Au Hoggar

Part 13

Chapter 133,691 wordsPublic domain

Le 13, je fais l’ascension du Tellerteba. Je pars de l’altitude de 1.050 mètres environ. Après l’escalade difficile de la barre rocheuse qui en constitue les défenses avancées et après l’avoir franchie à 1.500 mètres environ d’altitude, je descends dans un vaste cirque intérieur. Le fond de ce cirque est très humide ; il y a là un abankor permanent. Par une très aiguë et profonde entaille dans le rempart que j’ai franchi, un oued sort de ce cirque. Il coule dans une gorge de sortie qui n’a pas plus de 2 mètres de largeur et s’amuse en cascades et vasques.

Dans le cirque, assez haut, se trouve un beau tombeau anté-islamique, peut-être signal en même temps, et, non loin de lui, un trou dans le rocher, une fente profonde avec de l’eau peuplée de crustacés (_Branchipus_) ; si l’abankor du bas du cirque est certainement un point d’eau permanent, cet autre point d’eau ne l’est peut-être pas.

Je monte au sommet du Tellerteba ; mon altimètre marque 2.100. L’ascension est longue. Je laisse près du sommet un flacon fermé à l’émeri avec un parchemin et la date de mon passage.

Vers le sommet j’observe la présence de sous-arbrisseaux à odeur résineuse et aromatique ; malheureusement pendant mon retour les rameaux que j’en avais gardé se sont perdus.

Serait-ce ce que l’on a signalé comme genévrier — au-dessus de 2.000 mètres — dans l’Atakor ?

Je redescends par un ravin vertigineux vers le bas duquel se trouve un _Aleo_.

Les traces de mouflons sont nombreuses, et certains petits mechbeds doivent être leur œuvre, comme sur le reg on trouve souvent des mechbeds de gazelles.

Je sors du cirque par un épaulement au Sud de l’entaille de l’oued, car cette entaille, semée de hautes cascades, est impraticable ; je suis tout surpris de trouver, pour gagner la plaine à partir de cet épaulement, un mechbed pour chameaux, dessinant une descente compliquée et vertigineuse dans les rochers.

Ce Tellerteba paraît donc bien une forteresse de pillards, ainsi que mes renseignements l’indiquaient, et son cirque est en effet un poste de guerre naturel admirable : on peut s’y dissimuler avec ses chameaux, y tenir longtemps puisqu’il y a point d’eau et pâturages, et l’accès peut en être facilement défendu.

Du Tellerteba on peut surveiller la route du sel, de Tisemt, et piller toute caravane qui s’y aventure.

Je comprends la mauvaise réputation de cette belle montagne, qu’elle partage avec l’Ounan à son Nord-Est.

Le 14, par une marche Est-Ouest dans la plaine de l’Amadror, après avoir traversé des étendues jonchées d’innombrables grenats provenant de la démolition de micaschistes, nous gagnons l’oued Oidenki-Amorelli, où nous campons au milieu de buttes à _Etels_, dans un pâturage de _Guetof_ et de _Drinn_.

Le 15, nous quittons la plaine de l’Amadror pour suivre la large vallée de l’oued Inouaouen. D’abord point de végétation, puis, contre le massif du Tala-Malet, nous trouvons de très beaux _Telehs_, _Agars_, _Kerenkas_ et du pâturage.

Là, une très belle mosquée targuia ; l’enceinte, très grande, en est faite avec de grosses pierres et représente un gros travail.

Je fais une incursion dans le massif de Tala-Malet, pour reconnaître si l’intérieur de ce massif possède des points d’eau, ainsi qu’on me l’a dit, puis nous continuons à suivre l’oued Inouaouen jusqu’au col, à 1.300 mètres, où nous campons au milieu d’_Arta_, près d’un ancien camp de la colonne Charlet, dont les défenses sont très bien conservées.

Beaucoup de _Chihe_[95].

Le 16, nous traversons successivement l’oued Tadjeret, l’oued Terressoutin, et nous campons dans l’oued Telouhat, au milieu de magnifiques bouquets d’_Etels_, peut-être les plus beaux que j’aie vus.

Nous trouvons là des Eitlohen ; ils ont quitté la région du Tellerteba précipitamment il y a peu, craignant, disent-ils, un rezzou de Touareg de l’Ajjer (?!).

