Part 19
--Porte-le à celui de tes fils que tu aimes le plus.
Ah! vieillard rusé et subtil, comme il avait compris mon cœur, que je ne lui avais pas ouvert!
* * * * *
Et le pauvre Issa, comment pourrais-je oublier ce compagnon fidèle? Quarante jours passés avec cette perle des drogmans, qui réunissait en lui les qualités les plus grandes, suffisent bien pour qu’un voyageur se souvienne de lui. Pour s’expliquer mon enthousiasme, il faut savoir qu’un drogman peut être négligeable en Égypte, mais qu’en Palestine il est absolument indispensable. Personne ne peut s’en passer: à Jérusalem, il n’est qu’un _cicerone_; mais, dès qu’on a passé la porte de Solima, que ce soit pour aller à Bethléem, à Saint-Jean-de-la-Montagne, au Jourdain ou en Galilée, il prend une grande importance. Avant la Compagnie Cook, le drogman était une puissance: il possédait des chevaux, des palanquins, des tentes, des lits, des ustensiles de cuisine et des services de table, si bien qu’on traitait à forfait avec lui, et qu’il fournissait tout, les repas, l’abri et l’escorte.
Ce que l’immortel et tout-puissant sir Thomas Cook a entrepris, sur une vaste échelle, à des prix élevés, les drogmans le faisaient avec plus de simplicité et de familiarité. C’était peut-être préférable. Maintenant ils sont presque ruinés, car tous les Anglais et les touristes s’adressent à Cook, et ils ne sont plus maintenant que des guides. Çà et là, ils résistent encore, mais Cook triomphe partout! Le bon Issa, qui n’avait pas cinquante-cinq ans, voyageait depuis très longtemps, et il avait gagné beaucoup d’argent. Il était allé huit fois en Asie, deux fois en Afrique avec Gordon, vingt-sept fois à Damas, vingt fois à Bagdad; il avait parcouru toute l’Arabie, de Samarie à la Galilée, d’Ascalon à Beyrouth, de Rosette à l’antique Phénicie, je ne sais combien de fois. Il paraissait plus que son âge et était petit, maigre, sec. Il portait des moustaches grisonnantes, ses jambes s’étaient courbées à force de monter à cheval. Une vive intelligence se lisait dans ses yeux. Chrétien de Jérusalem, Issa Cobrously parlait parfaitement l’italien, le français et l’anglais; ses longs voyages, faits aux côtés de gens presque tous très cultivés, avaient développé son esprit. Il savait un grand nombre d’anecdotes, qui charmaient l’ennui des routes interminables. Intimidée, au début, par son indiscutable compétence, je suivis aveuglément ses conseils, qui étaient excellents pour voyager tranquillement, sans se fatiguer, sans dépenser beaucoup; peu à peu, je me mis à avoir des caprices, auxquels il se plia avec complaisance. J’avais toujours envie d’écrire, quand il fallait partir, et je voulais me mettre en route, juste au moment où bêtes et hommes reposaient. Je l’appelais quelquefois et, tout en ayant l’air de lui demander son avis, je lui communiquais une de mes idées extravagantes; étonné, interdit, il me regardait. J’insistais, et au bout d’une minute, il me disait froidement:
--N’y pensez plus, madame, c’est impossible.
J’eus bien souvent la preuve de son dévouement, de son courage et de sa bonté pendant mon voyage à Jéricho. Nous étions cinq: moi, Issa, le Bédouin d’escorte, le muletier et son fils. Si la longueur, la tristesse et la fatigue de cet ennuyeux voyage furent supportables, si je ne me doutai pas des dangers, c’est à Issa que je le dois. Pour la première étape, qui dure une demi-journée, il avait choisi les heures les plus fraîches, et il ne quitta pas mon palanquin. Une fois arrivés, vers sept heures du soir, il me choisit une chambre dans la mystérieuse maison tenue par les deux Russes dont j’ai parlé. Il alluma ma bougie et alla me faire la cuisine, sans se reposer un seul instant. Le dîner fut excellent, du bouillon au riz, un rôti et un poulet sauté. Il n’avait pas oublié d’emporter des fruits secs, des biscuits anglais et du thé.
--Tu ne manges pas? lui dis-je quand il m’eut servie.
