Au large de l'écueil: roman canadien

Chapter 6

Chapter 63,801 wordsPublic domain

--Et je le répète... Mon indignation n'avait pas d'amertume, elle est triste au-delà de ce que je peux dire...

--Rappelez-vous que mon père ne sait pas qu'il outrage, reprend la jeune fille, à qui le chagrin de son ami fait éprouver le besoin d'une excuse. Il ne peut outrager les prières et la Sainte auxquelles il n'a jamais cru!...

--Et vous aussi, vous ne croyez pas à la foule qui prie, vous niez Sainte-Anne de Beaupré! dit-il, avec beaucoup de tristesse.

--Autant que vous l'affirmez! répond-elle. Il ne faut pas m'en faire un crime... Tout me défend d'y croire...

--Ainsi, dans votre sentiment de tout-à-l'heure, il y avait plus de pitié que d'admiration!...

--Pardon, je sens que j'aime la campagne canadienne-française! dit-elle.

--Tout en niant le Dieu qu'elle adore!... Il n'y a donc rien, dans les sources de votre âme, qui vous parle de Lui!...

--Rien, Monsieur Hébert!...

--Et que pensez-vous du Christ dont les plaies saignent sur le Crucifix de l'autel?

--Il me rappelle tout ce que m'en a dit Renan!

--Et des paroles enflammées du prédicateur?

--Elles me font songer à tout ce que Voltaire m'a enseigné des prêtres!...

--Et de l'amour des chants sacrés?...

--Ils exaltent la puissance de la matière qui les apporte à mon coeur!...

--Et de la messe qu'on murmure?

--Elle évoque à mon souvenir les temples de jadis et la superstition grecque!...

--Et des miracles sans nombre?... A droite, à gauche, ils ont amoncelé leurs preuves...

Voyez le fouillis des béquilles innombrables!... Chacune d'elles représente un sanglot humain qui fut séché!... Voyez, sur la muraille, les dépouilles de la souffrance mise en déroute: les violons ternes des aveugles redisent les yeux que la Sainte ouvrit, les fusils rouillés parlent des blessures qu'elle a cicatrisées, les bandages lugubres éternisent les plaies qu'elle a domptées!... La vision de tout le bonheur que rappellent ces défroques du malheur, vous laisse-t-elle insensible à l'au-delà?...

--Tout eela me dit que l'auto-suggestion est une force admirable, dont l'inconnu m'épouvante et m'attire...

--Oh! que le gouffre entre nous est large et profond, Mademoiselle! ajoute le jeune homme, écrasé par l'incrédulité paisible de la Voltairienne. Il ne vous reste donc aucune trace de la foi de vos ancêtres!...

--Il n'en restait plus dans les veines de mon père!...

Alors même qu'elle a été si nette et presque brutale en ses réponses brèves, Marguerite n'a pas eu le calme et l'assurance intimes de ses paroles. Une angoisse indicible la mord au coeur, et des pulsations rapides violentent ses artères. Dès l'heure où son intelligence a pris contact à la croyance virile et saine de Jules Hébert, la jeune fille a senti poindre en elle un doute de son incroyance. Ce ne fut qu'un malaise, à l'origine, et quelque chose d'un peu vague; mais l'atmosphère de religion chaude au sein duquel elle a respiré le souffle de la foi canadienne-française, l'a pénétrée peu à peu de son ardeur, et la paix de sa conscience a sombré devant les assauts multiples. Elle sait bien que, des deux antagonismes en présence, un seul a faibli, et que ce n'est pas celui de Jules Hébert. Ce jour-ci, plus que tout autre antérieur, avive la crise de son âme. Devant le surnaturel que tout dans la Basilique lui impose, elle a voulu attribuer à l'extase poétique le silence grave que fait descendre en elle ce tableau de grandeur humaine, dresser contre lui toutes les résistances de la libre-pensée victorieuse. Mais la même sensation pénible revient toujours à la rescousse, attaque des régions encore inexplorées de son être. Est-ce, comme l'a dit le Canadien, la voix des aïeux qui crurent, cette rumeur aux profondeurs secrètes d'elle-même? L'au-delà qu'il lui avait toujours suffi d'une raillerie pour détourner comme un rêve puéril, apparaît avec des probabilités nouvelles. Elle essaye d'arracher l'obsession gênante, mais elle est impuissante à la terrasser. Tout-à-coup, elle tressaillit. L'appel aigu du Sanctus lui entre comme une lame dans la chair. Elle voit les chasubles de pourpre et les surplis de neige un instant se mouvoir, puis s'arrêter. L'orgue commence une mélodie sourde. Une attente mystérieuse est dans l'air. A la hauteur du coeur de Marguerite, la tête brune de Jules est en prières. Les boucles blondes ont bougé sur le corsage mauve, et le profil mince et rose incline plus bas. Va-t-elle insulter la foi paysanne et celle des Hébert? Une impulsion généreuse l'entraîne, et elle s'agenouille auprès de Jeanne. Les cheveux blancs du curé fléchissent, la clochette rend un son grêle et, pendant que les mille têtes des campagnards se courbent comme les blés de leurs prairies sous le vent d'Ouest, la jeune fille n'ignore plus que le doute est dans son âme pour toujours. _____

