Au pays de Jésus

Part 17

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Lorsque par une claire matinée d’été, dans la fraîcheur que donne la rosée nocturne, l’âme bien reposée, le pèlerin solitaire contemple cette masse immense d’eau bleue, sur laquelle le soleil n’est pas encore levé, il peut aisément croire à la mer Galiléenne. Ces petites barques attachées à la rive, attendant les pêcheurs; ces grandes embarcations dont les blanches voiles sont repliées, ajoutent encore à la vraisemblance de son rêve. Les collines d’alentour s’arrondissent en courbes molles, couvertes de verdure, se mirent dans les ondes tranquilles qui se rident à peine; mais là-bas, dans mon pays, n’ai-je pas vu les montagnes se réfléchir à l’aurore dans les eaux calmes de la mer? Au milieu des buissons pleins de fleurs odorantes, des oiseaux de Syrie, si gracieux dans leur petite taille, gazouillent et chantent dès l’aube. Là-bas, vers Capharnaüm, le pays de saint Pierre, la plaine s’étend d’un gris bleu et semble continuer le lac. N’insistons pas. Ici, parmi ces roseaux, à l’endroit où je me suis arrêtée le bateau qui portait Jésus fut attaché. Que demander de plus?

* * * * *

Une de ces collines se dresse à un quart d’heure à peu près de Tibériade, sur la côte occidentale. Parmi les herbes parfumées, le chemin monte en pente douce jusqu’au sommet en quinze ou vingt minutes. Je désirais beaucoup faire l’ascension d’une de ces collines, pour contempler à mon aise l’imposant et gracieux spectacle de Génésareth, pour embrasser d’un seul coup d’œil tout le paysage où Jésus annonça le royaume des cieux. Je ne savais trop de quel côté me diriger et j’aurais peut-être choisi un autre point de vue, si mon fidèle drogman ne m’avait rejointe en ce moment. Selon son habitude, il attendit à quelques pas, dans le plus profond silence oriental, qu’il me plût de lui parler.

--Comment s’appelle ce coteau? demandai-je.

--Hattine, madame.

Je me tus. J’hésitais toujours. Peut-être, plus au delà, aurais-je pu trouver quelque point de vue plus élevé.

--Il a encore un autre nom, reprit Mansour; il se nomme le Mont des Béatitudes.

Je le regardais fixement. Le drogman, croyant que je ne comprenais pas, voulut s’expliquer:

--Où Jésus annonça les neuf Béatitudes.

Je lui tournai le dos, brusquement; je me mis en marche vers le col de Hattine. Tranquille et muet, l’Arabe me suivait à distance, sans que j’entendisse le bruit de son pas. La route était aisée: quelques cailloux, de temps en temps, glissaient sous mes pieds. Je me retournais souvent pour admirer le lac que le soleil levant commençait à éclairer. Ma robe balayait au passage les tiges frêles des fleurs. J’arrivai à une première esplanade où de grandes pierres grises, ressemblant à du marbre, étaient rangées en cercle sur le gazon. Je m’arrêtai un instant; puis aspirant à un horizon plus étendu, je repris ma promenade, et je parvins bientôt au sommet. La mer de Génésareth, en pleine lumière, paraissait maintenant plus large. Tibériade, toute blanche, semblait plus petite, et les plaines de la Galilée s’étendaient dans toutes les directions. L’atmosphère, excessivement limpide, permettait à mon regard de porter très loin. Au bas, je distinguais nettement les ruines de Capharnaüm et de Bethsaïde, de Dalmanatha et de Chorozaïn, les quatre villes où Jésus fit tant de miracles, sans pouvoir réveiller la foi endormie de leurs habitants. Vers l’occident, quelque chose d’obscur s’apercevait dans la campagne: c’était Magdala, c’était la petite ville de Marie-Madeleine, la cité qui ne fut pas détruite, parce que le Seigneur voulut ainsi récompenser la grande pénitente. Spectacle inoubliable! C’est là, sous nos pieds, qu’est la place où se fit la multiplication des pains et des poissons; ces douze masses de pierres sont peut-être les douze sièges où s’asseyaient les apôtres pour écouter le Christ et que celui-ci leur promit de transformer en douze trônes. Spectacle inoubliable, place admirable! Ici, pendant trois ans, Jésus monta tous les jours...