--Non, madame, je n’ai jamais faim dans ce maudit pays.
Le fait est qu’il y a à Jéricho une dépression atmosphérique énorme. J’avais, moi aussi, des éblouissements. Et je fus prise tout à coup d’une peur terrible, dans cette maison de bois, dont je ne connaissais pas les habitants et où j’entendais des craquements extraordinaires. L’idée banale me vint que j’allais être assassinée par je ne sais qui, et je sortis dans le jardin. La salle à manger et la cuisine étaient encore éclairées, et je vis Issa en train de faire du café pour le lendemain. Quand il sut que j’étais effrayée, sans essayer de me rassurer, il vint se coucher en travers de ma porte, comme un chien fidèle. Pendant ces trois jours, il me servit ainsi, prévint mes moindres désirs, respecta mes longs silences et me raconta, quand je l’en priai, ses histoires les plus amusantes. Mais ce fut dans la nuit de notre retour à Jérusalem, qu’il mit le comble à son dévouement. Nous étions revenus de la mer Morte et du Jourdain, à midi; nous avions déjeuné à deux heures et nous devions rester à Jéricho, jusqu’à quatre heures du matin, pour laisser reposer les chevaux et les hommes. Du reste, comme la lune ne se levait qu’à minuit et que les environs de Jéricho sont très fréquentés par les voleurs, nous ne pouvions partir plus tôt. Nous étions bien armés tous les cinq, mais que faire contre une vingtaine de bandits? Il fallait donc partir à quatre heures après minuit, pour arriver à onze heures du matin à Jérusalem, après sept heures de chemin. Mais il advint que vers cinq heures du soir, après avoir dormi, lu et fumé, j’eus trop chaud, et, appelant Issa, je lui déclarai que je voulais m’en aller.
Tout d’abord, absolument stupéfiant, il me déclara que les bêtes n’étaient pas en état, et que les Arabes dormaient. J’insistai et j’essayai de lui persuader qu’en donnant double ration aux chevaux et aux mules, et de l’argent à l’escorte, tout pouvait s’arranger. Il me répondit qu’à six heures du soir on voyait encore clair, mais qu’à neuf heures l’obscurité serait complète, et qu’à ce moment nous arriverions justement à l’endroit le plus dangereux.
--Vous n’avez donc pas peur, madame?
--Je ne crains rien, et toi?
--Moi non plus, madame, mais je dois veiller sur vous: pensez à ma responsabilité.
--Peu importe: tu diras que j’ai voulu partir. Je tomberai sûrement malade si je reste ici une heure de plus.
En effet, je souffrais. Issa s’en aperçut, et, sans insister, il alla parler au Bédouin, aux muletiers, aux chevaux même, je crois. Les offres les plus brillantes furent nécessaires. Tous criaient que la route n’était pas sûre, qu’ils étaient fatigués. Enfin on transigea: il fut décidé que nous partirions à six heures et demie et qu’à moitié chemin nous nous arrêterions pendant deux heures à un _khan_; dès que la lune paraîtrait, nous continuerions notre marche jusqu’à Jérusalem. Il fallut accepter. Pour partir, j’aurais fait n’importe quel sacrifice. Nous nous éloignâmes donc de Jéricho. Un peu après huit heures, la nuit tomba et il fallut se diriger aussi bien que possible dans l’ombre. Issa, près du palanquin, tenait une main appuyée sur l’appui de la petite portière, tandis que je contemplais ce paysage nocturne avec ravissement.
--Madame, voulez-vous quelque chose?
--Non, Issa.
--Êtes-vous fatiguée?
--Non, je suis très bien.
--Tant mieux.
Notre petit groupe s’avançait toujours dans ce noir; on entendait seulement la chanson du muletier. Par moments, un fantôme surgissait devant moi: c’était le Bédouin à cheval, qui revenait vers nous, pour ne pas s’éloigner de la caravane. Tout à coup, arrêt brusque. Nous étions arrivés au _khan_. Les gens sortirent et se mirent à parler vivement en arabe avec Issa. Celui-ci resta avec moi pendant que les muletiers conduisaient les bêtes à l’écurie. Je m’assis dans le palanquin, qu’on avait posé par terre, et demanda:
--Que disaient ces hommes, Issa?