Le 17, nous suivons l’oued Terrinet jusqu’à un important marécage avec _Taheli_ (T) (_Berdi_ [A] ; _Typha angustifolia_ ?). Vallée charmante, avec ses colonnades de basaltes et sa belle végétation. Nombreux redjems ; certains, en forme de petits dolmens, semblent indiquer les abankors ; tous ces redjems, comme je l’ai déjà dit, on leur langage, mais je ne suis pas encore assez sûr de leur interprétation pour la donner ici.

Quoi qu’il en soit, _quand on a vu ces redjems, ces tombeaux, ces mosquées touareg, ces monuments lithiques divers qui jalonnent les principales routes de nomadisme au Sahara, on comprend mieux les monuments mégalithiques de France dont certains devaient être ainsi des redjems jalonnant les grandes routes de nomadisme ou de commerce d’alors, d’autres aussi des lieux, des enceintes sacrés, d’autres, enfin, des tombeaux_.

Puis nous quittons l’oued Telouhat et marchons vers le Nord-Ouest, en montant sur le plateau volcanique d’où émerge par endroits le Cristallin et que surmontent des volcans. Nous passons un col et apercevons Idelès et ses palmiers, dominé par la belle gara Taderaz.

Le 18, nous gagnons Hirafock, au milieu des granites décomposés en boules qui forment parfois des tas coniques ou _taourirts_, très pittoresques, qui semblent comme les tas de boules de quelque Titan.

Nous traversons les oueds El-Ilou, Tahahift et Tafidjert (avec abankor). J’observe pour la première fois un cercle sacré (?), un cercle de quelques mètres de rayon, dessiné très soigneusement par trois rangs de pierres contigus formant un ruban en circonférence d’une régularité parfaite. J’insiste sur la facture très soignée de cet ouvrage, qui le met très à part dans la série des monuments lithiques sahariens. Cet ouvrage est situé au milieu des granits décomposés.

Pâturage à _Guetof_.

Hirafock est un centre de culture, un peu abandonné, semble-t-il. Ce ne sont pas les emplacements de centres de cultures qui manquent dans l’Ahaggar, ni l’eau, mais la main-d’œuvre. J’ai noté nombre d’endroits qui se prêteraient très bien à la culture.

A Hirafock, on trouve de beaux _Tarfas_ et des figuiers.

Le 19, suivons l’oued Hirafock jusqu’à ce qu’il tourne vers le Nord.

Là, c’est une admiration béate : l’oued coule ; il paraît qu’il y aurait toujours un filet d’eau en cet endroit.

Nous quittons l’oued et prenons dans la montagne (Schistes cristallins) la direction de l’Ouest.

Les chameaux se régalent de _Chereg_.

Au Nord des coulées constituent plusieurs nappes étagées avec cratères, comme près d’Idelès.

Nous campons dans un fond à _Chobrok_ et _Teleh_, d’où l’on a une belle vue sur l’Atakor, avec la masse du Tahat et des hauts plateaux.

Le 20, nous montons dans l’Atakor, en suivant un chemin très bien établi ; le réseau hydrographique est dense et compliqué. Nous trouvons des truffes blanches (_terfes_ [A]), en particulière abondance. Ces _terfes_, avec le _Dahnoun_ (A) et le _Berdi_ (A) sont des ressources en cas d’absence de vivres. Nous campons dans l’oued Tikeneouin.

Et le temps qui était menaçant depuis quelques jours devient mauvais et nous subissons un orage.

Les nuages sont très fréquents autour du massif du Tahat et des massifs montagneux les plus élevés du Massif cristallin qu’ils entretiennent ainsi dans une certaine humidité.

Le 21, nous campons dans l’oued Echchil près d’un abankor avec lauriers-roses, au pied du Tahat. L’altimètre marque 1.730 mètres.

Le 22, nous gagnons par le Nord du Tahat, par un épaulement du Tahat à plus de 2.000 mètres, l’oued Ti-n-Iferan situé beaucoup plus bas ; campons dans cet oued près de son confluent avec l’oued Tellet-Mellel, et près d’une source située dans le voisinage de beaux figuiers ; l’altimètre marque alors 1.720 mètres. Aperçu un tombeau et une roche gravée de tifinars.

Le 23, même camp.

Le 24, retour à l’oued Echchil.

Le 25, je gagne l’oued In-Fergan en remontant l’oued Abedassen d’abord, puis en appuyant à l’Est dans des plateaux semés de majestueuses aiguilles volcaniques.

Le 26, je descends vers l’oued Terroummout par de vastes coulées étagées d’où émerge à ma gauche le pittoresque Akrakar ; à droite l’Isekram.