* * * * *

Tous les jours! Il avait besoin de se rapprocher du Ciel, dont il venait, pour y puiser de nouvelles forces. Après le baptême, n’était-il pas resté quarante jours sur l’aride et désolée montagne de Jéricho, à jeûner, à prier, tenté par le Malin? Il aimait les collines; là, sa parole atteignait une puissance et une douceur infinies. Des hommes, des enfants et des femmes, conduits par les disciples, le suivaient, ardemment, sachant bien qu’ils entendraient tomber de ses lèvres des paroles sublimes. Tous s’asseyaient sur l’herbe ou sur les rochers, formaient des groupes pensifs ou joyeux, et toujours le Seigneur les consolait, faisait naître en leur cœur l’enthousiasme et l’extase. Quelquefois, il s’arrêtait à moitié chemin, au milieu de ses amis, de ses fidèles, leur parlant doucement, et autour de lui la nature épanouie calmait l’ardeur de son âme brûlante. Le temps s’écoulait, plein d’une joie heureuse et puérile, au grand air, sous le ciel bleu; le temps s’écoulait et ces gens ne pensaient plus à leurs maisons, à leurs affaires, à leurs tristesses, oublieux, extasiés... Puis, c’étaient les grandes et inoubliables journées d’enseignement, les heures solennelles où Jésus prophétisait, emplissant les côtes du mont Hattine de sa voix divine, qui proclamait l’avènement du royaume des Cieux--des heures de joie suprême, qui faisaient délirer ces êtres humbles, simples et pauvres. La douleur et la misère disparaissaient, la mort même était vaincue, selon la divine promesse. La foule, sur les pentes fleuries du Hattine, criait d’allégresse, pleurait de joie; les mères embrassaient leurs enfants, et les offraient à la bénédiction du Christ. Il suffisait, alors, de l’exclamation d’une femme, de la demande d’un disciple, des larmes d’un enfant, pour que le Maître prononçât les vérités éclatantes, éternelles. O Hattine, ce fut ici que par une tiède journée de printemps, quand tout était en fleur et que sur le lac enchanté six barques rentraient chargées de poissons, ce fut ici que Jésus s’arrêta, et que la foule déserta les maisons, les cabanes, les chaumières: les tentes et les villages restèrent vides, les rives de la mer Galiléenne furent abandonnées. Ce jour-là, l’air était si léger et si caressant, les champs avaient de si molles ondulations d’herbes et de plantes, la lumière était si claire, qu’une sorte d’ivresse animait tous les visages: on sentait que quelque chose de grand allait s’accomplir. Jésus pria longtemps, prosterné: quand il se leva, la foule eut le profond tressaillement des moments suprêmes. Alors, en face des eaux bleues, devant cette campagne fertile et bénie de Dieu, devant ces pêcheurs et ces laboureurs, devant ces femmes et ces enfants, devant ces gens naïfs et pauvres, il dit les paroles surhumaines qui, plus tard, devaient retentir dans tout l’univers, sous le nom du _Sermon sur la montagne_: c’est là que furent proclamées les Béatitudes de l’esprit, qui ouvrent le paradis; c’est là que fut prononcée la parole qui sera la consolation, la libération, l’exaltation des âmes souffrantes en ce monde; le réconfort, la contenance, la fermeté, l’espérance éternelle: «Heureux ceux qui pleurent!» Jésus a dit cela, ici... Baisons la terre.

XII

Magdala.