--Rien, madame.
--Dis-le-moi.
--Ce sont des sottises.
--N’importe, je veux le savoir.
--Eh bien, ils disaient que nous étions fous, vous et moi, d’avoir entrepris ce voyage dans ces conditions; la nuit dernière, il y a eu une attaque à la même heure.
--Qu’as-tu répondu?
--Que je vous ai obéi et que vous n’aviez pas peur.
--Et s’il arrivait quelque chose, Issa?
--Il faudrait d’abord me tuer, et ce ne serait pas facile.
--Cependant, tu es venu...
--Vous avez commandé, j’ai obéi.
Alors, devant ce khan, où déjà tout le monde s’était endormi, nous parlâmes d’autre chose. Issa se mit à me dire du mal de Mahomet, qu’il détestait. Sans être un chrétien intransigeant, il affirmait que le Prophète était un brouillon, un rien du tout, un voleur, et que tous les Turcs lui ressemblaient. Ce qu’il admirait le plus, en Jésus, c’était d’être le fils de Marie, d’une Vierge, d’une créature angélique et divine, tandis que la mère de Mahomet ne valait rien. Dans la nuit, peu à peu, il s’emportait contre le muletier de Médine, qui s’était permis de fonder une religion.
--Tu ne dis pas cela aux Turcs, Issa?
--Mais si, je leur répète qu’ils sont tous des ânes, eux et leur Mahomet.
--Que font-ils?
--Ils rient, ou bien nous nous battons un peu!
Combien de fois le brave cœur m’a distraite, pendant les longues étapes, en me décrivant les pays qu’il avait visités et que je ne verrai jamais. Que de profils de voyageurs il a fait défiler devant moi! Il ne se taisait que pour me donner à boire, allumer une allumette, serrer les sangles de mon cheval, surveiller le chemin. Lorsqu’on approchait des hôtels, il partait pour faire tout préparer. Jamais il n’avait ni faim ni sommeil. Partout, à Jérusalem, à Bethléem, il me rendait d’inappréciables services. Il était religieux et me laissait toujours prier en paix; si, quand il retournait dans l’église, il me voyait encore à la même place, il s’en allait tranquillement. Marié et père de deux enfants, il avait perdu une petite fille et ne pouvait s’en consoler. Il adorait sa profession et aurait voulu partir tous les jours, pour de longues excursions, jusqu’à ce que ses jambes eussent pris la forme d’un cercle et ses épaules, celle d’un point d’interrogation! Il me décrivait les beautés de l’Asie Mineure et de Bagdad, la ville des _Mille et une Nuits_, et me proposait d’y aller. Ravie, je disais toujours oui; et lui, sans se douter que ce voyage en Palestine représentait un effort sublime de ma part, il me croyait naïvement. Issa Cobrously était un fanatique de la locomotion: son bonheur consistait à vivre sous la tente, à chercher toujours de nouveaux horizons. Il avait l’âme d’un explorateur. Son adoration pour Gordon-Pacha, le mystique général anglais, n’avait pas de bornes: il ne pouvait croire à sa mort; il espérait le revoir. Pauvre compagnon! Un jour, à l’hôtel, on lui dit que j’écrivais, que j’avais fait des livres, et cela me déplut beaucoup, car il commença à me parler d’une Anglaise, qui écrivait aussi et qu’il avait accompagnée dans un de ses voyages. La poésie de mon incognito s’évanouit. J’essayai vainement de lui persuader que j’écrivais par caprice, qu’on imprimait mes livres à mon insu, que personne ne les lisait. Il me regardait, en souriant, sans me croire. Il me pria d’écrire quelque chose contre Cook, son ennemi, celui qui a fait perdre leur gagne-pain à tous les drogmans de la Palestine, qui les a réduits à gagner dix ou quinze francs au lieu de trente ou quarante! Il détestait sir Thomas Cook autant que Mahomet, et en voulait à la reine d’Angleterre de l’avoir fait baronnet. Je lui promis de le satisfaire, et je le ferai certainement: un jour, j’écrirai un article contre Cook, bien que ce soit injuste, et j’enverrai le journal au bon drogman. Il fut si fidèle jusqu’au dernier moment! Après avoir fermé les valises, compté l’argent, fait les dépêches, mis les lettres à la poste et donné les pourboires à tous, il me rappela ma promesse d’aller avec lui à Bagdad; de lui envoyer mon mari, mes amis, et de leur donner son adresse, car il voulait servir de guide jusqu’à la plus extrême vieillesse, vivre en plein air, au soleil, sous les étoiles, et travailler jusqu’à la fin pour sa famille. Il fit des difficultés pour recevoir le pourboire que je lui offris affectueusement, lui qui avait sauvegardé ma vie, veillé pendant si longtemps sur ma santé, sur mon bien-être et sur mes plaisirs. Il était ému, et moi, je pleurais presque. Je pensais qu’on va une seule fois à Jérusalem en sa vie; que je ne verrais plus le saint Sépulcre, Gethsémani, Nazareth; que je n’irais jamais à Bagdad, et que je quittais pour toujours mon bon chien fidèle, Issa Cobrously. Quant à lui, habitué aux grands déplacements des étrangers, il croyait fermement que j’irais acheter des turquoises à Damas et des perles à Golconde. Il me dit: au revoir. Dans mon cœur, je lui dis: adieu. En crayonnant ici ses traits, je remplis mon rôle de chroniqueur: je fais connaître un être bon et fidèle, un cœur simple et courageux.
III
Les adieux.
La veille au soir, j’avais pris congé du sympathique et intelligent consul italien à Jérusalem, M. Mina, et de sa femme. Je les avais affectueusement remerciés de toutes leurs amabilités, pendant mon séjour. Je partais le lendemain pour Jaffa, où je devais m’embarquer à destination de Constantinople: mon pèlerinage en Terre Sainte était fini. J’avais demandé que personne ne vînt à la gare me serrer une dernière fois la main. Je n’aime pas cela. Mille préoccupations vulgaires viennent distraire le voyageur, assis dans son compartiment, au milieu de ses paquets, et, quoique tristes, les adieux se ressentent de la hâte banale et monotone d’un départ. J’allai, le même soir, saluer une dernière fois mes bons franciscains, mes chers frères en saint François, qui m’avaient si souvent soutenue moralement, pendant six semaines. Ces religieux, dont la gaieté est toujours égale dans n’importe quelle circonstance de la vie, s’aperçurent bien vite de la tristesse qui m’accablait, au moment où j’allais quitter cette atmosphère de foi, de tendresse et de pitié: ils firent l’impossible pour me consoler; ils me comblèrent de scapulaires, de petites reliques, de médailles, et ceux qui devaient ailler en Italie me donnèrent rendez-vous dans notre pays. Seul, un des plus âgés secoua la tête, et, sentant bien qu’il ne quitterait plus la Palestine et que je n’y retournerais pas, il me bénit pour la vie et la mort. Les autres religieux souriaient doucement; voyant qu’ils ne parvenaient pas à dissiper ma profonde mélancolie, ils me donnaient des conseils pour le prochain voyage, que je ne manquerais pas de faire au pays de Jésus. Très tendrement, ils me reprochaient de ne pas être descendue dans leur hospice avec les pèlerins et exigeaient que je n’oubliasse pas de les prévenir, avant mon arrivée, lorsque je reviendrais. Je leur promis tristement tout ce qu’ils voulurent: je paraissais vraiment sincère et décidée à revenir, et ils eurent l’air de me croire. Mais le vieillard, qui m’avait bénie, me dit, au milieu du silence:
--Si je vis encore quand votre livre sera terminé, envoyez-le-moi.
Je me tus et détournai la tête pour lui cacher mon émotion. Je sortis de _Casa-Nova_ et, précédée d’un _cavass_ portant une lanterne, car les rues de Jérusalem ne sont pas éclairées, je retournai à l’hôtel, où je trouvai des Anglais prenant le thé, avec des rôties au beurre.
* * * * *
Une coutume religieuse exige qu’au départ, comme à l’arrivée, on se rende au saint Sépulcre. Le lendemain matin, bien qu’un peu nerveuse, j’allai donc, pour la dernière fois, à l’église qui contient la Tombe la plus auguste du monde entier. Il faisait très beau; les rues étaient très animées et la blonde lumière du soleil éclairait joyeusement les maisons turques, juives, chrétiennes, les jardins et les ruines. Des centaines d’oiseaux gazouillaient sur l’arc ogival et sur la façade de l’église. Ils avaient fait leur nid au milieu des pierres et nul ne venait troubler leurs ébats. Dans le temple, c’était le va-et-vient accoutumé de prêtres de toutes les sectes chrétiennes, de moines de l’Église latine, de croyants, de curieux et de mendiants. A peine entrée, je me sentis soudain distraite et indifférente. Ce fut en vain qu’appuyée contre le marbre du tombeau j’essayai de me recueillir pour cette suprême prière. Je ne trouvai pas en mon cœur la moindre trace d’enthousiasme religieux. Je pensais malgré moi à mille détails futiles: à mes bagages, à mes dépêches, aux pourboires que je devais donner, à l’hôtel où je comptais descendre à Constantinople, et tout cela froidement, sans y prendre aucun intérêt. J’étais insensible et glacée. Je demeurai quelque temps dans cet état, espérant toujours un changement, un peu d’émotion, l’ombre d’un regret, une grâce du ciel. Mais rien n’y fit. Cette torpeur de l’esprit n’était pas nouvelle pour moi et je connaissais cette horrible aridité, cette atroce indifférence. Souvent l’âme se refroidit ainsi, tout à coup, quand elle a longuement vibré sous des émotions répétées. Sur cette Terre sacrée, j’avais épuisé mes forces spirituelles et vivement ressenti la puissance de la foi, de l’amour et du mysticisme. Peut-être mes facultés sentimentales étaient-elles épuisées? Quoi qu’il en soit, j’étais, pour le moment, incapable d’aucun élan religieux et j’eus un instant de révolte contre mon apathie stupide; puis, je me résignai. Je quittai le Sépulcre comme si je sortais d’un bureau télégraphique, après avoir envoyé une dépêche banale. Je revins à l’hôtel, calme comme un touriste satisfait d’avoir le temps de fermer ses malles, de régler sa note, de donner ses pourboires et de laisser au concierge sa nouvelle adresse, pour faire suivre ses correspondances. Ce furent en effet ces banales occupations, qui me retinrent dans ma chambre, où le drogman et le garçon m’aidèrent à terminer mes paquets. Aucun accroc. Tout était prêt, je n’avais rien oublié. Le portefaix pour les bagages était là, Issa attendait mes ordres et une voiture stationnait sur la route de Bab-el-Khalil. Tout à coup, j’éprouvai une de ces secousses intérieures, un de ces avertissements imprécis, mais profonds, qui vous troublent: _j’avais oublié quelque chose_. Je procédai à une inspection sérieuse de tous les meubles, je comptai mes paquets, je fouillai dans mes poches. Rien d’anormal. Mais l’impression persistait, augmentait même. Je cherchai dans ma mémoire si toutes les formalités étaient accomplies. Le passeport était visé, les télégrammes envoyés à Naples, les lettres mises à la poste. Le bureau du Lloyd avait bien été prévenu, ma cabine était bien retenue. Tout avait été fait, mais plus vivante encore la voix intérieure répétait: _Tu as oublié quelque chose. Souviens-toi! Souviens-toi!_ Très tourmentée, je descends lentement l’escalier, saluée par les patrons, les secrétaires, les domestiques et les portiers de l’hôtel. J’étais déjà sur le seuil et je m’apprêtais à monter en voiture, me demandant si j’avais bien dit adieu à tout le monde, lorsque la vérité éclata dans mon âme et je compris... J’avais oublié de saluer Notre-Seigneur! Je retournai en hâte au Saint-Sépulcre, et, cette fois, lorsque je me prosternai et que j’étendis les bras sur le marbre, un désespoir immense m’étreignit: jamais plus, dans ma courte existence, je ne retournerais à Jérusalem! Jamais plus, je ne me sentirais si près de Jésus, de sa vie, de sa passion et de sa mort. Jamais plus mes lèvres fiévreuses ne toucheraient cette froide pierre si souvent arrosée de mes larmes. Jamais plus je ne pourrais me permettre une si longue absence. On ne va qu’une fois à Jérusalem, et je pouvais dire adieu à ses portes fatales, que je ne traverserais plus dans l’avenir. C’était fini. J’éprouvai une aussi grande douleur que le soir terrible où je m’étais jetée, seule, sur le cadavre de ma mère, et je sanglotais sur le tombeau du Christ, sans pouvoir obtenir de consolation. Je ne voyais plus rien, je ne pensais plus qu’à une chose: c’est qu’il fallait partir, abandonner pour toujours ces lieux sacrés qui furent témoins du passage de Jésus sur la terre. Trois fois je revins, en pleurant, dans la petite salle et j’embrassai la Tombe, les parois et le seuil, avec le désespoir d’un fils baisant les restes mortels d’une mère chérie! Trois fois, je me prosternai. Je ne sais si quelqu’un me vit et si ma douleur l’émut, en ce moment je ne me rendais compte de rien. D’autres que moi connaissent peut-être cette angoisse supérieure. Je ne sais pas. J’embrassai encore les colonnes et les gradins de chaque autel, comme si je me séparais d’un être vivant. Avant de sortir, je jetai un dernier regard dans l’intérieur du temple, je pensai que je mourrais un jour et que la grande église et l’auguste Tombeau resteraient vivants, pour veiller éternellement sur les chrétiens. Je n’ai jamais su quelles rues je parcourus à pied, absorbée dans ma douleur. Je ne puis comprendre comment j’arrivai jusqu’à ma voiture. Je me laissai, sans doute, conduite à la gare, sans dire un mot, cachant mes larmes solitaires, que personne ne venait sécher. Ma souffrance avait ses profondes racines dans mon âme et rien ne pouvait arrêter mes sanglots convulsifs, ni tarir les pleurs qui coulaient sur mes joues brûlantes.
* * * * *
Lorsque je montai dans le compartiment du petit chemin de fer, qui allait m’éloigner de Jérusalem, mon cœur se brisa. Les yeux fixes, je contemplai avidement la Ville Sainte et ses collines; je lui dis adieu, comme à un ami qu’on ne doit plus revoir. Personne n’était venu m’accompagner et nul ne vint troubler mon désespoir. Seuls, des Anglais placés à côté de moi me regardaient avec étonnement et échangeaient entre eux des opinions peu favorables pour moi, dont je me souvins plus tard. En ce moment, je ne quittais pas la portière, et j’essayais de fixer dans ma mémoire tous les détails du tableau que j’avais sous les yeux, afin de pouvoir l’évoquer sans cesse dans l’exil. J’entendais à peine les bruits extérieurs; il me semblait que j’étais entourée de fantômes, et cependant le soleil brillait de tout son éclat, l’air était pur et parfumé. Un coup de sifflet strident interrompit ma rêverie douloureuse, le train s’ébranlait avec lenteur. Déjà Jérusalem disparaissait et la vitesse du convoi augmentait rapidement. Tout était bien fini: je pouvais maintenant vivre ou mourir, être heureuse ou malheureuse, je ne ressentirais plus de semblables émotions. Alors, tandis que la Tour de David paraissait se fondre dans le lointain, je fis un serment et un vœu. Je jurai d’écrire, au nom de Jésus et de la foi, en faveur des pays qu’il a bénis, un livre, sinon le meilleur et le plus artistique, du moins le plus humain et le plus sincère de mon œuvre. Je promis de le faire avec toute l’humilité d’une vraie chrétienne, qui doit être lue par des chrétiens, humbles aussi et pleins d’espoir.
J’ai tenu mon serment, et j’accomplis aujourd’hui mon vœu. Je dépose cet ouvrage au pied de la Croix et, tendant les bras vers elle, je répète, pour mes fils et pour moi, les paroles des premiers chrétiens: _Ave, spes unica._
TABLE DES MATIÈRES
[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Cette table ne figure pas dans l’original.]
Avant-propos I
VERS LA SYRIE I.--En mer 3 II.--Le Nil 10 III.--Le Caire 15 IV.--Les Pyramides 22 V.--Syrie, Syrie! 30
LE VŒU ACCOMPLI I.--En chemin de fer 41 II.--Dans l’église 48 III.--Cette Tombe 54 IV.--En adoration 60 V.--Dans la nuit 67
JÉRUSALEM, JÉRUSALEM! I.--La Ville 77 II.--Le peuple 83 III.--L’Ame 90