Une sourde angoisse les serre à la gorge, enveloppe leur âme d'ils ne savent quelle terreur indicible. Ils sont presque pétrifiés, tous trois, Jeanne, Marguerite et Jules, devant la Chute Montmorency géante, et leurs mains convulsives se cramponnent au garde-fou qui les sépare de l'abîme. La clameur des eaux, s'écrasant dans le vide et rugissant sur les rocs, fait trembler la gorge de la montagne, et, la vaste plainte aux gémissements sans nombre épouvante. L'écume, à gros bouillons immaculés, se précipite sur les rochers qu'elle gruge, galope sur les croupes arrondies, se tord dans les sillons creux, se déchire aux pointes aiguës, s'effondre en une vague colossale dans le gouffre hurlant sous terre. Elle asperge la falaise de gouttelettes infimes, et celles-ci, tout près d'atteindre la pierre tailladée que leurs devancières à travers les siècles ont noircie, portent, un moment la livrée de l'arc-en-ciel. Quelques herbes malingres achèvent de mourir sur les flancs de la faille qui ne peut plus les nourrir. Un éboulis dévalant vers la rivière, un peu plus loin, fait songer aux secousses formidables d'antan. A n'en pas douter, c'est un des repaires où la nature donne libre cours à sa rage féroce. D'abord vaincu, l'homme dont le regard qui s'élève aperçoit là-haut la nonchalance des arbres et le calme de l'azur, a déjà moins peur du tapage infernal et du torrent monstre.

--Tout-à-l'heure, à Sainte-Anne-de-Beaupré, c'était l'homme et la puissance des foules qui grondent; nous avons, maintenant, la nature; et la grandeur écrasante des forces qu'elle déchaîne et qui mugissent, disait la Française, au cours de leur entretien ému.

--Plus que jamais, vous croyez à l'âme des choses, à Dieu-matière... Vous prenez votre revanche, dit Jules, finement.

--Et ma vengeance est terrible... Vous avez mal choisi le temps de vous avouer vaincu...

--Vous triomphez trop vite, Mademoiselle, ajouta-t-il, prolongeant leur plaisanterie légère. Peut-être mon Dieu est-il pour quelque chose dans toute cette grandeur!...

--Oui, Dieu a créé les torrents qui épouvantent l'homme, et leur puissance n'est rien devant la sienne qui a l'éternité pour abîme, interrompit Jeanne, comme se parlant à elle-même, et dont la voix fait moins impression sur Marguerite que le vacarme effroyable au milieu duquel elle a vibré, tremblante et convaincue. La Parisienne secoue en vain la sensation tyrannique de la Présence étrange qui n'est plus nouvelle, envahit son âme et se précise, surhumaine, toujours moins nébuleuse, plus réelle. C'est là, bien au fond d'elle-même, et c'est indéracinable.

--C'est une tombe magnifique pour le désespoir, fait remarquer Jules, après un long silence entre eux tous. On ne peut rêver plus beau suicide!...

--Qui saura combien de gens, las de souffrir, voulurent un moment rouler sur la vague qui leur promettait l'oubli? ajoute Marguerite. Les fleurs, là-haut, les empêchèrent de mourir...

--D'autres, sans doute, électrisés par la clameur grandiose, caressèrent ici de grandes espérances, mûrirent de grands desseins, conçurent de grands héroïsmes, dit Jules.