La figure d’une pécheresse apparaît çà et là, dans les Évangiles, tantôt d’une façon précise, tantôt vaguement. Les détails de sa rencontre avec Jésus varient, et en lisant superficiellement on pourrait croire à l’existence de deux ou trois personnes différentes. Mais l’essence morale du fait est simple: le Christ pardonne et l’on s’aperçoit facilement qu’il s’agit d’une seule femme, de Marie de Magdala. La peinture ancienne a toujours représenté Marie-Madeleine sous la forme d’une beauté, aux cheveux d’or, très matérielle, sans l’ombre de poésie. Mais en Galilée, plus que partout ailleurs, les vieilles histoires pénètrent profondément dans le peuple et sont fidèlement conservées. Aussi devons-nous croire la tradition populaire, lorsqu’elle nous parle d’une Juive, grande et svelte, aux mouvements harmonieux, le visage ovale, les yeux allongés et fiers, la bouche rose comme une grenade et les cheveux noirs. C’est, au dire des pêcheurs et des paysans, le véritable portrait de Marie de Magdala. Et que nous importe si le Titien ne nous a pas donné l’image exacte de la grande repentie, puisqu’il nous a légué une œuvre splendide de couleur et de vie? C’est surtout la beauté qui compte dans l’art, la vérité a moins d’importance. Les cultivateurs de Magdala ont peut-être raison en dépeignant la grâce féminine de leur compatriote, ses regards étincelants et son irrésistible sourire; peut-être aussi le Titien n’a-t-il pas tort... Marie-Madeleine vivait-elle dans son pays quand elle rencontra le Seigneur? Le connut-elle à Jérusalem ou pendant ses pérégrinations le long du lac? On ne sait. Sans doute, l’orgueilleuse créature, vêtue de riches ajustements, une mante de soie blanche jetée sur ses cheveux parfumés, le front appuyé sur sa petite main chargée de gemmes, enveloppée d’une atmosphère odorante, était partie de sa ville natale, et dans son haut palanquin avait traversé la grande distance qui sépare Magdala de Nazareth et de Jérusalem; sans doute, elle avait voyagé sous les clairs cieux d’Orient, où volent les tourterelles azurées, et se rendait à la cité de la Loi, qui était la glorieuse Sion, mais aussi le centre du luxe et des plaisirs. Son cœur était entièrement desséché par l’égoïsme. Jamais une larme ne venait mouiller ses paupières. Dure et cruelle, fière de ses richesses, elle produisait partout sa merveilleuse beauté qui soulevait sur son passage des murmures d’adoration. Mais un jour la rose de Magdala se pencha sur sa tige: elle fléchit sous le poids de sa pensée. Elle se sentit entourée de mépris. Tous ses péchés s’accumulèrent au-dessus de sa tête et une grande horreur d’elle-même s’empara de son âme. Persécutée, outragée, elle courut aux pieds de Jésus et y resta, attendant sa condamnation. Moment suprême! Le Christ pardonna. Ah! ce fut alors que le cœur de la Madeleine se brisa; ce fut alors qu’un flot de larmes brûlantes sortit de ces yeux qui n’avaient jamais pleuré, et ce flux emporta toutes les impuretés de cette âme, la laissa propre et claire, toute pleine d’espérance, toute frémissante de tendresse.

Ce jour-là, le Seigneur a conquis un être dont la confiance, le dévouement, le courage n’ont pas de bornes. Ce n’est pas une femme qui le sert par vaine curiosité, par fantaisie; c’est une créature entièrement à lui, une adoratrice spirituelle, une sœur de son âme, une servante de tous les instants. Ses petits pieds, qui n’avaient jamais marché, parcourent sans fatigue les sentiers les plus rudes, à la suite du Christ; ses mains, qui n’avaient jamais travaillé, deviennent habiles à tous les travaux matériels; son âme enfin, qui ne connaissait pas la prière, s’incline devant la majesté du Père céleste. Fidèle et prévoyante, tendre et pratique, elle est la première au danger et à la souffrance, la dernière à chercher le repos et la paix. On retrouve ses traces partout où Jésus a posé sa tête, partout où il a prononcé une parole. On la voit à Bethsaïde, sur le mont Hattine, dans la campagne de Safed, sous les voûtes du temple à Jérusalem, dans le chemin qui descend vers le lac de Tibériade et conduit à un des plus beaux spectacles du monde, dans le jardin de Gethsémani...

