Au large de l'écueil: roman canadien

Chapter 5

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Marguerite et Jules, qui prennent place à l'une des tables vertes du café, subissent le malaise de l'atmosphère. Leur conversation est moins souple. On abandonne les sièges autour d'eux. Là-bas, sur les bancs espacés devant le grillage de la balustrade, on ferme les ombrelles aux couleurs tendres ou aveuglantes. Les hommes du service, en petits groupes, s'inquiètent et craignent l'effet de l'orage moins loin sur le gain du soir. On apporte la vaisselle fine et le thé bienfaisant: Marguerite verse la liqueur brune où passent des reflets d'ambre et d'or.

--Les rayons reculent devant l'ombre, dit le jeune homme. Avant longtemps, la tourmente fondra sur nous...

--Je me sens comme oppressée... A la veille des orages, il doit y avoir du poison dans l'air...

--C'est plutôt la terreur que nous inspire la venue des forces brutales de la nature! répond Jules.

--Ce couple, auprès de nous, ne paraît guère s'en soucier, dit la jeune fille, à demi-voix.

--Quelle séduisante coquette! reprend son ami, sur le même ton. Elle minaude pour ce garçon dont elle se moque, assurément... Savez-vous à quoi me fait songer le coeur des coquettes?... L'amour qu'elles donnent fond comme le petit bloc de sucre que je laisse tomber dans ce breuvage... Leur coeur est un liquide bouillant qui dévore autant de pains de sucre qu'elles ont d'aventures...

--Vous voulez dire qu'elles ne savent pas aimer, dit-elle, après avoir ri de cette boutade. Il est banal de le dire; leur amour, c'est d'être aimées... Leur tactique est la plus simple au monde... Dans la phalange de ceux qui les adorent, elles cherchent à chacun d'eux celui dont celui-là prend le plus ombrage, et quand elles l'ont trouvé, le lui jettent sans cesse à la figure...

La vanité de l'homme est piquée... Elles les tiennent par elle, ne vous en déplaise... Et leur esprit s'amuse, pendant que leur coeur est vide...

--Elle doit être passionnante, la chasse au gibier mâle, remarque-fc-il, un peu ironique.

--Pardon, elle est dangereuse... Une femme éparpille son âme, et quand le bonheur se présente, elle essaye en vain de rassembler les miettes envolées... Pour toujours, elle a banni la joie parfaite...

--Il ne faut pas émietter son coeur, c'est là votre pensée?...

--Du moins, mon père m'a enseigné un autre idéal! s'écrie la jeune fille. Et la femme en moi le veut de toute son ardeur!...

--Celui de l'amour libre...

--Vous l'avez eu horreur, n'est-ce pas?...

--Je le regrette pour vous, tout simplement, répond Jules, en la regardant avec tristesse.

--Pourquoi vous alarmer ainsi?...

--Si je vous ai bien comprise, vous désirez la félicité complète... Vous avez rêvé, Mademoiselle: on se repent souvent d'avoir rêvé, d'avoir eu de grands espoirs...

--Eh bien, non, je ne serai pas déçue!... Je ne le veux pas, moi!... J'ai, dans le plus intime de mon être, la soif du bonheur!... Il viendra, il faut qu'il vienne, je sais, je suis certaine qu'il viendra, je vis pour qu'il vienne!...

--Je vous le souhaite avec toute la sincérité de mon âme! reprend son ami. Et bien que vous ne croyiez pas à la prière, je prierai pour qu'il vienne... Mais j'ai peur... L'amour libre, c'est l'instinct... Si votre instinct s'égare, si vous placez mal votre rêve, le coeur vous saignera toute la vie...

--Vous vous inquiétez inutilement, dit-elle. Quand je confierai à un homme le plus profond de moi-même, les plus douces de mes espérances, les plus délicates de mes pensées, les plus nobles de mes aspirations, le meilleur de ma sensibilité, je saurai à qui va ce don total de moi-même...

--Et si vous vous trompiez? Si vous vous donniez à un lâche qui blessera tous les raffinements de votre nature d'élite, flétrira la fleur au parfum pur?... L'amour libre vous ordonnera de tenter ailleurs la conquête de votre bel espoir, et, d'amertume en amertume, vous tomberez sur le chemin rude un jour, lasse de meurtrissures et d'idoles brisées...

