Part 17
Vers midi, au passage d'un gué, nous nous croisons avec une tribu berbère en voyage, troussée très haut dans l'eau courante. Suivant l'usage berbère, les femmes sont à peine voilées, et il y en a, parmi les jeunes, qui sont bien jolies. Les troupeaux passent aussi en beuglant, en bêlant, pourchassés par des chiens très affairés. Des petites filles tiennent des agneaux à leur cou, et, d'un de ces larges paniers appelés _chouari_ que les mules portent sur leur dos, sort la figure étonnée d'un petit poulain tout jeune qu'on a couché là dedans et qui paraît s'y trouver fort à l'aise.
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Vers quatre heures enfin, du haut de la dernière montagne de cette chaîne de l'Atlas, nous voyons cette plaine du Sebou, qu'il nous faudra traverser demain, apparaître comme une mer lumineuse. Aux premiers plans, elle est toute marbrée, zébrée, de jaune, de rose, de violet, suivant ses zones de fleurs que les hommes n'ont jamais dérangées. Au loin seulement, vers l'horizon nettement circulaire, toutes ces chamarrures se brouillent, se fondent en un bleu uniforme, comme celui de la vraie mer.
Descendus par une pente raide, nous campons dans cette plaine, à une heure de marche encore, au delà du pied des montagnes, près du saint tombeau de Sidi-Kassem et à côté d'un petit groupe de huttes de chaume que ce marabout protège.
Et c'est toujours une heure délicieuse que celle où, le camp dressé, la longue étape finie, on s'assied voluptueusement devant sa tente, sur une couche de fleurs sauvages toutes fraîches, et toujours différentes, toujours changées. L'espace est immense de tous côtés; l'air sent bon; il est imprégné de cette odeur qu'il a chez nous, à un degré moindre et d'une façon plus éphémère, à l'époque des foins; les vêtements arabes sont libres et légers, augmentant la sensation de repos que l'on éprouve, étendu là, sous le ciel rafraîchi du soir; et cette limpidité profonde qui est partout, qui est une fête pour les yeux, il semble aussi qu'on la respire, qu'on en goûte l'impression physique en remplissant sa poitrine d'air. Après tant d'heures bercées d'incessantes petites secousses au pas de la mule, on trouve infiniment douce l'immobilité de la vieille terre arabe sur laquelle on va dormir; et puis on a très faim, et volontiers on songe à l'heure du couscouss qui approche, ou même à ces cuisines barbares que nous font nos muletiers là-bas: moutons et poulets rôtis dans l'herbe.
Nous sommes ici près de chez les Beni-Hassem, dont nous traverserons demain le pays tout d'une traite afin de mettre le fleuve du Sebou entre eux et notre prochain campement; les Zemours ne sont pas bien loin non plus, mais on a beaucoup de peine à concevoir un danger dans ce lieu délicieusement paisible et plein de fleurs.
Au petit village d'à côté, les troupeaux rentrent en bêlant, conduits par des enfants encapuchonnés. On nous envoie aussitôt du lait encore tiède, dans des écuelles de terre; et le vieux chef, qui doit nous fournir une garde pour cette nuit, vient causer avec nous.
Après des questions quelconques échangées, nous nous informons des trois brigands qu'on avait capturés par ici le jour de notre premier passage: «Ah! dit-il, les trois brigands... voilà le cinquième ou sixième jour qu'ils ont _les mains au sel_!»
Oh! les malheureux! Nous nous en doutions bien, mais cela nous glace! Ainsi, ces hommes, qui étaient en même temps que nous dans cette plaine, respirant ce même air pur, libres comme nous-mêmes de courir, ayant comme nous la santé, l'espace, sont depuis cinq ou six jours, cinq ou six nuits, à attendre la mort, les ongles retournés dans la chair fendue, serrés, serrés dans l'effroyable gant qui ne sera jamais ôté; n'ayant rien à espérer, ni un soulagement, ni une pitié de personne, puisqu'il faut que la douleur aille en augmentant toujours, et qu'ils meurent précisément par l'excès de souffrir... Alors notre nervosité d'Européens étant revenue, voici que notre paix du soir, à l'heure confuse où le sommeil arrive, est troublée par l'image de ces trois suppliciés...
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XXXV
1er Mai.--Mercredi matin.
On a tiré des coups de fusil toute la nuit, autour de notre camp, à nos oreilles. Et c'étaient nos veilleurs, très inquiets, très agités. On les entendait se dire entre eux: «C'est un voleur!--Non, c'est un chacal!» Et ils discutaient les formes de ce qu'ils avaient cru voir approcher dans l'obscurité: «Des hommes, je te dis, mais qui marchaient à quatre pattes, tout baissés, tout baissés...»