Elle doit tout au Sauveur. Elle était morte spirituellement, il la ressuscita; elle ignorait l’enthousiasme, il lui enseigna la source d’émotions ineffables; elle ne connaissait pas la vertu purifiante de la douleur et cette force descendit dans son cœur: un seul mot de pardon accomplit sa rédemption morale. Elle est dans la foule le jour des Rameaux, ce jour de poésie, de triomphe et de gloire,--ce dernier jour de lumière et de joie. Mais la trahison de Gethsémani s’accomplit, les apôtres fuient: elle suit Jésus, la femme passionnée, depuis le jardin de l’Agonie jusqu’au palais du grand prêtre. Elle passe la nuit dehors, attendant la sentence. Jésus souffre: le cœur de Marie-Madeleine est déchiré et une plainte mal réprimée entr’ouvre ses lèvres. Sur le chemin du Golgotha, elle est encore là, s’arrête enfin devant la croix et voit mourir le Fils de l’Homme. Son désespoir est immense; ses sanglots ne cessent que pour aider Joseph d’Arimathie et le bon Nicodème. Elle porte les parfums nécessaires à l’embaumement. Le lendemain, elle vient la première au tombeau, trouve la pierre soulevée et court avertir les apôtres. C’est à elle que Jésus apparaît la première fois. Judas a trahi, Pierre a renié son maître, Thomas est incrédule, les autres disciples sont souvent indécis; mais Marie-Madeleine a tout admis sans hésiter; sa foi, son abandon ont été absolus. Toute son ardeur mauvaise s’est changée en mysticisme lumineux. Plus tard, il y aura des sainte Thérèse, des sainte Françoise, des sainte Catherine, mais Marie de Magdala aura concentré toutes les extases et toutes les humiliations; elle aura été fidèle dans la vie et dans la mort, au delà même de la tombe.

* * * * *

J’ai voulu voir Magdala. Un soir d’été, je me rendis au bord du lac, pour m’entendre avec un batelier et me faire conduire, le lendemain, à Medjet. Le petit village de la grande pécheresse est situé sur la côte occidentale, à environ cinq cents pas de la plage. Le trajet à la rame est fort long et assez coûteux, et on ne peut employer la voile, faute de vent. La barque est plate, lourde, incommode; aussi j’y renonçai. Cependant, ce ne fut pas sans regret que j’abandonnai l’idée de traverser en entier la mer de Galilée, que plus de cent embarcations de pêcheurs animaient autrefois, et où restent à peine maintenant quatre ou cinq bateaux, paresseusement conduits par des gens qui ont oublié leur métier.

--Allons à cheval à Magdala, Mansour, dis-je.

--Oui, madame, c’est bien préférable.

Le batelier s’en va silencieusement, sans protester. Il doit être habitué à de pareilles déceptions, car les pèlerins surmenés par le rude voyage de Tibériade vont rarement en barque à Bethsaïde ou à Magdala. Nous voici donc encore une fois en route pour terminer le cycle de ces journées émouvantes. La matinée est fraîche et tout semble joyeux autour de nous. Mon cheval est bien reposé: c’est un arabe léger comme un oiseau, qui se nomme _Aoua_ (le vent) et vient à moi quand je l’appelle. Nous longeons le rivage et nous passons près de l’endroit, où le roi Baudouin fut vaincu par les Turcs et perdit le trône de Jérusalem. Nous traversons le champ de blé, où Jésus prononça une de ses plus belles paraboles. L’heure est douce, toute parfumée d’herbes encore couvertes de rosée, et le lac aux eaux bleu d’argent paraît et disparaît sans cesse. Aoua et la monture du drogman vont d’un pas rythmé, comme s’ils ne portaient personne, et nous arrivons à Magdala en une heure un quart.

