Part 16
Devant moi, le petit hospice et l’église des Franciscains se détachent très blancs sur le ciel. On a nommé cet endroit: _Porte du Vent_, en arabe: _Bab-el-Auoa_, parce qu’il y a continuellement une brise fraîche, quelquefois très violente. Comme partout, un franciscain me conduit d’abord à l’église dire quelques prières, puis me guide jusqu’à un endroit sauvage, où germent cependant quelques rares plantes odoriférantes. C’est là qu’eut lieu la Transfiguration. Nous avons devant les yeux la scène divine que peignit Raphaël, avec une singulière intuition et qui épuisa ses dernières forces d’artiste et de croyant: les nuages qui se heurtent dans le ciel, annonçant la venue d’un de ces orages habituels à cette région, semblent être les mêmes qui encadrèrent le visage glorieux du Christ. N’était-ce pas hier? Autour de nous s’étend la plaine d’Esdrelon, qui semble palpiter sous le vent qui vient du Thabor; au loin, blanchissent les petites villes de la Galilée: Séphoris, patrie de sainte Anne et de la Madone; Cana, lieu du premier miracle; Naïm, où habitaient la veuve et son enfant malade, et tout à fait à l’horizon, on devine la route qui mène au lac de Tibériade. Il devait aimer cette montagne, Celui dont l’esprit tendait toujours vers les régions pures et qui aspirait sans cesse à se rapprocher de son Père céleste. Au moment solennel de la Transfiguration, il n’y avait avec lui que trois apôtres: Pierre, Jacques et Jean; les autres s’étaient arrêtés dans un village arabe de la plaine, appelé Dabourieh, en souvenir de Débora. Seuls, les plus fidèles l’accompagnaient et eurent la vision sublime... La voix du Père Augustin de Saragosse, moine espagnol, à la douce prononciation, m’arrache à ma contemplation; c’est l’heure du déjeuner, et du reste il faudra bientôt descendre. Avant le départ, un religieux me présente un registre de visiteurs à signer. Hélas! Que le Thabor en voit peu! Cette année, de février à juin, plus de trois mille pèlerins ont visité la Palestine, sans compter les touristes, presque tous Anglais, qui vont où Cook les conduit, et quatre-vingt-deux seulement ont fait l’ascension du Thabor, pour voir l’endroit de la Transfiguration! La route était horrible même à l’époque où Jésus vivait sur la terre: c’est pourquoi les apôtres les moins courageux restèrent au pied de la montagne. Pierre, Jacques et Jean, les plus ardents et les plus dévoués, atteignirent seuls le sommet du Thabor et furent récompensés par le spectacle divin. Je signe au-dessous du nom de Paul Bourget, qui était venu un mois avant moi: je suis très contente d’être arrivée, mais combien heureuse de redescendre.
* * * * *
Pour gagner le sommet du Thabor, il faut quarante-cinq minutes, sans compter la longue route de la plaine. Si jamais, avant de repartir, vous demandez au drogman, avec une certaine appréhension, «s’il faut quarante-cinq minutes», il secoue la tête en souriant, et assure que cela prendra moins de temps. Dieu soit loué! Et vous vous approchez de votre monture. «Comment, vous voulez aller à cheval?» Le guide s’étonne de votre audace ou de votre paresse: _personne_ ne descend à cheval du Thabor. Le _moukre_ rassemble les rênes des bêtes et siffle pour appeler _Filjel_. On se met en route à pied: seulement, c’est une véritable chute! En vain, vous essayez d’aller lentement, avec précaution, vous êtes entraîné, vous vous affolez, vous vous reprenez, vous perdez de nouveau la tête, et vous ondoyez comme un drapeau battu par le vent, vous allez en zigzag comme un serpentin de feu d’artifice, dans ce fossé inégal qui devrait être un chemin! Quarante-cinq minutes! Le mouvement est si rapide, si vertigineux, qu’il devient inconscient et presque mécanique: vous tournez, et vous descendez, et vous descendez, et vous tournez, glissant, roulant, tombant, vous relevant, avec une complète absence de volonté, comme une toupie dont rien ne peut arrêter le mécanisme. Enfin, c’est la plaine! Vous vous asseyez sur une pierre, vous vous prenez la tête à deux mains, en vous demandant si vous êtes encore bien vivant. La réponse est plutôt favorable. Vous buvez une gorgée de cognac, vous respirez un peu; mais le temps presse. Il faut remonter à cheval pour aller au lac de Génésareth et à la glorieuse ville de Tibériade.