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Quatre heures et demie du matin, au petit jour pâle, ils nous réveillent, suivant la consigne, pour lever le camp et partir: avant la nuit, nous désirons être sortis de chez les Beni-Hassem, avoir franchi le grand fleuve.
En s'éveillant ainsi dans sa maisonnette de toile--qui est toujours pareille, où les nattes et les tapis sont toujours disposés de la même façon--il arrive qu'on ne se rappelle plus bien l'aspect du pays d'alentour, qui, au contraire, est constamment varié: grande ville morte, ou plaine désolée, ou montagne d'où la vue domine?...
En sortant ce matin de ma tente, l'esprit encore alourdi de sommeil, j'ai devant moi une étendue infinie, toute de luzernes violettes et de mauves roses, sous un ciel entièrement noir; une inimaginable profusion de fleurs dans une solitude plate illimitée, quelque chose qui tient à la fois de l'Éden et du désert. C'est à peine éclairé encore, et ces nuages si épais, qui semblent tombés sur les herbages, font la voûte du ciel plus obscure que la terre d'en dessous. Cependant au bout de la plaine, à la partie la plus basse de ce ciel ténébreux, le soleil jaunâtre révèle sa présence par de longs rayons qu'il jette tout à coup au travers de cette grande intensité d'ombre où nous sommes; on le devine sans le voir et subitement l'obscurité semble s'être épaissie, par contraste, autour de ces raies lumineuses émanées de lui; ce lever plein de mystère me rappelle beaucoup ceux qui m'ont été familiers jadis sur les côtes de Bretagne, ou sur les mers septentrionales à la saison des brumes. Mais, tandis que, désorienté, indécis, je regarde cette lointaine déchirure pâle, de grandes bêtes passent devant ce soleil, à la file; des bêtes lentes, dandinantes, dont les pattes longues projettent sur la plaine des ombres n'en finissant plus: les caravanes d'Afrique!... Alors je ressaisis la notion du lieu, que j'avais aux trois quarts perdue.
Les nuages s'absorbent, disparaissent on ne sait où. De tous côtés à la fois, le bleu reparaît, puis se fixe uniformément, sur le dôme entier du ciel.
Sept heures de route, sans arrêt, dans la plaine, au milieu de la magnificence des pâquerettes, des soucis, des luzernes et des mauves, croisant de temps à autre des files de chameaux et de petits ânons très chargés: tout le va-et-vient entre Tanger et Fez--entre l'Europe et le Soudan.--A la fin, nous sommes lassés de tant de fleurs, tant de fleurs pareilles, vues dans une demi-somnolence que berce toujours le pas des mules et que le brûlant soleil alourdit.
Vers deux heures de l'après-midi, halte dans un lieu quelconque, d'où il me reste cette image: la plaine toujours, illimitée, fleurie comme ne fut jamais aucun jardin; et seul, à l'écart, le vieux caïd épuisé, disant ses prières à genoux... C'est dans une zone de pâquerettes blanches mêlées de pavots roses. Vieillard près de la mort à figure terreuse, à barbe blanchâtre comme du lichen, vêtu des mêmes couleurs fraîches que ces pavots et ces pâquerettes d'alentour, ses longs voiles blancs laissant transparaître son cafetan de drap rose;--son cheval blanc à haute selle rouge paissant à côté de lui, la tête plongée dans les herbages;--et lui-même, à moitié enfoui dans ces fleurs, dans ces fleurs blanches et roses, au milieu de l'immense plaine de fleurs infiniment déserte sous le bleu profond du ciel d'été; lui, prosterné sur cette terre où on le mettra bientôt, et implorant la miséricorde d'Allah avec cette ferveur de prière que donne l'approche pressentie du néant...
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Passé le Sebou à quatre heures, pour camper prés d'un village des Beni-Malek, sur la rive nord du fleuve.
XXXVI
Jeudi 2 mai.
Notre petite troupe s'est augmentée de quelques nouvelles recrues: des Arabes quelconques rencontrés en route, voyageurs isolés qui nous ont demandé de se joindre à nous, par crainte des détrousseurs. Nous avons aussi deux de ces personnages appelés Rakkas, qui forment à Fez, une corporation importante sous le commandement d'un Aminn, et qui font métier de porter les lettres à travers le Maroc, en courant au besoin nuit et jour suivant le prix qu'on y met, sauf à dormir ensuite une semaine d'affilée.