Je trouve un _Calosome_. Les Coléoptères au Sahara sont surtout représentés par des _Ténébrionidés_ (_Pimelia_, _Blaps_, etc.), des _Curculionidés_ (_Cleones_, _Apions_, etc.) et des _Carabidés_ (en particulier le _Tamanrasat_).

Puis sous les coulées, vers le bas, réapparaît le Cristallin avec un point d’eau important agrémenté de palmiers et dans lequel je trouve de nombreux papillons noyés — parmi lesquels de très beaux _Sphynx_.

L’oued devient très humide dans les Schistes cristallins, profondément gravé, et sa végétation assez belle ; en particulier, il y a de fort beaux lauriers-roses. Il prend plus loin le nom d’oued Tamanrasat.

Je campe au pied d’une aiguille de lave prismée au milieu des tentes du caïd Oini.

Le 27, le 28 et le 29, Tamanrasat.

Le 30, le 31 et le 1er avril, retour par la même voie jusqu’à l’oued Echchil. Je rencontre en particulier les campements d’Anaba et ceux de la Tamenoukalt, que j’avais déjà rencontrés à l’aller.

Je gagne, de l’oued Echchil, l’oued Tikeneouin, où je passe, le 2, non loin d’un abankor.

Le 3, retour à l’oued Echchil.

Le 4, le 5 et le 6, repos et étude de l’oued Echchil et de ses environs.

Le 7, je gagne l’oued Tamzizek par l’oued Tiniferan et l’oued Arrou, ce dernier d’abord encaissé très pittoresquement dans les roches grenues, ensuite dans les Schistes cristallins ; beaucoup d’eau partout.

Le 8, je gagne In-Amdjel par l’oued Arrou, puis l’oued Tessert à l’Est de l’oued Arrou, puis l’oued In-Tayet, à l’Est de l’oued Tessert. Beau développement de terrasses d’alluvions ; quelques abankors à fleur de terre.

A signaler de beaux Cipolins dans la région de l’oued Tessert.

Belle végétation arborescente, en particulier dans les oueds Arrou et Tessert.

Le 9 et le 10, In-Amdjel.

Je visite le centre de culture d’In-Amdjel.

Un jeune Targui, Retaman-ag-Baba Ahmed me rappelle étonnamment un buste de Toutankamon. Il est de race targui pure. L’on attribue souvent une origine lybique et peut-être égyptienne aux Touareg. Leurs cheveux tressés, les croix abondamment répandues comme ornements sur tout ce qui est targui, leur type n’est pas pour faire rejeter cette origine orientale des Touareg[96].

A In-Amdjel passe la piste automobile qui traverse le Sahara et mène au Niger ; une équipe travaille à la réparer pour le passage du raid Citroën qui ne sera pas la première traversée du Sahara en auto car le lieutenant =Fenouil= _l’a déjà traversé avec plusieurs autos à roues. De la première traversée du Sahara en auto l’honneur revient à nos officiers_.

Le 11, je gagne Teneleft près du Touferert (Toufrik). C’est une curieuse aiguille de roche grenue. Je campe dans les campements d’Abadoroul des Kel-Terourirt.

Le 12, pays de granits. Je passe par l’Anou (puits) oua-n-Tinifouk. A gauche les monts In-Tafargui, et à droite et en arrière les monts Igematen.

On aperçoit encore au Sud le Tahat.

Je gagne le bas du massif de Briri où je campe près de l’oued Amelak. Beaucoup d’_Acheb_, _Lehema_ et _Rabiè_.

Le 13, je longe le massif du Briri et je campe près de l’oued Teneleft, dans le voisinage des tentes de Mohamed-ag-Iknane des Kelindrar.

Les granits ont là des formes extraordinaires dues à une corrasion intense superposée à l’insolation.

Je vais voir dans la montagne une petite source permanente : Naher, accessible aux ânes seulement.

Le 14, repos.

Le 15, je gagne l’oued Adenek et le Anou (puits) Adenek, en laissant à droite les monts Isk, Iskaouen, Ahellakan, les oueds Tin-Sebra et Tinian.

Je rencontre un superbe cercle, dans le genre de celui rencontré entre Idelès et Hirafock, mais de diamètre beaucoup plus grand. Au milieu se trouve un petit carré dessiné par des pierres. Peut-être l’emplacement du feu sacré, car d’aucuns prétendent que ces cercles sont des restes du culte persan du feu[97] que les Touareg auraient eu avant d’être musulmans, ce qui est possible.

