Au large de l'écueil: roman canadien

Chapter 11

Chapter 113,926 wordsPublic domain

--Une femme devine toujours, quand il y a de l'amour autour d'elle!... Et maintenant, je veux réponse nette et libre!... Ce Canadien-Français t'aime-t-il?...

--Je ne saurais dire, murmure-t-elle.

--Tu doutes!... C'est un aveu, cela... Tu sais, tu as la certitude qu'il t'aime!... Il te l'a dit peut-être?...

--Oh! mon père; ce n'est pas vous, cela, vou» me tendez un piège, je viens de vous déclarer que je n'en sais rien...

--Je te demande pardon, ma fille, je ne voulais pas ceci... Mais, vois-tu, à la seule pensée qu'il peut t'aimer, je me révolte!... il ne peut avoir eu cette audace!... Il est ton ami, c'est très-bien, mais pas autre chose!... Et pourtant si c'était vrai!... Je me suis conduit comme un écervelé: laisse-t-on des jeunes gens se voir autant que je vous le permis?... Ce serait un rude hypocrite, alors, il nous aurait dépistés par ses faux airs de cicérone désintéressé!... Mais oui, je commence à le détester, à lire sur son visage du mensonge et de la fourberie... Il ne te l'a pas dit qu'il t'aime, mais s'il te l'a fait voir, c'est déjà trop de sans-gêne, trop d'insulte!... J'en ai le pressentiment horrible, il t'aime, et tu le sais!... Dis-moi qu'il t'aime, tu ne m'as jamais menti, petite fille...

--Je suppose qu'il m'aime... Y a-t-il de la honte à se sentir aimée par un jeune homme chevaleresque et noble?... Quelque chose me dit qu'il a pour moi la tendresse la plus loyale et la plus flatteuse, et que jamais homme aura pour moi le respect religieux dont il m'entoure... Sa délicatesse est impeccable, il ne m'a fait aucun reproche de mes idées païennes, il ne me parla de sa foi que le jour où je l'en priai... Il y mit une réserve admirable, dont vous l'auriez loué vous-même... Ah! si vous saviez comme il est fort et superbe, intelligent et sympathique, vous ne lui feriez pas un crime de m'avoir aimée!... La passion vous suggère un langage indigne de votre bon coeur!... S'il m'aime, j'en suis fière, et son amour me charme et m'enrichit!...

--Ainsi, tu sens papillonner autour de toi le désir intense d'un catholique maudit, s'écrie Gilbert, avec une rage contenue. Plus la chose s'envenime, plus tu persévères à me la cacher... Je pense que tu l'acceptes simplement comme tant d'autres amis qui, au cours de nos voyages, furent tes compagnons d'un jour, et tu te plais à conquérir son âme!... Quand la prudence la plus élémentaire te conseille d'écarter mon soupçon aux aguets, tu le défends malgré toi, tu en fais une idole, tu as pour lui des paroles chaudes, passionnées, qui me condamnent, qui me bravent!...

--Je n'ai pas voulu vous braver, mon père, proteste Marguerite, qui a peur et devine à quelle conclusion son père se précipite.

--Ce n'en est que pire alors, tu le fais dans une inconscience qui illumine tout!... Je sais d'où elles viennent, tes idées nouvelles et d'où il vient, ton sentimentalisme outré!... Je sais d'où elle t'est venue, l'affection pour les clochers!... Je n'ignore plus ce qui fermente derrière ton front rêveur et je connais la source où s'abreuve ton chagrin!... Ce n'est pas Québec et son paysage que tu pleures de laisser à jamais, c'est Jules Hébert que tu aimes!... N'essaye pas de le nier, cela est écrit sur ton visage pourpre et dans tes yeux qui sont injectés de honte!...

--Je n'essayais pas de nier, je voulais vous empêcher d'être impitoyable... Si c'est aimer, que d'admirer ce Canadien au-delà de ce que j'en peux dire, je l'aime... Si c'est, aimer, que de lui être profondément reconnaissante de la gentillesse et de la bonté qu'il eut pour moi, je l'adore... Si c'est de l'amour, cette joie indicible de le voir et de lui parler, je l'aime éperdument... Si c'est de l'amour, la peine que je sens là, indéracinable, étouffante, je l'aime désespérément... Je ne puis vous en dire qu'une chose, mon père, si c'est l'amour, tout cela, c'est la première fois que j'aime!...