--Vous avez une fausse conception de l'amour libre... Je l'entends autrement, Monsieur Hébert... Mon rêve est haut... Si je me trompe, je serai fidèle à l'ingrat... Je n'aurai qu'à marcher dans l'existence avec du plomb dans l'aile!...

--Et alors, interrompit Jules, malheureuse dans celui-ci, vous n'aurez même pas la consolation d'espérer l'autre monde avec sa promesse de rétribution souveraine...

--J'aurai, du moins, celle de me sacrifier au triomphe de l'humanité affranchie, qui sera bonne un jour, où iî n'y aura plus de lâches ni d'égoïstes où tous auront la joie parfaite dans le véritable, le saint amour libre!...

Il y a presque de la violence dans la façon dont elle profère ces paroles. Quelque chose d'obscur en elle entame sa foi en leur vérité: elle éprouve le besoin de la raffermir, de la retrouver toute entière. Une influence, ignorée jusqu'alors, lui fouille des recoins ignorés dans la conscience. Alors qu'elle ne s'en est pas rendu compte, l'ambiance religieuse, dans laquelle elle s'est mue depuis quelques heures, l'a imprégnée peu à peu, s'est logée impérieusement dans son esprit. La personnalité vigoureuse et inflexible du Canadien agit sur elle. Elle s'étonne d'être moins tranquille dans la paix de son incroyance. Le nuage, de plus eu plus noir, qui a chassé le soleil et verse dans l'air son ombre pesante, avive son inquiétude secrète. Les roulements du tonnerre s'accélèrent, et les rafales de l'ouragan qui s'apprête emportent au loin les chiffons affolés et tordus. Un éclair épouvantable déchire la masse noire, et la jeune fille est moins effrayée de sa menace que de la Présence nouvelle qu'elle croit sentir en elle-même et dans la puissance des choses...

IV

Presque seuls au bout de la jetée de Sainte-Anne-de-Beaupré, deux jeunes filles et un jeune homme attendent un bateau lourd de pèlerins. Les cloches de la Basilique éclatent dans le matin lumineux. Ils écoutent, avec un ravissement profond, le son large, enlevant, aux harmonies sans nombre. Il va répandre la joie saine dans les foyers des alentours, animer les échos de la montagne, éveiller le chasseur dans les camps de bois rond. Il vibre de mille accords émouvants: l'allégresse des naissances, la cantate des amours bénis, l'accueil enthousiaste des pèlerinages, l'hymne délirant des miracles se mêlent en une clameur immense qui fait palpiter l'espace, électrise les êtres et rejoint les cantiques enflammés sur le fleuve.

--C'est à rendre folle, ce chant, cette lumière et ces cloches! dit Jeanne Hébert à ses compagnons.

--Tout cela m'empoigne, ajoute Marguerite

Delorme, et je voudrais unir ma voix à cette mélodie entraînante!...

--J'éprouve la même sensation, reprend la jeune Québécoise. Cela me torture de rester là, sans pouvoir crier mon transport au ciel!...

--C'est une de ces heures, remarque Jules Hébert, où l'on voudrait faire grand, exceller en quelque chose, s'envoler très-haut, loin de l'insignifiance banale et des médiocrités laides!... Pour un moment, on a l'illusion d'être un héros ou d'avoir du génie!...

--C'est comme si le meilleur de nous-mêmes jaillissait à la surface de nos êtres et plongeait dans le néant tout ce qu'il y a, chez nous, d'inférieur et de méprisable! dit la Française.

--Je sens que j'aime infiniment tout ce que j'aime! s'écrie Jeanne, ardente.

--Et moi, je sais que je vous aimerai toujours, ajoute Marguerite, avec un élan de tout son coeur.

Elles ne se sont encore vues que fort peu souvent. Mais, dès le choc de leur premier regard, elles ont senti leurs âmes accourir l'une à l'autre et se prendre. C'est qu'elles se complètent l'une et l'autre, la Française un peu grave, un peu hautaine, aux allures de grande noblesse et la petite Canadienne exubérante, dont le rire a la fraîcheur des sources et gazouille. Jeanne Hébert ne s'était jamais imaginée qu'une Voltairienne pouvait être aussi douce et bonne, et Marguerite Delorme, au contact de cette enfant blonde aux yeux pétillants de clartés limpides, avait été conquise, attirée par cette âme aux sensibilités fines, aux ivresses pures. Avant même de se parler, elles avaient deviné ce qu'il leur fallait se dire, et leur amitié s'était nouée, magique, instantanée, charmante.

