sortit du couvent, et vint vers moi: c’était le père Augustin de Saragosse, qui vit seul là-haut avec deux frères et deux serviteurs. Il me fit donner une chambre, dans laquelle je dormis deux heures d’un profond sommeil. Il me conduisit ensuite à l’endroit où se passa la scène merveilleuse de la Transfiguration, où il me laissa méditer seule et regarder le beau paysage qui s’étendait sous mes yeux. Au déjeuner, sur un morceau de pain d’Espagne, je trouvai un frais œillet rouge que le cuisinier avait placé là. Eh bien, cette fleur offerte dans un désert, par un humble frère convers resté invisible, prouve que seul saint François sait faire des miracles au pays de Jésus.

II

L’œuvre.

Le plus grand honneur de l’ordre des franciscains est d’avoir eu comme fondateur le plus parfait serviteur du Christ. L’humilité et la sérénité de Jésus, son amour pour les innocents, les humbles; son enthousiasme pour la pauvreté et la pureté; sa prédilection pour les fleurs, les plantes, les animaux; et enfin, sa tendance à protéger les pauvres contre les riches, les faibles contre les forts, les bons contre les cruels, se retrouvent en saint François. Dans toute son œuvre, en Ombrie, en Palestine, partout où il a porté ses pas et sa parole ardente, partout où il a fondé un couvent, béni un sanctuaire, érigé une église ou créé ses ordres mineurs, il a interprété, mieux qu’aucun saint et aucun chrétien, la pensée du maître. Certes beaucoup ont voulu imiter le Seigneur dans ses actions et son enseignement; mais saint François a été le plus grand de tous. Lui seul, par son cœur, son caractère, son pays, le milieu dans lequel il vécut, l’époque heureuse pendant laquelle s’écoula sa vie, pouvait faire ce qu’il a fait. Seul, il pouvait concevoir le téméraire projet d’aller en Palestine adorer le tombeau de Jésus, malgré la distance, les moyens de transport difficiles, sans secours, sans autre ressource que l’aumône demandée partout, sur terre et sur mer, dans les montagnes et dans les vallées. Ah! ses yeux rêveurs durent se perdre sans doute bien souvent, au delà des terres lointaines, des mers orageuses, tant était grand son désir du pieux pèlerinage! Par son courage sans ostentation, par son ardeur ingénue, par son énergie faite de tendresse, il était destiné à venir en Palestine pour prier, pour réveiller la foi, pour pleurer, mais aussi pour agir et pour élever à la gloire du Dieu vivant une organisation de prière et d’action, d’enseignement et de secours--une organisation admirable que ni le temps, ni les hommes, ni les mauvais jours ne pourront abattre!

