Part 15
Ils s'asseyent en cercle, autour de nos tentes, sur l'herbe suspecte ou sur les vagues choses noires, et commencent à chanter pour se tenir en éveil, en se faisant face deux à deux. Ils chanteront jusqu'au matin; c'est l'usage pour tous les gardes nocturnes qui font consciencieusement leur service, et il faudra nous arranger pour dormir comme nous pourrons au milieu de ce choeur sauvage qui n'aura jamais de trêve.
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Vers minuit, leur musique tourne à un charivari tout à fait irrévérencieux. De garder des «nazaréens», cela les a mis en gaieté moqueuse; ils ne chantent plus, ils imitent toutes les bêtes du Maroc: des cris de chien, des cris de chameau, des cris de poule qui pond, ou même des hurlements de pure fantaisie. Alors je me lève, très furieux. A tâtons je m'en vais réveiller sous sa tente le vieux caïd responsable, et, ensemble, lui portant un fanal, moi une cravache, nous faisons le tour des gardes, avec force menaces de corrections immédiates, de plaintes au pacha, de bastonnade, de prison même. Le silence se fait, docilement...
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Une heure du matin.--Une seconde _mouna_ nous est apportée, plus pompeuse que la première: d'immenses couscouss de dessert, des pyramides de gâteaux, des mannequins d'oranges, du thé et des pains de sucre: le jeune pacha a tenu à faire bien les choses. Nos gens d'escorte se relèvent, pour recommencer une fête à tout casser, et nous finissons par nous endormir...
XXXIII
A MÉKINEZ
Lundi matin 29 avril.
En nous éveillant sous le ciel sombre, nous nous apercevons que nous étions campés dans un cimetière: le cimetière des pauvres, probablement; pas de pierres tombales, mais des bosses de gazon éparses autour de nous, les unes très anciennes, les autres encore fraîches. Et nous avons dormi sur ces morts.
Pas plus de mouvement qu'hier, aux abords de cette ville; sur la hauteur là-bas, dans la grande ogive d'entrée qui s'ouvre au milieu des remparts, rien de vivant ne se montre, et le morne désert commence tout de suite, au pied des longs murs.
Vers huit heures, cependant, apparaissent trois ou quatre juifs, reconnaissables de loin à leurs robes noires; sortis de cette porte, les voici qui descendent vers notre camp par les terrains grisâtres, exfoliés et semés de pierres. C'est pour nous offrir des bijoux, des broderies d'autrefois, qu'ils déballent par terre, sur l'herbe humide, parmi les piquets et les cordes de nos tentes.
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Neuf heures.--Un cavalier tout poussiéreux, qui semble avoir couru grand train, nous arrive de Fez; il nous apporte ce que nous attendions pour pénétrer dans la sainte ville: des lettres du sultan adressées au pacha et aux aminns, nous donnant le droit de circuler et de visiter les jardins mystérieux d'Aguedal.
Alors nous faisons seller nos mules et, par l'espèce d'avenue grise, nous montons vers cette grande porte qui depuis hier attirait nos yeux.
Passant enfin sous la haute ogive encadrée d'arabesques et de faïences, nous faisons notre entrée dans Mékinez.
D'abord des fondrières, des ruines; d'autres remparts, d'autres enceintes, d'autres portes croulantes, démolies, images de la désolation et de la vétusté dernières. Quelques rares habitants, plaqués dans des recoins de murs et vêtus de burnous de la même couleur que les pierres, nous regardent entrer avec une expression de vague méfiance.
Des rues plus larges, plus droites qu'à Fez; l'aspect d'une ville plus majestueuse, mais plus délabrée encore et plus ensevelie. De grandes mosquées grises, des minarets immenses, dominent les places désertes. Et sur toutes les terrasses, sur tous les murs lézardés, sur tous les couronnements de portes, poussent de hautes herbes et des fleurs sauvages, résédas et pâquerettes, en jardins touffus ou en guirlandes retombantes; tout un parterre de fleurs blanches et jaunes recouvre l'ensemble de ces ruines.
