Au delà du présent...

Part 9

Chapter 93,952 wordsPublic domain

—C’est un malheur, un vrai malheur, nasillait le maquignon en hochant sa belle tête sale au profil assyrien. Pour vous d’abord, et puis pour moi qui perds ainsi cinq roubles...

—Crois-tu que je t’aurais donné cinq roubles pour une journée de ta télègue branlante et de tes deux coqs maigres? Eh! tu te trompes, marchand!

—Cinq roubles... cinq roubles... continuait de répéter le Juif sans avoir l’air d’entendre. Enfin, le malheur est fait, il n’y faut plus songer. Mais je pourrais te louer mon noir et le borgne. Ce serait moins cher, ajouta-t-il en voyant la répugnance de Danilo... Ils ne sont pas si mauvais, ces deux, et bien attelés... Andreï m’en faisait encore compliment hier.

Ceci était un mensonge effronté, d’autant plus qu’hier Andreï buvait et dansait avec la noce à Ermino. Mais l’astuce de Schmoul servit du moins à quelque chose, car, au nom de son cousin, une idée lumineuse jaillit du cerveau de Danilo.

—Je ne veux rien, puisque tu n’as pas ce que je demandais, dit-il en prenant congé du juif. A une autre occasion.

—Mais puisque...

Le Petit-Russien coupa court.

—Laisse-moi tranquille!

Mais en route son idée lui apparut moins belle que chez Schmoul. Oserait-il jamais, toute connue que fût la bonté de Tatiana Vassilievna, demander à la barinia de lui prêter ses chevaux? Elle ne les lui refuserait pas, bien sûr; mais était-il convenable qu’un humble villageois fît une pareille démarche auprès de sa seigneuresse?...

Danilo, perplexe, fronçait le sourcil. Et cependant il marchait, marchait toujours vers le chemin de la datcha...

Le soleil du matin brillait; les gouttes de rosée achevaient de sécher à la pointe des herbes; de petits papillons bleus tachetés de rouge se poursuivaient en secouant la poussière de leurs ailes; tout le long de la route, les singulières fleurs jaunes à feuillage mauve des mati-i-matchikha (mère et belle-mère) s’épanouissaient joyeusement. C’était bien là le temps d’une matinée de noce. Et cependant Danilo, à mesure qu’il avançait, perdait de plus en plus de son assurance et de sa belle joie saine. Ce fut avec un pli de mélancolie aux lèvres, et comme un lambeau de rêve triste voilant ses fiers yeux noirs, qu’il franchit la grille de la datcha.

Akim, le vieux serviteur, râtissait les allées du jardin.

—Oncle, bonjour!

—Toi, fils! Comment es-tu là? Est-ce qu’on ne se marie pas, aujourd’hui? Tu t’enfuis avant la noce? Ha! ha! ha!

Le mari de Mavra rit à gorge déployée. Danilo, bon enfant, sourit.

—Andreï est toujours là-bas, pourtant; est-ce qu’il se marie à ta place, peut-être?...

Nouvelle explosion de gaieté du facétieux Akim.

—Eh! il n’aurait pas tort! Une belle fille, Iouletschka! et qui ne mangera pas de pain au détriment de son mari. Une khata, euh! euh! une paire de bœufs, des terres!... Cela mérite, en vérité, qu’on boive un petit verre à son bonheur. Viens, fils, tu m’expliqueras, là-bas, ce qui t’amène. «Là-bas», c’était le petit logement au plancher de terre battue, aux murs faits de demi-troncs de sapins calfeutrés par de la mousse sèche, qu’habitaient dans les communs Akim et sa famille.

—Ah! c’est pour cela? dit le vieux lorsque son neveu lui eut exposé le motif de sa visite. Une vraie chance que Schmoul n’ait pas eu ses chevaux chez lui! Tu aurais seulement perdu quelques roubles. Notre barinia te donnera les siens avec plaisir; la télègue aussi; c’est une bonne âme; elle ne sait rien refuser. Par exemple, avec Andreï tu aurais eu un peu plus de mal, fit Akim en clignant des yeux. Ce diable! il aime mieux ses bêtes que son père lui-même!

Un gros rire, suivi d’une ample rasade de vodka, vint appuyer la plaisanterie.

—Toi, tu ne bois pas? Tu es jeune, c’est vrai! (Ceci, dans la bouche d’Akim, voulait dire: «Tu as encore tes illusions, tu n’as pas besoin de chasser les moroses pensées que la vie suggère à ceux qui savent.») Et puis, ce soir, hein! il faut que tu aies tout ton... esprit! Ha! ha! ha!

Danilo, un peu impatienté, demanda:

—Et où puis-je voir la barinia?

—Pas difficile; elle est toujours à cette heure-ci dans la crémerie. Vas-y!