La tendresse dont elles se prodiguaient le témoignage exquis, faisait les délices de Jules Hébert, et celui-ci n'intervenait que le moins possible dans leurs causeries pittoresques et dans l'échange de leur affection de jeunes filles. Il avait tout le loisir de savourer la présence de Marguerite, d'être ébloui par la merveille de cet esprit raffiné, de contempler la frémissante image de Greuze, de se laisser bercer par la voix paisible aux sonorités riches. Et plus elle aimait la soeur, plus elle entrait dans l'âme vive du frère.

--Je me demande ce qui me vaut cette admiration, avait aussitôt répondu Jeanne, étonnée par l'explosion de tendresse de son amie. Je n'ai rien fait pour vous plaire... Oh! j'y suis!... Ce doit être la même chose... Vous m'avez plu, sans que j'aie eu le temps d'y songer... Je vous ni admirée, malgré moi, comme si la chose eut été nécessaire!...

--C'est bien cela... On vous aime tout de suite... En vous voyant, j'ai compris que vous aviez une âme délicieuse, que vous ignoriez le mensonge, que vous ne pensiez qu'à semer du bonheur autour de vous, que vous étiez un ange de délicatesse...

--Mon frère me disait que vous n'avez jamais cru aux anges, dit la soeur de Jules, devenue très rouge, en badinant.

--C'est le premier qui apparut sur ma route. Il faut me pardonner de ne pas y avoir cru auparavant, reprend l'autre, gentiment. D'ailleurs, ne nous dirions-nous pas transportés dans le Paradis terrestre?... La scène est vraiment merveilleuse...

Et la Parisienne donne un long regard circulaire au paysage. Au-dessus de la colline où séjournent des maisons coquettes et des pommiers torses, la crête du Mont Sainte-Anne blottit dans la distance. Tout près, le Cap Tourmente allonge une forme de castor accroupi. Le Petit Cap, dans la plaine de Saint-Joachim, porte une couronne de sapins verts. La Grosse-Ile et l'Ile Patience baignent dans le fleuve dont la couleur autour d'elles hésite entre l'émeraude et l'azur. La rive Sud élève à l'horizon sa masse aux teintes indécises. L'Ile d'Orléans captive: la falaise, où dégringolent des saules épars et des cerisiers sauvages, descend droit à la grève que la marée délaisse, et, sur la hauteur, les prés verdoyants et les moissons dorées font cortège aux fermes radieuses et aux écuries vastes. Les clochers de Sainte-Famille et de Saint-Pierre apportent leur note discrète au concert de la Basilique et des pèlerins. Des petits nuages légers déploient leur dentelle en plein firmament. Québec étincelle au loin dans une orgie de soleil, et les rochers de la côte, mis à nu par le flot qui baisse, arrondissent leurs croupes grises dans l'onde calme. Parfois, le vent fait courir, à la surface, un frisson rapide. Un grand oiseau de mer, au vol imposant, décrit des courbes savantes. Le vapeur approche toujours: le battement des roues domine le chant des fidèles. Les bestioles fragiles, dont le gîte est quelque part dans les profondeurs du quai, s'enfuient, effrayées par la rumeur grandissante. Un marin, immobile sur le pont d'une goélette vieillotte, regarde venir le bateau sans émotion visible sur son visage criblé de rides.

--Je veux savoir d'où ils viennent! s'écria Jeanne.