Par de petites ruelles voûtées qui descendent, nous nous faisons conduire chez le jeune pacha, pour lui remettre la lettre du sultan, qui est le «sésame» nous donnant accès dans cette ville. Aux abords de sa maison, les murs ne sont plus décrépits, mais recouverts de chaux absolument immaculée, et les plantes sauvages ne garnissent plus les toits. Plusieurs graves personnages sont assis là sur des pierres, attendant une audience; ils sont drapés tous dans ces blanches mousselines de laine que retiennent des cordelières de soie et qui voilent des robes de dessous en drap bleu ou rose.
Le jeune pacha nous reçoit au seuil de sa porte; en murmurant une bénédiction pieuse, il baise d'abord le sceau du sultan sur la lettre que nous lui présentons; puis il la lit et se met à nos ordres pour nous mener à ces jardins d'Aguedal, que lui seul a le droit de faire ouvrir. Quand voulons-nous nous mettre en route?--Nous répondons: «Tout de suite,» n'ayant pas de temps à perdre,--et, sur un signe, on court lui chercher son cheval.
Presque aussitôt on l'amène, au galop, tenu en main par deux esclaves noirs, rétif et superbe dans la petite rue étroite où ses coups de pied font voler la chaux des murs. Il est blanc, à longue queue traînante. La selle et la bride, en soie vert d'eau, sont brodées d'or.
A la suite du jeune pacha, nous nous enfonçons dans la ville morte, dans les débris de Mékinez, qu'il nous faudra traverser dans toute sa longueur, le palais et les jardins du sultan étant très loin, du côté opposé.--Les rares passants s'inclinent devant le jeune chef, ou s'avancent pour baiser le bas de ses burnous.
Toujours des enceintes nouvelles, de formidables remparts à créneaux, puis des espaces vides, des ruines dont le plan est incompréhensible.--Murailles toutes sapées par la base, tenant debout on ne sait comme, mais gardant un air imposant quand même, et farouche, avec leurs proportions excessives et leurs hauts bastions crénelés.
Vers le centre, nous arrivons en face d'une muraille plus grande encore que toutes les autres, infiniment haute et longue, dont les bastions carrés s'alignent en perspective fuyante, imitant les «sept tours» de Stamboul; elle forme une autre ville dans la ville, plus murée, plus impénétrable. Nous sommes là sur une sorte d'esplanade, d'où l'on domine des lointains tranquillement tristes, des séries de murs lézardés, de minarets morts, de terrasses vides. Autour de nous, cependant, il y a un peu plus de monde: des gens encapuchonnés de burnous couleur de pierre;--et un groupe de femmes juives non voilées, toutes pailletées d'or sur velours bleu et rouge, qui sont comme d'extraordinaires poupées éclatantes sur l'uniformité de ces gris neutres. Et à ce moment, du bout d'une rue déserte, nous voyons de loin arriver des cavaliers qui semblent fatigués d'une longue route,--et qui nous font des signes, nous crient de nous arrêter, accourent à nous...
Ah! ce sont nos cadeaux, les cadeaux que le sultan nous envoie!!! Qu'Allah soit loué, nous n'y comptions certainement plus.
Pour le gouverneur d'Algérie, il y a un beau cheval pommelé, que nous serons chargés de lui conduire; et pour nous, une énorme caisse clouée, la charge d'une mule. Nous renvoyons ces cavaliers à notre camp, en dehors des remparts, où nous retournerons tout à l'heure pour déballer ces choses précieuses. Mais on a fait cercle autour de nous, le bruit de ces présents du souverain s'est répandu sur la place, et voici maintenant qu'on nous considère avec respect comme de grands chefs.
Plus tard, dans très longtemps, dans l'avenir crépusculaire, quand je reverrai chez moi ces cadeaux du calife, qui sait si je me rappellerai jusqu'à la fin au milieu de quel décor étrange et lumineux ils me sont apparus un jour, sur cette place de Mékinez, devant le palais désert de Mouley-Ismaïl, le sultan cruel...
