Au large de l'écueil: roman canadien

Chapter 12

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--Pour que nous devenions meilleurs, dit Jules, profondément ému.

--Vous avez raison, il est des souffrances qui rendent meilleure...

--Allons voir Notre-Dame-des-Neiges! interrompit brusquement Jules, que le regard de Marguerite bouleverse jusqu'aux plus sourdes profondeurs de lui-même.

Et les jeunes filles le suivent dans le sentier qui serpente à travers les airelles et les lichens argentés. Ils se hâtent, le coeur gros des choses pénibles entre eux. Voici déjà qu'ils escaladent les rochers abrupts du sommet, foulent aux pieds les noms qu'on a vulgairement sculptés dans leur flanc tenace, arrivent auprès du sanctuaire dont l'humble façade est sortie peu à peu de l'écran massif qui la dérobait à leurs regarda.

--Que c'est merveilleux! s'écrie la Française, en extase devant le tableau colossal que l'on aperçoit des hauteurs du Cap Tourmente, à Notre-Dames-des-Neiges.

Elle en est comme navrée. Elle en oublie sa douleur. Elle est muette de contemplation éperdue. Jeanne et son frère ont une vive jouissance d'orgueil à ne pas troubler l'extase de leur amie. A presque deux mille pieds d'une profondeur béante où le regard plonge comme dans un abîme, le Saint-Laurent élargit son onde où le soleil fait pâlir ici l'azur, étend là des nacres et des blancheurs qui étincellent. Des rafales éveillent des frissons qui courent en se tordant sur l'eau paisible qu'ils sillonnent d'ombre. L'Ile d'Orléans s'écrase sur le fleuve, et la verdure des feuillages, l'éclat des toits et des prairies s'estompent dans une buée d'or. L'Ile-aux-Grues, la Grosse-Ile et d'autres que la lumière nimbe de rayonnements doux, évoquent les îles des mythes et des légendes. Un paquebot, dont la carène semble minuscule, paraît immobile dans sa course libre et sereine. Les côtes de Bellechasse et de Montmagny dessinent, leurs méandres infinis dans une brume aux pâleurs d'encens qui fume sur les autels. Il jaillit, du tableau colossal, ue vaste impression de mystère apaisant, de bonheur sublime, de force éternelle et d'horizons immenses.

--Que je vous remercie de m'avoir conduite en ce lieu superbe! finit par dire Marguerite, enthousiaste et reconnaissante. J'en associe la noble et grande beauté aux souvenirs les plus empoignants qui enchantent ma mémoire... Vous souvenez-vous, Monsieur Hébert, du jour presque semblable où le "Laurentic", là même, nous emportait vers Québec?...

--Si je m'en souviens! répond-il, à voix basse. Ignorez-vous que je m'en souviendrai toujours?

--J'ai l'intuition que je me souviendrai toujours du Cap Tourmente, ajoute la Française. Plus que jamais, maintenant, j'adore le Saint-Laurent... Voici l'heure de lui jurer amour et fidélité...

--Il est un noble et grand seigneur, et je l'aime, disiez-vous...

--Vous n'avez donc rien oublié de tout ce que je vous ai dit?...

--Voulez-vous que je l'oublie?...

--Va-t-il oublier, Jeanne? interrogea-t-elle, finement, pour détourner la question embarrassante.

--Il y a un moyen très-sûr de vous en assurer, dit la petite Québécoise. Revenez par Québec, nous aurons la joie de vous revoir, et vous ferez subir un examen de conscience à Jules...

--Impossible, Jeanne, l'itinéraire est irrévocable, dit-elle, redevenue triste, au souvenir de la terrible joute d'armes avec son père, la veille même.

--Je voulais que vous gardiez un tel souvenir de mon fleuve, reprit le Canadien. Voilà pourquoi je vous ai conduite ici... C'est un des coins les plus enchanteurs de la patrie canadienne!...

--Il vous donne l'envie folle d'y vivre, répond Marguerite, bouleversée par l'allusion d'amour.

--Le souvenir, c'est presque vivre où l'on promène son rêve, dit-il.

--Alors, je vivrai souvent au Canada, plus souvent à Québec, j'en suis profondément certaine.