--Et moi, je songe aux amoureux qui se serrent tout près l'un de l'autre, pour ne pas laisser crouler leur bonheur avec les eaux qui tombent, murmure Jeanne.

--C'est, en effet, le jour des petites ouvrières et de leurs tendres amis, reprend son frère. Ils viennent ici, le dimanche, faire une provision de bon air pour toute la semaine accablante à l'usine...

--Au fait, vous apercevez là, tout près du fleuve, une fabrique immense, dit Jeanne. Bien souvent, les travailleuses regardent furtivement la Chute qu'elles aiment, et cela étanche leurs fronts que la sueur inonde...

--Plus loin, dans les prairies de l'Ile, ajoute Jules, les moissonneurs, assommés de rayons brûlants, regardent au loin le flot géant, et cela les repose et les rafraîchit...

--Cela nous bat, gens d'Europe, interrompit soudain Gilbert, dont la voix inattendue les fait tressaillir tous. Vraiment, nous n'avons rien de semblable!...

--Je vous en fais mes compliments, Monsieur le Canadien, ajoute Madame Delorme, dont le costume et la coiffure en font une apparition de grâce voltigeante. Les Chutes du Rhin ne valent pas les vôtres, n'est-ce pas, Gilbert?...

--Puisque vous avez la gentillesse d'admirer les beautés de mon pays, Monsieur et Madame Delorme, voulez-vous joindre Jeanne, ma soeur, aux compliments que vous m'en faites? dit Jules.

--C'est donc là la soeur dont nous avons appris de si jolies choses, dit Madame Delorme, gentiment.

--Je suis heureux de saluer en vous la Canadienne et son charme, fit Gilbert, galamment.

--C'est un gros honneur que vous me faites, Monsieur Delorme, et je crains que mes épaules soient trop faibles pour un tel fardeau, répondit la petite Québécoise, et la conversation se noue, aimable et facile.

Marguerite éprouve, à revoir brusquement son père, une joie suprême. Tout l'amour qu'elle a pour Gilbert inonde son âme et détruit, pour le moment, les influences mystérieuses dont elle commençait à redouter la hantise en elle-même. Elle pousse un long soupir de délivrance, comme si le poids qui lui alourdissait la conscience, était enlevé pour toujours. N'est-ce pas avoir été infidèle, à ce père que d'avoir laissé, le doute s'infiltrer en elle? Oh non, elle ne le trahira pas. Elle est son idole, sa plus grande félicité, sa raison meilleure de vivre. Elle se rappelle toute la sollicitude et la tendresse avec lesquelles il lui déroula sa religion de libre-penseur enthousiaste. A la voir s'agenouiller devant le Dieu qu'il traque ainsi qu'on chasse la vermine, il en aurait une peine qui lui empoisonnerait le coeur. Et plus les souvenirs l'enflamment, plus elle contemple le visage pale et frémissant du père adoré, plus elle est ressaisie par la foi aux enseignements dont il l'a passionnément nourrie, saturée. Elle incarne son rêve de la jeune fille nature, aussi pure que les vierges de la superstition, mais libre, sans qu'elle s'avilisse aux pratiques humiliante. A Sainte-Anne-de-Beaupré, tout-à-l'heure, ce fut une crise de sentimentalisme aigu, l'intelligence est demeurée intacte. Cela est passé, ne reviendra plus, grâce au père dont la présence réchauffe et fortifie sa croyance en l'évolution féconde, éternelle. D'ailleurs, est-il endroit plus irrésistible pour déifier la Matière? Ce torrent exalte les forces de la nature, et c'est leur apothéose. L'homme n'est qu'une force, avec un pouvoir sublime qu'il appelle son intelligence, mais toutes les puissances prennent leur source dans la Matière sans commencement ni fin. Dans les eaux qui s'écroulent et leurs gémissements sans nombre, elle ne voit plus que le symbole du gouffre infranchissable entre l'âme de Jules Hébert et la sienne...