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Après le départ des croisés, le saint Sépulcre avait été abandonné par les chrétiens. Ce fut alors que quelques frères mineurs vinrent s’établir, conduits par saint François, près de l’église du Cénacle, et plus tard furent mis en possession des Lieux saints de la Palestine, au nom des catholiques romains. Jamais ils ne quittèrent ces sanctuaires depuis leur arrivée, malgré les vexations, les persécutions, la prison, la mort même, que les musulmans leur firent subir pendant des siècles. En 1365, par exemple, ils furent emprisonnés par ordre du sultan d’Égypte, qui voulut se venger de Pierre Ier de Lusignan, roi de Chypre: la république de Venise les fit mettre en liberté. En 1537, à la suite de la destruction de la flotte turque par Doria, doge de Gênes, Soliman Ier ordonna au gouverneur de Jérusalem d’enfermer les franciscains dans la tour de David et de les conduire plus tard à Damas: cette fois, ils furent délivrés par François Ier, roi de France, et ils recouvrèrent la garde de la Terre Sainte. Au dix-septième siècle, leurs droits sacrés furent de nouveau contestés; Louis XIV intervint en leur faveur. Enfin, en 1673 fut conclu entre ce roi et la Sublime-Porte un traité d’alliance dont le trente-troisième article est ainsi conçu: «Les sanctuaires possédés par les franciscains seront, à l’avenir, respectés de tous.» Deux fois, Louis XIV dut insister, avec menace, pour que le traité fût maintenu. En dernier lieu, Léopold Ier, empereur d’Autriche, après avoir battu, à plusieurs reprises, les troupes musulmanes surtout en 1699, profita de ses victoires pour assurer aux religieux la possession pacifique de leurs églises, sans avoir à redouter davantage les exactions du gouvernement. Mais, hélas! si les Turcs cessèrent leurs persécutions contre les fils de saint François, les Grecs schismatiques et les Arméniens leur arrachèrent de vive force, souvent avec effusion de sang, ce qu’ils avaient conservé. Ces deux sectes chrétiennes fanatiques, oubliant les enseignements du Christ, avides de domination religieuse, enlevèrent aux franciscains tout ce qu’elles purent à force d’argent, de ruse, de violence même: ce n’était pas le pouvoir matériel qui les attirait, mais le pouvoir spirituel. Les pauvres franciscains furent chassés du Cénacle par la Turquie, sous prétexte qu’il contenait la tombe de je ne sais quel musulman; ils perdirent l’église de l’Assomption qui tomba entre les mains des Grecs; on leur interdit de dire la messe dans l’église de la Nativité, à Bethléem. Il y a peu de temps, on leur enleva aussi le droit séculaire de célébrer les offices, un jour par an, dans l’église Saint-Jacques, occupée par les Arméniens. Leur chef en Palestine a encore, il est vrai, le titre de Gardien du saint Sépulcre et du mont Sion; ils veillent encore sur les plus beaux sanctuaires, mais certainement, à chaque droit sacré qu’on leur retire, leur âme doit s’attrister, puisqu’ils sont les continuateurs de l’œuvre de saint François dans ce pays.

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Les frères mineurs qui habitent la Palestine portent aussi le nom de Pères de la Terre Sainte. Ils ont mérité ce beau titre en consacrant, pendant six siècles et demi, toute leur activité, toutes leurs ressources et, quand il l’a fallu, tout leur sang, à l’accomplissement de la triple mission que leur avait confiée leur fondateur et que l’Église de Rome a confirmée solennellement. Cette mission consiste à défendre, conserver, vénérer les Lieux Saints, à recevoir les pèlerins et à leur donner tous les secours spirituels et matériels; enfin à prêcher l’Évangile, là où il a été enseigné par Notre-Seigneur lui-même. Dans certains pays, outre la garde des sanctuaires, ils ont des paroisses, et c’est là surtout que leur œuvre est très importante. Ainsi à Jérusalem, par exemple, ils sont gardiens du saint Sépulcre et en même temps missionnaires, curés, médecins, pharmaciens, hôteliers.

Ils ont sous leur direction des écoles, où _seule la langue italienne_ est apprise, en souvenir de saint François. Ils recueillent des orphelins, les instruisent, leur donnent un métier, leur font une âme religieuse et une conscience chrétienne. Ils soutiennent les veuves, les infirmes, les pauvres; payent leurs loyers, les nourrissent et leur apprennent à travailler. La Garde de la Terre Sainte possède aussi un noviciat à Nazareth: les étudiants font leurs humanités à Saint-Jean dans la montagne, la patrie du Précurseur. Les frères achèvent leurs études de philosophie à Bethléem et de théologie au couvent du Saint-Sauveur à Jérusalem. L’ordre possède en tout quarante-quatre couvents, trente écoles et des centaines d’élèves; des maisons pour les pèlerins à Jaffa, Ramleh, Jérusalem, Bethléem, Saint-Jean, Emmaüs, Nazareth et Tibériade.