Nous dirigeant vers les jardins d'Aguedal, nous contournons toujours la funèbre muraille grise, qui pointe là-haut ses créneaux aigus vers le ciel bleu. A présent, nous sommes sur une autre place, la plus grande et la plus centrale de Mékinez, qu'entourent des minarets et de vieilles maisons sans fenêtres, recouvertes de chaux blanche. Et ici, dans la monotone muraille que nous longeons depuis si longtemps, une merveilleuse porte de palais, toute brodée de mosaïques, s'ouvre, comme une surprise, attestant que ce lieu, aux aspects effroyables de prison, a été le repaire d'un sultan magnifique, raffiné comme un artiste dans son luxe rare. Et devant cette porte, au milieu d'un large rayon de soleil qui tombe et dessine à terre les dentelures noires des créneaux, s'agite un groupe de cavaliers invraisemblables, qui paraissent tout petits sur leurs chevaux à selles de velours, qui rient gaiement avec des voix enfantines, et dont les burnous, au lieu d'être blancs comme c'est l'usage pour les hommes, sont de toutes les nuances connues, les plus vives et les plus fraîches: c'est une troupe d'écoliers qui continuent la fête d'hier, ce sont des petits _aminns_, des petits _pachas_, en beaux costumes, montés sur les selles de gala de leurs pères; c'est une joyeuse cavalcade d'enfants qui s'organise au milieu de ces ruines, admirable de couleur dans ce rayon de soleil, sur le fond écrasant et sombre de ces murailles de palais. Et je crois que ce tableau inattendu, dépassant encore tous les autres, me restera dans les yeux comme le plus oriental que j'aie vu dans tout mon voyage au Moghreb...
Oh! derrière eux, quelle étonnante et mystérieuse merveille, que cette porte de palais, ouverte dans ces immenses remparts! Et comme ils sont charmants tous, et bizarres, ces écoliers sur leurs chevaux! En voici un tout petit, qui peut avoir au plus cinq ou six ans; il est en burnous d'un rose saumon, sur une selle de velours vert; il monte un grand cheval qui hennit, qui se cabre, qui lui jette à la figure toute sa crinière blanche ébouriffée, et il n'a pas peur, il sourit, promenant ses beaux yeux de droite et de gauche pour voir si on le regarde; quel délicieux petit être il est et quel cavalier superbe il deviendra plus tard...
Cette porte, qui fut celle du sultan Mouley-Ismaïl le Cruel, contemporain de Louis XIV, est une gigantesque ogive, supportée par des piliers de marbre, et encadrée de festons exquis. Toute la muraille d'alentour, jusqu'en haut, jusqu'aux crénelures du faîte, est revêtue de mosaïques de faïence, fines et compliquées comme des broderies précieuses. Les deux bastions carrés qui, de droite et de gauche, flanquent cette porte, sont aussi couverts de mosaïques semblables et reposent également sur des piliers de marbre. Des rosaces, des étoiles, des emmêlements sans fin de lignes brisées, des combinaisons géométriques inimaginables qui déroutent les yeux comme un jeu de casse-tête, mais qui témoignent toujours du goût le plus exercé et le plus original, ont été accumulés là, avec des myriades de petits morceaux de terre vernissée, tantôt en creux, tantôt en relief, de façon à donner de loin cette illusion d'une étoffe brochée et rebrochée, chatoyante, miroitante, sans prix, qu'on aurait tendue sur ces vieilles pierres, pour rompre un peu l'ennui de si hauts remparts. Le jaune et le vert sont les nuances qui dominent, dans ces bigarrures de toutes couleurs; mais les pluies, les siècles qui se sont succédé, les soleils qui ont recuit tout cela, se sont chargés de fondre ces teintes, de les harmoniser, de donner à l'ensemble une patine chaude et dorée. Des bandes sombres, comme de larges rubans de deuil tendus horizontalement, traversent et encadrent ces broderies vertes ou jaunes: ce sont des inscriptions religieuses, caractères arabes enroulés, patiemment exécutées en mosaïques de faïence noire. Et, le long de la bande supérieure, des crocs de fer, semblables à ceux que l'on voit aux étals des bouchers, sortent du mur pour recevoir, à l'occasion, des rangées de têtes humaines...
