Au Maroc

Part 16

Chapter 163,818 wordsPublic domain

Voici notre ami d'hier au soir qui vient à notre rencontre, averti sans doute par la rumeur de la foule saluant notre arrivée. Il a toujours sa jolie figure douce, mais vraiment, pour un millionnaire, il est bien mal mis: une robe fanée, unie, incolore, quelconque. C'est l'usage, paraît-il, pour ces juifs riches d'affecter dans la rue ces airs simples.

La porte de sa maison est bien modeste aussi, toute petite, toute basse, au bord d'un ruisseau plein d'ordures...

Mais, au dedans, nous nous arrêtons saisis devant un luxe étrange, devant un groupe de femmes couvertes d'or et de pierreries, qui nous accueillent souriantes, au milieu d'un décor des _Mille et une Nuits_.

Nous sommes dans une cour intérieure, à ciel ouvert, avec, tout alentour, une colonnade et des arcades dentelées. Des mosaïques miroitantes recouvrent le sol et les murs jusqu'à hauteur d'homme; au-dessus, commencent les arabesques variées à l'infini, les étonnantes dentelles de pierre, rehaussées de bleu, de vert, de rouge et d'or. Les artistes patients qui ont décoré cette maison sont les descendants de ceux qui sculptaient les palais de Grenade, et ils n'ont rien changé, depuis tant de siècles, aux traditions d'art que leurs pères leur avaient léguées; ces mêmes broderies de fées, qu'on admire à l'Alhambra sous une couche de poussière, apparaissent ici dans tout l'éclat de leur fraîcheur neuve.

Les femmes qui sont dans cette cour, éblouissantes sous un rayon de soleil, ont des jupes de velours brodé d'or, des chemises de soie lamée d'or, des corsages ouverts presque entièrement dorés; aux bras, aux oreilles, aux chevilles, elles portent de lourds anneaux ornés de pierreries; et leurs bonnets très pointus, leurs espèces de petits casques, sont formés avec des soies de couleurs éclatantes brochées d'or. Elles sont pâles, blanches comme de la cire, avec des yeux noirs très cernés, et leurs bandeaux «à la juive», noirs aussi comme des plumes de corbeau, descendent tout plats le long de leurs joues.

La maîtresse de la maison est la seule personne dans ce groupe qui ne soit pas absolument jeune; les autres, qu'on nous présente comme des _dames_ et qui doivent être mariées en effet, à en juger par le luxe de leurs vêtements, sont des enfants qui peuvent avoir en moyenne une dizaine d'années. (Chez les juifs de Fez et de Mékinez, c'est l'usage de marier les filles à dix ans et les garçons à quatorze.)

Toutes ces petites fées nous tendent la main, avec de gentils sourires; l'accueil de la maîtresse de la maison est cordial et même distingué; elle est la plus somptueuse de toutes; sa jupe de velours cramoisi, son corsage de velours bleu de ciel, disparaissent sous des dorures en relief, et, dans les anneaux de ses oreilles, sont enfilées des perles fines et des émeraudes grosses comme des noisettes.

Nous n'étions jamais entrés dans une grande maison juive, et toute cette richesse inattendue et inconnue nous semble un rêve, après la misère sordide et les puanteurs de la rue.

Nous refusons de déjeuner, malgré les instances de nos hôtes; mais on a l'air si heureux de nous recevoir que, pour ne pas faire de peine, nous acceptons une tasse de thé.

C'est au premier étage que ce thé va nous être servi; montons par un étroit escalier de mosaïques aux marches très raides, suivis de toutes les petites femmes en costumes d'idoles; traversons une galerie supérieure festonnée, ajourée, dorée, et entrons dans un salon décoré en style d'Alhambra, pour nous asseoir par terre, sur des coussins de velours et de merveilleux tapis.

Par terre également, notre thé aux aromates fume dans des théières et des samovars en argent d'une grande richesse.

Les fenêtres de ce salon sont des petits trèfles ou des petites rosaces découpées avec une excessive recherche de formes; sur les murs, toujours ces mêmes mosaïques, ces mêmes dentelles de sculptures dont les Arabes ont l'inimitable secret; quant au plafond, c'est une série de petites coupoles, de petits dômes étoilés, pour lesquels il semble qu'on ait épuisé les combinaisons géométriques les plus rares et les plus difficiles, et aussi les mélanges les plus extraordinaires de couleurs.