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Et maintenant par quel moyen fonctionne cette merveilleuse organisation de foi, de charité et de prière? Comment les franciscains ont-ils pu construire ces couvents, ces églises, ces hospices; maintenir les rites, secourir les pauvres, faire marcher leurs écoles et recevoir les pèlerins qui souvent ne payent pas? Par l’aumône. L’ordre de Saint-François est fondé sur la pauvreté et aucun religieux n’a le droit de posséder deux robes, pas même le supérieur, ici le Père Louis de Parme. L’aumône! Petite et grande, elle arrive de toutes les parties du monde, des contrées les plus éloignées, les plus étranges: ceux qui croient au Christ, se souviennent de sa Tombe et des moines qui la gardent. L’Amérique du Sud est spécialement généreuse. L’Italie, hélas! est le pays qui envoie le moins! Il y a un jour spécial dans l’année, où toutes les aumônes sont destinées à la Garde du Saint Sépulcre. J’ai dit que les pèlerins pauvres peuvent ne rien donner; mais il arrive quelquefois qu’un riche voyageur, après être resté dix jours, laisse mille francs à l’hospice. Les frères ne demandent rien; ils ne se découragent pas si l’argent manque; ils ont confiance et attendent. Et ce n’est jamais en vain, car leur fondateur leur a enseigné l’amour de la pauvreté et la foi, il leur a commandé de garder en leur cœur une sublime espérance et de croire en la gloire de Notre-Seigneur. Oh! vous qui me lisez, aujourd’hui, demain, plus tard, si le simple récit de mon simple voyage vous émeut, si j’ai réussi à éveiller en vous un élan d’amour, qui vous fasse souvenir de vos croyances d’enfant; si ces notes écrites ingénument, avec la loyauté d’un cœur chrétien, sans art, sans ornement, me donnent le seul succès de sentiment auquel j’espère, rappelez-vous des fils de saint François, en Palestine. Plaignez-les dans leurs malheurs; admirez-les dans leur courage; imitez-les dans leur foi active; aimez-les au nom du Christ; aidez-les, toujours au nom du Christ, que tous nous adorons...

LE DERNIER JOUR

I

Une espérance.

Les itinéraires, les moyens de transport et la géographie de la Palestine sont en général très peu connus. Cette ignorance arrête bien souvent l’élan sentimental des chrétiens, qui voudraient visiter ce pays où se sont déroulés les plus grands événements de l’histoire. Ils s’effrayent à l’avance, supposent les fatigues les plus épouvantables, se voient déjà perdus dans un désert sans abri, sans nourriture; leur volonté indécise s’affaiblit et ils renoncent à ce changement d’existence, qui renouvellerait leurs forces et les rendrait plus actifs, plus entreprenants. Mais un autre grand obstacle existe encore et empêche bien des personnes qui le désirent ardemment de s’embarquer, pour satisfaire l’invincible aspiration de leurs âmes vers la contemplation et la prière: l’argent! Lorsqu’on entend parler de la Syrie, des six semaines nécessaires pour y aller, y séjourner et revenir, on croit qu’une très forte somme est indispensable, et comme on ne la possède pas, on renonce tristement à son projet. Un voyage au pays de Jésus coûte-t-il donc si cher? Les personnes extrêmement riches sont-elles seules à pouvoir le faire, et cet immense plaisir, ces émotions inoubliables sont-elles aussi un luxe réservé à une élite? Faut-il réellement tant de louis, de livres anglaises ou turques pour avoir le droit de s’agenouiller devant le saint Sépulcre et de baiser les rives fleuries du Jourdain? Et tous les pauvres pèlerins, qui viennent des contrées les plus lointaines et se rendent chaque année aux Lieux Saints en priant dans toutes les langues, sont donc couverts d’or? Et ceux qui se réunissent par groupes sous la conduite d’un prêtre, simples, humbles, modestes, absorbés dans une unique pensée religieuse, ce sont peut-être des riches cachés sous des haillons? Ces paysans de la Petite-Russie et de la Macédoine, ces Polonais, ces Allemands, aux vêtements déchirés, dont l’enthousiasme mystique est visible, mais qui sont tout à fait misérables, comment ont-ils pu venir en Terre Sainte, sans mourir de faim ou de privations? Vous le voyez, il n’est pas indispensable d’être un favori de la fortune pour contempler le sol où le Christ vécut et mourut pour nous.