--Et tu es orgueilleuse de cet amour?... C'est même l'orgueil de cet amour qui l'a trahi! Tu ne t'es pas aperçu que ton secret débordait!...

--Vous avez attaqué Jules... En dépit de moi-même, je l'ai défendu... Je lui devais cela, je le devais à mon coeur, au pur souvenir que j'aurai toujours de lui!... Vous m'avez enseigné la loyauté: malgré moi, je fus loyale à celui que je crois digne de mon amour!...

--Alors, entre les deux, ce n'est pas moi que tu préfères!... Il a le meilleur de toi-même!...

Pour lui, tu m'accuses, tu te bats contre moi, tu me blesse au coeur!...

--Oh! mon père, prenez garde, l'indignation va vous faire porter des coups dont la blessure ne guérira jamais!... Pourquoi cette fureur que je sens approcher? Vous savez bien que je vous adore, et plus que jamais, le jour où c'est l'amour de vous qui m'empêche de voler à la tendresse de Jules Hébert!... Il faut que je vous aime bien, que vous ayez une emprise bien forte sur mon âme, pour que je m'en aille ainsi pour toujours, brisant mon rêve et fuyant la joie ineffable de cet amour!...

--Mais je rêve, ce n'est pas vrai, tout ce que tu me dis là, s'écrie Gilbert, qui se cramponne à un suprême espoir. Tu ne l'aimes pas, c'est faux, c'est impossible!... Tu es ma vie, mon oeuvre, je t'ai pétrie à la ressemblance de mon idéal, je t'ai distillé goutte ù goutte la haine de leur Dieu fantoche, et quand je t'entendais railler la superstition avilissante, je croyais que ma colère contre elle était plus pure et meilleure!... J'espérais pour toi un fils de la libre-pensée, un champion de nos doctrines, quelqu'un digne de la jeune fille idéale que j'avais créée... A vous deux, vous auriez fait de la jolie besogne, et ma vieillesse en aurait été rajeunie sans cesse... Un catholique va enchaîner ton rêve désormais? Ah non, je me révolte à croire cela!... Tu as peur que je t'écrase de ma colère?... Mais non, petite fille, je ne songe plus à châtier!... C'est faux, tu ne l'aimes pas, te dis-je!... C'est une admiration à fleur de coeur pour un joli garçon!... Dis-moi, tu ne lui as pas donné ton âme de jeune fille!... Je comprends qu'il t'aime, lui!... Je lui en voudrai éternellement d'avoir osé t'aimer!... Je sens que je l'ai en horreur, maintenant, que je l'exècre!... N'est-ce pas que c'est faux, que tu as, maintenant, la répugnance d'un tel amoureux, que tu exagères l'impression qu'il t'a faite?... Demain, tu l'oublieras!... N'est-ce pas que tu commences à rougir de cet amour?

--Je n'ai pas, le droit de renier mon coeur!... Je sens, mon père, que je n'oublierai jamais cet homme!...

--Ah! malheureuse! je t'implore, je me traîne presqu'à genoux pour te supplier d'immoler cet amour, et tu n'hésites pas à briser mon espoir, à faire crouler l'idole que tu es dans mon âme de père et que je voulais sauver!... Tu l'aimes! et tellement, que tu n'en as pas même la honte!... Le lâche! l'hypocrite! le menteur! l'impudent! il s'est glissé entre nous comme une vipère, et ses odes brûlantes de patriote faisaient oublier la sournoiserie du larron d'amour!... Il t'a ensorcelée, t'a presque gagnée!... Ne dis rien, tu n'as rien à dire!... Il s'en est bien peu fallu qu'il ne te convertisse!... Marguerite Delorme, ma fille, une convertie, une catholique, à genoux, quelle humiliation!... Il était presque trop tard, tu glissais sur la pente visqueuse!... Ta poésie des clochers, le plaidoyer vibrant pour la foi de ces gens-là, c'est l'oeuvre du germe empoisonné, leur Dieu s'insinuait dans tes veines par l'amour!... Encore une semaine, et tu me reniais!... Inutile de parler, tu n'as rien à dire!... Quand on les défend, on est bien près de les suivre!... Et tu m'as soigneusement dérobé sa machination d'enfer, tu t'es caché avec lui, vous vous êtes moqués de moi tous les deux, tu es sa complice dans le soufflet dont il me cingle au visage!... Il t'a enseigné l'hypocrisie, la dissimulation, la révolte!... Oh! que je le hais, ce Canadien-Français fourbe qui t'a changée, t'a prise à moi, t'a presque fait engloutir par le gouffre hideux de son christianisme!...