--Mais tu le sais bien, petite soeur! répond Jules, que le spectacle impressionne. Regarde les habits noirs des hommes et les coiffures campagnardes des femmes! C'est "l'habitant" Canadien-Français qui vient implorer la grande sainte!... Peu importe d'où il vienne, de Lotbinière ou de l'Islet, des campagnes anciennes on des colonies nouvelles... Il a le teint fané: souvent, la terre l'a marqué d'une empreinte morne... Il a les mains balafrées, les ongles écrasés... Son épaule s'est tordue... C'est que, toute la semaine, il est l'esclave de la tâche dure et, noble du sol... Mais, le dimanche, il se transforme, il se couvre d'une chemise fleurant la lavande et d'une serge pimpante, attelle sa meilleure bête à sa plus belle voiture, court entendre pieusement la messe où il retrempe son courage et nourrit son âme d'idéal... L'épouse est lourde, assez souvent... Elle ignore les cosmétiques, les bains scientifiques et la dernière trouvaille des modes... Avant l'âge, elle courbe... Sa beauté des premiers jours s'envole aux heures du labeur... C'est que, toute la semaine, elle se gerce les mains, se brise les reins, cuisine au poêle rouge ou se plie jusqu'aux sillons... Mais le dimanche, elle rajeunit, tire de l'humble tiroir une robe longtemps neuve, agrafe un chapeau joli, puisqu'il n'est pas celui de tous les jours, et retrouve, aux pieds de l'autel, la force du devoir et la jeunesse du coeur... Les enfants feront connue eux, s'ils en sont dignes... C'est la campagne canadienne-française qui défile... Elle a l'écorce un peu rude, le langage un peu sans façons, mais voyez les yeux francs, les torses bombés, les épaules fermes, les gara solides, les filles puissantes... Eh bien, j'en suis fier, et je l'admire... Laissons-nous traîner par le peuple fort!...

Et les deux jeunes filles et le jeune homme se laissent rouler par la vague des pèlerins. Le quai frémit sous les pas qui se hâtent. Les cloches de la Basilique acclament avec frénésie les paysans dont le coeur se gonfle et le tympan bourdonne. Le cantique à Sainte-Anne rugit de mille poitrines. A travers la poussée des coudes et la houle des têtes, les trois amis aperçoivent, en un relief saisissant, le parapluie suranné d'un vieillard encore souple, les lunettes fumées d'une vieille qu'on bouscule, la grimace rose d'un bébé qui hurle sa frayeur dans les bras de sa mère, la voiture où tressaute le profil mélancolique d'une infirme enfant, la bannière où la Vierge d'or trône dans l'azur, le chapelet démesuré que laisse pendre à terre un mendiant vêtu de loques rapiécées, la haute silhouette du curé dont les cheveux blancs flottent comme un étendard à l'avant-garde.

Jules et Marguerite entendent vibrer, au fond d'eux-mêmes, la confidence que deux amoureux, leur marchant sur les talons, se murmurent au milieu du tumulte, et l'émotion qu'ils en éprouvent est violente, étrange et troublante.

--T'en souviens-tu, au pèlerinage de l'an dernier, ça commençait entre nous, disait l'inconnu.

--Nous n'osions pas encore nous le dire répondait l'inconnue.

--J'ai prié la bonne Sainte-Anne pour que tu m'aimes, reprit, l'autre.

--Et moi, je la priais pour que tu continues à m'aimer.

--Tu le savais donc, ma Pierrette?...

--C'était si facile à voir, mon Jean!

--Dis donc, nous allons offrir nos fiançailles à la Sainte, reprit Jean, après un silence.

--Oui, elles les bénira! dit Pierrette.

--Quand les choses iront mal, nous reviendrons la voir...

--Et nous serons toujours heureux...

Jules et Marguerite jalousent la tendresse des jeunes campagnards. Ils songent combien doit être suave à l'âme cet amour simple, ingénu, sans complications, sans analyse, sans obstacle, sans partage, éternel. Il fait revenir les heures où ils ont rêvé pareille douceur, pareille extase. Ils sentent la faim d'amour creuser leurs coeurs et le besoin de l'assouvir n'a jamais été aussi intense en eux. Ils savent que leurs regards s'appellent, mais quelque chose retient leurs visages loin l'un de l'autre. Marguerite commence à pénétrer tout ce qu'il y a de sève religieuse débordante en l'âme canadienne-française. Elle sent la foi de ces paysans l'imprégner de son effluve. Et celle-ci la paralyse, lui défend de retourner à l'ivresse qu'elle a déjà souvent puisée dans les yeux du Canadien-Français. Pendant qu'elle souffre ainsi, Jules, en face de ses compatriotes en prières, a honte de céder à la défaillance de son être. Et voilà pourquoi ils gardent un silence poignant, alors que Jeanne pleure sur la petite infirme prisonnière dans la voiture cahotante.