--Ce n'est pas tout-à-fait la cîme que nous avons sous les pieds, interrompit Jeanne, à qui ce prétexte parut en valoir d'autres. On la gravit, un peu plus loin dans le bois, sur un rocher d'où l'horizon se déroule... Hâtez-vous de m'y rejoindre, n'est-ce pas?...

-Et Jeanne, en quelques bonds souples qui font songer à des battements d'ailes, disparaît dans la montagne. La Française et le Canadien prolongent le silence plein d'angoisse entre eux.

--Est-ce vrai que vous partez? dit-il, enfin.

--Est-ce vrai que vous restez? murmure-t-elle.

--C'est donc fini, alors, irrémédiablement fini...

--Voulez-vous, nous allons tout recommencer?

--Si nous pouvions, Marguerite...

--Tenez, nous sommes à bord du "Laurentic", devant Saint-Jean-de-l'Ile... Nous entrevoyons de longues semaines pour nous, n'est-ce paa charmant?...

--Que sont-elles devenues, les semaines dont la vision'était si douce?...

--Elles me prodiguèrent un bonheur dont je les remercie de toute mon âme, répond-elle.

--Hélas! on ne ressuscite pas de telles heures qui ne revivront plus jamais!...

--Non, Jules, elles vivront toujours, aussi longtemps, du moins, que je vivrai moi-même!...

--Est-ce un doute que vous avez de moi, Marguerite?...

--Si je doutais de vous, je ne vous dirais pas de pareilles choses!... Je suis trop orgueilleuse pour mendier un souvenir!...

--Votre confiance ne s'égare pas... Il suffit de vous avoir connue, pour vous donner largement le meilleur souvenir... Ce n'est pas une aumône qu'on vous jette, c'est un devoir qu'on vous rend!...

--Oh! que je voudrais vous écouter longtemps! L'heure est trop vertigineuse!... Comment s'y prirent-ils, autrefois, pour arrêter le soleil?...

--Il s'agissait d'une victoire à gagner... Inutile de commander au soleil, nous ne triompherons pas du destin...

--La Providence est plus forte que nous, Jules...

--Que voulez-vous dire, Marguerite?... Vous ne pouvez railler, vous m'avez promis de ne jamais insulter la Providence!...

--Et je garde ma promesse!... Je voulais vous témoigner que je n'en veux pas à votre Providence qui nous sépare...

--La Croix, là-bas, m'ordonne de vous laisser partir...

--Elle m'ordonne de partir... Mon père sait tout, Jules... Il a voulu quitter la ville dès hier.

--Que sait-il? balbutie le jeune homme, palpitant d'émotion.

--Il s'est aperçu que j'avais de la peine, en a exigé la cause... J'avais défendu les clochers canadiens qu'il maudissait, je l'avais supplié d'aimer un peu, ses adversaires... Il vous a soupçonné d'avoir semé le trouble en mon âme, il a eu de telles paroles contre vous, Jules, que malgré moi je vous ai défendu!...

--Vous avez fait cela, mon amie! s'écrie-t-il, avec un élan de tout lui-même.

--Ne vous le devais-je pas?... Vous avez été si loyal, si bon pour moi!...

--J'ai failli ne pas vous revoir!... Oh! le chagrin de vous perdre sans l'adieu dont j'avais hier le besoin exaspérant!... Que je vous remercie d'avoir eu pitié de moi!...

--Et croyez-vous que je n'eus pas pitié de moi-même?... Quand je l'ai su implacable, j'ai pleuré...

--Vous avez pleuré! interrompit, le Canadien, frémissant. Pour moi, vous avez pleuré!... Pour moi, vous souffrez!... Mais c'est affreux, cela!... Et moi qui vous désire tant de bonheur!... Je ne puis supporter votre chagrin, dites-moi qu'il s'agit de votre âme sensible que les départs bouleversent toujours, quand vous abandonnez les lieux que vous aimez!... Oui, ce n'est pas pour moi que vous souffrez jusqu'aux sanglots, je ne mérite pas cela!...

--Plus vous vous en croyez indigne, plus je suis heureuse d'être malheureuse!... Il n'y a que les femmes qui sachent bien ce qu'un homme vaut dans leur âme!