--Vous l'outragez, mon père, et chacune de vos invectives me fait saigner le coeur autant que si vous me les adressiez!... Comprenez-vous, il m'est infiniment cher, et l'outrager, c'est m'outrager moi-même!... Vous n'êtes pas coupable de flageller, vous ne pouvez faire autrement!... Mais c'est à vous que je le dois, si je l'aime!...

--C'est, moi qui t'ai enseigné que les catholiques méritaient l'amour de ma fille! s'écria-t-il, d'une voix tranchante et, railleuse. C'est vraiment, trop fort!... Tu badines, et ce n'est pas le temps des mauvaises plaisanteries!... Tu te moques de moi que tu vénérais plus que tout au monde... Comme il t'a changée, mon enfant!...

--Non, mon père, j'ai pour vous le même amour et la même vénération!... Si vous pouviez lire dans mon coeur tout ce que je vous y sacrifie, vous ne douteriez plus que je vous adore plus que jamais!... Oui, il s'est emparé de mon âme de jeune fille, mais c'est autant votre faute et la mienne que la sienne, s'il en est maître aujourd'hui!... Vous m'avez prêché...

--Prêché? interrompit-il, furieux. Tu vois bien que leur langage te gagnait, que la gangrène s'était mise dans ton cerveau!...

--Écoutez-moi, cher père, votre esprit droit va se soumettre!... Vous m'avez enseigné l'amour libre, la loi de l'instinct, du choix volontaire... Je vous sais un gré infini d'avoir fait jaillir les bons instincts dans mon âme de femme et d'en avoir émondé les mauvais... Je me suis construit un palais de rêves, et j'ai attendu qu'on vienne l'habiter... Plus j'ai espéré, plus le besoin d'amour est devenu tyrannique en moi... J'ai connu Jules Hébert, et, dès nos premiers regards, tout ce qu'il y avait en moi d'instinct vibrant et supérieur accourut vers ce jeune homme énergique et fier... Je l'aimai de par l'amour libre, qui va toujours où le poussent les instincts dominateurs, sublimes ou laids!... Vous exigez que j'aie honte de cet amour: il me faudrait rougir de vous, mon père, qui m'avez inculqué la noblesse et l'idéal, il me faudrait renier votre amour libre!...

--Quand devins-tu certaine qu'il croyait? demanda Gilbert, singulièrement adouci par le plaidoyer sans réplique de son enfant.

--Après avoir commencé à l'aimer.

--Quand l'as-tu appris?...

--Le lendemain du jour où nous quittâmes Liverpool... Nous étions ravis devant l'infini bleu du ciel et, de la mer... "Dieu nous est plus tangible devant cet horizon sans bornes", dit-il soudain.. "Vous croyez donc?" fis-je, étonnée... "Vous ne croyez donc pas, vous. Mademoiselle?" répondit-il, avec tristesse. "Non, Monsieur", dis-je, et nos regards se pardonnèrent...

--Et tu n'éprouvas pas une répugnance de tout ton être?...

--Nous nous aimions déjà, mon père, je le sais maintenant. Je ne le trouvai pas odieux, pas plus qu'il ne me jugea méprisable... Nous ne songions qu'au bonheur de nous être vus, qu'à celui de nous voir le plus possible toujours...

--Que je le hais, ce Canadien!... Cet après-midi, au plus tôt, dans une heure, si la chose est possible, nous partons!... Tu m'entends bien, je ne veux plus que tu le revoies, il ne te reverra plus!...

--Ce n'est pas vrai, vous n'y songez paa sérieusement, mon père, s'écria Marguerite, affolée, dont les yeux se dilatèrent d'horreur et d'angoisse.

--Il ne te reverra pas, te dis-je!... Il t'a déjà fait assez de mal!... Il m'a fait trop de mal!...

--Vous ne ferez pas cela!... Je vous étale mon coeur à nu, n'y voyez-vous pas le désespoir que vos paroles y répandent? Il faut que je le revoie!

--De ce pas, je vais prendre les informations nécessaires, et nous partons cet après-midi, je te le répète!...

--Pas cela, oui, pas cela! je vous en conjure, au nom de votre amour!

Et, de sa poitrine qu'il étreint, un sanglot morne qui éclate, déchirant, navrant. Gilbert, qui aime cette enfant plus que lui-même, souffre d'une torture cuisante.