IX
Tibériade.
Il y a six grandes heures de cheval du Thabor à Tibériade. Comme il faut s’arrêter une demi-heure à moitié route pour faire reposer les chevaux, on ne peut arriver à destination qu’à sept heures du soir, en partant du Thabor après midi: c’est déjà un peu tard, car la soirée est dangereuse dans ces parages déserts de la Palestine. Six heures de trot serré, pendant lesquelles le drogman Mansour me laissait prendre les devants, voyant que je commençais à m’impatienter: le pauvre nazaréen, si intelligent et si bien élevé, me racontait toutes les histoires capables de m’intéresser, mais qui, après la troisième heure de cheval, ne réussirent qu’à m’irriter profondément. Cette région de Galilée qui s’étend du Thabor à Tibériade est aride, monotone, uniforme, tandis que l’autre chemin qui passe par Loubieh, Séphoris et Cana, est aisée, agréable et charmante. Cette vilaine route, que l’on prend à l’aller, n’est qu’une succession d’immenses plaines désertes, qui défilent lentement, l’une après l’autre, et derrière chacune d’elles vous croyez toujours deviner un paysage bizarre ou intéressant: quand vous arrivez au bout, vous ne trouvez jamais rien, qu’une autre étendue, sans cesse la même, désolante. Sucrie Mansour, mon patient drogman, vers la cinquième heure de marche, me jetait de timides regards et, voyant ma mauvaise humeur, mon découragement et ma fatigue, murmurait de temps en temps:
--Encore un peu, madame, encore un peu!
Mais, je ne le croyais pas. Je savais qu’il fallait six heures pour gagner Tibériade, pas une minute de moins. La lassitude me causait une sourde irritation. Le voyage de Nazareth au Thabor, la périlleuse ascension, la descente précipitée, tout cela me semblait presque agréable en comparaison de ces heures interminables, lentes, égales, à travers ces plateaux sans un arbre, sans une cabane, sans un être humain. Je sentais en moi une tristesse impatiente, une envie de pleurer, de crier, de me jeter à terre, de ne plus marcher. Enfin Mansour s’écria:
--Dans une demi-heure, nous verrons Tibériade!
Et moi, naïvement, je le crus. En effet, à l’horizon de la dernière plaine, quelque chose d’un bleu intense apparut, qui n’était pas le ciel: c’était le lac de Génésareth, le lac de Tibériade, si étendu, qu’il a mérité le nom de mer de Génésareth. Je poussai un profond soupir de soulagement!
--Voici Tibériade, dit Mansour.
Sur une des rives de cette exquise coupe d’azur aux reflets d’acier s’élevait, toute petite, l’ancienne cité romaine et sa forteresse brune. Hélas! quelle illusion! Nous étions encore loin: pendant soixante terribles minutes, je crus voir Tibériade s’enfuir progressivement! Oui, soixante-dix, peut-être quatre-vingts minutes de descente à pic, comme si nous avions suivi à cheval un escalier enchanté, conduisant au centre de la terre. Je pleurai de colère pendant cette dernière heure, et quand, après neuf heures de voyage, je m’arrêtai près de la porte de l’hospice de Tibériade, j’avais une forte fièvre causée par cet excès de fatigue.
Dans l’hospice des franciscains, je trouvai seulement deux moines et quelques domestiques pour le service des pèlerins. La ville qui fut une orgueilleuse cité romaine, et qui s’étendait autrefois sur les rives du lac, dans un des paysages les plus riants du monde, s’étiole aujourd’hui sous un climat malsain, dans une chaleur humide balayée par un vent lourd et surchauffé. Pour un franciscain, aller à Tibériade, c’est subir une punition, accomplir avec résignation un vœu ou chercher une pénitence volontaire. Beaucoup y tombent malades: quelques-uns y meurent. Le Père Benedetto, le gardien, résistait seul, depuis deux ans, aux pernicieuses influences; l’un des moines qui l’accompagnaient était mort la semaine passée. On avait voulu l’emporter, quand il tomba malade; mais, heureux de finir là où Jésus avait prononcé les plus grandes paroles de son enseignement, il s’y refusa. Ce moine était considéré comme un saint.