V

C'est la grande Terrasse, un soir d'août. Le Château-Frontenac étincelle à chacune de ses fenêtres, et l'on voit se profiler, en quelques-unes d'elles, la silhouette silencieuse de femmes qui paraissent enveloppées d'une auréole. Au café, près des verdures tendres, et sous un plafond verni que la lumière paillette de reflets un peu sombres, la foule des jouisseurs cause, déguste ou flâne autour des tables mignonnes: le thé fume dans les bols minces et la glace fond dans les liqueurs fines. Les habits noirs taillés des hommes du service attendent qu'on les appelle ou s'empressent. Les frêles abats-jour des bougies répandent une sensation vague de bien-être, et à regarder leurs feux roses épars, on a je ne sais quelle illusion, de bonheur. On a vidé les écrins: les perles ouvrent leurs yeux vifs dans la soie légère et dans les chevelures nouvelles. Des bouquets parfument les corsages, et les galants portent, à leur boutonnière, une fleur dont le sourire se mêle à celui de leur visage en gaîté. Il semble que tous oublient l'angoisse de vivre et, le chagrin du jour: on se laisse engourdir par le sortilège de l'heure capiteuse, ensoleiller par les éclats de rire voisins, griser par la jouissance facile et vide et, par la chanson de l'or, éblouir par la beauté jaillissant des toilettes radieuses, bercer par l'air alangui de l'orchestre invisible, soulever par le flot du peuple déroulant au loin sa masse en cadence.

La promenade est débordante. Les courants de ceux qui s'éloignent et de ceux qui reviennent se frayent un passage en des remous de chapeaux et de têtes. On a quitté les demeures où il a fait lourd jusqu'après la chute du soleil, et l'espoir de la brise a rassemblé les milliers de poitrines qui défilent. Le bruit de la populace en marche évoque tour à tour le roulement lointain de la foudre et, le mugissement des rapides encore dans la distance. Une seconde, on se représente avec effroi quelle hécatombe cela serait, si la Terrasse n'en pouvant plus, déversait la vague humaine dans la falaise profonde. Mais la joie de tous rassure: on s'amuse à la revue cinématographique des êtres en liesse. Enfin délivrées du comptoir monotone ou de la fabrique malodorante, les ouvrières ont arboré leurs nippes fraîches: leurs narines gonflées aspirent avec frénésie l'air du soir, pendant que leurs pieds inlassables vont et viennent, que leurs yeux luisent comme des escarboucles et que leurs lèvres allument les fusées de leur esprit gouailleur. Souvent, leur amoureux les escorte, et c'est alors la gamme intime des mots suaves, des oeillades en tapinois, des silences bavards, des frôlements imperceptibles dont tout l'être a conscience. Quand ils ne sont pas accouplés, jeunes gens et jeunes filles, de noblesse bourgeoise ou populaire, se font la chasse à l'amour. Il faut voir les minauderies à l'affût, les regards tendus comme des pièges, les flèches qu'on se darde et les blessures qu'on échange à la surface du coeur. C'est le tournoi de la jeunesse où les beaux garçons comptent les sourires qu'ils vainquent et les jolies filles, les chevaliers qu'elles terrassent! Oh, qu'elle est passionnante, ce soir-là, la foule épaisse, bruyante et pittoresque dont la houle fait trembler la vaste promenade! C'est la féerie presqu'affolante des minois étincelants, des frimousses piquantes et des laideurs irréparables, des Canadiennes-Françaises vives à foison, des Irlandaises savoureuses et des Anglaises aux traits classiques, des allures gracieuses et des échines pesantes, des fleurs infinies sur les chapeaux à grande envergure et des tulles qui flottent, des profils usés par l'âge et des quelques visages graves noyés dans l'insouciance et la joie des alentours, des fronts intelligente et des bouches stupides, des Américaines étalant leur faste au milieu des humbles parures, des gamins que rien ne lasse et n'arrête, des tissus clairs et des tons mal assortis, des bourgeois simples et des commis merveilleusement parés, des mains difformes et des doigts effilés, des grisettes souriant à travers les cosmétiques et des quelques anciens ménages dont la tendresse n'a pas vieilli, des pieds énormes et des talons menus, des colosses dans les airs et des nains sous terre, des bougies roses au café regorgeant de jouisseurs, des feux électriques dont la traînée rouge, verte et blanche ondule au-dessus de la longue balustrade.

Adossés mollement à l'un des bancs que les veinards monopolisent, Jules et Marguerite, oubliant la foule dont la rumeur leur semble vague et fuir au loin, laissent pénétrer en eux la paix du Saint-Laurent calme. On dirait qu'il songe.