Dans la matinée fraîche, nous traversons quatre heures durant ces solitudes sablonneuses tapissées de fougères et de petites fleurs rares, que nous connaissions déjà, mais qui nous semblent tout autres, plus mornes, plus mélancoliques, plus vastes aussi, à présent que nous cheminons seuls au milieu, sans notre bruyante escorte d'ambassade qui tirait des coups de fusil au vent. L'air qui ne sent plus la poudre, et que n'agite plus le passage en ouragan des fantasias, est étonnamment tranquille, pur, vivifiant, suave. Et la lumière est si belle!... Au delà des lignes immenses de la plaine, les montagnes où nous entrerons demain sont dessinées comme d'un pinceau net et ferme, en couleurs franchement intenses, sur un vide très clair qui est le ciel. De temps à autre, une cigogne nous regarde défiler, immobile sur ses échasses, ou bien passe en l'air agitant au dessus de nos têtes ses grands éventails blancs et noirs. Et c'est là tout ce qui anime ce pays désert, où l'on se sent si pleinement vivre.
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Vers midi, au milieu de collines violettes de lavandes dont le soleil surchauffe et exalte la pénétrante senteur, nous apercevons un recreux de ravin où il y a par hasard un arbre, un vrai grand arbre, un vieux figuier sauvage contourné comme un banian de l'Inde. Et c'est si tentant, si extraordinaire dans ce pays nu, où il n'y a d'ombre que celle des nuages errants, que nous mettons pied à terre pour descendre dans ce trou et y faire notre halte du milieu du jour. La place, choisie et rare, est déjà occupée par une dizaine de taureaux qui se tiennent là, bien serrés les uns aux autres, bien cachés sous l'abri des larges feuilles épaisses, béats dans cette fraîcheur humide, quand tout rayonne et brûle alentour. Mais ils nous cèdent sans conteste, se sauvent épeurés à notre approche, et nous nous installons en maîtres dans la petite oasis.
Ce figuier doit avoir des siècles, tant ses branches sont grosses et bizarrement tordues. Un ruisseau court à ses pieds, en bruissant sur des cailloux noirs, au milieu des cressons, des myosotis bleus, de toutes ces plantes d'eau connues depuis l'enfance dans nos ruisseaux des campagnes françaises. Et, derrière la masse touffue de l'arbre, un rocher surplombant s'avance en voûte de grotte, formant comme une seconde petite salle, plus couverte encore et plus intime, que tapissent des capillaires et d'où suinte une source. En entrant là dessous, on a une sensation délicieuse de fraîcheur et d'ombre, après l'accablement de lumière brûlante qui est partout dehors sur ces collines de lavandes. Parmi les racines de ce figuier, comme sur des fauteuils, nous nous étendons paresseusement, nos pieds nus dans l'eau du ruisseau. De tout ce qui nous entoure, rien d'africain, rien d'étranger, il nous semble être dans quelque recoin d'une France sauvage, d'une France d'autrefois, au resplendissement de juin, par un midi sans nuages. Et les bêtes ici, jamais tourmentées par les hommes, n'ont pas peur de nous; les tortues d'eau tout doucement, tout doucement, entre les joncs, approchent leurs carapaces noires, pour venir manger les miettes de notre pain; et les rainettes vertes sautent sur nous, se laissent prendre et caresser.
De tous les recoins d'ombre, de tous les ruisseaux frais aux bords desquels il m'est arrivé de me reposer, par les brûlants midis, durant tant d'expéditions diverses, au milieu de tant de circonstances différentes, dans des pays quelconques du monde, je ne crois pas qu'aucun m'ait jamais apporté une plus pénétrante impression de paix que celui-ci, avec un plus intime désir de m'abîmer dans la tranquille nature verte.
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A la fin de ce même jour, deuxième de notre mois de mai et premier du mois arabe de ramadan, nous sommes campés devant Czar-el-Kébir.
Et le soir, notre caïd, nos muletiers qui ont commencé depuis ce matin à observer le jeûne que le Coran ordonne pendant la durée de ce mois-là, sont tous debout, regardant la ville derrière laquelle le soleil se couche, attendant avec impatience l'heure où les pavillons blancs de prière vont se hisser sur les mosquées, l'heure du saint Moghreb, après laquelle il leur sera permis de manger et de boire.
