Au large de l'écueil: roman canadien
Chapter 7
--Oh! le vilain flatteur! je vous dois une petite malice...
--Je ne comprends pas, fit-il, étonné.
--Eh bien, oui, nous sommes quittes! J'étais le défi que vous lançait mon père à la face... Vous vous êtes cru un défi que vous pouviez me lancer impunément!... Ne vous défendez pas, je vous comprends, et je vous pardonne... Demain, vous allez vous battre, dites-vous... Vous serez élu, vous deviendrez le personnage qu'on adule, ce héros moderne qu'est le favori du peuple... Les jolies Québécoise ne le seront plus que pour vous, papillonneront autour de Jules Hébert devenu la personnalité du jour... A moi de vous braver, maintenant! Je vous défie bien de songer longtemps à la Parisienne à qui tant de beaux sourires feront mordre la poussière... Je serai le passé d'un jour qu'on daigne se rappeler, quand, parfois la pensée est, lasse de tout le reste...
--Votre badinage est plus cruel que je ne saurais vous le dire, reproche le Canadien. Mais vous n'êtes pas sincère, quand vous raillez de la sorte. Vous ne pouvez pas l'être!... Quelque chose doit vous rendre certaine que je ne vous ai pas menti, que, dès le premier jour, vous m'avez inspiré la sympathie la plus vive, que malgré moi je vous ai pardonné la libre-pensée que je réprouve chez tous les autres, qu'une fantaisie passagère ne m'aurait pas fait reculer devant la franchise que réclamait mon père... Vous parliez d'oubli: vous êtea trop femme pour ne pas savoir que je ne suis pas de ceux qui oublient des heures sacrées... Je ne vous accuse pas d'avoir une nature superficielle... Mais ce sera malgré vous; les voyages, en peuplant la mémoire d'impressions toujours nouvelles, atténuent, les souvenirs... Peut-être est-ce la Parisienne qui ne se souviendra pas longtemps du Canadien, qui n'aura été qu'un incident agréable au cours de pérégrinations sans nombre...
--Et voilà cette logique dont les hommes ont le monopole jaloux... S'il fallait vous prendre au mot, je ne serais qu'une superficielle et une étourdie, ne vous en déplaise... Mais vous m'avez déjà louée du contraire, et vous aviez raison, Monsieur Hébert... Le Canada-Français, dont vous m'avez si puissamment révélé la légende et le drame, la grandeur et la poésie, ne s'effacera jamais de mon esprit qu'il a charmé... Je lui ai donné, toute à lui seul, une place bien chaude en mon coeur... Et quand souvent les choses merveilleuses de Québec me souriront dans la distance, me permettez-vous de ne les revoir qu'à travers le visage énergique et fort de Jules Hébert, mon professeur d'histoire canadienne, mon guide patriote et charmant, l'héritier des traditions qu'apporta l'aïeul Hébert, le premier colon canadien?...
--Souvent et longtemps? demande-t-il, profondément ému.
--Souvent et toujours... Du meilleur de moi-même, je vous promets d'avoir toujours l'oeil aux aguets sur les destinées de votre race et l'évolution de l'âme canadienne... Je ne pourrai en suivre les phases, sans les identifier avec le fils vaillant de l'une et le champion de l'autre... C'est bien pour l'âme canadienne que vous partez en guerre, n'est-ce pas, mon beau chevalier?
--Vous devinez tout, belle princesse, reprend-il, en souriant. Je serai le candidat de l'âme canadienne... Pour elle, en champ clos, je croiserai mon épée... Du meilleur de moi-même aussi, je vous suis reconnaissant de la grande amitié dont vous m'assurez la longue existence... Elle sera un trésor dans ma vie d'homme, une des forces magnétiques avec lesquelles je vaincrai la dépression mauvaise... Pendant la lutte prochaine, j'évoquerai souvent votre image: je sens qu'elle me dictera des choses magnifiques et qu'elle est déjà la victoire!...
--Oh! que je vous la souhaite, cette victoire! Elle sera l'aube d'une carrière éblouissante et féconde... Vous vous distinguerez plus tard, les journaux apporteront jusqu'à moi l'écho de votre éloquence et le magnétisme de vos oeuvres... Alors, je serai bien orgueilleuse de vous avoir connu!...