Et l'onde muette, jusqu'à l'île d'Orléans rêveuse, baigne dans les rayons que la lune épanche des hauteurs de l'azur. C'est comme si la trace lumineuse, allant d'une rive à l'autre, écoulait son fluide argenté sur la surface immobile. Il y a quelque chose d'un peu mystérieux dans les bateaux-passeurs dont la course à la dérive est silencieuse. La clarté du ciel envahit les faubourgs de Lévis: les clochers pensifs coupent l'horizon serti d'étoiles, les maisons se recueillent, le collège médite, l'Hospice de la Délivrance et le monastère du Précieux-Sang reposent. L'amoncellement des choses de l'Intercolonial est un peu morne sous la falaise un peu triste. Aux pieds du roc légendaire, la Basse-Ville est presque léthargique; un galop de cheval résonne parfois dans la rue Champlain déserte et quelques ombres un instant glissent pour disparaître aux encoignures. Les deux jeunes amis causent de la nature assoupie: elle infiltre en leurs âmes ils ne savent quelle ivresse sentimentale.

--Ne croirait-on pas que les traversiers se joignent au repos du soir? demande la Française.

--Ils ne font qu'effleurer l'onde, répond Jules.

--Le grand silence me parle de la Nouvelle-France qui me revient toujours à la mémoire... Je vois Cartier remontant le fleuve, alors que la lune pareille inondait, l'espace et la nature sauvage... Quelle impression divine a dû le ravir!...

--Je ne sais pas si Cartier eut l'aubaine d'un tel spectacle, dit le jeune homme. Je devine, du moins, que Champlain contempla souvent, le fleuve qu'il aima jusqu'au dernier jour... Vous me pardonnerez une vision un peu fantaisiste... Il me semble que, si les eaux passent, l'âme du Saint-Laurent demeure... A de telles heures, il se peut qu'elle rêve et, se souvienne... Elle se souvient des héros qui la connurent et voguèrent en prononçant, son nom, des boulets qui la déchirèrent, du sang qui a rougi le flot d'alors... Ou bien, elle écoute la clameur des villes soeurs grandissant à travers les siècles... Il se peut qu'elle se rappelle Wolfe et la nuit fatale où ses vaisseaux se rendirent, à l'appel de Verger le traître... Ou bien, elle médite sur l'avenir de Québec et le voit, se déployer en splendeur...

--Vous devenez matérialiste! plaisante Marguerite.

--Dans la mesure où je prête à la matière la sensibilité de mes nerfs et la flamme de mon imagination! lui répond-il.

--Je ne discuterai pas... Ne serait-il pas criminel de nous quereller, ce soir, Monsieur Hébert?... Comme vous le disiez en face de Saint-Laurent-de-l'Ile, à bord du paquebot, cela achève.

--C'est vrai, dit-il, morose. Je l'oubliais!...

--C'est résolu, nous partons demain pour le Saguenay... Notre visite à Québec achève donc. Au retour de ce voyage, nous y passerons deux ou trois jours au plus... D'ici, nous irons visiter Montréal et parcourir l'Ouest Canadien!...

--J'attendais que vous partiez, reprend-il, avec douceur. Les élections pour Ottawa se tiendront le Premier Septembre... Demain, je rejoindrai mon père... Il a déjà commencé la campagne électorale dans un de nos comtés ruraux... Nous nous battrons ensemble!...

--Je parie qu'il sera élu, fit-elle, gentille et croyant deviner. Vous êtes éloquent, cela doit venir de lui... Vous pourfendrez l'adversaire: il sera écrasé... Voue alliez m'interrompre et dire non: je sais, moi, que vous serez superbe et qu'on ne pourra vous résister!...

--Je prends note de vos paroles, afin d'en être le moins indigne possible... Mais c'est dans la mienne, et non dans l'élection de mon père, que nous allons unir nos fers pour triompher..

--Vous ne m'aviez pas dit cela? lui reproche-t-elle.

--Nous avions tant de choses à nous dire! répond-il, en souriant.

--C'est vrai, il nous reste même beaucoup de choses à nous dire, ajoute Marguerite, avec un accent qui le bouleverse. Il y en a trop peut-être, il y en a que nous ne pourrons pas nous dire.

--Que nous ne pourrons jamais nous dire, alors, murmure-t-il.