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Un voyage en Palestine, avec toutes commodités, toutes ses aises, toutes les sécurités possibles, coûte 2,500 francs pour six semaines, et 3,000 francs, si l’on veut faire grandement les choses. En partant, j’emportai 3,500 francs, mais j’en dépensai 1,000 à acheter des souvenirs égyptiens, turcs, arabes et chrétiens, dans tout mon parcours. Nul n’est forcé d’en faire autant, et 2,500 francs suffisent. Avec cette somme, on peut vivre très bien six semaines en Orient, quinze jours seulement au Caire, vingt ou vingt-cinq jours à Monte-Carlo et un mois à Paris. On dépense donc en réalité beaucoup moins en Syrie que dans les villes élégantes et mondaines. En Suisse, où tous les gens _chics_ se rendent, est-ce que tout ne coûte pas très cher, sauf les chemins de fer et les pensions? Ceux qui sont allés dans l’Engadine, à Saint-Moritz, à Interlaken, savent combien de centaines de francs ils ont laissées pour une simple excursion. Revenons au doux pays de Jésus. La vie y est certainement moins chère qu’ailleurs, surtout si l’on a des compagnons de route. Il est vrai qu’on ne peut guère être plus de trois, ce serait trop ennuyeux. Le prix du transport en première classe sur les paquebots autrichiens, français, russes, égyptiens, est de 30 ou 40 francs par jour. La meilleure Compagnie est le Lloyd autrichien. Au _Jérusalem Hôtel_ de Jaffa, on paye 10 francs de pension pour la journée; au _New Grand Hôtel_ de Jérusalem, 12 fr. 50. Ces deux pensions destinées aux Anglais sont excellentes. Un drogman, qui est indispensable, revient à 8 francs dans la ville, 12 francs quand on va en excursion, 15 pour les longs trajets. Un Bédouin d’escorte, armé jusqu’aux dents, demande 20 francs; mais il n’est utile qu’à Jéricho, à la mer Morte et au Jourdain. Il faut encore deux chevaux qu’on paye 5 francs chacun, et un palanquin pour les personnes paresseuses, malades ou âgées. N’oublions pas que le pourboire sévit en Turquie, où le _bakschich_ triomphe. Néanmoins, on peut s’en tirer sans trop de peine, même parmi des musulmans. Notons aussi qu’on parle partout l’italien, le français et surtout l’anglais. On a plus de chance d’être trompé en Occident qu’en cette terre bénie de l’Orient. Les consuls sont charmants, les franciscains admirables et le _Guide de Terre-Sainte_, en trois volumes, du Père du Ham résout, à lui seul, toutes les difficultés possibles.

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Mais, me direz-vous, on doit donc posséder 2,000 ou 3,000 francs pour se donner l’immense plaisir de voir la Palestine? Pas du tout; on peut agir avec mesure, économie et prévoyance. Sans renoncer à son bien-être il est possible de dépenser beaucoup moins. Les secondes classes sur les paquebots étrangers sont encore très confortables, et une fois arrivé on trouve souvent des compagnons d’excursion, avec qui l’on peut partager les débours: tout s’arrange avec de la patience et du discernement. Dans ces conditions, en y regardant un peu, 1,500 francs suffisent pour six semaines. Puis, l’hospitalité chez les franciscains compte bien aussi pour quelque chose. Au lieu de gaspiller son argent dans les grands hôtels, rien de plus facile que d’aller à la _Casa Nova_, où pendant quinze jours on est nourri et logé pour rien; on laisse seulement une aumône, ce qu’on veut: saint François ne prend que ce qu’on lui donne. Dans les hospices russes ou français, on ne s’inquiète ni de la nationalité, ni de la religion des pèlerins: c’est une commodité de plus. Et voilà comment peu à peu les frais s’amoindrissent, grâce à la charité chrétienne, à la réelle fraternité, qui règnent dans le pays du Christ. Ainsi encouragé sans cesse, trouvant largement ce qui est nécessaire à la vie matérielle et spirituelle, aidé par Jésus et ses serviteurs, on peut se tirer d’affaire avec 1,000 francs seulement. Les pèlerinages obtiennent encore des réductions pour les bateaux et les chemins de fer et logent dans les asiles de leurs pays, lorsque les étapes sont trop longues. Les pèlerins, mangeant en commun, n’ont besoin que d’un seul guide et d’une très petite escorte. Enfin, les croyants tout à fait pauvres peuvent visiter la Terre sacrée avec quelques centaines de francs, mis de côté antérieurement, sou par sou. Par petits groupes, ils se rendent dans les ports de mer, où la pitié des armateurs diminue encore pour eux le prix des troisièmes. Souvent mal traités par des capitaines peu charitables, ils achètent du cuisinier quelques aliments qu’ils font cuire eux-mêmes. Les Russes ont recours à leur fidèle samovar et se font cinq fois par jour du thé, dans lequel ils trempent des morceaux de pain sec. Une fois à destination, ces pauvres gens vont d’hospice en hospice, de sanctuaire en sanctuaire, toujours à pied à cause de leur détresse, et aussi parce qu’ils en ont fait le vœu. Deux par deux, quelquefois trois par trois, ils se mettent en route, le bâton à la main, l’antique bourdon sur l’épaule. A cheval ou en palanquin, le riche voyageur les dépasse, met six heures à faire le chemin qu’ils parcourront en trois jours. Qu’importe! ils ne se retournent même pas, ils vont toujours. Épuisés de fatigue, ils dorment par terre, la tête sur une pierre. Dans les églises, on les trouve toujours à genoux devant les images saintes, priant avec une si grande foi que l’on a honte réellement d’être si tiède, si peu fervent. Ils sont souvent malades; parfois ils meurent: ce sont les vrais fidèles de Jésus.