Le ciel est absolument jaune, d'un jaune pâle de citron, une intense lumière jaune est répandue partout, et sur ce couchant si clair, la ville se profile en silhouette dure: ses lourds minarets, en noir; toutes ses murailles crénelées, ensevelies sous la chaux, en une sorte de gris bleu, froid et mort; en noir aussi, ses quelques hauts palmiers, aux tiges minces comme des fils, qui penchent çà et là leurs bouquets de plumes au-dessus des terrasses.--Et dans le jaune lumineux du fond, dominant tout, la lune nouvelle du ramadan marque son fin croissant comme un trait d'ongle qui brillerait. C'est un décor idéalement arabe, éclairé avec un art suprême.
--«Allah Akbar!...» L'heure sainte est enfin sonnée, l'immense cri retentit sur la ville. A genoux, tous les burnous de laine: c'est le Moghreb, le premier Moghreb du ramadan.
Les grandes cigognes, contrariées par ce bruit pourtant familier, s'envolent, tournoient lentement, promènent un instant, en silhouette sur le jaune du ciel, leurs éventails de plumes, puis reviennent se poser à la pointe des minarets, dans leurs nids...
--«Allah Akbar!» Le cri, longuement répété, s'apaise, se perd en traînée mourante dans le silence envahissant; la lumière s'éteint vite, dans du bleuâtre qui semble monter de la terre; et, du côté opposé à la ville, du côté de l'ombre, une voix de chacal répond en sourdine, derrière un fourré de cactus...
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En temps de Ramadan, il est d'usage au Maroc de faire toute la nuit de la musique et des festins après le jeûne austère du jour; aussi, dès que l'obscurité nous a tous enveloppés, la ville nous envoie des bruits confus de tambourins battant des danses étranges, de cornemuses glapissant des chants tristes; et dans notre petit camp aussi, où le ramadan est fidèlement observé, on joue, sous les tentes, de la guitare à deux cordes au son de grillon agonisant; on chante en voix flûtée, avec des battements de mains.
Un peu plus avant dans la nuit, le silence, qui était revenu, tout à coup se remplit d'une musique aigre et déchirante qui semble être en l'air, qui semble venir d'en haut, planer. Et alors, étant sorti de ma tente, je demande à un de nos muletiers, qui flâne à la belle étoile malgré l'heure indue, d'où ces sons nous viennent. En souriant, il m'indique du doigt les tours des mosquées qui se profilent en grisaille sur le ciel semé d'une poussière blanche d'étoiles: au bout de chaque minaret, en compagnie des cigognes, un joueur de musette, paraît-il, est installé, jouant à plein souffle, et devant continuer jusqu'au matin, au-dessus de la vieille ville confusément obscure...
XXXVII
Samedi 3 mai.
Demain nous reverrons Tanger la Blanche, la pointe d'Europe, et déjà les choses et les gens de ce siècle.
Cette avant-dernière journée de marche est longue, pénible, sous un soleil beaucoup plus lourd. Notre vieux caïd, que les jeûnes du Ramadan achèvent, hésite, ne reconnaît plus son chemin. Nos muletiers, qui ne mangent pas non plus, ont une lenteur et une somnolence inusitées. Les distances grandissent entre nous, notre petite colonne s'allonge d'une manière inquiétante, la voici échelonnée sur deux ou trois kilomètres de pays chaud et désert. Parfois nous perdons de vue les mules, les muletiers endormis qui nous suivent avec nos bagages et nos cadeaux du Calife, nos fameux cadeaux si convoités; alors, un peu influencés nous-mêmes par le Ramadan, manquant de courage pour retourner sur nos pas par cette chaleur, nous nous étendons pour les attendre, n'importe où, au soleil toujours puisqu'il n'y a d'ombre nulle part; n'importe où sur la vieille terre arabe, sèche et brûlante, cachant notre tête sous notre capuchon blanc, à la manière des bergers qui font la sieste.
Vers trois heures, nous sommes complètement égarés, au milieu de solitudes de fougères, de lentisques et de lavandes. Plus trace de nos tentes ni de nos bagages, qui ont dû suivre un autre chemin. Et notre vieux caïd, auquel nous pourrions nous en prendre, nous fait pitié, dans son abrutissement de fatigue.
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Mais, le soir venu et notre route retrouvée, le dernier de nos campements est pour nous faire plus regretter la fin de notre vie errante sur cette terre primitive de fleurs et d'herbages.