--Votre espoir exagère, mais si jamais votre prédiction se réalise à un degré plus modeste, si du moins je deviens quelqu'un, soyez assurée que le jour où ma voix sera entendue, je me rappellerai l'entretien de ce soir et l'enthousiasme nouveau qu'il a créé dans mon âme...
--Tout simplement celui de ce soir? demande-t-elle, finement.
--Vous êtes méchante... Vous savez bien que je revivrai souvent les bonnes semaines qui achèvent... Je serai heureux, si je suis digne de votre souvenir...
--Une telle admiration me touche infiniment... Je n'ai pas d'expressions pour vous en remercier... Mais il ne faut pas me faire la part trop large... Vous oubliez qu'une autre vous attend, qu'elle sera toujours près de vous pour accrocher vos lauriers à la muraille, que je dois fatalement n'être que l'amie dont l'affection lointaine ne saurait égaler la tendresse de l'épouse éperdument chérie... C'est de celle-ci que, par l'action courageuse et le rêve sain, vous allez vous rendre digne!... C'est à elle que vous prodiguerez l'hommage de votre puissance et de votre gloire!...
--Oh oui, j'ai souvent rêvé à celle qui viendrait... J'ai toujours respecté ce rêve... La seule manière d'en avoir le culte, c'est de respecter toutes les femmes... Ceux qui ne le connurent pas, disent que c'est la folie sentimentale... Sans doute, on est fou d'espérer l'irréel, mais, dites-le-moi, est-ce impossible de trouver un coeur dont le vôtre est rempli comme un vase qui déborde?...
--Attendez, Monsieur Hébert... J'adore votre formule: un jour, il vous rencontrera au bord d'une source, il se penchera sur elle, remplira le creux de sa main, et plus vous boirez, plus vous aurez soif... Vous trouverez la source, et vous méritez d'y boire...
--Oh! regardez la gentille petite barque! a'écrie-t-il. Peut-être ceux qu'elle dirige boivent-ils à la source d'amour...
La chaloupe effilée coule sur l'onde blanche et rêveuse. Elle se laisse aller au caprice de la marée, pendant que lea rames sommeillent. Une silhouette d'homme, au centre, et celle d'une femme, à l'arrière, semblent goûter l'heure divine en silence. Est-ce des époux qui vivent sur le fleuve la douceur d'être ensemble? Est-ce des amoureux dont les regards ne se lassent pas de retrouver au fond d'eux-mêmes le recueillement de la nature? La barque file toujours de sa course égale et douce, effleure la traînée lumineuse où elle fait songer aux vaisseaux des contes merveilleux, glisse de nouveau sur la surface aux reflets d'argent. Marguerite et Jules ne se parlent plus, se demandent où elle va dans sa promenade insouciante et légère. Un désir aigu de s'embarquer sur elle et de la suivre toujours inonde leurs coeurs.
--C'est l'amour qui passe, murmure la jeune fille, après le long silence.
--Oui, c'est une heure d'amour... Tout, ce soir, parle d'amour...
--Vous voulez dire que les êtres et les choses échangent des propos d'amour!...
--Les clochers redisent le grand amour du Christ!...
--Les foyers, sur les collines, rayonnent de tendresse!...
--Le collège s'auréole du beau dévouement des prêtres!...
--Les Soeurs, dans l'Hospice, répandent la charité sublime autour d'elles!...
--Les bateaux-passeurs caressent l'onde!...
--La petite barque file toujours!...
Les chants d'actions de grâces flottent encore autour de la flèche de Notre-Dame-des-Victoires!...
--La rumeur de la foule dit qu'il fait bon vivre et sentir l'air du soir dans la poitrine!...
--La fanfare Royale joue le grand air de Saint-Saens: "Mon coeur s'ouvre à ta voix"!...
--Et le peuple, eu rangs cordés, se presse autour de la chanson d'amour!...
--Les gamins, sur la pelouse, s'amusent comme des fous, s'étourdissent de liberté!...
--L'amour de leur pays jusqu'à la mort frémit dans la colonne fraternelle à Wolfe et Montcalm!...