A peine arrivée, je m’étendis sur un divan et demandai une chambre sur le lac: il n’y en avait pas, le couvent étant étrangement construit. Très vaste, du reste: de longs corridors vides et sonores, de nombreuses cellules pour les pèlerins, et, çà et là, des lampes à huile, dont la flamme vacillait. Je souhaitais me coucher aussitôt, mais le Père Benedetto voulut absolument me faire prendre quelque chose, et j’étais à peine arrivée dans ma chambre que l’autre frère vint m’apporter des œufs et du thé. Ce religieux était vieux, décharné, tout ridé, mais il souriait doucement. Il ne pouvait comprendre que je me contentasse d’œufs et de thé. J’étais si épuisée, que je le regardais stupidement.
--Vous êtes seul ici avec le gardien, mon Père? demandai-je pour dire quelque chose.
--Oui, tout seul, murmura-t-il, l’_autre_ est mort.
Il me sembla remarquer une lueur tremblante dans ses yeux. Voyant que je tombais de sommeil, il s’en alla en me souhaitant bonne nuit. Comme toujours, j’inspectai les environs de ma chambre: elle donnait sur un long corridor sombre, qui desservait beaucoup d’autres cellules. Le vent faisait battre toutes les portes, les poussait, et on voyait confusément des lits blancs et vides. Je m’enfermai à clef, puis j’ouvris ma fenêtre, qui était basse: devant moi, s’étendait une cour, qui précédait l’église. J’éteignis ma lumière et je me couchai. J’avais peut-être dormi une demi-heure, lorsque je me réveillai en sursaut, mouillée de sueur. Je pensai avoir la fièvre; je respirais difficilement. J’allai à la croisée, je me recouchai et m’endormis. Mais peu après, autre réveil brusque; j’avais distinctement entendu marcher dans la chambre.
Que faire? Je restai immobile. Du côté de la cour, on voyait un carré un peu plus clair, comme brumeux, et sur cette faible clarté, quelque chose de noir se détachait, les contours d’une antique construction romaine, une tour. Un coq chanta. Pas d’autre bruit. Je pensai m’être trompée. J’étais nerveuse: ce milieu nouveau, ce pays inconnu, ce monastère désert, ce grand vent gémissant dans les corridors, tout cela pouvait bien provoquer une hallucination: du reste, j’avais mon revolver chargé près de moi. Bien comique, l’histoire de ce revolver! Je n’avais jamais touché une arme à feu, et malgré la petitesse de celle-ci, elle me faisait peur; je la tenais toujours enfermée dans sa gaine, me figurant qu’elle allait partir toute seule dans ma valise! Cela ne m’empêchait pas de la montrer partout où j’arrivais et de la poser sur ma table de nuit. Pour quoi faire?
De nouveau, j’entendis marcher si près de moi que je sautai du lit et criai: «Qui va là?» mais sans résultat. J’allumai en tremblant ma bougie: personne dans la chambre, qui était tranquille. Cependant, je compris que je ne pourrais plus dormir. Je m’habillai rapidement, je pris un livre, je m’étendis sur le divan, et me mis à lire les _Pensées_ d’Arthur Schopenhauer, que j’avais emportées, pour ne pas trop m’amuser en voyage. Mais les pas s’entendaient toujours. Je me dirigeai instinctivement vers la fenêtre, et je regardai dans les ténèbres de la cour: il y avait quelqu’un. Je vis une ombre raser les murs, si près qu’elle semblait être dans l’intérieur de ma chambre. Elle allait et venait, tantôt traînant les pieds, tantôt marchant avec précaution. Peu à peu, je m’habituai à l’obscurité et je vis qu’elle avait la tête penchée sur la poitrine et les mains pendantes le long du corps: il m’était cependant impossible de distinguer si c’était un homme ou une femme. Tout à coup elle disparut, comme si la terre l’avait engloutie, puis elle reparut peu après. Alors elle leva un peu la tête et je reconnus le moine au visage dur, l’ami du mort. Et je compris qu’après s’être prosterné, il se relevait.