--Ne pleure pas, petite fille, murmure-t-il, avec tendresse, c'est, pour ton bonheur que je suis cruel... A ne pas le revoir, tu l'oublieras plus vite... Si vous vous faites l'adieu pénible, tu en auras le coeur plus douloureux, moins facile à guérir... Ne pleure pas, mon enfant... Viens avec moi, nous n'en parlerons plus jamais, et quand je t'aurai reprise à lui, je te pardonnerai tout, nous vivrons heureux toujours, comme avant lui...

--Je ne puis vous promettre de l'oublier, mon père, je ne suis pas de celles qui, l'ayant juré, trahissent le serment du souvenir!... Demain, je devais lui jurer de ne jamais l'oublier... Il m'a dit que, des hauteurs du Cap Tourmente, on a le tableau le plus merveilleux... Nous irons là, nous échangerons l'adieu de nos âmes... Ma peine sera plus douce, et ce sera plus facile, tous les deux, père, d'être heureux comme toujours avant lui...

--Quel est donc cet art infernal avec lequel il a rivé ton âme à lui?... J'essaye de ne pas le haïr, et c'est plus fort que moi, je l'abomine!... Non, décidément, il ne te reverra pas! Je vais annoncer le départ à ta mère!...

De nouveau, Marguerite est secouée par des sanglots violents, Gilbert, défaillant sous la plainte douloureuse, ferme son coeur pour qu'elle n'y pénètre pas.

--Enfin, me voilà prête, s'écria Madame Delorme qui faisait tout-a-coup irruption dans le petit salon. Apercevant, les traits décomposés de Gilbert et la forme prostrée de Marguerite en pleurs, elle courut à la jeune fille.

--Mais qu'as-tu donc, mon enfant? demanda-t-elle, bouleversée. Que s'est-il passé, Gilbert? Il y a quelque chose de grave pour un tel chagrin!... Elle n'a pas pleuré, depuis le jour que tu te rappelles, Gilbert... Dis, qu'y a-t-il?...

A ces mots de son épouse, les yeux de Gilbert deviennent hagards. Ivre de haine, il a oublié la chose épouvantable à laquelle il songe bien souvent, presque tous les jours, si cruel en fut le drame. Un souvenir de nuits éperdues au chevet de Marguerite jeune, sème l'effroi dans son âme, et il est là, immobile, pantelant. Elle se tordait, la petite fille mourante, sous les griffes d'une méningite atroce à la base du cerveau. En une seconde, il revit les insomnies d'appréhension folle. Il avait cru mourir d'angoisse. La maladie réagissant sur les yeux, avait, diminué l'acuité visuelle, au point qu'on avait, prédit la cécité absolue. Le médecin, qui avait terrassé la méningite brutale, avait dit que la vision, quoique sauvée, serait toujours à la merci d'une fatigue intellectuelle intense ou d'un chagrin vif et prolongé. Il ne fallait pas que Marguerite se livre à un effort cérébral aigu: ses yeux s'affaiblissaient alors, avaient besoin de calme afin de regagner leur énergie visuelle. Oh! la vigilance jalouse avec laquelle Gilbert avait écarté de son enfant les études trop ardues! Et, depuis les jours pathétiques, elle n'avait jamais pleuré.

--Oui, Geneviève, tu as raison, c'est la première fois, depuis lors, qu'elle pleure, finit-il par dire à sa femme anxieuse, assommé, dompté.

--Que s'est-il passé, Gilbert? lui demande encore celle-ci.

--Elle aime ce Canadien-Français!...

--Jules Hébert!...

--Oui!... Je voulais la lui arracher, partir tout de suite, avant qu'il ne l'ait revue... C'est pour cela qu'elle pleure... Marguerite, il faut cesser tes larmes, supplie-t-il, elles sont dangereuses!... Le médecin t'a défendu les larmes pour la vie!!!

--Je t'en conjure, ma fille, obéis à ton père...

--Je lui obéirai demain, j'en suis incapable aujourd'hui, sanglota la jeune fille.

--Dis, tu es encore ma véritable enfant, implore Gilbert, tu crois en mes doctrines!...

--Vous le savez bien, mon père...

--Tu ne faibliras pas, demain? Tu me reviendras?...

--C'est mal d'avoir douté de moi, mon père...

--Je t'en demande pardon, je me suis fourvoyé... Tu iras lui dire adieu, puisque c'est le seul moyeu de tarir le chagrin qui me met le coeur à sang...

--Oh! merci, mon père, et pardon de vous faire de la peine...