Nous continuons notre route, toujours vers ces jardins d'Aguedal; longeant encore l'interminable muraille, nous rencontrons d'autres portes à mosaïques, d'autres séries de bastions et de créneaux. De plus en plus, nous sommes dans les régions abandonnées, dans les ruines. D'autres places, immenses, désertes, entourées de remparts qui semblent des enceintes de villes détruites; je ne sais combien encore de portes démantelées, d'ogives brisées, de murs croulants. Personne nulle part, que des cigognes perchées sur les ruines et regardant de haut la désolation d'alentour; un air d'abandon encore jamais vu ailleurs.
Des espaces vides, semés de décombres, de pierres, creusés de trous profonds, de grottes, d'oubliettes. Des champs de blé quelquefois, entre de hauts murs imposants qui ont dû jadis enfermer des choses si cachées. Çà et là, au fond d'enclos où nous ne pénétrons pas, apparaissent, au-dessus de la monotonie des remparts crénelés, de grands toits en faïence verte, garnis de mousse et de fleurs sauvages: palais des sultans passés, dont on a fermé les portes après la mort du maître (un sultan nouveau ne devant jamais habiter le même lieu que son prédécesseur), et qu'on laisse lentement détruire par les siècles... Et sur tout ce chaos de débris, que l'été chauffera bientôt de son soleil torride, c'est toujours et partout la même exubérante profusion d'herbes et de fleurs: de vrais parterres de pâquerettes, d'anémones, de pavots rouges, de pavots blancs, de pavots roses; d'immenses jardins naturels, délicieusement tristes...
Nous allons toujours, conduits par le jeune pacha, trottant derrière son cheval harnaché de vert et d'or. Nous ne savons plus si nous sommes dans la ville ou dans les champs; la limite des ruines est mal définie; autour de nous il y a encore de grands pans de murs inachevés et cependant près de tomber de vieillesse: caprices de différents souverains qui se sont succédé, puis qui ont disparu dans l'abîme éternel avant d'avoir pu finir leur oeuvre commencée. De longues lignes de remparts crénelés s'en vont se perdre on ne sait où, parmi les halliers et les herbages, dans les lointains de la campagne déserte...
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Les jardins d'Aguedal! Quel lieu désolé! quel aspect de tristesse inattendue--même après tout ce que nos yeux se sont habitués à voir ici de funèbre!--D'abord une porte déjetée et vermoulue, qui s'ouvre avec un air clandestin au bout d'un sentier d'herbes, dans de hauts remparts: à l'appel du pacha, un gardien à barbe blanche nous tire les verrous intérieurs et les referme derrière nous quand nous sommes passés. Une première enceinte, espèce de préau de la mort, toujours entre des murs d'au moins cinquante pieds de hauteur, puis une seconde porte verrouillée de fer; une seconde enceinte, une autre porte encore,--et enfin les «jardins» nous apparaissent... Nous restons saisis devant la nudité immense d'une espèce de prairie sans fin à l'herbe rase semée de marguerites, où paissent à l'état sauvage des troupeaux de chevaux et de boeufs, où courent dans le lointain des bandes d'autruches,--et où des ossements, des carcasses vides gisent sur la terre. De jardins, il n'y en a point; à peine quelques arbres là-bas, dans un vieil enclos formant verger; autrement, rien qu'une prairie triste et murée, si étendue pourtant que sa muraille grise s'en va se perdre à l'horizon, semble n'être là-bas qu'une ligne entourant la plaine où ces troupeaux sont épars. La campagne au delà, absolument solitaire, est verte sous un ciel sombre; on dirait quelque site des pays du Nord, dans une contrée sans villages et sans routes, quelque parc de manoir dans une région abandonnée. Ces chevaux, ces boeufs, ces petites marguerites blanches dans l'herbe, rappellent aussi nos climats, et il y a même çà et là des flaques d'eau où chantent les plus ordinaires grenouilles. Ce qui surprend alors, ce qui est la seule note dissonante, exotique, c'est ce chef arabe à côté de nous--et ces autruches, circulant comme chez elles, sur leurs longues jambes minces. Si le lieu est triste, au moins n'est-il pas banal; car sans doute bien peu d'Européens ont pénétré dans ces _jardins_ du sultan.