En écrivant, j’ai un immense espoir. Mon livre est très attendu, très demandé, non pour lui-même certainement, mais à cause du grand nom qui brille dans ses pages; il sera lu par bien des personnes qui n’ouvrent jamais un roman. Eh bien, j’espère qu’un de mes lecteurs ressentira le vif désir d’aller en Syrie, et qu’ayant appris de moi les moyens pratiques de s’y rendre, sans aucun danger, sans fatigue, il entreprendra ce voyage, que je ne ferai pas, hélas, une seconde fois! On se déplace si souvent pour revenir déprimé, fatigué moralement et physiquement, tandis que la Palestine renferme une incomparable poésie et laisse des souvenirs ineffaçables. Je désire donc ardemment que dans une ville quelconque de l’Italie, dans un bourg inconnu, dans un pays étranger où mon livre sera traduit, quelque âme chrétienne se sente irrésistiblement attirée vers ces régions bénies, lesquelles lui seront douces. Oui, qu’une seule personne s’embarque pour la Terre sacrée, et mon travail n’aura pas été vain...

II

Issa Cobrously.

Le mot drogman devrait strictement vouloir dire «interprète», mais de l’Égypte aux côtes de Syrie, il prend une signification plus large et finit par exprimer les qualités réunies d’un interprète, d’un _cicerone_, d’un guide et même d’un ami. Je n’ai vécu que trois jours avec mon drogman d’Alexandrie, un Turc borgne, à l’air fin, nommé Ahmed; mais je n’oublierai jamais son jargon italo-marseillais-arabe et son inaltérable patience pendant les promenades que je voulus faire sur les bords du Nil; sa complaisance était extrême et cent fois il m’aidait à descendre de voiture; il tenait mes fleurs, mes jumelles, mon ombrelle et mon manteau. Son intuition était prodigieuse: il ne comprenait pas mes ordres, il les devinait. Quelle justesse d’observation dans les descriptions qu’il me faisait de Ramleh, villégiature du sultan, et quel serviteur empressé et respectueux: un véritable automate intelligent. A mon départ pour Jaffa, Ahmed vint me conduire à bord du paquebot _l’Apollon_ et me supplia de l’emmener.

--Pourrais-tu me servir de guide là-bas, Ahmed? demandai-je.

--Oh! non, me répondit-il avec la sincérité orientale. Je serai ton domestique.