Il se promenait dans un espace restreint, comme s’il tournait sur lui-même dans cette cour, devant l’église; il s’arrêtait et repartait brusquement; parfois, il levait les bras au ciel, parfois il se frappait le front. Je distinguais maintenant tout, car j’étais bien habituée à l’obscurité, et j’avais éteint ma lumière. Cette ombre m’intéressait, me captivait. Je sentais que tant qu’elle serait là, je resterais à la fenêtre. Mais infatigable, ardente, elle reprenait ses allées et venues en avant, en arrière, en cercle, autour d’un point fantastique, que je ne voyais pas. De temps en temps, un profond soupir sortait de sa poitrine: la nuit était tranquille, la croisée basse et je l’entendais parfaitement. J’avais envie de l’appeler, de lui parler. Mais je n’osais pas. Mes nerfs, brisés par l’extrême fatigue, étaient excessivement surexcités; une atmosphère humide, pesante, affaiblissait mes poumons et les cousins me dévoraient les mains et la face.
J’éprouvais une curieuse sensation de stupeur et d’angoisse, appuyée contre la fenêtre, dans l’ombre, serrant entre mes doigts le livre désespéré de Schopenhauer. Que pouvait faire cette ombre dans les ténèbres, devant l’église du couvent? Pourquoi ce vieillard n’allait-il pas dormir? Pourquoi veillait-il, à cette heure avancée, dans cette contrée inconnue, sur les bords de ce lac sacré, fertile en miracles? Peut-être priait-il? Mais pourquoi n’allait-il pas méditer dans sa cellule ou à l’église? Pourquoi soupirait-il si tristement? Qu’avait-il? Était-il malade? Était-il fou?
Ce religieux emporté par une agitation inquiète, à Tibériade, dans l’_atrium_ de la vieille église consacrée aux Apôtres, par cette nuit de juin, lourde et empestée; ce pauvre être que personne ne secourait, dont nul ne connaissait sans doute les peines, me plongeait dans une espèce de rêve. Je ne dormais pas, ressentant toujours la courbature de mes neuf heures de cheval, mais la douleur était moins vive et mes nerfs se calmaient: l’étonnement me clouait à la même place, regardant les gestes du moine. Parfois, ses mouvements paraissaient être ceux d’un aliéné: il se levait en agitant les bras et sanglotait... Pourquoi pleurait-il, lui, un franciscain, qui ne devait plus se souvenir de sa patrie, de ses parents, de sa famille; qui ne devait plus avoir ni désir ni passion, au fond de son couvent de Terre Sainte? Que regrettait-il? Pourquoi n’essuyait-on pas ses larmes? Je ne comprenais plus rien: je voyais seulement ce fantôme se remuer convulsivement, paraître, disparaître, puis revenir encore...
Les premières lueurs de l’aube me trouvèrent endormie contre ma croisée, respirant l’air mou et lourd de Tibériade, et le moine était encore là, étendu tout de son long par terre, sur quelque chose de blanc. Il dormait, lui aussi, fatigué et épuisé par cette nuit de veille et d’énervement: cette chose blanche était la pierre, sous laquelle avait été enterré l’autre moine mort.
* * * * *
J’ai su depuis que ce pauvre vieillard ne pouvait se consoler d’avoir perdu son compagnon, pour lequel il avait une tendresse et une vénération immenses. Chaque soir, il se levait, comme appelé par une voix intérieure, et venait dans cet _atrium_ où l’on avait enseveli le mort, devant la porte de l’église: là, il priait, il pleurait, il parlait même à celui qui n’était plus. Le père gardien avait écrit à Nazareth, craignant pour la santé de son unique frère, et engageait celui-ci à rester dans sa cellule, la nuit. Mais c’était inutile... Quant à moi, je suis persuadée que j’ai pris là le germe des fièvres qui m’assaillirent, quinze jours plus tard, à Constantinople, et qui durèrent trois années, en souvenir de ces heures étranges et morbides, où je crus avoir eu une vision de douleur, qui était une réalité.
X
Sur le lac.