La vague des pèlerins, déferlant, toujours, approche du sanctuaire et se précipite. La fanfare des cloches devient étourdissante. Les saules de la grève et les ormes, dans le verger des Pères, balancent dans la brise. Là-haut, la statue de la Sainte, adorant Jésus tout jeune, aveugle d'éclairs. Dans le jardin tout près de la façade, les fleurs sont ivres de rayons, les peupliers lombards secouent leurs feuilles frêles et les grappes de cormiers rouges dansent avec rythme. Et, du centre, la grande figure blanche de Sainte-Anne accueille les rangs qui se pressent pour s'engouffrer dans la passe étroite de la barrière. Le sable menu crépite sous les centaines de pas qui le fouillent. Déjà, la porte d'honneur encadre les cheveux blancs du curé qui sont comme l'écume à la cime du flot bigarré qui les suit.

--Pourquoi pleurez-vous? demande soudain Marguerite, apercevant les larmes sur les joues roses de Jeanne.

--Regardez l'infirme captive dans la petite voiture roulante... N'est-elle pas douloureuse à voir, sa cage de souffrances?...

--Je l'ai vue tout-à-l'heure, et cela m'a navrée, répond l'autre, avec attendrissement.

--Nous allons vous accompagner à l'hôtel, dit Jules, qui n'a pas entendu leur colloque de pitié.

--Pardon, Monsieur Hébert, suivons la foule, je veux voir la campagne canadienne-française à genoux devant son Dieu! dit-elle, vivement.

Et la Française, qui regarde Jules, est bouleversée par la façon dont les yeux de son ami lui parlent de reconnaissance...

La nef et les bas-côtés regorgent. Deux pèlerinages ont ajouté leurs phalanges aux mille pèlerins dont la vague a roulé les deux jeunes filles et le jeune homme jusqu'au sein de la Basilique. Ils sont tous des paysans. Depuis la grande porte béante jusqu'à la Sainte Table où l'on a sculpté l'Agneau Pascal et la vigne divine, et jusque dans les encoignures et l'entrée des chapelles latérales, agenouillés dans les bancs à la file brune et dans les allées sur les laques dures où leurs os font mal, ils ont entassé leurs rangs épais. La gravité religieuse plane au-dessus des chevelures peignées, au hasard, des crânes dépouillés, du bonnet noir ailé des vieilles, des chapeaux maladroits, des chignons primitifs et des vêtements sans art. Mais, sous les habits sans finesse et les échines sans grâce, l'âme humaine intense palpite. Elle idéalise la masse touffue des humbles prosternés. Elle brille dans les yeux agrandis que le Crucifix du Tabernacle attire ou que la Statue de la Guérisseuse canadienne garde rivés sur elle. Une auréole de flèches d'or s'échappe de la tête qu'un diadème royal hausse de rubis et de rayons. Une mansuétude infinie coule du regard dont elle contemple le Jésus dans ses bras d'aïeule. Le marbre veiné de son manteau antique s'anime dans la lueur des cierges que la foi des campagnards allume. Un faisceau de béquilles, autour d'elle, immortalise des douleurs qu'elle a vaincues et des larmes qu'elle a taries. Sur la poitrine, on a figuré, dans un bloc énorme, le coeur dont Sainte-Anne de Beaupré répand le fécond amour sur le Canada catholique. C'est que celui-ci est toujours fidèle aux apôtres vivant dans le Carrare immaculé de la chaire. Un Rédemptoriste, dont la voix tonnait dans les voûtes profondes, a parlé du Christ par lequel ils devinrent universels et dont la messe vingt fois séculaire prépare son mystère au grand autel. Les chasubles de pourpre et les surplis de neige évoluent selon la volonté des rites. Les volutes floconnent de l'encensoir que l'officiant manie en cadence, et on dirait que les anges, à genoux sur le baldaquin élevé qui s'efface, battent de l'aile sur un nuage radieux. En effet, le choeur est un éblouissement de feux électriques: ils courent au-dessus des stalles mordorées, jaillissent tout autour de l'autel où les ornements sacrés ont des éclairs de perles et les cheveux du curé la blancheur des lys au soleil. Les paysans ignorent que la féerie des lumières et le ronflements de l'orgue ne sont qu'une même substance à des degrés vibratoires divers. Il leur suffit de la sensation confuse que les unes versent la clarté dans leurs cerveaux simples et que l'autre empoigne leurs coeurs d'allégresse. L'âme des tuyaux sonores gronde, longe la corniche ciselée de choses fines, frappe aux profondeurs pâles de l'abside, revient par les murs dans la nef qu'elle inonde et va mourir quelque part dans les couloirs des chapelles. Une voix de stentor entonne un verset d'amour, et les invocations se taisant sur les lèvres qui les gesticulent. Elle est large et foudroyante, arrache du silence les échos les plus lointains de la Basilique. Elle ébranle tout sur sa route, et les pèlerins sentent qu'elle ramasse leurs fervents appels et leurs hommages pour les offrir tous à l'Eternel en une supplication une et toute-puissante. Elle cesse, et de nouveau la prière bruit de toutes parts, glisse dans les cannelures des colonnes altières, effleure l'entablement aux riches découpures et, pour s'élever jusqu'à l'au-delà, perce la voûte où l'azur est semé d'étoiles d'or et de trèfles sanglants.