--Votre accent me transporte!... Je ne voulais pas vous dire la chose profonde et sainte au plus intime de moi-même... Dieu sait combien souvent j'ai refoulé cet aveu que je devais taire.. Je crains qu'il n'avive l'amertume de nous séparer... Non, je ne parlerai pas, j'en ai déjà trop dit!... Jeanne est bien près d'ici, nous allons vers elle, n'est-ce pas?...

--Et si je voulais tout entendre, Jules!... Quoiqu'il arrive, dusse-je en mourir, je veux que vous parliez, je veux être certaine!... Le souvenir sera meilleur...

--Promettex-moi que vous n'aurez jamais de rancune plus tard!... Non, il vaut mieux que je le garde en moi-même!...

--Jules! supplia-t-elle.

--Vous l'aurez voulu, Marguerite... Plus je regarde au fond de vos yeux si doux, plus je sens que vous me ravissez le plus profond de mon être... Je n'ai pas gaspillé mon rêve... Depuis que j'ai entrevu l'amour, je n'aimai qu'une femme, celle que mon imagination connaissait mieux chaque jour, en qui souvent, je plaçais des espoirs nouveaux, celle qui ne venait pas, mais qui viendrait... Je lui ai réservé toutes mes forces de tendresse... Il m'arriva de sentir des élans terribles vers la passion néant... Ce n'était pas cela que j'attendais, je passai au large... Il y eut des jours où mon coeur trop plein voulut déborder... On ne me donna pas ce qu'on m'avait promis, j'écartai le mirage... J'avais un talisman contre le mensonge et le dégoût, un portrait de jeune fille par Greuze que je garde suspendu au mur de ma chambre... Et sans avoir eu la folie d'aimer une image inerte et vaine, je m'abandonnai souvent à l'illusion que mon idéal palpitait dans la chevelure fauve et le visage ardent... Il rayonnait d'elle tant de flamme pure, d'âme fine et d'espoirs nobles, que j'espérai souvent la voir quitter le cadre glacial et s'en aller m'attendre sur la route... Oui, Marguerite, elle vit, l'image de Greuze, et je l'ai rencontrée... Toute mon âme l'a reconnue, le jour où, merveilleuse dans un vêtement de lys, elle vint prendre place tout près de mon coeur... Dès lors, j'ai vécu autrement, d'une vie plus large, plus complète, où frémissaient des émotions nouvelles... Ce ne fut pas la même façon de vivre, lorsque je reposais mes yeux dans le calme des vôtres... Qui, j'ai vécu autrement, d'une vie plus harmonieuse, depuis que j'ai entendu votre voix qui module et berce... Oh! la nouvelle et grisante façon de vivre, à recevoir la révélation de votre âme délicate et charmante!... Votre image est dans l'essence de ma vie!... Oh! l'ivresse de vivre, depuis que je vous aime!... Mon coeur ne combat plus, se livre à vos yeux qui l'appellent... Marguerite, je vous aime, regardez bien au fond de moi-même, n'est-il pas vrai que je vous aime religieusement, pour toujours? Ne sentez-vous pas que la totalité de mes rêves est à vous, que vous ne pourrez, jamais me redonner ce que vous emportez de mon être?...

--J'ai le coeur plein à se rompre!... Depuis que je le sais, votre amour est la vie même!... Il faut que je refuse, vous n'avez pas le droit de me faire une telle promesse!... La violence de l'adieu décuple la force de notre amour!... Plus tard, vous regretterez d'être allé si loin, vous saurez que vous ne donniez pas réellement tout ce que vous offrez!...

--Vous ne le voulez donc pas, le rêve entier de ma jeunesse? lui reproche-t-il, amèrement. Je vous l'offre pour la vie!... Je n'aimerai une autre femme que si elle vous ressemble, et ce sera vous toujours que j'adorerai!...

--Il faut que vous en aimiez une autre!... C'est un devoir de famille et de race!... Votre peine s'émoussera, s'atténuera de mirage et d'irréel... Alors, une autre cueillera les tendresses de votre âme...

--Vous ne m'aimez donc pas!... Ce serait vous oublier, cela!... Si vous m'aimiez, vous ne me demanderiez pas d'en aimer une qui ne serait pas une autre vous-même!...