--Regardez aller ces deux enfants du peuple... Ils ont lu, dans leurs yeux, l'ivresse au fond de leurs êtres!...
--Et ce vieux couple... Ils se ressemblent, à force de s'être aimés!...
--Là-haut, la sentinelle, incarne l'amour du drapeau!...
--La barque file toujours et s'éloigne, dit la jeune fille, revenant au Saint-Laurent calme.
--Ta main me grise d'amour! songe le Canadien.
Elle est si près de son coeur. Elle pend avec grâce. Il a fallu des générations pour la rendre aussi belle, aussi parfaite. Il devine l'ossature fine sous le modelé pur. La paume a des courbes charmantes. Les phalangettes minuscules doivent effeuiller les roses à ravir. Elle n'a appris que les besognes délicates, effleuré les pages des livres, écrit des choses merveilleuses, guidé les pinceaux fragiles, esquissé d'harmonieux gestes, animé les claviers subtils, exécuté des caresses nobles. Elle est, à elle seule, presque toute la femme exquise. Et pendant que Jules Hébert la contemple et sent le besoin fou de poser le baiser de son âme sur la main qui pend tout près de son coeur, la jeune fille suit la course de l'amour sur l'onde rêveuse.
--La barque s'éloigne toujours... Où va-t-elle? demande soudain Marguerite.
--Elle vogue vers le bonheur sans fin, murmure-t-il.
--Voici qu'elle tourne! s'écrie-t-elle, avec un regret de tout son être.
--Les rames s'agitent... Elle remonte... C'est déjà fini, leur joie souveraine de tout-à-l'heure... C'est bien là notre bonheur humain: un moment, l'extase nous berce au fil du courant, puis il nous faut ramer douloureusement contre elle...
--Il y a de la joie, même à souffrir...
--Et la joie surhumaine qu'on espère toujours, qui donc nous en rassasiera, Mademoiselle?... Je vous plains de ne pas même soupçonner la vie par delà les planètes et les étoiles... Oh! que je vous souhaite le grand amour dont la rosée vous rafraîchira les tempes jusqu'à la fin de vos jours!...
--Dieu, s'il existe, devrait me conduire à la source...
--Vous blasphémez, sans qu'un pli de votre visage tressaille!...
--Pardon, je ne blasphème pas Celui qui, pour moi n'est rien... Je vous fais de la peine, je le sens... Mais il faut que je me défende... Et c'est vrai, ce que je vous dis... Vous le savez bien que je ne veux pas vous faire de la peine!...
--Oui, c'est vrai, trop vrai... Vous me forcez à l'admettre: j'avais toujours cru qu'il ne pouvait y avoir d'athées sincères... Mais, logique avec vous-même, vous devriez me dédaigner, avoir pour un crétin des répugnances nécessaires!...
--Sans Dieu, vous ne seriez plus le Canadien-Français que vous êtes!... Et c'est le Canadien-Français que j'admire, patriote enflammé, noblement sincère, fièrement chrétien!... Que voulez-vous, c'est notre logique, à nous, les femmes...
--Vous me pardonnez la superstition comme je vous pardonnai l'athéisme...
--Voulez-vous dire que, si je n'étais pas libre-penseuse, je ne serais pas votre amie?...
--Vous avez plus de logique que vous ne le prétendez... Pour moi ou contre moi, vous deviez l'être: peut-on ne pas vous admirer?... Il n'y a pas de plus grands amis que ceux qui le sont malgré tout, dont la souffrance à lutter l'un contre l'autre n'a pu ravir les âmes l'une à l'autre...
--Vous avez donc souffert de nos antagonismes profonds?...
--A la veille de votre départ, Mademoiselle, j'en souffre plus que jamais...
--Je sais, moi, que j'en ai souffert plus que vous encore... C'est moi qui ai cédé constamment, qui ai sans cesse mis bas les armes, incliné la tête sous l'inflexibilité de votre foi... Rien de vous-même n'a lâché prise, tandis que, par vous, j'ai connu les affres du doute...
--Est-ce bien vrai? s'écrie Jules, qu'une espérance affole. Vous avez été ébranlée, vous n'êtes plus aussi certaine, vous commencez à entrevoir qu'il peut y avoir autre chose que la matière Unique, souverainement intelligente, éternellement créatrice... Dieu vous a agité la conscience!... Quel bonheur!...