Marguerite, debout près de Jules Hébert qui la domine, est fascinée par la campagne canadienne-française en prières. La fille de Gilbert l'athée ne trouve en son esprit sceptique aucun sarcasme, aucune boutade. Elle n'a que du respect devant la superstition maudite. Cette foi paysanne est, si vraie, si ardente et si vaste qu'elle en est saisie au vif. Les gerbes de feu, les chants passionnés de là-haut, la Statue des merveilles les accents pathétiques du prédicateur et l'harmonie prenante de l'orgue ont éveillé comme une rumeur qu'elle écoute au fond le plus intime d'elle-même. Kt souvent, elle se laisse attendrir par Jeanne courbée sur les laques sombres. Les boucles blondes reposent nonchalamment sur le tissu mauve du corsage. Et du profil mince et rose, il rayonne une transfiguration touchante.

--Que pensez-vous de la campagne canadienne-française à genoux devant son Dieu? demande Jules à la Parisienne, de façon à ne pas troubler la piété voisine.

--Elle est, belle, et je retrouve, à la contempler, la douce impression que les choses de votre paya m'ont inspirée dès le premier jour, dit-elle. Le sentiment est étrange: il est fait de charme et de vénération...

--Je vous remercie de ne pas railler la foi de mes compatriotes, murmure-t-il, reconnaissant.

--Depuis que je vous ai rencontré, je ne raille plus vos croyances... Le mépris ne m'est plus possible...

--Et moi, je n'ai plus de haine contre nos persécuteurs! répond le jeune homme, avec une émotion profonde.

--Vous les haïssiez donc? interrompit Marguerite, avec horreur.

--Oui, Mademoiselle, avant de vous avoir vue, dit-il, avec toute la mesure que lui commande le lieu saint.

--J'aurais dû le savoir!... Mon père n'a jamais assez de fureur contre les catholiques!...

--Si votre père était avec nous, il outragerait la campagne canadienne-française et la Patronne qu'elle implore, il insulterait Beaupré!... Beaupré! vous ne pouvez vous figurer la traînée magnétique de ce nom à travers le Canada catholique! On accourt à Beaupré de toutes parts, de Notre-Dame-des-Laurentides et de Montréal, du Témiscamingue et du Saguenay, des ranchs de l'Ouest et des rives de l'Acadie, du Labrador et des vallons de la Colombie-Anglaise... L'Amérique entière l'aime et vient à lui... Il n'est pas un foyer paysan canadien-français dont le feu, chantant dans l'âtre un soir, n'a pas entendu le récit émouvant de quelque miracle et vu luire, dans les yeux qu'il embrasait, le mirage lointain de Beaupré!... Il n'est pas un, vrai Canadien-Français dont l'âme, à ce nom seul, ne s'élargisse en une pensée d'amour!... Combien de fois les foules, comme celles d'aujourd'hui, ont lié leurs prières à la Sainte en une gerbe immense! Songez à tous les désespoirs qu'elle adoucit, aux souffrances qu'elle apaise, aux suicides qu'elle écarte, aux héroïsmes qu'elle fait jaillir!... Et votre père, devant cette foule à genoux, dirait que c'est la tourbe des crétins ignares et vils!...

--Et vous disiez que vous n'aviez plus de haine! reproche la fille de Gilbert.