--Vous le savez bien, que je vous adore, Jules!... Vous avez rêvé, disiez-vous... Que sont les rêveries d'un homme auprès de celles qui éclosent dans le coeur d'une jeune fille?... On dirait que nous ne sommes nées que pour espérer le bonheur!... Nous devenons femmes en l'espérant... Celles qui n'espèrent plus espèrent encore... Celles qui connurent l'extase un jour, la revivent à jamais!... Je serai de celles-là, je vous le jure!... Je vous fis la confidence d'un rêve fait de soleil et de printemps... Il commençait à perdre ses feuilles, lorsque soudain il rencontra la source... Si tant de femmes n'ont que des amours qui filent à tire-d'aile, c'est qu'elles aiment pour des motifs qui n'atteignent pas les profondeurs d'elles-mêmes!... Vous m'avez prise toute entière, vous avez répondu à tout le vibrant appel de mon être!... Votre fierté m'ennoblit, votre force me captive, votre éloquence m'exalte, votre bonté m'enchaîne!... Vous êtes mon idéal en toute sa plénitude!... Auprès de vous, je me sens infime et grande, faible et toute-puissante, moindre et supérieure!... On n'aime qu'une fois de la sorte, et il vaut mieux en souffrir que de ne pas avoir aimé!...

--Est-il bien vrai que tout soit irrémédiablement fini? dit Jules, avec un cri de révolte ardente. Je ne veux plus, moi!... J'ai besoin de vous pour vivre... N'y a-t-il rien pour nous sauver?... Je ne veux pas vous prêcher, mais rappelez-vous ce doute qui ébranla votre conscience!... Avez-vous bien entendu la voix de Celui qui vous parlait de Lui?... Vous L'avez chassé: n'en est-il rien demeuré?... Descendez bien au fond de votre âme, sondez-en les arcanes les plus sourds!... Le sang de vos veines, quand il circula dans celles de vos ancêtres, aima le Christ!... Je vous en supplie, Marguerite, interrogez bien votre âme, peut-être allez-vous y entendre les voix qui prièrent jadis!...

--Je vous pardonne cet égoïsme... Ce n'est pas le meilleur de Jules Hébert qui parle... Ce doute, je lui ai déjà prêté une oreille trop complaisante... Étais-je bien sincère? Étais-je bien loyale à mon père, quand je me suis précipitée follement dans l'atmosphère de votre foi brûlante?... Votre Dieu est un habile magnétiseur, il aurait pu me dompter!...

--Les magnétiseurs paralysent la volonté, Dieu frappe au coeur!... Loyale à votre père, vous ne le fûtes pas à Lui peut-être!

--Non, je ne Le connais pas, je ne L'ai pas senti, Celui dont vous me parlez! s'écrie-t-elle, éprouvant le doute avec une acuité plus vive et troublante. La religion de mon père est l'unique vraie!... Dès que mon intelligence eut assez d'énergie pour comprendre, il me révéla le grand mystère de la nature éternellement créatrice!... Il transfusa son âme dans la mienne, et je ne suis qu'une autre lui-même!... Appelez-moi sectaire ou fille sans Dieu, je n'y puis rien faire, on m'a façonnée telle!... Peu importe que les aïeux prièrent, on n'a jamais prié autour de mon berceau!... On vous a saturé de prières dès l'aube de votre âme, y fûtes-vous pour quelque chose?... On m'a esquissé Dieu comme un personnage fabuleux, fantastique, une lubie engendrée par la terreur dans l'ignorance, un mannequin sans vie!... Non, décidément, je suis l'enfant de la Matière qui épancha les mondes et fit jaillir d'elle-même les cellules vivantes de l'homme!... Pardon de vous faire souffrir, je souffre encore plus que vous, je vous l'affirme... Allons, c'est fini, oublions tout cela, revenons à tout-à-l'heure, où nos âmes s'aimèrent sans torture...

--Non, c'est bien fini, Marguerite, nous ne retrouverons jamais l'ivresse de tout-à-l'heure... Nous ue l'avons connue que pour mieux savoir ce que nous perdons... Et pourtant, le vaste silence est si éloquent, de Celui que vous refusez d'entendre!... La puissance du paysage ne vous soulève-t-elle pas jusqu'à Lui?... L'horizon mystérieux ne vous conduit-il pas jusqu'à Lui?... La lumière si douce épandue sur le fleuve ne vous fait-elle pas pressentir une Bonté insondable?... L'amour dont nos coeurs vont saigner toujours ne vous fait-il pas espérer l'Amour sans larmes et sans fin?... Quelque chose en vous ne se rebelle donc pas contre le déchirement, irrévocable, sans la promesse d'une rendez-vous d'Amour suprême, au-delà de ce monde où tant d'âmes qui s'aiment doivent souffrir pour demeurer digues l'une de l'autre?...