IX

--Courage, Marguerite, disait Jeanne à la Parisienne un peu hors d'haleine, quelques minutes encore, et nous arriverons... Là-haut, vous serez largement récompensée de votre fatigue!...

--Vous sentez-vous bien lasse? s'inquiète Jules, avec douceur.

--Vous êtes si gentils, tous les deux, que je ne sens guère ma fatigue, répond Marguerite, avec un sourire triste.

--La forêt est moins dense, la végétation se clairsème, ajoute le jeune homme. Il en est des plantes comme des hommes: il y en a moins qui vivent dans les hautes sphères!...

En effet, depuis quelque temps déjà, ils ont quitté la petite oseille écarlate et faraude, les convolvolus amoureux, les avoines folles et pimpantes, les mourons étoilés, les cotonniers pourpres, les sureaux de neige, les silènes ivres et lourds, les moutardes aveuglantes. Ils aperçoivent encore, ici et là, des fougères au dessin frêle et aux tiges menues. Tout-a-l'heure, ils étaient accueillis par les hêtres efflanqués, les bouleaux minces et les érables un peu mélancoliques dans leur feuillage qui sent venir plus tôt que les autres, l'automne et la mort. Il n'y guère maintenant, que la grande taille des épinettes et les bras ouverts des sapins qui les saluent au passage. A tout moment, ils entendaient gazouiller les sources dans les verdures attendries: plus ils gravissaient la montagne, plus elles sont devenues rares, et il leur semble qu'il ne doit plus y en avoir. La montée se prolonge, accidentée, pénible, un peu énervante. Les racines qui s'enlacent au ras du sentier, accrochent les pieds qu'elles taquinent. Il faut se heurter aux roches anguleuses, sentir la pointe des cailloux effilés déchirer les toiles d'araignée dont la trame colle au visage, franchir un arbre dont l'orage de l'année dernière a jonché la route. Parfois, ils s'arrêtent: un parfum de mille arômes apaise leur sang qui bat à grands coups martelés. Le vol sous bois d'un geai d'azur, tout près d'eux, leur donne des ailes, et ils reprennent le chemin tortueux, l'oeil ébloui par les "quatre-temps" vermillons qui jalonnent le sol tout le long de la lisière.

Soudain, l'ascension est facile et repose. La pente a cessé d'être escarpée, il n'y a plus de racines sournoises ni de pierres hostiles. Les trois amis foulent, avec ils ne savent quelle volupté, le tapis moelleux des aiguillettes brunes ou dorées que les conifères ont semées dans la forêt profonde. Marguerite pressent qu'ils arrivent, et sa lassitude l'abandonne.

--Bientôt, la grande Croix se dressera devant nous, s'écrie Jeanne, avec une joie dont pétille son visage plus rose qu'à l'ordinaire. Ce sera presque la fin... N'êtes-vous pas heureuse, Marguerite, que ce soit la fin?...

--Oui, je grille du désir de voir le spectacle dont vous m'avez promis la splendeur, dit-elle, s'efforçant de sourire, parce qu'elle pense A l'autre fin, celle de son amour.

--J'espère qu'on ne vous a pas trop promis, murmure Jeanne, qui comprend...

--Il vaut mieux ne pas trop promettre, si on veut, épargner la déception amère, ajoute Jules, dont le silence, tout le long de la montée, a suivi distraitement le colloque assez vif des jeunes filles.

--Vous vous y connaissez tellement bien en beaux paysages, que je ne crains rien, dit la Française, regrettant d'avoir laissé deviner son trouble.

--Je ne vous ai jamais déçue, alors, répond-il.

--Oui, vous ne m'avez jamais trompée, dit-elle, et Jules est confirmé dans l'assurance qu'elle n'a jamais eu d'espoir.

--La Croix! s'écrie Jeanne, et elle se met à courir, folle d'allégresse.

Marguerite et Jules restent seuls. Un malaise invincible les paralyse. Il leur est impossible d'échanger les impressions banales qu'ils cherchent en vain dans leurs âmes effrayées l'une de l'autre. Ils avancent, au milieu des fleurs sauvages, vers la Croix prochaine qui les fascine. Elle est géante sur un piédestal de rocs antiques, soulevé dans le firmament bleu sa tête dominatrice, et le bois nu de ses larges bras étendus remplit l'espace de grandeur et de souveraineté. En l'apercevant, la Voltairienne a été secouée d'un frisson puissant tout le long de son être, a eu le coeur noyé d'une émotion surabondante où la terreur et l'admiration se mêlaient étrangement. L'esprit discipliné à bannir le surnaturel a dompté sur-le-champ l'impression magnétique.