--Égoïsme des hommes! Vous oubliez mon supplice et mes angoisses!... Vous méritez la déception qui vous arrive... Il est des croyants que le doute blesse à l'âme un jour et que, le lendemain, leur foi ressaisit avec une emprise plus tyrannique, plus indéracinable que jamais. Un instant, la mienne a subi le choc de la foi canadienne-française, mais elle n'a oscillé qu'un peu, l'équilibre est stable à jamais!...
--Vous ne l'oublierez jamais, ce doute, quoi que vous fassiez... Dieu ne se penche pas en vain sur un coeur pour l'attendrir... Dites, au moins, que vous serez neutre entre votre père et Lui...
--Impossible, je crois aux doctrines de mon père!...
--Alors, vous vous battrez pour elles et pour lui...
--Autant que le peut la fille d'un père!...
--Et si votre père déclare la guerre au Canada-Français?
--Il le fera, il le faut... Luttez, Monsieur Hébert!...
--Vous n'avez pas répondu, Mademoiselle... Vous aimez le Canada-Français, dites-vous... Voulez-vous qu'il périsse en perdant sa foi? Aiderez-vous votre père à l'écraser?...
--Non, Monsieur, aussi longtemps que je vivrai, dit-elle, confuse.
--Aurez-vous le secret espoir que l'athéisme ici triomphe?
--Je veux que Jules Hébert demeure Canadien-Français! cria-t-elle, avec passion.
--Merci, Mademoiselle...
L'aveu d'amour frémit au bord de leurs coeurs gonflés. Ils n'en peuvent plus de lutte et de ruse contre eux-mêmes. Leurs âmes sont tendues, sur le point de se rompre. L'image de Greuze rêve si près du jeune homme, qu'il y pourrait poser ses lèvres. Il évoque la promesse qu'il a faite au Christ de sa race et des siens, à Jeanne prophétique. Toutes les forces qu'il appelle au secours se rangent en bataille dans son imagination au désarroi, mais la vague d'amour avance au fond de lui-même, menace de tout renverser devant elle.
Une détonation formidable crève dans l'air. Le canon de la Citadelle annonce à la foule qu'il est neuf heures et demie. Jules se souvient. Il est sauvé.
--Mademoiselle, dit-il, je regrette de vous laisser... Il faut que je parte ce soir...
--Puisqu'il le faut, je vous suis, murmure-t-elle, avec un tel chagrin qu'ils en demeurent silencieux, tout le long de leur marche à travers la foule moins touffue. Rassasiés d'air et de bruit, beaucoup de promeneurs ont abandonné la Terrasse, et les rangs s'émiettent. Il y a moins de jouisseurs autour des bougies roses. Jules escorte la Parisienne jusqu'à la porte latérale; du Château-Frontenac.
--Au revoir, Monsieur le député, dit Marguerite, gentille.
--Au revoir, princesse, répond-il, avec un regard profond.
--A bientôt, beau chevalier, reprit-elle, en le regardant longuement, et Jules, pendant quelques secondes, a le coeur plein d'elle comme un vase qui déborde...
Et pendant, qu'elle gravit l'escalier de pierre, il reste là, frémissant, effaré, espérant que les yeux merveilleux auront encore une caresse à le rendre fou. Il lui semble qu'elle emporte avec elle quelque chose de substantiel et de nécessaire en lui. Une seconde, il a le vertige, il veut se précipiter vers elle, avouer le désespoir qu'il éprouve à la voir s'éloigner de lui pour deux longues semaines, murmurer longtemps le bonheur dont elle gonfle son âme, quand elle est là. Mais la robe de mousseline sans tache a déjà disparu. Un vide intolérable descend au fond de son être le plus vital. Il défaillit sous une douleur qui l'étreint au vif, mais plus la chose saigne, plus il se sent infiniment bon, capable d'il ne sait quel dévouement surhumain. Il en a la certitude écrasante, il aime cette femme au point qu'il a peur de lui-même, que son patriotisme relâche un moment sa poigne sur l'énergie virile. Il élève au ciel un regard d'âme aux abois. Alors, ses yeux sont hypnotisés par la statue de Champlain transfiguré. Qu'il est dominateur et fort, le chevalier de Saintonge, dans son allure de conquérant triomphal, auréolé de lune et de solitude! Il est bien seul au milieu de cette foule qui repasse indifférente à sa gloire, à sa grande ombre inspiratrice. Sur son piédestal d'immortalité, il est évocateur de souffrances et de renoncements. Il parle à Jules, qui l'écoute pieusement, de tempêtes impuissantes, de froids bravés, d'ennemis fuyards, de sacrifices amoncelés, de l'aïeul Hébert. Et le jeune homme sent les ambitions généreuses remonter en lui comme une marée calmante. Il a honte d'avoir succombé à un désir de lâche. Il jure d'être fidèle au Canada-Français pour lequel Champlain, défiant les orages et les siècles, montera désormais la garde.