Nos mules marchent avec une certaine hésitation; elles ont peur de ces carcasses mortes, couchées dans l'herbe; ensuite elles reculent devant une bande d'autruches, qui s'approchent pour nous voir en tendant leur long cou chauve, puis qui se sauvent, en se dandinant sur leurs hautes pattes.
Nous avons la curiosité de savoir ce que sont devenues trois juments normandes offertes par le gouvernement français à Mouley-Hassan, il y a quatre ans environ, à l'occasion d'une précédente ambassade, et nous nous avançons pour les découvrir, parmi tous ces chevaux qui sont là.
Enfin, nous les reconnaissons, ces trois normandes, groupées bien près les unes des autres, à l'écart de leurs semblables et faisant visiblement bande à part. Chacune d'elles a son petit poulain, fils d'étranger;--et cela nous étonne de voir ces bêtes, au bout de quatre années, se rappeler encore leur origine commune, vivre ainsi ensemble, avec des airs de comprendre leur exil...
Ensuite nous longeons les murs d'enceinte, pour visiter trois ou quatre constructions anciennes qui y sont adossées, à de grandes distances les unes des autres: ce sont des kiosques de jardin, entourés de quelques cyprès noirs; ils ont des vérandas donnant sur l'Aguedal et soutenues par de vieilles colonnades charmantes; abandonnés, peut-être depuis des siècles, ils sont d'une tristesse funèbre sous les couches de chaux amoncelées qui effacent leurs arabesques. Les portes en sont verrouillées, condamnées, ou même murées de pierres. Sans doute des sultanes, des belles cloîtrées et invisibles, sont souvent venues jadis s'asseoir devant ces kiosques, sous ces colonnes, pour se donner des illusions de liberté en contemplant les lointains de ces prairies de marguerites... Et de mystérieux drames d'amour ont dû se passer là, qui ne seront jamais écrits...
Au sortir des jardins d'Aguedal, le jeune pacha nous ramène par d'autres chemins, à travers des dépendances intérieures du palais, toujours entre les gigantesques murailles crénelées, d'une hauteur excessive, qui donnent à tout ce lieu son caractère d'impénétrabilité farouche. Les cours, les avenues, les places, sont toujours vides et mortes. La couleur d'ensemble de tous ces remparts, de toutes ces ruines est le jaune terreux marbré de brun rouge; la chaux employée à Mékinez est généralement mélangée d'ocre, et puis surtout, les années, les pluies, les soleils, les lichens, ont rendu à tout cela les teintes primitives des rochers et du sol. Ces dépendances du palais sont immenses; dans des bas-fonds, où coulent des ruisseaux, nous traversons des vergers incultes, qui sont des fouillis délicieux d'orangers, de grenadiers, de figuiers et de saules. Les belles sultanes captives ont de quoi s'égarer sous la verdure et peuvent se faire des illusions de bois sauvages.
Dans toutes les crevasses des remparts poussent des cactus nopals, grands comme des arbres, qui étalent au soleil leurs fleurs jaunes et leurs feuilles rigides, semblables à des raquettes bleuâtres. Et des quantités de cigognes, immobiles sur une patte au faîte des créneaux, nous regardent de haut passer.
Le jeune pacha nous mène voir une pièce d'eau artificielle, destinée au bain des dames du harem, et sur laquelle le sultan compte faire naviguer le canot électrique que nous lui avons offert. C'est un lac carré, de trois ou quatre cents mètres de long. Sur trois de ses côtés, il est entouré d'une sinistre muraille crénelée de soixante pieds de haut, qui se reflète et se renverse dans l'eau immobile, donnant une fausse impression de profondeur. La quatrième face communique, par un quai dallé de pierres, avec la grande esplanade vide qui mène au palais. C'est là que nous nous promenons, absolument seuls toujours, nos yeux embrassant de tous côtés des séries de formidables remparts, qui se superposent, se croisent, se dédoublent,--et nous enferment. Au-dessus de ces vieux murs lézardés, que chauffe à présent le soleil de midi, apparaissent de nouveau les toits couverts d'herbages des palais des anciens sultans--qui abritent peut-être encore de merveilleux débris jamais vus;--et au delà, un fouillis plus lointain de terrasses, de mosquées, de minarets, de murs lézardés et croulants: toute la désolation solennelle de Mékinez, étagée sur le ciel morne.--Une musique de cigales sort des vieilles pierres,--et toute la surface du lac muré est piquée de petits points noirs, qui sont des têtes de grenouilles chantant à pleine voix dans le silence des ruines...