Je remonte l’oued Adenek jusqu’à un beau _Tarfa_ près duquel j’établis mon camp.

Le 16, je suis l’oued Adenek un moment, puis le quitte et suis un mechbed en direction du mont Iskarneier. Je passe dans l’oued Tintamahé (qui se jette dans l’oued Abezzou), puis dans l’oued Entenecha où se trouve un bon abankor, puis dans l’oued Martoutic.

Je remonte l’oued Martoutic ; sur sa rive droite, dans la montagne, je vais visiter l’abankor Tahara (avec palmiers, lauriers-roses et joncs [_Juncus maritimus_]) et je campe au confluent des oueds Aor et Tintahouin, qui forment l’oued Martoutic.

L’Iskarneier et l’Intakoulmont sont, à l’Est de l’oued Martoutic, deux cimes élevées très importantes du Tifedest, remarquables en particulier comme type de desquamation des granits, car ce sont d’étonnantes coupoles polies émergeant d’un amoncellement de boules.

Le 17, je vais voir l’abankor de l’oued Aor, puis je gagne la source d’In-Ebeggi, par l’oued Ehan-nebra, le mont Babaia étant à l’Est.

Nous laissons à droite l’Adrar Hellelè et gagnons l’oued In-Takoufi (qui continue l’oued Ehan-nebra, après In-Ebeggi) par l’oued Goulgoul, affluent de sa rive droite.

A gauche, la montagne Hogeda et Adrar Dinaleouin ; à droite, Adrar Oscindida, Adrar Agenora, Agelaga, Amerê.

De l’oued In-Takoufi, traversant son affluent de droite, l’oued Timaratin, dont la vallée amont abrite des points d’eau importants et doit être très intéressante, je gagne le passage de l’Henderiqui où nous campons. Pâturage d’_Arta_. Nombreuses antilopes mohor.

Le 18, traversons l’oued Intounin, dont l’amont est important par ses puits, l’oued Ouhet, également riche en eau à l’amont, laissons à droite l’oued Agellagan, contournons le mont Tileouin-Hanker et campons près de l’oued Ens-Iguelmamen, au pied de la gara Ti-Djenoun, de l’Oudan, après avoir abreuvé les chameaux à l’aguelmam d’Ens-Iguelmamen.

L’impression générale qui se dégage des régions du Tifedest que nous avons parcourues est qu’il est très avantagé à divers points de vue, et en particulier que les centres de culture y pourraient être nombreux (il y en a plusieurs abandonnés) sans l’absence de main-d’œuvre agricole que la suppression théorique de l’esclavage a créée dans ces pays.

_Le Tifedest possède au plus haut degré l’avantage d’avoir des vallées humides ; il joue un rôle important dans la richesse des Issekemaren, les riches plébéiens des Kel-Ahaggar, et ses produits d’élevage camelin sont parmi les meilleurs de l’Ahaggar._

_C’est certainement une des régions les plus richement dotées du pays des Kel-Ahaggar en même temps que vraiment des plus pittoresques et originales._

Le 19, je gagne directement le confluent de l’oued Taremert-n-Akh avec l’Igharghar, près d’Egeleh. C’est maintenant un tanesrouft, le pays plat de l’Avant-pays cristallin, pays absolument nu.

J’aperçois une grande antilope près d’Egeleh.

A signaler des tombeaux (?) nombreux, en gâteaux ronds bien bâtis, avec des sortes de branches radiées, généralement deux. Sont-ce des tombeaux ou des signaux ?

Je campe dans l’oued Taremert-n-Akh, près d’un peu d’_Arta_ sec.

Le 20, je gagne Amguid, où je retrouve de la végétation (de l’_acheb_) et des montagnes : l’Enceinte tassilienne.

Le 21 et le 22, repos à Amguid.

Le 22 et le 23, raid à Iraouen.

Du 24 au 1er mai, repos forcé à cause de mon état de santé.

Certains de mes Touareg également sont malades ou blessés ; et j’ai ainsi l’occasion de voir des femmes touareg dans le rôle de médecin ; car ce sont, en pays targui, les femmes qui connaissent les vertus des simples et l’art de guérir.

Pour les blessures elles font usage en particulier d’applications de plantes, principalement de cédrat ; en médecine générale elles font grand usage de la saignée et de sortes de cornets avec lesquels elles tirent du sang en des endroits choisis, particulièrement à la nuque ; ces cornets jouent un peu le rôle de ventouses scarifiées ; elles mettent aussi des applications de crottin sur les tempes ; elles connaissent les propriétés laxatives du senné (qui pousse en terre d’Ahaggar), etc., etc.

Les 2, 3, 4 et 5, raid au Tahihaout, par Tounourt Tin-Tedjert, l’oued Arami, Tihoubar (source avec vrais roseaux [_Phragmites communis_]), l’oued Ti-Gamahen et l’oued In-Tmanahen (point d’eau permanent et aguelmam).

Tuons des mouflons.

C’est la chasse préférée des Touareg que celle du mouflon (ils méprisent la chasse à la gazelle, dans laquelle excellent par contre les Arabes).

Quand le Targui part pour chasser, il cherche à ne pas être vu ; cela porte malheur ainsi que les souhaits ; et à son retour il vous fait les honneurs de la bête en vous apportant sa tête avec la queue coupée mise entre les dents.

Le mouflon séché, boucané, est un des éléments constitutifs de leurs réserves de vivres ; ils en font également le commerce ; du poil des manchettes, ils font des cordes très résistantes, ainsi que des chasse-mouches de nobles seigneurs ; des cornes, quand elles sont grandes, des récipients pittoresques.

Le mouflon est considéré, semble-t-il, comme un des produits des terrains de parcours et, comme tel, la chasse n’en semble admise pour les tribus que sur leurs propres terrains de parcours.

Nous rencontrons de nombreuses mosquées à la manière targuia et un tombeau de marabout.

Dans le Tahihaout, j’essaie de m’emparer à la course d’ânes redevenus sauvages que l’on m’avait signalés. Ce n’est pas facile.

Du 6 au 19, je suis retenu à Tounourt et Amguid par une violente crise d’appendicite qui préludait depuis quelques jours.

Les Touareg me soignent et je garde un souvenir reconnaissant en particulier aux Forassi de la descendance d’El-Hadj-el-Foki qui m’entourent d’affection.

C’est une section raffinée des Touareg ; leurs femmes sont très recherchées pour leur beauté, leur finesse et leur bonne éducation, et la dot que doit donner leur mari est particulièrement élevée.

Et je vérifie encore combien est nuancé le code de la civilité touareg et combien ils ont de formes de respect pour les femmes de haut lignage, pour les vieillards, etc., etc.

J’y apprends également combien ils craignent la déesse Némésis. Il convient par exemple de ne jamais les féliciter sur le nombre de leurs chameaux ou de leurs jeunes bébés chameaux quand ils vous font l’honneur de leurs troupeaux, car cela porte malheur, disent-ils, un rezzou est si vite arrivé qui change la face des choses ! Il convient de ne même pas dire avec admiration : « Qu’il y en a ! », il convient tout juste de dire : « Il y en a quelques-uns », quand il y en a beaucoup.

Les Touareg cachent leur fortune ; s’ils sont voilés quant à leur figure, ils le sont aussi quant à leurs biens et d’ailleurs quant à tout. Nous ne savons pas en particulier ce qu’ils cachent dans leurs grottes secrètes, ce qu’ils y entassent. Ces cachettes, placées en général dans le terrain de parcours de leur tribu, où ils mettent leurs biens, leurs provisions, ont souvent fait trotter mon imagination quand ils allaient y chercher des vivres (dattes, blé, mouflon séché, etc.). Depuis des siècles des objets curieux s’y sont peut-être entassés !... Les deux fusils que j’ai trouvés près de Tin-Edness appartenaient, paraît-il, au père d’un Eitlohen (Oinkara) ; ils lui venaient de son père, etc., etc., et ils étaient depuis longtemps cachés dans la grotte que lui seul connaissait, où je les découvris. Dans ces cachettes peuvent donc dormir des armes anciennes des Touareg (celles en tous les cas qu’on leur voit arborer dans les grandes cérémonies et qui sortent alors comme par enchantement) et beaucoup de vieilles choses. Peut-être là trouverait-on quelques éléments pour l’histoire des Touareg, si informe encore.

Que de voiles encore à déchirer couvrent les mystérieux Touareg[98].

Pendant ces quelques jours je subis de nombreux vents de sable.

C’est d’ailleurs habituel en avril-mai. Aussi est-ce une période peu sûre dans ces régions, car les Touareg, sachant que leurs traces seront ainsi effacées, profitent souvent des vents de sables pour faire leurs raids de pillages.

Le 19, je vais à la Source du Figuier pour m’assurer de mon rétablissement.