Refermant leur ligne sur la clairière où les jeunes gens réunis causent du paysage orgueilleux, les sapins austères se dérident sous le soleil palpitant des premiers jours de septembre. C'est un coin de nature primitive, rude et terrifiante. Les rochers du laurentien le plus pur étagent leurs plans torturés ou bossus en une colline terne et bizarre. Par-delà la cime fière, on voit le clocher grêle de Notre-Dame-des-Neiges gravir timidement l'azur, et la cloche rouillée paraît s'ennuyer d'être silencieuse. Le lichen, ça et là, sur la pierre millénaire, gonfle sa nappe argentée d'un jour. Des framboisiers presque rachitiques vivotent au milieu des airelles plus vigoureuses. Il est charmant de se reposer l'oeil sur les "quatre-temps" rouges et les campanules ouvrant leur âme bleue. Un émerillon affamé qui menaçait dans les airs, s'est dardé comme une flèche dans les arbres. Les trois amis reviennent souvent à la Croix dont l'ombre immense écrase les alentours sauvages et plane au-delà jusqu'aux horizons que la forêt dérobe encore.

--Tout-à-l'heure, nous vous parlions du Petit Cap et de ses écoliers en vacances, dirait Jules. Ils viennent souvent, par groupes en liesse, rendre visite à la cîme et à Notre-Dame-des-Neiges... Alors, la solitude s'anime de vie jeune et ardente... On cueille les fruits sauvages, les "bleuets" juteux, les framboises grasses, les "petites poires" qu'on s'arrache, parce qu'elles sont rares... On va tirer d'une source tapie dans la mousse, un peu plus loin, l'eau fraîche qui crève les rocs... On allume, là-haut, un petit feu qui crépite au sein des pierres dont on a construit la cheminée d'un soir... A table, c'est un engouffrement de choses qu'on dévore, une escarmouche de bons mots qui pétillent... Quand la nuit envahit la montagne, ils accourent se percher sur la roche où la grande Croix s'enfonce, murmurent ensemble une prière aux étoiles, puis, regardent longtemps les feux par myriades qui sont la féerie nocturne de Québec dans la distance... Le sommeil est lourd et bon dans les lits durs qui sont nichés derrière la chapelle... Les plus vaillants se lèvent, à trois heures du matin, pour voir les ténèbres se blanchir d'aurore et l'horizon s'embraser de soleil...

--Qu'ils sont heureux! crie Jeanne, enthousiaste. Ce n'est que la deuxième fois que je viens, moi, et je n'y verrai pas encore lever le soleil...

--Et moins heureuse encore, je n'y serai venue qu'une fois, murmure la Française, que la pensée du départ hante. Vous y reviendrez, Jeanne...

--Pourquoi ne pas revenir au Canada, Marguerite? interrompt la petite Canadienne, avec un élan de toute elle-même.

--C'est pour toujours que je pars, que je dois partir...

--Je ne veux pas, moi, s'écrie Jeanne, impulsive et se révoltant. Je veux vous revoir!...

--Venez en France, alors, Jeanne...

--Que j'aimerais à voir la France, à vous y revoir!... Mais qui viendra avec moi? dit-elle, songeant à l'abîme entre Jules et Marguerite qui ne trouvent pas de réponse.

--Ce n'est pas vrai que vous partez, que je ne vous reverrai plus! redit Jeanne. Je n'ai pas eu le temps d'apprendre à vous aimer comme vous le méritez!... Je n'aurai jamais d'amie pareille à vous, restez que je vous aime davantage!... Si vous saviez comme cela me désole de vous perdre!...

--Il vaut mieux que nous nous séparions tous, la Croix l'exige au-dessus, de nos têtes, répondit Marguerite, passionnée, presque farouche. Puis, voyant des larmes plein les yeux de Jeanne, elle dit: "Pardon d'avoir été cruelle, petite amie, vous vous trompiez sur mon coeur, il n'est pas digne de votre amour... Il faut me pardonner cette violence, elle ne fut pas méchante, j'ai tant de peine à vous quitter!... J'ai parfois des cris de révolte, et je regrette celui-là!... Tu as oublié, n'est-ce pas, Jeanne? Je t'aime et je ne t'oublierai jamais!... Il y a des choses brutales; qui sait pourquoi elles nous font saigner le coeur?"...