VI
L'arôme âcre du tabac national imprègne tout l'air de la salle rectangulaire et basse. C'est ici le comité-chef de Jules Hébert, le candidat Patriote. Les volutes pâles que lea fumeurs exhalent des pipes noires ou "cernées", tournoient vers le plafond de bois nu sur lequel s'alignent des poutres lourdes, et la brise timide entame à peine le nuage de fumée toujours plus dense et violent à la gorge. Douze à quinze électeurs, en trois groupes étourdissants, flânent sur les madriers bruts dont on a fait des sièges, en les appuyant sur de vieilles chaises, tout le long de la muraille dont on n'a pas encore peint l'épinette brunie. Des noeuds enflent dans le plancher rude et s'y tordent. Au fond de la cheminée de briques ternies par les feux d'hiver, une bûche d'érable est restée depuis le printemps dernier. Près d'elle, un tisonnier chôme. Épars sur la cloison rustique, des clous rouillés attendent les portraits de famille ou les cadres pieux qu'on a délogés pendant la tourmente électorale. On n'y a laissé que la Croix des sobres, et les bras d'ébène s'estompent dans la fumée bleue du tabac canadien.
Immobile à la table de sapin verni sur laquelle on a éparpillé les listes fatidiques, Jules Hébert a les yeux rivés sur l'écriture gothique d'une lettre. Il leur paraît si absorbé dans sa rêverie, que les électeurs, dont les regards ne se lassent pas d'aller A lui, n'osent le tirer de son silence devant le petit papier mystérieux. Elles devinent, ces âmes frustes, qu'il faut laisser le jeune homme seul, mais leurs voix malgré eux s'enthousiasment déjà de la victoire prochaine. Il vibre, ce groupe de campagnards en verve. Une joie commune électrise la maigreur terreuse de l'un, le sourire narquois de l'autre, les joues couperosées de celui-ci, le visage grillé d'une "jeunesse", la _couette_ solitaire folâtrant, sur le crâne poli du voisin, la crinière touffue de celui-là; un même amour bat dans les artères sous les dos pliés, les mains criblées de gerçures, les muscles d'acier, les vêtements marqués de l'empreinte dea sillons. Les gouailleries et les boutades se croisent en une fusillade intarissable.
--Va-t-il en prendre, une culbute, leur candidat!...
--Va-t-il en recevoir une raclée, l'autre aussi!...
--Avec cela qu'on se moque bien de leur gouvernement, à tous les deux!...
--On sait ce que c'est, leur gouvernement!... Il promet, ce n'est pas vrai, la plupart du temps! Si on a besoin de quelque chose, c'est son devoir de nous le donner!... Pourquoi s'aplatir devant lui?
--Ils ont eu beau se trémousser, ils vont faire "le saut"!
--Était-ce drôle, le jour de la nomination, de les voir se démener contre notre candidat!...
--Ils disaient qu'il n'avait pas de politique!...
--Il va leur montrer, ce soir, s'il n'a pas de politique! Il va leur montrer ce que c'est que le peuple!... Ils nous prennent pour des nigauds! Nous comprenons le bon sens, nous autres!... Et le programme de notre candidat, il a bien du bon sens, pas vrai, Jacques?
--Bien sûr, notre race doit se mettre à l'abri... Les Anglais se méfient de nous... Il faut leur montrer que nous ne leur en voulons pas, que nous sommes prêts à être des frères avec eux, pour faire un grand pays!...