Par les fines découpures des fenêtres garnies de vitraux colorés, entrent des rayons bleus, des rayons jaunes, des rayons rouges, qui tombent au hasard sur les soieries, sur les ors, sur les costumes éclatants des femmes. Et au milieu de nous, dans un réchaud d'argent, brûle le bois précieux des Indes, qui répand son nuage de fumée odorante.

Après les trois tasses de thé de rigueur, après les «cornes de gazelle», les confitures de pastèques et les petits bonbons de toute sorte, nous voulons décidément prendre congé, partir. Mais notre hôtesse renouvelle son invitation à déjeuner avec une telle insistance de prière que, de guerre lasse, nous disons oui. Alors une expression de vrai plaisir apparaît sur sa figure, et les toutes petites dames mariées font chacune un saut de joie.

Avant de nous mettre à table, il faut visiter le logis, dont notre hôte semble très justement fier.

D'abord les terrasses, autrement dit les toits, qui sont le promenoir habituel de la famille. On ose à peine y marcher, tant la couche de chaux qui les recouvre est immaculée et neigeuse. Ils sont divisés en différentes parties, d'où l'on découvre différents aspects de la désolation grandiose d'alentour. Et il y a de tels enchevêtrements dans cette ville où, depuis tant de siècles, les constructions se sont appuyées et entassées sur des ruines, qu'une partie de ces terrasses si blanches s'enfonce sous la formidable ogive sombre d'une forteresse croulante, construite là jadis par Mouley-Ismaïl, le sultan cruel. De ces hauts promenoirs, on domine d'abord la ville juive, avec ses maisons sans air, serrées, tassées les unes sur les autres comme par une compression, et d'où montent d'écoeurantes odeurs. Plus loin, les restes de Mékinez, tout le développement incompréhensible des grandes murailles de forteresses ou de palais auxquelles, par contraste, l'espace, l'étendue ont été donnés comme à plaisir; et, au milieu de la plus farouche et de la plus haute de ces enceintes, la porte merveilleuse par laquelle nous sommes sortis tout à l'heure des sérails, la grande ogive brodée de mosaïques qui était l'entrée d'honneur du glorieux sultan. Puis enfin, par échappées, au delà de tant de remparts et de ruines, des coins de cette campagne sauvage où les brigands font la loi. «Il est arrivé, nous conte notre hôte, à certaines époques où le sultan et son armée étaient en expédition lointaine dans le Sud, il est arrivé qu'on s'est vu obligé de fermer en plein jour les portes de Mékinez, tant les pillards Zemours devenaient hardis et dangereux.» Toute la famille israélite est montée avec nous, à la file, par le petit escalier raide et étroit, afin de nous faire les honneurs de ce lieu de plein air. Les costumes de velours et d'or des femmes tranchent sur l'éclatante blancheur des terrasses; les petites dames mariées sont toutes là. Il y a surtout deux petites belles-soeurs de dix ans, qui se tiennent enlacées, et qui sont bien charmantes et étranges, avec leurs yeux trop agrandis, trop cernés, qui ne semblent déjà plus des yeux d'enfants; leurs magnifiques bracelets de poignets et de chevilles, qui sont des cadeaux de noce et qui doivent leur servir plus tard lorsqu'elles seront grandes, trop larges à présent pour leurs membres délicats, ont été attachés avec des rubans. Et chez elles toutes, jeunes ou non, ce que l'on voit de cheveux, sous le petit casque en gaze d'or, est imité avec de la soie: deux bandeaux de soie noire, bien peignés, bien raides, encadrent leurs joues d'une blancheur de cire et deux petits accroche-coeur, également en soie noire, s'ébouriffent en pinceau au-dessus de leurs oreilles fines. Quant à leur vraie chevelure, elle est cachée je ne sais où, invisible.

En promenant mes yeux tout autour de ces terrasses, sur l'horizon mélancolique en face duquel ces femmes naissent et meurent, j'ai un instant la compréhension et l'effroi de ce que peut être la vie de ces israélites, astreints craintivement aux observances de la loi de Moïse, et murés dans leur quartier étroit, au milieu de cette ville momifiée, séparée du monde entier...

Une des gloires de la maison est son jardin, un jardin qui nous fait sourire: il a bien cinq ou six mètres carrés, entre de grands murs où sont peintes des charmilles; de petits orangers y poussent étiolés. Mais, vu l'extrême rareté de l'espace, il faut être tout à fait riche pour posséder un jardin dans ce quartier. Le sultan actuel, nous dit notre hôte, est très doux pour les juifs; il a promis, à son prochain séjour à Mékinez, de leur faire bâtir une nouvelle ville; alors ils espèrent bientôt s'agrandir et respirer mieux.

Toute la maison est du reste aménagée et décorée dans le goût arabe le plus recherché, et on pourrait se croire chez quelque élégant vizir, si les proportions n'étaient pas si petites, et surtout si on ne voyait, dans chaque appartement, encadrées sous verre, les tables de la Loi, ou des inscriptions hébraïques, ou la sombre figure de Moïse, ou quelque autre indice de cette obscurité particulière qui n'est pas l'obscurité musulmane.

* * * * *

Notre déjeuner est prêt. C'est au rez-de-chaussée, dans une salle qui donne sur la belle cour tout en dentelles de pierre rehaussées d'or. Les murs intérieurs sont décorés de mosaïques d'une rare finesse, représentant des séries d'arcades mauresques au milieu desquelles des rosaces se compliquent bizarrement comme des dessins de kaléidoscope. Quant au plafond, il est composé de ces innombrables petits pendentifs emboîtés les uns dans les autres, que je ne puis comparer qu'à ces cristallisations de givre accrochées aux branches des arbres en hiver.

La table est, par galanterie, servie à l'européenne sur une nappe blanche; la porcelaine est française, de Limoges, style Empire, avec filets dorés. A la suite de quelles odyssées ces choses sont-elles venues s'échouer à Mékinez?...

On fait venir quatre musiciens, deux chanteurs, un violon et un tambour, qui s'installent par terre, contre nos jambes, pour nous jouer sans arrêt des choses rapides, stridentes et lugubres. Notre hôtesse, malgré ses perles et ses émeraudes, désire surveiller elle-même la cuisine et nous apporter nos plats; ce qu'elle fait du reste avec une bonne grâce parfaite et une originale distinction.

Une vingtaine de mets différents se succèdent à la file, arrosés de deux ou trois qualités de vieux petits vins roses tout à fait bons, que les israélites récoltent sur les coteaux alentour de Mékinez, au grand scandale des musulmans. Et, tandis que la musique fait rage par terre, tandis que la fumée du bois indien, que l'on brûle devant nous, voile notre déjeuner d'un odorant nuage bleu, nous voyons, au milieu de la belle cour tout en lumière, la famille groupée dans ses costumes chamarrés d'or, et toujours les deux petites belles-soeurs qui passent et repassent, enlacées, leurs espiègleries enfantines contrastant avec leurs lourds bijoux et leurs vêtements de grandes dames.

* * * * *

L'heure venue de nous en aller, nous ne savons quels remerciements faire à ces aimables gens, que nous ne reverrons jamais nulle part et auxquels nous aimerions pourtant offrir à notre tour l'hospitalité, si, par impossible, ils venaient dans notre pays.

Quand nous ressortons pour reprendre nos mules dans la rue sordide, nous trouvons un attroupement considérable, qui s'est formé là dans l'attente curieuse de nous voir; tout le quartier est dehors, et nous marchons à travers une foule compacte, jusqu'au moment où, la porte des Juifs franchie, nous retombons dans les solitudes de la ville arabe.

L'accablant soleil de deux heures tombe sur les tranquillités des ruines, où des milliers de cigales chantent. Nous sortons des enceintes des grands remparts, pour redescendre vers notre camp.

Là nous attendent les cavaliers qui sont venus de Fez nous apporter nos cadeaux. Avant de les congédier, nous voulons vérifier le contenu de nos caisses, de peur qu'elles n'aient été pillées pendant la nuit de voyage; et, à l'annonce de ce déballage, nos muletiers font cercle, bien près, bien près, avec des yeux avides de voir; les gens d'une petite caravane qui est venue camper près de nous en notre absence s'approchent aussi, très alléchés par ce spectacle, et nous avons bientôt une trentaine d'Arabes, suspects d'allures et drapés en majestueuses guenilles, qui se pressent autour de nous, dans l'isolement de ce cimetière, muets d'impatience, à l'idée d'admirer les présents du Calife... Ouvrons une première caisse: c'est la selle de velours vert, très somptueusement brodée d'or, que nous sommes chargés de faire parvenir au gouverneur de l'Algérie, en même temps que son cheval pommelé; des murmures d'admiration passionnée accueillent son apparition au soleil.

Déballons maintenant la boîte infiniment longue qui doit contenir nos cadeaux personnels.--Pour chacun de nous, un fusil du _Souss_ dans son étui rouge; un fusil ancien, de cinq pieds de long, entièrement revêtu d'argent. Pour chacun de nous aussi, un grand sabre de pacha marocain, dans un fourreau niellé, avec bretelle de soie et d'or; poignée en corne de rhinocéros, lame et garde damasquinées d'or. Cela brille, sous la chaude lumière du ciel, et les exclamations les plus exaltées partent de notre entourage. Dans son enthousiasme pour le Calife qui peut faire d'aussi désirables cadeaux, un chamelier va jusqu'à s'écrier: «Qu'Allah rende victorieux notre sultan Mouley-Hassan! Qu'Allah prolonge ses jours, _même aux dépens de ma propre vie!_»

Alors nous nous trouvons imprudents d'avoir éveillé autour de nous de telles convoitises...

* * * * *

Nous remontons vers la ville sainte, assis sur nos mules et précédés de notre vieux caïd responsable. Cette fois, c'est pour nous promener à l'aventure et à la recherche des tapis, des armes, jusqu'au coucher du soleil.

Le «bazar», beaucoup plus petit, plus obscur, plus triste que celui de Fez, est complètement vide quand nous arrivons; le long des murs, tous les petits couvercles des niches à marchands sont rabattus et fermés. On nous explique que tout le monde est à la mosquée; dans un moment, on va revenir: nous n'avions pas songé en effet qu'il est trois heures et demie, l'heure de la quatrième prière du jour...

Peu à peu, l'un après l'autre, les marchands reviennent, à pas lents, drapés dans leurs transparentes mousselines, et tout blancs dans la pénombre des petites ruelles voûtées. Absorbés dans leur rêve, insouciants ou dédaigneux de notre présence, ils ouvrent leurs niches, en relèvent les couvercles, et montent s'asseoir dedans, le chapelet à la main, sans nous regarder. Cependant nous sommes les seuls acheteurs,--et on est tenté de se demander à quoi bon un bazar dans cette nécropole.--On y vend des burnous, des costumes, des cuirs ouvragés, beaucoup d'étriers niellés d'argent ou d'or; et de ces couvertures aux dessins sauvages, tissées dans le Sud par les femmes des tribus, le soir à la porte des tentes,--chez les Beni M'guil ou les Touaregs.

Nous errons longtemps au milieu des quartiers déserts et funèbres; nous passons, toujours dans l'obscurité des rues couvertes, devant plusieurs mosquées immenses, où nos regards jetés à la dérobée entrevoient des enfilades mystérieuses d'arceaux et de colonnes. Puis nous arrivons au quartier, un peu moins mort, des marchands de bijoux.

Oh! les étranges vieux bijoux que l'on vend à Mékinez! A quelles époques ont-ils bien pu être neufs?--Pas un qui n'ait un air d'antiquité extrême: de vieux anneaux de poignets ou de chevilles, polis par des frottements séculaires sur la peau humaine; de larges agrafes pour attacher les voiles; de vieux petits flacons d'argent, à pendeloques de corail, pour contenir du noir à peindre les yeux, avec des crochets pour les attacher à la ceinture; des boîtes pour corans, toutes gravées d'arabesques et portant le sceau de Salomon; de vieux colliers de sequins, usés sur des cous de femmes mortes;--et une quantité de ces larges trèfles, en argent repoussé enchâssant une pierre verte, que l'on s'attache sur la poitrine pour conjurer le mauvais oeil.--Dans les niches des vieux murs, devant les vendeurs accroupis, ces choses sont étalées sur des petits dressoirs en bois crassi et vermoulu.