--Pourquoi vous insurger? dit-elle, se hâtant d'éluder la question angoissante. Demain, vous serez accaparé par la besogne virile, enthousiasmé par votre beau rêve de patriote... L'âme canadienne vous sourit, attend de vous des choses magnifiques!... Le labeur engourdira votre peine!... En avant, pour la patrie!... Il faut, moi que je retourne à mon père... Il a tant de chagrin, depuis qu'il sait mon amour... Peu s'en est fallu qu'il ne m'accuse de trahison... Il faut que je lui fasse oublier... Je suis la joie lumineuse de sa vie, la femme en qui s'incarnent tout son rêve de foi humanitaire et tout son orgueil de libre-penseur!... Si Dieu me prenait à lui, je lui verserais du poison dans l'âme... Oui, je dois aller à lui, je l'entourerai comme toujours de calme et d'adoration... Il a besoin de ma croyance en lui... Allez servir la patrie canadienne, j'irai servir mon père, et nous souffrirons moins, nous aimant mieux de nous aimer sans espoir.

--Que c'est dur!... Nous aurions été si heureux!...

--Oh! que je vous aime, au moment, même où je dois vous sacrifier à mon père!... Mon amour en est plus grand, plus éternel!... Mais il me semble que mon coeur va éclater!... Voyez-vous il est temps que cela finisse, je n'en peux plus de lutte, je crains de faiblir, et, je dois être vaillante!...

--Pauvre amie! s'écrie le jeune homme, avec une tendresse où vibre le meilleur de lui-même. Je comprends... Il n'y a plus qu'à nous dire adieu...

--Ce sera notre dernier mot d'amour... Adieu, Jules!...

--Adieu, Marguerite, je vous aime pour la vie et pour l'éternité!...

--Je vous aime pour ma vie et pour votre éternité, Jules, murmure-t-elle, chancelante, et pendant qu'il accumule toute sa tendresse dans le baiser qu'il pose sur la main si belle de Marguerite, le coeur de la jeune fille se brise en un sanglot soudain gonflé de toutes les larmes qu'elle avait domptées.

--Ne pleurez pas, Marguerite, supplia-t-il, je ne puis vous voir souffrir davantage, j'en ai le coeur si triste... Vous étiez courageuse, il y a un instant... Laissez-moi vous regarder, nous oublierons tout dans un regard si bon qu'il nous guérira!... Je voudrais vous apaiser par ma tendresse!... Oui, revenons à, tout-à-l'heure, causons de nos âmes sans désespoir, sans vos larmes qui font mal... Je vous défends de pleurer: au nom de notre amour, ayez pitié de mon coeur oppressé qu'elles étouffent...

--Vous le disiez vous-même, il est impossible de revenir à tout-à-l'heure, dit-elle.

--Ne pleurez pas, Marguerite, implora Jeanne, qu'ils n'avaient pas entendu revenir et dont ils n'avaient pas entendu les larmes filtrant sur les joues pâlissantes. Votre peine me fait trop de mal!...

--Pardon, si je suis lâche devant la douleur, si je vous fais du mal à tous les deux...

--Ah! Marguerite! s'écrie Jules, en un cri passionné de révolte.

--Ah! que nous vous aimons tous les deux! cria Jeanne, ardente.

--Vous m'aimerez toujours, n'est-ce pas? demanda la Voltairienne, et le regard si long, si douloureux, si navré, dont elle enveloppa Jules Hébert, lui arracha des sanglots terribles...

Plus tard, ils reprirent le chemin rude qui serpente à travers les airelles et les lichens argentés, ne trouvant rien à se dire, l'âme en détresse, le coeur tendu de noir...