C’est un pauvre village, dont les maisons construites en basalte sont groupées au hasard. Le paysage est triste et monotone. Il y avait autrefois une belle église catholique; mais elle fut détruite en 1300. Je regarde autour de moi; je cherche en vain quelque chose que mon imagination puisse animer. Voici, là-bas, un grand palmier et quelques ruines: c’est peut-être là que demeurait Marie-Madeleine, et que de cet endroit elle partit pour porter à Jérusalem sa beauté, son luxe, son ardeur au plaisir? Ce palmier, peut-être, ombrageait un jardin délicieux. Plus loin, à gauche, au bout du village, se trouvent les restes d’un vieux mur. La maison, sans doute? Qui sait... Tout est enveloppé de mystère. Une seule chose reste certaine: Magdala a existé, Magdala est encore debout. C’est une des cinq villes où Jésus fit des miracles de tendresse et de science sans pouvoir attendrir le cœur sec de leurs habitants. Rappelez-vous les terribles menaces de l’Évangile: _Malheur à toi, Capharnaüm; malheur à toi, Bethsaïde; car j’ai parlé parmi vous, j’ai accompli des miracles et vous ne vous êtes pas convertis! Malheur à vous, Chorozaïn et Dalmanatha, car si Sodome et Gomorrhe avaient vu les miracles faits au milieu de vous, Sodome et Gomorrhe se seraient repenties!_ Eh bien, la malédiction divine a frappé les cités coupables. Toutes ont disparu, sauf Magdala qui reste debout. Les pauvres pêcheurs de Galilée disent qu’elle verra la fin du monde, car c’est la ville de la grande pécheresse et le pardon du Christ sera éternel.

SAINT FRANÇOIS EN PALESTINE

I

L’hospitalité.

Jérusalem possède un grand hôtel moderne, le _New-Grand-Hôtel_, qui peut contenir une centaine de personnes. Il est organisé d’après les règles de l’élégance et du confort anglais; il a un certain caractère oriental qui plaît aux voyageurs doués d’imagination. Dans les quartiers neufs, au delà de Bad-El-Khalil, existent aussi deux autres hôtels petits et propres, dirigés par des Anglais, nommés Howard et Feil. Puis, on peut trouver un logement dans des maisons meublées, répandues dans toute la ville, et surtout dans les quartiers catholiques latins. Mais, en général, les pèlerins préfèrent le grand et bel hospice des franciscains, _Casa Nova_, où l’hospitalité est exercée avec une noblesse touchante.

Il ne faut pas confondre _Casa Nova_ où tous les touristes sont reçus, sans distinction, avec le couvent des franciscains du Saint-Sauveur, dont le prieur porte le titre de «Père gardien de la Terre Sainte et du mont Sion». Personne n’y pénètre jamais, ni hommes, ni femmes. Les moines n’en sortent que pour accomplir leur œuvre de charité, professer dans les écoles et recevoir ceux qui se présentent à la porte de l’hospice. _Casa Nova_ est un établissement séparé, bâti en face du Saint-Sauveur. Au moment des grands pèlerinages, trois ou quatre religieux et une dizaine de domestiques y sont employés. C’est un immense bâtiment à trois étages, qui peut contenir jusqu’à cinq cents personnes. Il est naturellement construit en forme de cloître: autour d’une cour centrale s’élèvent quatre corps de logis, qui contiennent chacun un long corridor, sur lequel s’ouvrent d’innombrables cellules, bien aérées, blanchies à la chaux, très proprement tenues. Elles contiennent toutes un bon lit, enveloppé d’une moustiquaire, une table, une commode et quelques sièges. Tout cela a bon air et réjouit le malheureux pèlerin épuisé par un dur voyage. Il y a trois catégories de chambres, bien qu’en principe personne ne paye rien. Mais la différence est peu sensible entre celles destinées aux grands personnages, aux gens ordinaires, aux pauvres. Ces derniers sont souvent malades; il faut bien les isoler.