A cet instant, un gars solide hors d'haleine fait irruption dans la salle, et les conversations tombent. C'est le chef de cabale. Le jour du poll, il est le roi de céans. Son visage commande, sa lèvre se plisse en une moue impérieuse, et le candidat lui-même doit courber la tête et recevoir tous ses conseils avec une bonhomie déférente. Celui-ci est un colosse à la peau tannée, à l'encolure massive, aux muscles terrifiants. Dans une bagarre, il règne. Aujourd'hui, c'est le personnage indiscutable: il secoue les tièdes, échauffe les enthousiastes, nargue les adversaires, donne le coup de grâce aux chancelants. C'est un roi, et tous les amis de la cause le traitent ainsi, ont devant lui des attitudes et des allures de vassaux craintifs et presque rampants.
--Monsieur Hébert, dit-il, à Jules, qui l'écoute volontiers. Tous nos amis ont voté!... Il n'y a que le bonhomme Jeannot qui ne veut pas bouger!... Il dit que vous serez élu "haut la main", que cela ne vaut pas la peine de se déranger!...
L'indignation éclate de toutes parts...
--Le vieux lâche!...
--Qu'est-ce qu'il lui faut, donc?...
--C'est toujours comme cela!...
--Il faut toujours des prières!...
--On n'a pas besoin de lui!...
--Qu'il reste!...
--Le savez-vous, si on n'a pas besoin de lui! dit le chef de cabale, autoritaire. Je prétends qu'il doit voter, moi!...
--Allons, mes amis, il ne faut pas être violents contre le père Jeannot, dit Jules. Vous savez qu'il est franc dans le collier!... Son âge le rend un peu paresseux, voilà tout... Vous avez raison, Robert, il vaut mieux qu'il vote... Allez lui dire, de ma part, que la victoire me fera moins plaisir sans son vote!...
Le chef de la cabale s'enfuit à tire d'aile, et la fusillade entre les chauds partisans recommence. Jules Hébert s'est replongé dans sa méditation. Il pressent le triomphe: il devrait n'entendre que les battements d'ailes de la victoire autour de son front. Mais l'écriture gothique de la lettre mignonne fascine presque toute sa pensée tendue. Le matin même, il a reçu le message touchant de Marguerite Delorme, et le cri passionné de la jeune fille a retenti au plus profond de lui-même. Non pas qu'elle ait avoué le bouleversement de son âme ou l'angoisse de l'absence. Mais Jules, au défilé des lignes vibrantes, a l'intuition qu'elle souffre au-delà de ce qu'elle déclare, au-delà de ce qu'elle peut dire. Un passage lui revient sans cesse au cerveau cuisant de fièvre: "Le Saguenay m'enchante, a-t-elle écrit, mais, sans vous, ce n'est plus le Canada pour moi!" Dans cette plainte discrète où filtre un sanglot, il comprend la détresse de la jeune fille. Et il en est triste d'un poids qui lui écrase le coeur. Il envie la gaîté tapageuse des campagnards. Quelque chose pleure en lui-même. Son secret l'étouffe, il sent qu'il a besoin d'air au fond de son âme, il voudrait crier à quelqu'un la douleur pénétrante. Il ne peut écrire à Jeanne, dont la prédiction de grand amour se réalise. Un éclair subit déchire le nuage de plomb; il songe au vieux curé de la paroisse, depuis si longtemps l'ami des bons et des mauvais jours de la famille Hébert. Il est déjà plus léger, moins souffrant, il est entraîné, il se lève. Les paysans, que le mutisme a frappés, le dévorent de leurs prunelles soumises, attendent un ordre, un mot d'Evangile.
--Mes amis, leur dit-il, il faut que je m'absente un peu... Vous n'ignorez pas que l'abbé Lavoie fut toujours l'ami de ma famille... Il faut que j'aille le voir!... Je vous demande pardon, j'aurais aimé à vivre au milieu de vous toutes les minutes qui nous séparent du triomphe... Je reviendrai!... A bientôt!...
--Vive Hébert! Vive le Patriote! crient les campagnards, dont les yeux chargés d'orgueil et d'amour le reconduisent. _____