—Eh! non! J’aimerais mieux que tu dises à tante de la prier elle-même.

Quelques instants plus tard, Tatiana Vassilievna franchissait le seuil du logis d’Akim. Danilo se leva précipitamment, et lui baisa la main avec respect.

—Accordé, mon enfant, fit la vieille dame. Pour quelle heure?

—Pour quatre heures après midi, barinia, si Votre Excellence le permet. Andreï ramènera l’équipage ce soir. Je vais passer le dernier jour avec grand’mère; elle ne peut pas assister à la noce, elle est trop vieille; elle dit qu’elle pleurerait trop...

—Je crois bien, une baba! interrompit irrévérencieusement Akim.

—C’est bien, Danilko! Viens quand tu voudras. Et, sais-tu? Nous allons orner la télègue avec des fleurs. Ce sera beau!

—Ah! seigneuresse, que Dieu bénisse votre bonté.

—Evlampia t’a-t-elle dit que notre Sachinnka a été malade? Oui, bien malade, Danilko! Maintenant, grâce au Seigneur, elle va mieux, presque tout à fait bien, même. Il est possible que tu la rencontres dans la forêt; depuis avant-hier elle a recommencé ses courses, fit Tatiana en soupirant. Et, tu sais, elle ne veut plus quitter l’habit que ta grand’mère lui avait mis pour faire sécher les siens, le jour de l’averse; nous avons été obligées de lui en commander un tout pareil. Ç’a été une scène quand nous avons essayé de lui faire reprendre ses vêtements à elle!

—Elle veut être paysanne, dit Akim avec la liberté des vieux serviteurs; est-ce que c’est affaire à une barichnia?

M^{me} Erschoff hochait la tête avec douleur.

—C’était ton amie, Danilko, vous vous entendiez si bien! Ne l’oublie pas dans tes prières, enfant.

Le front baissé, les yeux fixés sur une pensée lointaine, Danilo était sombre.

—Allons, allons! Un jour de noce! gronda doucement Tatiana, et voilà que moi, vieille femme, je t’attriste! Va, mon fils, et sois heureux!

—Bénissez-moi, seigneuresse, implora le jeune homme qui plia le genou.

Tatiana Vassilievna étendit les bras.

—Que le Seigneur répande sa bénédiction sur toi et sur tes enfants jusqu’à la septième génération, dit-elle d’une voix grave.

Puis elle fit sur la tête du prosterné le double signe de croix grec, et tous trois, se tournant vers l’icône, s’inclinèrent avec le profond respect des Russes pour les choses saintes.

Le visage d’Akim lui-même, malgré son nez bourgeonnant qui semblait toujours vouloir conter quelque histoire facétieuse, était ému... Et lorsque Danilo franchit la clôture de la cour pour regagner, par le chemin le plus court, la chaumière d’Evlampia, au lieu de l’accompagner par les lazzis avec lesquels il avait accueilli sa venue tout à l’heure, le vieux se gratta l’oreille sous ses longs cheveux rudes, et jusqu’à trois fois cracha par terre.

IX

L’ALLÉE des noisetiers est baignée d’un jour fauve où miroitent çà et là, comme les sequins d’un collier, de petites taches de soleil. Dans les ornières, des feuilles rousses se meurent. On n’est qu’à la fin d’août, et cependant, vers la vesprée, l’automne se sent déjà.

Vêtue du costume de paysanne ruthène que depuis sa convalescence elle s’obstine à porter, Sacha longe en chantonnant le bord droit de la route.

Son visage atone ne reflète aucune pensée. Elle marche, marche, pressée, dirait-on, d’atteindre un but.

Sur sa tête, une couronne aux fleurs vives mêlées de rubans, s’épanouit et rend singulièrement pâle la fine peau de ses joues. C’est Viéra qui la lui a tressée, cette couronne, avec des œillets, de la verveine, des roses rouges; Viéra, qui, seule avec Vadim, possède le secret de l’idée fixe implantée au cerveau de l’idole, et qui, de peur d’irriter le mal en résistant aux caprices de sa sœur, fait docilement tout ce que celle-ci veut.

Mais si Viéra sait qu’un fiancé mystérieux habite le cœur d’Aleksandra, du moins en ignore-t-elle le nom que l’enfant n’a jamais prononcé. Elle croit, avec son cousin, que c’est un être imaginaire, un produit de rêves déments qui n’a ni corps ni visage. Et tant il est vrai que, le plus souvent, des faits et gestes de personnes chères, qui devraient prendre à nos yeux une importance capitale nous échappent, ni l’un ni l’autre des jeunes gens n’ont remarqué l’étrange expression des yeux verts, ni l’attention passionnée du visage de Sacha lorsque au second déjeuner M^{me} Erschoff a parlé de la visite de Danilo et du char qu’il allait falloir orner pour la noce; pas plus qu’ils n’ont pris garde au soin particulier de sa toilette de paysanne, cet après-midi-là, ni à sa recommandation de faire son diadème très beau. Comment, alors, se seraient-ils étonnés de voir l’idole reprendre vers trois heures le chemin de son obsédante forêt?

N’avait-elle pas depuis deux jours, malgré les prières de la faible M^{me} Erschoff et de Viéra, recommencé à courir par monts et par vaux, au risque de compromettre la bonne issue de sa convalescence?... Quant à la faire rester de force, il n’y fallait pas songer! Sa petite âme impérieuse avait devant la moindre résistance à ses caprices des révoltes dont s’effrayaient à bon droit sa mère, ses sœurs et le futur médecin. Et elle était défiante!... Une ablette ne fuit pas avec plus de souci les recherches du brochet vorace, qu’Aleksandra ne déroutait la surveillance des siens. Ils la laissaient donc aller à la grâce du fatalisme slave, confiant sa fragile personne au Dieu qui veille sur les oiseaux du ciel, et rassurés, du côté des hommes, par cette pieuse croyance russe qui fait, de tout être simple ou dément, une créature sacrée.

Sacha était allée d’abord à la chaumière d’Evlampia. Elle avait trouvé la vieille femme assise sur la «prizba», devant la porte, les yeux tout rouges d’avoir pleuré. Danilo venait de lui faire ses adieux. Il s’en était allé, par les chemins de traverse, quérir la télègue et les chevaux de la barinia avec lesquels il devait sur l’heure se rendre à Ermino pour la bénédiction du mariage qui, en Russie, se donne le soir.

—Et voilà, mon trésor; je suis seule! dit la douce paysanne; le fils m’a quittée.

—Oui! fit Sacha d’un air qui sait; puis elle sourit dans le vague.

—Il viendra demain, avec Ioulia, manger le borschtch.

—Avec Ioulia?

—Mais oui. N’empêche, ce ne sera qu’une visite! Comme un étranger, soupira la grand’mère.

—Avec Ioulia? répétait l’idole.

Et, tout bas, elle prononça ce nom trois fois de suite, comme pour trouver dans son intonation un sens qui, jusque-là, lui avait échappé. Soudain elle s’agita, son front s’illuminait d’un souvenir.

—Allons, c’est bon! Moi, je pars, dit-elle en tournant les talons. Adieu, mère!

—Et pourquoi, mon cœur, par miséricorde? Est-ce que tu ne pourrais pas?... Dieu puissant! songea la vieille femme, en se signant trois fois, lorsque l’idole eut disparu de l’enclos, légère comme une belette! Quels yeux elle avait aujourd’hui... Ah! seigneur!

Aleksandra, cependant, s’engage dans l’allée des noisetiers. Bien sûr, en se pressant un peu, elle pourra arriver à temps à Ermino pour la noce... sa noce... Et elle marche, marche, sans s’arrêter un instant, sous l’ombre douce de la voûte de feuillage... Autour d’elle, le calme est profond, la solitude pleine de mystère. Peu nombreux sont les véhicules qui troublent la paix du chemin, à cette heure recueillie, pour se rendre au bourg voisin. On dirait plutôt une allée de légende, une route s’ouvrant sur des pays de rêve...

Parfois, un panache roux s’agite parmi le feuillage du taillis, un corps agile se montre, une noisette encore verte dégringole de la branche... un pic frappe de son bec l’écorce qu’il veut percer... une grappe de sorbes s’égrène... le pédoncule trop mûr d’un de ces énormes champignons vénéneux que les Russes appellent «mouchkomors» se détache du sol et croule avec son parasol tacheté de blanc... Ce sont là les seules voix qui, avec le bruit des talons de cuivre et le chantonnement de l’idole, habitent en ce moment le chemin solitaire.

Mais bientôt l’ombre s’éclaircit; une large baie de lumière troue d’un côté les noisetiers alignés. Encore quelques pas, et Sacha va trouver sur sa droite un vaste endroit à ciel ouvert. C’est un silo, anciennement creusé pour préparer la braise avec les troncs d’essences communes qui ne valaient pas le transport comme bois, et qu’envahit, depuis son abandon, une folle végétation d’un vert plus frais que celui du feuillage d’alentour.

Des prunelliers aux fruits aigres agrippent aux talus leurs racines; des églantiers mettent sur ses bords la grâce de leurs corolles fragiles: au fond rampent des liserons, des ronces, du chèvrefeuille; et les digitales jaunes et roses, les œillets de velours, les marguerites aux pétales neigeux émergent de son herbe fuselée.