-Et la même émotion surabondante étreint leurs coeurs...

--Vous allez me penser un peu curieuse, dit-elle, pour dissiper le malaise entre eux. Comment est-ce vous, et non votre père, qu'on a demandé?...

--On lui offrit la candidature... Il me la cède...

--Il est généreux, votre père!... Que j'aurais aimé le connaître!... Je me le figure noble et grand...

--Hélas! vous auriez été ennemis, répond Jules, que le conflit perpétuel entre la jeune fille et lui déprime. Il est de la vieille école canadienne-française... Il est catholique jusque dans la moelle... Vous n'auriez pas trouvé grâce à ses yeux: il aurait eu peur... A coup sûr, il m'aurait interdit la fille d'un athée!...

--Ainsi, il ignore tout, interrompit Marguerite, vivement émue. Pour moi, vous avez trompé celui que vous adorez tant!... Pour moi, vous avez fait ce qui vous a paru mesquin, lâche peut-être... Une pensée me trouble, j'hésite à parler... Mais il le faut, cela m'entraîne... Pour moi, vous avez tout caché peut-être à votre mère?...

--Oui, Mademoiselle, avoue-t-il, honteux.

--Et, Jeanne fut votre complice?...

--Jeanne vous aime...

--Mais elle sait que mon père est Gilbert Delorme, un sectaire, un persécuteur de son Christ! Votre mère, elle aussi, aurait compris que je n'ai pas de haine, moi, que j'aime le Canada-Français, que je respecte sa foi, qu'elle a creusé dans mon âme une empreinte saisissante!... Il me semble que, pour tout cela, elle aurait excusé mes origines révolutionnaires... N'aurait-il pas mieux valu que nous nous soyons connues?...

--Vous oubliez qu'elle n'aurait pas été complice, elle... Jeanne le fut: elle m'idolâtre, elle connaissait mon caractère qui ne bronche pas... Je lui ai promis d'être fidèle à mon père... Elle ne doutait pas que je ne le fusse... Voilà pourquoi elle ne m'a pas trahi... Maintenant, elle vous aime, elle ne parlera jamais... Ma mère aurait parlé... C'était son devoir: épouse canadienne-française à la façon traditionnelle, elle n'aurait pas été complice, même pour le fils, contre le père...

--Pour moi, tout, cela!...

--Mais je désirais tant vous revoir, dit-il avec passion. Je l'avoue, j'ai cru déchoir... Je n'ai réalisé ma défaillance que le jour où je me suis replongé dans l'atmosphère familial... J'aurais dû fuir les causeries intimes avec vous, dès la minute où j'appris que votre père était l'adversaire impitoyable de mes croyances... L'aurais-je pu, d'ailleurs?... Je ne songeai même pas à fuir... Vous êtes devenue si rapidement, si naturellement mon amie... Je parlai de vous, c'était fatal, et mon père eut un soupçon... Alors seulement, je compris... Mon père eut des paroles que je crus justes contre les amis du vôtre qu'il espérait ne pas être un des leurs, et cependant, je le trompai, j'éloignai la question brûlante... Sa confiance en moi est si profonde qu'il ne m'en a plus reparlé...

--Si vous lui aviez tout dit, je ne vous aurais jamais revu, n'est-ce pas? demande-t-elle, devenue très pale.

--Je le savais... Il fallait me décider tout de suite... Vous aviez été si bonne pour moi, je ne pus me résoudre au sacrifice qu'il exigerait. Vous paraissez m'en vouloir de cette trahison?...

--Vous vous trompez, les femmes ont beaucoup de peine à condamner les faiblesses que les hommes accomplissent pour elles! dit la jeune fille, avec un regard de tendresse.

--Vous ne faites que redire ce que j'ai pensé souvent moi-même... Ce fut une faiblesse... Pardonnez-moi d'être brutal: je me sentais fort, je savais que les craintes de mon père seraient vaines, que vous ne pouviez ébranler la moindre parcelle de ma foi!... Chacune des heures où vous fîtes de la traversée le souvenir le plus doux de mon voyage, me revint en une vision magique.

J'eus la certitude que cela ne recommencerait plus jamais... Je ne voulus pas vous perdre, avant d'avoir cueilli le plus possible de votre charme et de votre âme exquise...