Dans un lieu sans nom, au penchant d'une haute colline, devant des horizons tranquilles, c'est une sorte de petit plateau circulaire, de petite terrasse, que des broussailles de palmiers-nains entourent comme une bordure de jardin. Et sur ce plateau Allah, pour nous, a étendu un tapis blanc, bleu et rose, absolument vierge, où personne n'a posé les pieds: pâquerettes, mauves et gentianes, si serrées les unes aux autres qu'on dirait des marbrures de fleurs; les tiges sont courtes et fines, sur un sol sablonneux, engageant et doux pour s'étendre. L'air pur est rempli de senteurs saines et suaves. Il y a, par exception, un bois couronnant la hauteur qui nous domine, un bois d'oliviers. Sur le ciel bleu qui commence à pâlir, à tourner au vert limpide, un tissu de petits nuages pommelés est jeté discrètement comme un voile. Rien d'humain en vue nulle part; et le recoin le plus embaumé, le plus calme, que nous ayons encore trouvé sur notre route; c'est pour nous seuls, toutes ces fleurs, toutes ces musiques d'insectes, tout ce resplendissement de couleurs et de l'air. Cette soirée de mai sur ce plateau sauvage a une paix d'Éden; elle est ce que devaient être les soirées des printemps préhistoriques, alors que les hommes n'avaient pas encore enlaidi la terre...
XXXVIII
Dimanche 4 mai.
Après une journée de marche encore longue sous un ardent soleil, vers le soir, nous voyons poindre devant nous Tanger la Blanche; au-dessus, la ligne bleue de la Méditerranée, et au-dessus encore, cette lointaine dentelure irisée qui est la côte d'Europe.
Nous éprouvons une première impression de gêne, presque de surprise, en passant au milieu des villas européennes de la banlieue. Et notre gêne devient de la confusion, lorsque, en entrant dans le jardin de l'hôtel, avec nos figures noircies, nos burnous, et nos jambes nues, notre suite de muletiers, de ballots, notre déballage de Bédouins nomades, nous tombons au milieu d'un essaim de jeunes misses anglaises en train de jouer au lawn-tennis...
Vraiment Tanger nous paraît le comble de la civilisation, du raffinement moderne. Un hôtel, ou l'on nous donne à manger sans exiger de nous la lettre de rançon signée du sultan; pour nous apporter le couscouss, à table d'hôte, des messieurs cuistres tout de blanc cravatés, tout de noir vêtus, avec de petits cafetans étriqués, arrêtés devant à la taille comme si le drap coûtait trop cher, et prolongés derrière, au-dessous du dos, par deux pendeloques saugrenues en élitres de hanneton. Des choses laides et des choses commodes. La ville partout ouverte et sûre; plus besoin de gardes pour circuler par les rues, plus besoin de veiller sur sa personne; en résumé, l'existence matérielle très simplifiée, plus confortable, nous sommes forcés de le reconnaître, facile à tous avec un peu d'argent. Et, à la détente qui se produit en nous, nous sentons tout ce qu'avait d'oppressant, malgré son charme, cette replongée si profonde que nous venons de faire dans des âges antérieurs...
Cependant, nos préférences et nos regrets sont encore pour le pays qui vient de se refermer derrière nous. Pour nous-mêmes, il est trop tard, assurément, nous ne nous y acclimaterions plus. Mais la vie de ceux qui y sont nés nous paraît moins misérable que la nôtre et moins faussée. Personnellement, j'avoue que j'aimerais mieux être le très saint calife que de présider la plus parlementaire, la plus lettrée, la plus industrieuse des républiques. Et même le dernier des chameliers arabes, qui, après ses courses par le désert, meurt un beau jour au soleil en tendant à Allah ses mains confiantes, me paraît avoir eu la part beaucoup plus belle qu'un ouvrier de la grande usine européenne, chauffeur ou diplomate, qui finit son martyre de travail et de convoitises sur un lit en blasphémant...
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O Moghreb sombre, reste, bien longtemps encore, muré, impénétrable aux choses nouvelles, tourne bien le dos à l'Europe et immobilise-toi dans les choses passées. Dors bien longtemps et continue ton vieux rêve, afin qu'au moins il y ait un dernier pays où les hommes fassent leur prière...
Et qu'Allah conserve au sultan ses territoires insoumis et ses solitudes tapissées de fleurs, ses déserts d'asphodèles et d'iris, pour y exercer dans l'espace libre l'agilité de ses cavaliers et les jarrets de ses chevaux; pour y guerroyer comme jadis les paladins, et y moissonner des têtes rebelles. Qu'Allah conserve au peuple arabe ses songes mystiques, son immuabilité dédaigneuse et ses haillons gris! Qu'il conserve aux musettes bédouines leur voix triste qui fait frémir, aux vieilles mosquées l'inviolable mystère,--et le suaire des chaux blanches, aux ruines.
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FIN
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