Je dus lui expliquer longuement que ce n’était pas possible; mais il secouait la tête, peu convaincu, et il s’en alla, sans dire un mot, dans sa petite barque, après avoir respectueusement porté ma main à son front et à son cœur. Et le vieil Hassan, mon drogman du Caire?... Un vrai Turc avec le turban blanc enroulé autour du fez, la longue tunique croisée et serrée à la taille par une écharpe de soie et les larges culottes. Vieux, un peu lent, la voix enrouée, sa contenance était si noble que j’avais honte de le faire monter à côté du cocher: pour un peu, je l’aurais fait asseoir à ma gauche, dans l’élégante victoria de louage. Hassan venait me chercher à cinq heures du matin, car les journées étaient déjà chaudes et il était préférable de faire les excursions pendant la fraîcheur. A partir de ce moment, il me suivait partout comme une ombre. Il frappait à ma fenêtre au rez-de-chaussée, à l’_Hôtel du Nil_, et attendait dans le jardin. Quand j’apparaissais, sa figure ridée s’éclairait d’un bienveillant sourire; il se mettait en marche, me précédant et tenant à la main une baguette d’ébène. Il montait sur le siège, échangeait quelques mots avec l’automédon et se retournait de temps en temps pour me donner des renseignements. Je ne saisissais pas très bien son français, encore plus mauvais que celui d’Ahmed. Le mot «piramille» revenait souvent dans sa conversation. Plus tard, je me rendis compte qu’il voulait parler des Pyramides! Cependant nous nous entendions parfaitement, Hassan et moi. Comment? Je ne puis le dire, mais mon guide peut se vanter d’avoir suivi en cinq ou six jours un cours complet du dialecte napolitain, pendant que je me familiarisais si bien avec son jargon que je suis sûre de comprendre maintenant n’importe quel drogman. Un brave homme que ce Turc! Grave, aristocratique, il écartait de mon passage hommes et animaux, rien qu’en les touchant avec sa baguette. En deux mots, il faisait taire un cocher insolent ou un vendeur de curiosités, qui discutait sur le prix d’un coussin de velours ou d’une ceinture brodée d’or. Je l’admirais surtout lorsque nous entrions ensemble dans les mosquées. Il souhaitait l’_Eleik Salam_ aux gardiens du temple et aux mendiants qui lui répondaient gravement: _Salam Eleik_; il me conseillait de me munir de piastres de cinq sous, disant que c’était assez pour mes aumônes; il me choisissait les meilleurs chaussons et entrait respectueusement, en saluant le grand Mahomet. Il attendait toujours, pour me donner certains éclaircissements, que je les lui eusse demandés. Il était très sérieux, mais parfois sa physionomie s’éclairait d’une lueur de joie. Il avait trois fils et m’en vantait la beauté et le courage. C’était pour eux qu’il travaillait encore. Son intention était de leur donner une boutique dans le bazar turc. Là, ils s’enrichiraient si Mahomet le voulait ainsi...

--Et qu’en pense Mahomet? lui demandais-je sérieusement.

--Mahomet est bon, disait-il en baissant la tête, l’air content.

Naturellement, je lui parlais aussi de mes quatre enfants et il m’écoutait en souriant, silencieusement. Il était encore robuste pour son âge. Je me souviendrai toujours, je crois, de la matinée où nous allâmes ensemble aux Pyramides de Giseh. Pendant toute la route, il ne cessa de me mettre en garde contre la rapacité des Bédouins, gardiens des Pyramides, les traitant de voleurs et de chiens. Au seuil du désert, lorsque ces poétiques et agiles brigands nous entourèrent et que je me laissai dépouiller en riant et en admirant leur beauté, il fallait voir la colère de Hassan et les injures turques qu’il leur lançait! Ne voulait-il pas, le pauvre vieux, battre ces jeunes et forts bandits? Au retour, il finit par rire avec moi de notre aventure, mais il se retournait pour montrer le poing au groupe d’Arabes et au grand Sphinx, qui se dressait sur le sable jaune. Il disait: «le Sfunx», et croyait parler français comme à Paris. Le jour du départ, il vint me conduire à la gare, et, tirant de sa poche un joujou égyptien, me le donna et me dit: