Au large de l'écueil: roman canadien

Chapter 10

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--Depuis que tu m'as caché ta honte, puis-je croire en toi? L'abbé Lavoie ne peut t'avoir pardonné, lui moins que tout autre!... Il aime trop bien son Christ pour avoir sanctionné ton amour d'une fille Renan!... L'apôtre a dû bondir sous l'outrage au Dieu qui a toute son âme et toute sa vie!... Tu ne lui as dit qu'une parcelle de la vérité!...

--Il faut que vous me croyiez, mon père, que vous regrettiez cette parole qui me torture, et la voix du jeune homme a une telle énergie que le père en est profondément remué. Je ne vous garde pas rancune de me flageller du nom de menteur, vous vous croyez le justicier de la race et de la foi... Mais entendez-moi bien, et il vous le dira lui-même, j'ai fait à l'abbé, le jour du poll, en un moment de souffrance aiguë, la narration que vous entendîtes... Je me préparais à sa colère, et voici ce qu'il me dit: "Tu ne fus pas lâche de l'aimer, tu le serais de ne pas immoler ton amour!"...

--Comment n'es-tu pas lâche d'aimer une femme que tu dois arracher de ton âme, parce qu'elle est l'ennemie de ton Dieu? interrompit Augustin, qui ne pouvait plus douter de la franchise de son fils.

--Oui, Augustin, il ne fut pas lâche, il ne fut pas coupable, intervint la mère, dont le visage était pâle comme celui d'une agonisante. Il faut que tu comprennes... Ton patriotisme rigide va trop loin, tu as puni cet enfant d'une façon qu'il n'oubliera jamais, que tu regretteras plus tard... Ta conception de l'honneur t'égare: calme ta souffrance et ta fureur un moment... Rappelle-toi ce que c'est, l'amour... Tu n'eus qu'à, m'aimer rien ne séparait nos deux âmes avides, il nous parut naturel, dès la première heure, de nous aimer toujours... Je fais appel à ton amour: n'est-ce pas une chose toute-puissante? Figure-toi qu'un gouffre nous eût empêchés d'aller l'un à l'autre, n'aurais-tu pas souffert de me perdre? J'ose espérer que tu ne m'aimas pas uniquement pour la prière... A Marguerite, il ne manque pas autre chose que la prière... Il l'aime, comme tu m's aimée, pour les mêmes raisons éternelles, pour le même bonheur dans tout son être... Tout-a-l'heure, si tu avais pu voir son martyre, entendre sa confidence émouvante, tu en aurais eu les larmes aux yeux, tu n'aurais pas eu des paroles aussi violentes, aussi meurtrières... Songe donc, il l'adore sans espoir... Dès la minute où lui vint la révélation de cet amour, il s'est battu comme un lion contre lui, comme ton fils, comme un Hébert, il a vaincu!... Ton fils est digne de toi: il préfère à l'amour qu'il tue l'honneur que tu lui as enseigné!... Rappelle-toi notre tendresse, et tu sauras quel tourment est le sien, ce qu'il lui faut de grandeur et de courage pour laisser partir à jamais la femme qu'il aime!...

--Toi aussi, ma femme, tu es contre moi, tu l'absous, dit Augustin, plus calme. Et c'est au nom des Hébert que tu implores la pitié!... Ne t'en déplaise, les Hébert n'ont jamais fraternisé, que je sache, avec les ennemis du Christ!... Jules est le premier qui déchoit!... Avant d'avoir aimé cette fille, il était de ma race, il n'en est plus!... L'abbé Lavoie n'est pas un Hébert, lui!... Jules a failli, te dis-je, il n'est pas digne du nom que nous lui avons donné!... Ton amour t'aveugle, tu pardonnes avec le coeur mou des mères!... Tous les Hébert, depuis le premier ancêtre canadien, le condamnent, le flétrissent, par ma noix chargée de toute leur fureur, l'accusent d'avoir souillé leur blason!...

--Eh bien, mon père, c'est trop! proteste vivement le jeune homme. Je refuse l'excommunication de ma race!... Non, je n'ai pas dégénéré, je me sens digne du nom que je porte!... J'aime la fille d'un athée, soit, je n'ai pas pu faire autrement!... Il m'a suffi de la voir: suis-je criminel de l'avoir vue?... Comme vous le disait ma mère, je n'ai pas cédé, j'ai réuni contre cet cet amour, toutes les forces capables de l'extirper de moi-même, j'ai fait le serment de vaincre et j'ai vaincu!... Je l'ai revue, fort bien, mais je n'ai jamais oublié, près d'elle, qu'elle ne serait jamais à moi!... Dieu, comme j'ai souffert, comme je souffre encore!... Oh! si vous saviez ce que j'ai là, ce que c'est le déracinement de l'amour en soi-même!... Je n'espère plus votre pardon, vos yeux ne bronchent pas!... Qu'importe? Un jour, vous admettrez, vous pardonnerez!... Si je n'avais pas mon rêve d'action patriotique, en face de moi, qui magnétise et promet des sensations grisantes et viriles, je ne sais à quel désespoir je m'abandonnerais; Dieu merci, dans quelques jours, à Ottawa, j'exalterai l'âme canadienne, je mettrai dans mes accents toute la passion que je réfrène, que j'égorge, et il faudra bien qu'on m'écoute Vous serez fier de moi, mon père, j'accomplirai de la grande besogne, je me réhabiliterai à vos yeux, les ancêtres seront orgueilleux de moi, m'applaudiront par votre voix grondant de tous leurs enthousiasme!...

--Comment veux-tu que je te pardonne, mon fils? répondit Augustin, implacable, que la chaleur et la véhémence du jeune homme avaient toutefois bouleversé. Tu parles bien, tu es superbe, et si l'éloquence était une excuse, il me faudrait oublier!... Mais, sous ton langage de flammes, je sens que tu l'ames à la folie, que tu veux la revoir encore!... N'est-il pas vrai que tu veux la revoir?...

--Oui, mon père, il faut que je la revoie... Demain, ce sera fini... Elle s'en ira sans retour... Ne soyez pas inexorable, laissez-moi tenir ma promesse et lui faire l'adieu pour la vie... Ayez pitié d'elle qui n'espère pas le rendez-vous du ciel!...

--Mais tu ne comprends donc pas ce que c'est pour moi, le spectacle du mon fils implorant grâce pour la fille d'un sectaire!... Quel est cet amour qui te fait te traîner à ses pieds?...

--Aie pitié, Augustin, je t'en supplie, sanglote la mère. Je te le répète, tu regretteras cela plus tard...

--Ayez pitié, mon père, balbutie Jeanne, dont les joues roses ne le sont presque plus. Ils s'aimèrent un jour, et c'est déjà fini, leur joie profonde... cela briserait leurs âmes de ne s'être pas revus... Elle n'est pas coupable de ne pas avoir connu Dieu... Comment est-ce elle, et non moi, dont le berceau ne fut pas entouré du ciel? On ne peut s'empêcher d'aimer Jules, est-il étonnant qu'elle l'ait aimé?... Cela fait moins de peine de s'être laissés, quand l'adieu s'échange dans un regard suprême... Ayez pitié d'elle que la destinée brise, permettez-lui d'emporter un souvenir plus doux...

--Toi aussi, ma Jeanne, dit le père, courbant ses épaules sous l'amertume. Eh bien, je resterai seul avec mon chagrin.. Va la voir, ta Française de malheur, puisque je suis seul à la haïr...Mais Je ne cède pas. Je n'accepte pas cet amour!... Il n'y a pas d'amour coupable nécessaire, quand on s'appelle un Hébert!... On n'aime pas, sans y mettre sa volonté molle, une fille impie... Son visage, fût-il une apparition de grâce, n'a jamais prié!... Ses yeux, fussent-ils merveilleusement beaux, ne pénétrèrent jamais dans le ciel!... Sa bouche, eût-elle un dessin irrésistible, avait blasphémé ton Dieu!... Tu devais prendre tous ses charmes en horreur!... Vous pensez tous contre moi, quelque chose d'inflexible m'assure que j'ai raison, et il me faudra bien des heures et bien des jours avant de penser comme vous tous, avant de pardonner.

VIII

Au moment même où Jules Hébert a le coeur à la torture dans le sanctuaire des livres canadiens de son père, Marguerite Delorme, immobile et pensive à l'une des fenêtres du Château-Frontenac, admire longuement le paysage dont elle veut garder le souvenir éternel. A la veille de s'en éloigner pour toujours, elle imprègne sa mémoire de chaque détail pittoresque, et le Saint-Laurent, désormais, fera partie de la substance vive de son âme. C'est une des journées paradisiaques du septembre québécois, où le soleil a des caresses de lumière plus douce et l'air des parfums plus subtils. On dirait que la nature, aux approches de l'automne maussade et frileux, se grise de chaleur afin d'oublier la bise qui bientôt, la rendra frissonneuse. Le fleuve déploie sa nappe limpide, aux miroirs d'émeraude et de bleu turquoise, le feuillage du Bout-de-l'Ile est alangui, la falaise grise de Lévis s'éclaire d'un sourire, les Laurentides échelonnent leurs croupes gracieuses dans la clarté bleue, les villages, au loin, s'auréolent de rayons tendres. Une allégresse vive miroite sur le visage des quelques promeneurs sur la Terrasse lumineuse. Champlain s'anime dans le bronze, et c'est peut-être la fanfare des cloches innombrables qui fait passer des souffles de vie dans sa chevelure.

Marguerite adore le son des cloches canadiennes. Elles lui arrivent de partout, ce matin-là. Une plainte mélancolique vient à elle de la côte de Beaupré lointaine, une rumeur plus joyeuse accourt de Saint-Picrre-de-l'lle et de Sainte-Pétronille, une harmonie enthousiaste s'élève des clochers fraternels de Beauport et des églises de Lévis, le carillon de Saint-Romuald murmure dans la distance, et les clochers de Québec unissent leurs voix prochaines en une salve éclatante. Elles sont, les cloches vivantes, l'emblème triomphal d'un pays de foi profonde. La jeune fille sait pourquoi le paysage magique et la mélodie grandiose répandent l'extase au fond de son être. Elle ne peut les séparer, l'une et l'autre, du jeune Canadien qui lui chanta l'une et lui dévoila le mystère de l'autre. C'est beaucoup moins le grand fleuve qu'elle regarde et les clochers des villages canadiens qu'elle entend, laisse pénétrer en elle et pleure d'abandonner, que le jeune homme énergique et fort qu'elle y retrouve et qu'elle aime. Elle n'en doute plus, la source d'amour a jailli sur sa route. Et plus elle y a bu, plus elle eut soif. Hélas! elle est presque tarie déjà. Demain, elle s'abreuvera de la dernière goutte. Et tous ignoreront le chagrin poignant, nul jamais ne saura la tendresse où le meilleur d'elle-même s'est donné, ne se reprendra jamais. Elle a conscience qu'un tel amour ne disparaît jamais de l'âme et que Jules Hébert trônera dans son rêve toujours. Mais la souffrance qu'elle éprouve est étrangement douce, et voilà pourquoi elle écoute, avec une émotion ravie, la fanfare des sons innombrables.

En les entendant, Gilbert Delorme, assis auprès d'une table fragile, à quelques pas de la jeune fille, fit courir vertigineusement sa plume sur les feuillets blancs qu'il couvre d'une écriture nerveuse et mesquine. Les cloches ne l'ont jamais énervé comme en ce jour, elles inspirent, à sa haine des invectives pleines de flamme. La pâleur de ses traits rayonne d'une passion farouche, des éclairs traversent les yeux noirs et tendus, un rictus amer contorsionne la bouche entr'ouverte. A coup sûr, il est la proie d'un sentiment qui l'enfièvre et le transporte. Un instant, la plume fébrile cesse d'aller et venir: il écoute, la fureur dans les veines, le bruit immense des cloches. Puis, sa pensée de nouveau se hâte sur les feuillets immaculés.

--"Jamais comme en cette minute, écrit-il à Paul Favart, un de ses compagnons d'armes dans la guerre à Dieu, je n'ai senti la rage devant la superstition que nous voulons déraciner de ce monde. Ce Canada-Français fourmille de crétins endurcis. Oh! comme il faudra de persévérance et de besogne pour déloger ici le surnaturel qui est comme la moëlle vitale de cette race! Mais nous y parviendrons, nous infiltrerons petit à petit l'humanitarisme vainqueur! Tiens, j'ai les oreilles cassées par le son des cloches maudites qui m'arrive de toutes parte, et je voudrais réduire en poussière tous ces clochers dont Québec foisonne!"...

Et, longtemps encore, les feuilleta blancs se noircissent de haine. Gilbert Delorme, enfin, s'arrête, les sueurs perlant du front livide. Son enfant chérie est toujours là, immobile à la fenêtre. Oh! comme il en est orgueilleux, de cette femme intelligente, idéale, qu'il a créée! Sonnez, cloches maudites, pense-t-il, avec une joie délirante, vous ne faites pas mieux, vous ne ferez jamais une créature comme celle-là!

Un désir incontrôlable de lui redire sa fierté dirige le père vers sa fille. Elle est si intense, la rêverie visage mince et parfait, qu'il en est frappé.

--Quelle songerie, ma fille!... Si j'ignorais que tu n'as aucune raison de l'être, je te croirais triste même...

--On est triste, parfois, sans trop savoir ce qui pleure en nous...

--C'est la souffrance des poètes, cela, railla-t-il. Les larmes qu'on verse alors ont une saveur infinie... C'est la douleur imaginaire, qui n'en est que plus douce, parce que nous la créons en nous-mêmes... Ce n'est qu'une forme de l'égoïsme; deviendrais-tu égoïste, mon enfant? La chose est, très-vilaine...

--La poésie m'a toujours ensoleillée de joie, mon père, dit la jeune fille, qui se demanda si, dans son amour, elle n'avait pas songé qu'à elle même. Je ne suis pas une égoïste, alors...

--La joie intense confine aux larmes ce n'est qu'une manière de dire ce que tu sais, n'est-ce pas?...

--Si vous le voulez absolument, il faut bien que je sois égoïste, badina Marguerite.

--Tu railles, mon enfant, et bien que je n'y connaisse guère aux mystères des femmes, j'ai l'intuition que tu n'as pas envie d'être joyeuse, que tu préfères être seule...

--Mais non, je suis très heureuse de vous avoir auprès de moi, de regarder vos bons yeux tendres!...

--Dans les tiens, quoi que tu dises, je soupçonne une vague tristesse...

--C'est toujours après-demain que nous partons, c'est irrévocable, n'est-ce pas? interrompit vivement la jeune fille, pour esquiver l'interrogatoire troublant.

--Mais oui, n'en as-tu pas assez, de cette ville?... Elle est très belle, fort intéressante, j'en conviens, mais le Canada nous réserve beaucoup d'autres surprises tout aussi agréables, je t'assure... Est-ce le départ qui te bouleverse?...

--Sans me désespérer, il me chagrine, mon père...

--Eh quoi! tu m'étonnes là, vraiment, je ne comprends pas. On s'attendrit sur un endroit qu'on laisse avant d'en avoir épuisé tout le charme!... N'as-tu pas eu tout le loisir d'admirer Québec?... Un cicérone captivant ne t'a rien caché de la ville pittoresque, au cours des longues semaines qu'il a eu la délicatesse de nous consacrer... Il est fort bien, ce jeune homme, et c'est dommage qu'il prie!...

--Allons, mon père, n'est-ce pas admirable, le tableau qui se déroule d'ici? s'empressa-t-elle de dire, effrayée de la fièvre dont son visage brûlait. Plus je le contemple, plus je l'aime!...

--Je te le redis, les paysages qu'on abandonne, en les aimant encore, laissent dans Pâme un meilleur souvenir... A vivre plus longtemps à Québec, tu en deviendras lasse... Courons vers les sensations nouvelles! Montréal est superbe, m'a-t-on dit, la sorcellerie des plaines de l'Ouest nous attend!... Il ne faut pas avoir de la peine, tu es trop sentimentale, Marguerite...

--C'est la première fois que je regrette autant d'abandonner une terre étrangère, ne put s'empêcher de murmurer la Française.

--Combien de fois nous quittâmes des lieux qui me parurent plus merveilleux que celui-là, et tu n'eus jamais un chagrin pareil!... Aujourd'hui, tu es mélancolique à l'extrême, il faut chasser l'impression pénible, ne pas donner prise à la songerie maladive... On glisse vers elle sans trop le savoir!... Oh! je devine, ces cloches t'affligèrent sans doute!... Je l'écrivais à Favart, elles ne m'agacèrent jamais autant que tout-à-l'heure... Elles ont enfin calmé leurs transports!... Dis, c'est leur tapage qui t'a rendu triste... Elles nous narguaient, chantaient victoire!... Ah! si je pouvais les étouffer!...

--Pourquoi tant de haine, mon père? reproche-t-elle.

--Que veux-tu dire?...

--Oui, notre religion, c'est l'amour, et vous n'avez jamais pitié des catholiques, de leurs clochers...

--Quel étrange langage! interrompit brusquement Gilbert. Je ne l'entendis jamais sortir de tes lèvres, auparavant!... Ainsi, tu aimes les clochers, ton âme sensible est touchée par leurs appels, mais c'est notre ruine qu'ils annoncent à grande volée, c'est nous qu'ils bravent dans leur insolence, et tout-à-l'heure, on aurait dit, vraiment, qu'ils se donnaient le mot pour me lancer leurs sarcasmes à la figure!... Je connais les émotions poétiques, moi-même... Eh bien, ces cloches, je les hais, je les méprise, je donnerais mon sang pour les voir toutes joncher le sol, en morceaux, vaincues, muettes à jamais!... Je la condamne, ma fille, ta poésie qui s'attendrit jusque-là!...

--Pourquoi ne pas les aimer comme reliques d'art?... N'est-il pas inspirant de voir les clochers escalader l'azur ou rester debout quand la tempête gronde autour d'eux?... Ils me parlent de choses douces, ils devraient vous émouvoir comme symbole de l'âme humaine qui s'élève, aspire vers l'idéal et défie les ouragans de l'existence!...

--Mais tu sais bien qu'ils sont l'emblème de la foi exécrable de ces gens-là!... Aussi longtemps qu'ils seront debout, fiers, arrogants, despotiques, on les aimera!... En avoir pitié, c'est reculer indéfiniment le règne béni de la Libre-Pensée!... Non, il faut leur trancher la tête, les écraser sous nos talons frénétiques!... Ta tendresse pour eux m'agace énormément, j'avoue ne pas te comprendre... On cultive le cléricalisme en serre chaude ici, mais il ne peut t'avoir entamée!...

--Je suis tout aussi anti-cléricale que vous, mon père, mais autrement, voilà tout.

--Comment peux-tu l'être autrement que moi qui t'ai faite à ma ressemblance?...

--Je rêve plus de tolérance dans la guerre à ces gens-là, comme vous les appelez... Ils sont sincères, croyez-m'en... Dans leur sincérité, il y a de la grandeur... Vous les dédaignez, je crois qu'ils valent mieux que cela, qu'ils méritent notre amour même... Vous les traitez d'ignorants: il est des choses qu'ils n'ignorent pas, cependant, l'honneur, le devoir, la noblesse, les vertus sublimes... Quand vous vous battez contre eux, vous ne songez qu'à leur Dieu que vous haïssez... Vous avez la conviction que leur Dieu n'est pas, c'est donc eux-mêmes que vous haïssez!... Est-ce prêcher l'amour que d'être impitoyable et d'outrager sans cesse?...

--Ces idées sont nouvelles, inouïes, je crois rêver à les entendre jaillir de ton cerveau, une influence a opéré sur toi de vrais sortilèges!... Ignores-tu que tu les excuses, que tu les défends même, que tu leur permets de vivre?... C'est le laisser-aller que tu exaltes!... Mais laissons-les faire, et le crétinisme encroûtera la pensée humaine à jamais!... Non, ma fille, il faut traquer la superstition légendaire, ne pas lui faire quartier, l'assommer!... La foi de ces Canadiens-Français t'en impose, un moment... Cela passera, ne peut durer, c'est la femme en toi qui pleure sur l'ennemi blessé qu'on apporte dans sa maison!... Au fait, tu ne m'as pas encore dit pourquoi tu es si triste, ce ne peut être pour cela, assurément...

--C'est pour cela, mon père, je souffre, parce que les hommes ont à se haïr!...

--C'est vraiment curieux, fit-il, songeur. On ne pousse pas la sensibilité à un tel point!... Il ne s'agit que d'une idée: on ne verse pas de larmes sur une idée, et c'est comme s'il y avait eu des pleurs dans ta voix... Il y a autre chose que tu me dissimules... J'essaye de comprendre... Oh! si c'était cela!... Quelle pensée affreuse!... Mais c'est impossible!... Tu n'aurais pas fait cela!...

--Quoi, mon père! s'écrie la jeune fille, inquiète.

--Eh oui, ta peine... J'ai pensé, un instant, que... Mais non, je ne le dirai pas, ce serait déjà t'insulter, bien que je n'y aie pas cru... Ce serait violer la confiance que j'eus toujours en toi, introduire un mauvais souvenir entre nous qui ne connûmes jamais cela!... Décidément, non!...

--Je veux savoir, mon père, dit Marguerite, impulsive et cédant au besoin qu'on a toujours de fuir le mystère avec les êtres chers.

--Il vaut mieux que je me taise!...

--Un soupçon plane entre nous, je ne puis endurer cela!... Je préfère savoir!...