X

La poitrine haletante, Marguerite Delorme est prisonnière dans une chaise longue. On a fermé la fenêtre, on a peur que la bise mauvaise d'octobre ne soit brutale au corps si faible. Il y a un désespoir aigu sous le visage maigre et morne à vous arracher des larmes. Trois spécialistes de renommée certaine ont précisément terminé l'examen décisif et, délibèrent à l'écart. De ses grands yeux qui n'y voient guère plus, la jeune fille essaye en vain d'épier, sur la physionomie grave des savants qui s'embrume, la sentence qu'ils préparent. Gilbert Delorme, courbé, vieilli, pitoyable, couve son enfant, d'un regard de commisération poignante où flambe un éclair de haine parfois. Et la mère, oubliant d'être frivole, a le coeur lourd comme elle ne l'a jamais eu.

--Monsieur Delorme, nous voudrions vous parler, dit soudain l'un des oculistes. Aurez-vous l'obligeance de nous suivre?...

Et, sans attendre qu'il vienne, ils quittent la chambre où la voix fatidique du médecin a répandu quelque chose de lugubre. Gilbert est transi d'effroi. Une minute sombre passe, avant qu'il ne bouge. Enfin, comme écrasé par la menace de ce qu'il appréhende, il sort à pas lents, moins rapides, lorsqu'il approche du seuil.

Marguerite a beaucoup souffert et beaucoup songé depuis un mois. Cette âme de jeune fille éprise de noblesse et saturée d'idéal, était mûre pour le grand amour dont elle était digne. Toute elle-même a vibré, lorsque, subitement mise en face de Jules Hébert, elle a eu l'intuition profonde qu'il remuait son coeur de battements inconnus. Tout son être, peu à peu, a chancelé, puis défailli sous la révélation que lui fit le jeune homme d'une personnalité ardente et généreuse, magnétique et robuste. Et plus la tendresse grandissante du Canadien a gravité autour d'elle, plus la Française a sombré dans l'amour. Le sentiment, bien qu'impulsif et fatal, à base d'affinités réelles, n'avait rien de superficiel et d'exalté, mais creusait aux profondeurs les plus vives d'elle-même. L'émotion chaleureuse avec laquelle Jules, la première fois qu'il trahit sa religion, s'éleva de l'Océan vaste à Dieu roi des espaces, la conquit tout de suite, et elle lui fut presque reconnaissante de croire avec un tel orgueil, avec une franchise aussi totale. Cédant à un besoin impérieux de femme qui adore, elle voulut s'enivrer bel enthousiasme du jeune homme, le pria de lui ouvrir largement son coeur de chrétien. Le catholicisme vigoureux et traditionnel du Canada-Français l'émerveilla étrangement, au point qu'elle regretta d'avoir laissé pénétrer en elle autant de flamme religieuse. Elle eut beau faire sentinelle contre elle-même, nier l'ébranlement de ses convictions d'athée, le trouble n'en fouilla que plus loin les abîmes de sa conscience, et il y eut des heures de crise où elle eut peur de croire. An cours de l'adieu pathétique sur le cap Tourmente, à l'instant même où elle a si violemment défendu l'athéisme de son père, une voix au fond d'elle-même dominait, le tumulte de son âme, et plus elle repoussait Dieu, plus Il s'y dressait, vivant, nécessaire, débordant, tenace, inéluctable.

Alors même que son doute imposait ce qu'il affirmait si énergiquement, la jeune fille, méfiante du surnaturel par habitude et par tempérament, identifiait son trouble avec la puissance de l'amour. La séparation, atténuant les violences du coeur, apaiserait les tourmentes de l'âme. Ce n'est qu'au regard suprême de son ami que Marguerite éprouva un déchirement si vif qu'elle en crut tomber sur place. Elle n'eut que le temps de se hâter vers sa chambre, et là, un spasme, creva au plus intime d'elle-même et lui secoua rudement la poitrine. Elle pleura toute la nuit, le rêve qui s'effondrait en elle. Ils essayèrent vainement, le père et la mère aux abois, d'enrayer ce délire de sanglots. Cette insomnie de nerfs douloureux lui mit la tête à feu et à sang, et, le lendemain, une telle névralgie martelait son crâne qu'il fallut ne pas laisser Québec. Il y avait des moments de calmes affreux, suivis de larmes plaintives ou mouvementées. On lui redit souvent quel péril menaçait les yeux fragiles: le désespoir du père et l'angoisse de la mère se heurtèrent sans cesse au chagrin tyrannique, et cela dura plusieurs jours lamentables.