Ce n’est pas une route qui descend à Tibériade, ce n’est pas même un sentier, mais une sorte de sillon, creusé dans le sol par le pied des mules, des chevaux, et des hommes. La terre détrempée, les cailloux, les épines, rendent l’excursion longue et fatigante pour le cavalier le plus intrépide. Mais lorsqu’on a le malheur de se trouver en face d’animaux ou de voyageurs faisant l’ascension, alors les difficultés sont presque insurmontables. Précisément, mon drogman et moi, nous rencontrâmes un troupeau de chèvres, qui grimpaient la colline escarpée. Ces bêtes obstinées et méchantes s’arrêtèrent court, se jetèrent dans les jambes de nos chevaux et il fallut que le chevrier vînt les chasser, une à une, pendant qu’immobiles sur nos montures nous attendions, avec la patience qu’on acquiert en Orient, le moment de continuer notre marche. Il était sept heures et demie du soir. Le soleil se couchait sur le lac et la ville de Tibériade: ce spectacle aurait distrait le voyageur le plus fatigué. Déjà, à l’aller, quand, du haut de la colline, le vaste lac de Jésus était apparu devant mes yeux, lassés par sept heures d’un paysage monotone, désert, aride, toute la sublime beauté de Génésareth avait ranimé mon âme défaillante, donné l’essor à mon imagination, et de ce moment je n’avais plus adressé la parole à mon drogman, dont j’avais mis la patience à l’épreuve pendant la dernière partie de cette interminable route.
Il le savait bien, du reste, qu’à peine arrivée devant le lac de Génésareth, toute amertume disparaîtrait de mon cœur! Je crois bien qu’en conduisant mon cheval par la bride, dans ce maudit chemin qui va jusqu’à la grande porte romaine de Tibériade, il souriait à me voir absorbée dans la contemplation des derniers feux du couchant qui empourpraient les eaux du lac. Dieu sait combien de gens ce brave garçon avait guidés, de Nazareth à Tibériade, par le Thabor, et dont il avait patiemment supporté les rebuffades; Dieu sait combien d’entre eux il avait vus changer de visage et d’humeur en face du tableau divin; Dieu sait combien d’âmes il avait vu s’envoler, dégagées des liens terrestres et planer dans une extase profonde. Devant ces couchers de soleil, dans la clarté finissante d’un beau jour, il avait dû sentir l’extase s’emparer de ceux qu’il conduisait. L’Oriental connaît et apprécie ces longues et muettes contemplations; il aime aussi se plonger dans le silence, dans l’immobilité. Je ne me plaignis plus de ma fatigue, de ma courbature, de mes nerfs, de mes souffrances vraies ou imaginaires: je regardais le lac de Jésus, qui entendit sa parole et vit ses miracles; cette mer de Génésareth, dont les ondes furieuses se calmèrent sous son pied divin.
C’était le soir. J’étais descendue dans le jardin du couvent, dont la terrasse vient presque jusqu’à la plage. La nuit se faisait limpide, comme au moment où la lune va paraître: la vaste coupe, azurée sous le soleil, brillait d’un bleu sombre, en cette nuit d’Orient. Le lac s’étendait désert, silencieux: quelques étoiles s’y réfléchissaient. Ses eaux, immobiles, caressaient le sable, sans bruit. Les lumières de Tibériade, de cette ville qui, il y a deux mille ans, fut témoin de la puissance romaine, et qui n’est plus, à présent, qu’une cité juive, s’éteignaient une à une, et mes yeux suivaient anxieusement toutes ces lueurs vacillantes. Je désirais secrètement voir disparaître toute trace de l’activité humaine, afin de me trouver seule, dans l’ombre, devant cette mer sacrée sans qu’une voix arrivât jusqu’à moi; je souhaitais la grande illusion de la solitude, espérant rapprocher mon âme de l’Ame divine, qui errait peut-être encore sur les plaines verdoyantes, sur les petites barques de ceux qui devinrent pêcheurs d’hommes. Les tamaris ne remuaient plus; pas un bourdonnement d’insecte ne troublait l’air. Enfin, la dernière clarté mourut dans la grande tour romaine qu’Hérode Antipas éleva à la gloire de Tiberius Drusus; et le paysage devint plus solitaire, plus vide, plus abandonné. C’est ainsi qu’il faut voir ces rivages, où le Christ passa les trois plus belles années de son existence. Le lac, qui est grand, devient immense dans l’ombre et mérite le nom de mer Galiléenne que lui donnèrent les évangélistes.