C'est près du quartier des juifs; plusieurs d'entre eux, nous devinant là, arrivent, nous entourent, pour nous offrir aussi des bijoux, des bracelets, de vieilles bagues extraordinaires, ou des boucles d'oreilles à émeraudes, toutes choses qu'ils tirent des poches de leurs robes noires avec des airs de cachotterie, après avoir jeté autour d'eux des regards méfiants.

Viennent aussi des marchands de tapis de R'bat; tapis en haute laine, qu'on étale par terre, sur la poussière, sur les détritus et sur les ossements, pour nous en montrer les dessins rares et les belles couleurs.

* * * * *

Le soleil est déjà bas, il commence à jeter ses rayons en longues bandes d'or sur les ruines. Alors nous concluons nos marchés péniblement discutés, pour quitter la sainte ville où nous ne reviendrons plus jamais et nous diriger vers nos tentes.

Avant de franchir la dernière muraille d'enceinte, nous nous arrêtons dans une sorte de petit bazar que nous ne connaissions pas encore. C'est celui des marchands de bric-à-brac, et Dieu sait ce que des boutiques de ce genre à Mékinez peuvent recéler de bizarres vieilleries.

Ces brocantages se passent près d'une porte donnant sur le désert de la campagne, au pied des hauts et farouches remparts et à l'ombre de quelques mûriers centenaires qui ont en ce moment leurs jeunes feuilles tendres d'avril. Ce sont surtout de vieilles armes que l'on trouve ici: yatagans rouillés, longs fusils du Souss; puis de vieilles amulettes de cuir, pour la chasse ou la guerre; des poires à poudre saugrenues, et aussi des instruments de musique: guitares à peau de serpent, musettes ou tambourins. Par analogie sans doute avec ces débris qu'ils vendent, les marchands sont presque tous des vieillards caducs, effondrés, finis.

Des mendiants, qui ont élu demeure dans des trous de pierre à cette entrée de ville, assistent à nos marchés: un manchot couvert de plaies, un cul-de-jatte galeux; et plusieurs de ces gens qui ont pour regard deux trous saignants où s'assemblent les mouches, et qui sont d'anciens voleurs auxquels, de par la loi, on a enlevé les yeux avec la pointe d'un fer rougi.

On est sans doute très pauvre dans ce bazar, on a grand besoin de vendre, car on s'occupe de nous, on nous entoure. Nous faisons à vil prix plusieurs acquisitions étonnantes... A l'heure jaune et subitement refroidie du coucher du soleil, nous sommes encore là, près de cette porte désolée et sous les branchages de ces vieux arbres, cernés par une cinquantaine de figures sauvages, en haillons, Berbères, Arabes ou Soudaniens.

* * * * *

On sait en ville que nous devons partir demain matin à la pointe du jour. Aussi, dès que nous sommes revenus sous nos tentes, des juifs descendent vers notre camp pour nous offrir encore des plumes, des oeufs d'autruche et d'autres bijoux d'argent, d'autres tapis de R'bat; tant que dure une lueur de crépuscule, ils étalent obstinément ces choses devant nous, sur l'herbe des tombes...

Le jeune pacha vient ensuite à cheval nous faire ses adieux. Puis nos gardes de nuit arrivent, et enfin, aux lanternes, le cortège de notre pompeuse _mouna_: alors commence pour nos gens la grande orgie nocturne de poulets, de moutons et de couscouss.

XXXIV

Mardi 30 avril.

Aux premiers rayons splendides du soleil, nous levons le camp, laissant les restes de nos festins aux chiens et aux vautours.

Très promptement la ville sainte disparaît derrière nous, masquée par des coteaux sauvages.