A signaler contre la montagne un groupe de tombeaux (?) orientés, à guirlandes, allées, tumuli, etc., près de Tin-Tarabin, à mi-chemin entre Tin-Eselmaken et Tit-Tahart.

Le 20, gagnons l’oued Raris en traversant l’erg d’Amguid.

Le 21, je passe au pied de la pointe des Grès inférieurs d’In-Touareren ; là, un tombeau (?) ancien, orienté, à guirlandes de pierres, tumuli, etc., en vague croissant, est à signaler.

Traversons l’oued Tidilekerer ; remontons sur les Tassilis internes de l’Emmidir par l’oued Tin-Tarahit (au Nord, l’oued Asaouen mène à l’oued Tilia ou Henin). Tombes islamiques[99].

Descendons dans la cuvette de Tiounkenin, poussons une pointe au Sud, jusqu’à l’aguelmam Afelanfela (ou Deïtman), dans le voisinage duquel je dois signaler également un monument lithique du type à allées, guirlandes de pierres et tumuli.

Le 22, passons à l’abankor de Tiounkenin.

Gisement de Graptolithes.

Après la traversée des Tassilis externes par l’oued Khanget-el-Hadid, où se trouve l’aguelmam Hindebera, arrivons dans le mader Amserha, d’où nous remontons vers le Nord, vers les puits de l’oued Tilia.

Le 23, 24 et 25, oued Tilia. Beau pâturage de _Had_ et de _Drinn_.

Le 26, le 27 et le 28, traversons les Pays pré-tassiliens par l’oued Abadra (abreuvage à un puits), pour aboutir à Aïn-Redjem.

Le 29, Aïn-Ksob.

C’est la fin du Ramadan, et pour marquer ce jour mes Touareg édifient une mosquée à leur manière dans laquelle ils se livrent à de nombreuses prières.

Le 30, Aïn-El-Hadj-el-Bekri (Tihoubar).

Tombeaux d’El-Hadj-el-Bekri et autres membres de sa famille.

Des dattes sont déposées sous la protection du marabout, ainsi que d’autres objets.

Je crois qu’une partie est destinée à la famille d’El Hadj-el-Foki, sinon tout. On ne doit pas toucher à ces provisions, paraît-il, que si l’on est près de mourir de faim, en danger de mort, et les remplacer ensuite dès qu’on le peut.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que les Touareg, pourtant pillards dans l’âme, respectent cette règle ; ils n’aiment d’ailleurs que le vol à main armée, qui seul est noble, et qui d’ailleurs n’est pas toujours un vol, puisque c’est souvent un vieux compte que l’on règle.

Le 31, je fais d’une traite le parcours Tihoubar, Foggaret-el-Arab. La région est désolée ; il y a absence complète de pâturage : c’est bien le Tidikelt.

Le 1er juin, repos à Foggaret-el-Arab.

Le 2, Foggaret-el-Arab-In-Salah.

J’apprends, à mon arrivé, que l’on m’avait cru assassiné ou grièvement blessé et que non seulement des patrouilles avaient été à la recherche de renseignements sur mon sort, mais encore qu’on s’était préparé à monter une mission pour aller à mon secours ou me venger si cela avait été nécessaire.

* * * * *

[Note 80 : Ou Hoggar.]

[Note 81 : Ces « impressions de route », tirées de mon journal de route, sont extraites du texte d’une conférence que j’ai prononcée le 24 avril 1923 à Grenoble devant le _Club Alpin_ (Section de l’Isère) de même qu’un article « Seul au Hoggar » que j’ai livré à la revue _La Vie Tunisienne Illustrée_ en mai 1923 et qui y a paru en décembre de la même année.]

[Note 82 : C’est ainsi que l’on peut appeler d’un nom descriptif et point trop inexact puisque le mimosa de France est un Acacia, les _Tamat_, _Teleh_ et _Ahtés_ (_Acacia Seyal_, _Acacia albida_ et _Acacia tortilis_).]

[Note 83 : Tagoulmoust (T).]

[Note 84 : Dans le sens héraldique du mot.]

[Note 85 : Le sol de la Crau rappelle assez certains sols de reg. Il y aurait peut-être lieu de se demander si ce sol de la Crau ne s’est pas constitué lors d’un climat plus ou moins désertique.

De nombreuses raisons géologiques me font soupçonner que cette hypothèse n’est pas loin de la vérité.]

[Note 86 : Porphyre est ici employé dans le sens vulgaire.]