C’est à la gauche de Tibériade que s’élevaient Bethsaïde, patrie de saint Pierre, et Capharnaüm, où Jésus fit ses plus grands miracles. Ces deux villes sont en ruine; mais avec un peu d’imagination, on peut les revoir debout, très blanches parmi les genêts jaunes, et les lavandes à l’odeur pénétrante. On croit aussi distinguer Magdala, le petit pays de la grande repentie. Dans la nuit, au milieu des molles fraîcheurs de la Syrie, laissant errer vos yeux sur le miroir tranquille du lac, vous pensez à la grossière embarcation dans laquelle Il se laissait emmener, absorbé dans ses sublimes pensées; à ses courts voyages, où il tenait humblement compagnie aux pauvres pêcheurs et bénissait leurs efforts; à la grande tempête, durant laquelle ses apôtres tremblèrent pour leur vie et qu’il apaisa d’un signe de la main; à la journée, grise et brumeuse, qui le vit, tout à coup, marcher sur les eaux... A présent, tout se tait. Vous êtes seul. Une douceur infinie vous pénètre le cœur, en cet endroit, où l’Histoire sacrée eut son point culminant: vous vous penchez sur les ondes qu’il aima; où semble encore courir, comme un souffle divin, sa parole de bonté et de charité. Ah! comme vous bénissez le jour où vous êtes venu, à travers les terres et les mers, jusqu’à ce lac de Génésareth, pour chercher cette nuit de solitude dans laquelle vous sentez le temps passer doucement sur votre tête et vous jouissez d’être seul, de ne pouvoir communiquer votre émotion à personne. Dieu concède ce bonheur à ceux qui, humblement et courageusement, viennent de loin. Ces heures suprêmes, où l’âme vit mille existences concentrées et muettes, sont accordées aux pèlerins qui ne craignent pas les fatigues, les tristesses de l’exil, l’éloignement, et qui se rendent au pays du repos, dans la patrie et près du lac même de Jésus. O silence sublime et suggestif! N’est-ce pas Lui qui vient jusqu’à vous sur les eaux, qu’il effleure de son pas léger? Qui donc, dans l’ombre, parle dans votre cœur, vous disant d’espérer, d’espérer toujours, car Il est l’éternelle espérance?... Nuit de longue rêverie religieuse et spirituelle, nuit de rêve, nuit de douceur, sur les rives de la mer miraculeuse, au milieu du silence solennel... Qu’importe si le temps des miracles est passé! Ici, dans votre esprit, le miracle renaît; car vous sentez votre âme s’ouvrir comme une fleur; car vous êtes un de ces humbles qui l’aimèrent, le suivirent, le virent naviguer sur les eaux, entendirent les échos des collines répéter ses paroles; car vous aussi, vous voudriez vous lever et suivre les pas de la douce Apparition, où qu’elle surgisse, où qu’elle veuille vous diriger...
XI
Le Mont des Béatitudes.
Les rives du lac de Tibériade sont charmantes. Il est si grand, ses eaux ont une couleur gris bleu si intense, la pêche y est si abondante, que depuis des siècles la vive imagination orientale lui a donné le nom de mer de Génésareth ou de Galilée. Beaucoup de chrétiens, dans l’ingénuité de leur foi et dans l’ignorance des moindres notions d’histoire religieuse, ne croient pas que Jésus ait réellement parcouru les bords de la mer, suivi d’une foule de pêcheurs, parmi lesquels il choisit ses plus ardents apôtres; qu’il ait marché sur les vagues et apaisé la tempête. Et, du reste, il n’y a aucun intérêt à savoir si cette surface liquide est un lac ou une mer. Le Christ passa les trente-trois années de sa vie dans une région peu étendue, qui comprend la Galilée, la Samarie et la Judée. Il n’en sortit pas et c’est là qu’il sut affronter tout un monde d’idées, de coutumes et de lois: en comparaison du modeste périmètre de ses pérégrinations, le lac de Tibériade pouvait facilement passer pour une mer.