Des défilés de montagnes, des tapis de fleurs. De grands liserons roses parmi des aloès bleuâtres; mais des liserons en profusion telle, qu'entre les feuilles pâles et cendrées de ces aloès, on dirait qu'on a jeté à pleines poignées des rubans roses. Et c'est ainsi durant des lieues... Puis viennent des zones uniformes de liserons bleus, mais tellement bleus qu'on dirait de loin des flaques d'eau reflétant la belle couleur profonde du ciel.

Nous ne rejoindrons que demain la route de Tanger, que nous avions suivie avec l'ambassade pour venir; aujourd'hui nous traversons une région encore moins fréquentée, et qui nous était inconnue. Une région bien déserte. Il fait plus chaud qu'à l'aller, la senteur d'Afrique est plus prononcée dans la campagne, et il y a encore plus de fleurs, et plus de vibrante musique d'insectes, dans plus de silence.

Nous marcherons à étapes un peu forcées, à soixante kilomètres par jour environ; nos lieux de campement, discutés et fixés d'avance avec le caïd qui nous mène, sont espacés dans ces proportions-là. Et ce soir nous espérons camper au delà de ces contreforts de l'Atlas, à l'entrée de la plaine sans fin où le Sebou serpente.

Elle est bien différente, cette fois-ci, notre manière de voyager, et le pays que nous avions traversé en fête, au milieu de tous les cavaliers des tribus accourus de loin pour nous faire honneur, maintenant nous apparaît sous son vrai aspect, dans sa morne tranquillité, avec ses grandes étendues vides. N'en déplaise à nos compagnons d'ambassade restés à Fez--auxquels nous gardons le plus cordial souvenir--nous préférons revenir ainsi, comme de braves Marocains quelconques, n'éveillant pas la curiosité des caravanes qui passent, ne faisant même plus tache dans les solitudes où nous cheminons, dissimulés que nous sommes sous nos burnous et tout hâlés de soleil: nous nous sentons dix fois plus en Afrique, causant avec nos muletiers, écoutant leurs chansons et leurs histoires, initiés à mille aspects, à mille petits détails d'un Maroc intime, que nous n'avions pas soupçonnés dans notre trajet pompeux d'arrivée.

Le vieux caïd qui a brigué l'honneur et le profit de nous ramener à Tanger est un habitant de Mékinez, où il possède, paraît-il, un harem de jeunes femmes blanches,--et il nous avait demandé hier l'autorisation de passer la soirée dans sa demeure.--Ce matin, dès l'aube, il était de retour au camp, fidèle à la consigne donnée. Mais aujourd'hui, toujours droit sur sa bête, il a l'air d'un cadavre séché au soleil, et, au lieu de marcher le premier, il nous suit par derrière, péniblement. Alors un muletier noir, qui est le bouffon de notre bande, le regardant avec un clignement d'oeil intraduisible, donne cette explication de sa fatigue: «Il a couché cette nuit dans un _silos_.»--(En français il est impossible de rendre les dessous moqueurs de cette phrase, ni l'impayable drôlerie de singe avec laquelle ce nègre l'a prononcée.) Cependant il nous cause une vraie pitié, ce caïd, dans sa lutte contre la vieillesse: trop fier pour s'avouer fatigué, éperonnant sa bête avec un navrant dépit chaque fois que nous faisons mine de ralentir pour l'attendre.

De tout le jour, nous ne rencontrons ni un village, ni une maison, ni une culture. De loin en loin seulement, quelques douars de nomades, installés en général à grande distance du chemin, mais dont les chiens de garde, nous flairant quand même, hurlent dans la campagne silencieuse, quand nous passons.--Leurs tentes, jaunâtres, brunâtres, sont toujours rangées en cercle,--comme poussent les champignons des bois, auxquels elles ressemblent; leurs troupeaux paissent au milieu, et, à côté de chaque douar, il y a dans la prairie deux ou trois grands ronds dénudés, pelés, salis,--qui sont des emplacements anciens, abandonnés après l'épuisement des herbages.--On nous dit que ces tentes aujourd'hui ne sont habitées que par des femmes, tous les cavaliers valides ayant été réquisitionnés par le pacha de Mékinez pour son expédition contre les Zemours.