Une seule construction neuve émerge là-bas, au-dessus des vieux murs: c'est le palais du sultan actuel, blanc comme neige, avec un toit de faïence verte et des auvents bleus. Le sultan ne passe guère là qu'un mois chaque année, obligé de résider davantage à Fez et à Maroc, ses deux autres capitales; mais ce palais est habité en ce moment par un détachement de dames du harem qui ont quitté Fez la semaine dernière--et qui, bien entendu, ont été soigneusement séquestrées derrière plusieurs murs avant notre arrivée dans les jardins.
Au moment où nous nous éloignons pour partir, un groupe de lavandières noires, ayant de grands anneaux d'argent dans les oreilles, sortent du palais avec des paquets de linge sur la tête: les chemises des belles dames invisibles, qu'elles se mettent à laver nonchalamment dans le lac, en chantant des chansons de leur pays...
Je ne sais combien d'enceintes il nous faut franchir pour nous en aller, combien de portes; ni combien de détours il nous faut faire, entre d'énormes remparts calcinés de soleil où poussent des cactus.
Il se trouve que nous allons précisément sortir par la merveilleuse porte en mosaïques de Mouley-Ismaïl, admirée ce matin. Nous passons sous son ogive, dans son ombre, entre ses piliers de marbre, et nous voici dehors, au grand soleil, sur la place centrale de la ville. Des groupes d'Arabes qui sont là, apercevant leur pacha entre nous deux, s'avancent et s'inclinent profondément, presque prosternés... Jadis, les petites sorties du matin de Mouley-Ismaïl, sans apparat, devaient être quelque chose dans ce genre.
* * * * *
Sur cette place, nous remercions le pacha et lui disons adieu--pour nous diriger vers la ville des juifs, faire la visite promise à notre ami d'hier au soir.--Cela nous changera de toutes ces grandeurs mortes.
Pour arriver à cette ville des juifs, il faut traverser des quartiers plus habités. D'abord celui des marchands de bijoux, où des deux côtés de la rue, dans des petites échoppes en forme de boîte, de bizarres étalages d'argent et de corail brillent sur de vieux dressoirs en bois grossier. Et puis une rue très particulière, longue, droite et large comme un boulevard, bordée de maisonnettes sans toits, pareilles à des cubes de pierre; elle monte vers une colline au sommet de laquelle le tombeau d'un saint découpe sur le bleu cru du ciel sa coupole peinte, flanquée de deux hauts palmiers minces.
A l'extrémité de cette rue, s'ouvre la porte des Juifs. Et, aussitôt cette porte franchie, tout change d'aspect brusquement, comme si on était là dans un autre pays où, sans transition, on aurait été jeté. Au lieu de l'immobilité et du silence, un grouillement compact; au lieu des hommes bruns, qui marchaient lents et majestueux, drapés dans des laines blanches, ici, des hommes pâles ou rosés, en longues papillotes et coiffés de calottes noires, qui vont tête basse, étriqués dans des robes sombres; des femmes non voilées, qui sont très blanches et ont des sourcils minces; une quantité de jeunes Éliacins, frais et roses, efféminés, à l'expression rusée et craintive. Une population trop dense, qui étouffe dans ce quartier étroit, en dehors duquel le sultan ne lui permet pas de vivre. Des ruelles encombrées de marchands, et par terre toutes sortes de débris, d'épluchures, d'immondices; à cause du tassement, une malpropreté qui étonne, même après celle des rues arabes, et des puanteurs sans nom, à la fois âcres et fades, vous prenant à la gorge.