--Puisque cela t'intrigue, il faut bien le dire. Mais souviens-toi que je n'en crois rien... Je le dis, pour ne pas te déplaire, tout simplement... Ce Canadien-Français, eh bien, il est charmant, cause fort joliment, possède une intelligence assez vigoureuse, assez brillante même, une érudition des choses de son pays vraiment captivante... Depuis que vous vous êtes rencontrés, vous avez eu presque des relations d'amoureux... Si je ne t'avais pas connue la femme inflexible que je t'ai façonnée, je n'aurais jamais permis une pareille intimité!... Mais je ne pouvais m'y opposer sans douter de toi, et je t'aurais outragée, n'est-ce pas?... Tu es un autre moi-même, tu as la ferveur de mes idées, tu peux braver toute la séquelle des crétins ensemble, au besoin même tu leur donnerais une verte leçon de grande et saine philosophie!... A certains moments, quand une inquiétude passagère me traversait l'esprit, je songeais avec orgueil que ce brasier de superstition ardente que tu effleurais, ne pouvait te causer la moindre brûlure!... Non, Jules Hébert n'a pas eu l'audace de t'endoctriner!... Ce n'est pas la sienne, l'influence dont j'ai parié tout-à-l'heure!...

--Il est trop délicat, mon cher père, il n'y a pas même songé, vous pouvez en être sûr... C'est moi qui lui ai demandé de me parler de sa foi!... J'étais certaine de moi-même!...

--Et il t'en a parlé! avec son feu, son enthousiasme de fanatique enragé, n'est-ce pas?... Quelle imprudence, ma fille!... Il y a mis toute sa conviction diabolique, je suppose, il a fait de l'étalage, a déclamé des tirades pieuses!... Dans tout cela, il y a je ne sais quel magnétisme, et il faut être sur ses gardes!... Au moins, tu lui as répondu, tu l'as joliment muselé, tu l'as fait rougir de son ignorance et de sa lâcheté devant leur Dieu fantasmagorique!... Oh oui, tu as fait cela, tu as vengé ton père défié, tu lui as fait rengainer sa chimère de l'au-delà!... C'était, ton devoir, et tu n'y as pas failli, j'en suis certain!...

--Il ne m'imposait pas sa foi, pouvais-je lui imposer la mienne? D'ailleurs, tout ce que je pouvais lui en dire, il le connaissait déjà!...

--Comment! il aurait l'esprit assez large pour concevoir la Libre-Pensée émancipatrice, et il est, encore esclave des antiquailles du christianisme!... Oh non, je ne crois pas cela!... C'est mal d'avoir courbé la tête, Marguerite, et tu as faibli!... Tu eus, pour lui, la pitié que les clochers t'inspirent... Tu es trop généreuse, décidément: trop de bonté mène à la tiédeur et à la mollesse!... Vraiment, je te croyais plus forte que cela, tu me désappointes... Ce Canadien-Français se vantera désormais qu'il eut facilement raison de la fille de Gilbert Delorme!... Peut-être n'ignore-f-il pas qui je suis, et il n'en sera que plus fat!... Tu les connais, pourtant, ces catholiques arrogants, leur morgue n'a pas de bornes, et dès qu'ils ont sur nous le moindre avantage, ils le proclament à tous les vents du ciel!... Il nous comprend, dis-tu: c'est, de l'hypocrisie, te dis-je... S'il nous comprenait, il serait avec nous!...

--Vous me reprochez d'être généreuse, comment pouvais-je ne pas l'être avec lui? Il est si bon, ni magnanime lui-même!... Il n'a pas de haine contre nous, mon père...

--Impossible! il est un catholique enraciné, il doit nous haïr...

--Il nous méprisait avant de nous avoir rencontrés... Il croyait que nous étions tous des poseurs à l'indifférence, que nous n'étions pas sincères... Depuis qu'il est convaincu, par nous, qu'il y a des alliées francs, il nous aime, tout en nous combattant!...

--Alors, c'est depuis qu'il t'a vue, qu'il nous aime, répondit Gilbert, que son soupçon de tout-à-l'heure reprenait.

--Il n'a plus de rancune contre nous, mon père c'est tout ce que j'ai dit, balbutie Marguerite, épouvantée par le ton sévère de Gilbert, et craignant d'avoir laissé poindre son secret par mégarde.

--Et si c'était moins les sectaires et tes parents qu'il aime que toi, ma fille?...

--Il ne m'a rien dit de tel, répondit la jeune fille, trahissait une pâleur intense.