Le frère hospitalier, homme intelligent et plein de cœur, accueille donc avec cordialité ceux qui demandent asile au nom de Jésus, qu’ils soient catholiques, protestants, coptes, arméniens ou grecs. On n’a qu’à donner son nom et indiquer d’où l’on vient. Cette simple formalité accomplie, on prend possession de sa blanche cellule, où le domestique vient annoncer l’heure des repas. Le matin, du café au lait; à une heure, le déjeuner abondant et sain arrosé d’un excellent vin de Jérusalem. Le soir, dîner chaud. A neuf heures, les portes ferment et il faut être rentré. Les franciscains laissent à leurs hôtes la plus grande liberté. Ils ne les obligent à aucune pratique religieuse, ne s’inquiètent pas s’ils vont ou non à la messe et ne mettent jamais les premiers la conversation sur ce sujet. Les meilleurs guides se trouvent parmi eux. Le travail le plus consciencieux sur la Palestine est dû à un de leurs frères, le Père de Ham; c’est un ouvrage admirable au point de vue de la précision, du sens pratique et de la poésie mystique. Pour les excursions, les Pères fournissent le drogman, le Bédouin d’escorte, un bon cheval. Leurs conseils sont excellents en toute chose. Ils soignent les malades, consolent les affligés, savent tout, s’occupent de tout, aplanissent les difficultés, et cela sans pose, sans _blague_, sans indiscrétion. Ils sont toujours courtois, prévoyants, calmes, incapables de se décourager; ils connaissent la plupart des langues et ont voyagé dans le monde entier. Toutes les nationalités sont représentées chez eux, mais en l’honneur de saint François, qui était Italien, ils parlent cette langue, la propagent et la défendent en un mot; si l’Italie a encore quelque autorité en Palestine, c’est à l’œuvre patriotique et charitable des franciscains qu’elle le doit. Personne ne sait cela, beaucoup paraissent l’ignorer et cependant, c’est grâce à cet ordre que le saint Sépulcre est conservé à l’adoration des fidèles et que la foi ne périt pas dans ces contrées.

* * * * *

Mais les résultats de son action sont surtout remarquables dans les centres moins importants de la Palestine, en Samarie, en Galilée, où il n’y a ni hôtel, ni route praticable. Partout où Jésus et Marie ont passé, un couvent et un hospice sont sortis de terre. Bethléem n’a qu’une pauvre auberge; Nazareth ne possède qu’un petit hôtel, mais l’asile de Saint-François, ombragé d’un grand sycomore, est toujours prêt à recevoir les pèlerins. A Tibériade, sur les bords du lac, à Naïm, à Cana, à Emmaüs, à Sichem, dans toutes ces villes, on trouve chez les moines un abri sûr, un lit propre, du vin naturel. A n’importe quelle heure, on est certain d’un bon accueil. Si on arrive le matin, épuisé par les secousses de quelque terrible véhicule, brûlé par le soleil, mourant de soif, en un clin d’œil on a devant soi de l’eau, du sirop, du thé et même des cigarettes. Si l’on frappe la nuit à la porte de la maison miséricordieuse, las du voyage à cheval, exaspéré par la monotonie du paysage, énervé par la fatigue, à demi mort: en un instant le lit est fait, un domestique silencieux apporte ce qui est nécessaire et sort aussitôt. On peut alors se laisser aller au sommeil et goûter enfin une ineffable sensation de repos et de sécurité.

Ah! ce matin de mai, quand j’arrivai à Nazareth, les yeux brûlés par le soleil, la gorge sèche, incertaine de trouver un abri, car c’était ma première étape en Galilée! Deux ou trois fois, j’avais craint de rester en chemin, et la vue de la ville, déserte et surchauffée, ne pouvait guère me remettre. Mais au premier coup de marteau, la porte de l’établissement s’ouvrit et un frère convers me conduisit dans un petit salon, où le frère Jean de Rotterdam, un franciscain hollandais, vint me rejoindre. Et dans cet hospice de Nazareth, isolé, abrité par les arbres, frais, dans ma chambrette battue par les vents, j’ai passé les jours les plus calmes et les plus recueillis de mon existence, en communication directe avec l’esprit divin. Ah! ce soir de juin, quand j’arrivai à Tibériade, devant l’immense coupe d’azur aux reflets d’acier, et le grand corridor sonore de la maison franciscaine, plein de rayons lunaires, où je me promenais pour m’emplir les yeux et l’âme du paysage sacré! Comment oublier jamais ces couvents, ces chambres, cet accueil simple et franc? Je me souviendrai toujours de ces voix qui, au départ, appelèrent tendrement les bénédictions du ciel sur mes enfants: _Que la sainte Vierge bénisse ton petit Antoine, madame, et les trois petits..._