Aleksandra marche depuis une demi-heure et elle est affreusement lasse, la pauvre petite idole, car, depuis sa fièvre des jours derniers, une grande faiblesse de tout le corps et surtout de ses jambes lui est restée, et son accoutrement de paysanne auquel elle n’est point encore habituée la gêne... Elle a les pieds meurtris dans les bottes qu’un savetier du village lui a faites; sa jupe aux plis lourds pèse à ses hanches graciles, sa tête s’alourdit sous la couronne aux fleurs ardentes. Mais comment s’arrêter quand...

Soudain, un bruit lointain de clochettes frappe ses oreilles; un roulement sourd, d’abord, comme celui du tonnerre qui décroît, puis plus franc, annonce l’approche d’un véhicule; des piétinements de sabots ébranlent le sol, le clic-clac d’un fouet déchire l’air.

La petite idole s’arrête, se tourne tout d’une pièce. Son visage fatigué s’illumine...

Là-bas, au fond de l’allée, deux chevaux qu’elle connaît bien soulèvent un tourbillon de poussière, et derrière eux, dressé de toute sa hauteur, dans l’antique pose des conducteurs de chars, Danilo apparaît.

Son œil est vif, ses joues sont animées; entre ses dents saigne une rose rouge. Il a perdu, le fiancé de vingt ans, cette mélancolie sombre dont Tatiana avait dû le gronder ce matin même! L’ardeur frémissante des nobles bêtes qu’il mène semble être passée tout entière en lui... Il savoure sa course rapide dans cette allée où nul obstacle ne vient heurter les roues de sa télègue, ni dérouter les pas de ses chevaux, et ne sait plus qu’une chose, c’est qu’il est ivre d’air, que l’espace est à lui, que sa belle jeunesse saine vaut le triomphe d’un roi!...

Vêtu de ses habits de fête; sa chemise éclatante bouffant sous les broderies du kaftane entr’ouvert; l’écharpe pourpre aux reins; l’ample pantalon de drap bleu serré au dessous du mollet par des bottes luisantes, il a vraiment grand air, le petit-fils des cavaliers du steppe!

Sacha, dans la rapidité de la course, ne peut voir tout cela; mais elle a reconnu Danilo, c’est assez; et, plantée au milieu du chemin, dans la baie claire de la fosse, elle attend.

Le Petit-Russien, lui aussi, a remarqué, parmi la poussière que soulève la télègue, un habit de paysanne... Il veut maintenir ses chevaux. Vains efforts! Les bêtes ardentes énervées par trois jours d’écurie, lancées à fond de train par une main qu’ils sentent inexperte, ne veulent pas ralentir leur allure.

Danilo crie par trois fois:

—Béréguiss! (Garde-toi!)

Mais la paysanne ne bouge pas.

—Béréguiss! hurle le gars.

La route est déserte en cet endroit; si l’obstacle ne recule pas à l’instant même, il va être impossible, sans un miracle de Dieu de l’éviter. Et Danilo, dans un sursaut de terreur, voit un corps chaud de vie piétiné par les sabots de ses bêtes!...

—Béréguiss!

Ce dernier cri n’a plus rien d’humain!

Harrassée et souriante, Sacha reste immobile. Déjà les naseaux fumants du cheval de gauche la frôlent... Danilo la reconnaît!... D’un coup d’œil plus rapide que l’éclair, et dans lequel, cependant, un monde de pensées s’allume, il mesure l’abîme qui s’ouvre à pic au côté droit de la route, cingle ses bêtes, imprime aux rênes une violente secousse, et, baissant la tête comme pour éviter le coup dont le destin le menace, jette son attelage sur le côté...

Sacha est sauvée!

Mais à quel prix d’horreur et de dévoûment, grand Dieu!

Précipitée au fond de l’abîme, la télègue a rebondi comme en un spasme d’agonie et s’est couchée sur le côté. Le petit-fils d’Evlampia, à demi écrasé sous son poids, a reçu le choc d’une roue en pleine poitrine; il va mourir!... Un des chevaux est sauf. Dans la terreur du coup de fouet qui voulait l’entraîner vers la fosse, il a rompu ses traits et a pu sauter librement, retenu à peine par les liens frêles des rênes. Délivré de la domination de son guide, il escalade le talus moins abrupt du terrain opposé à la route, par lequel on amenait autrefois le bois dans le silo, et bondit vers la forêt...

L’autre bête, le poitrail défoncé par une souche qu’elle a rencontrée dans sa chute, les pattes de devant cassées, agonise, et ses hennissements de douleur rendent plus lugubre la scène de désolation!

Sacha, elle, n’a vu que la disparition de Danilo; elle ne s’est pas rendu compte du drame... Cela s’est fait si promptement qu’elle croit avoir rêvé! Ce n’est que lorsqu’elle voit s’ébrouer tout près d’elle, le cheval vagabond, qu’elle reprend un peu conscience...

—Danilko! appelle-t-elle d’une voix douce.

Un hennissement du cheval mourant lui répond.

—Danil...ko! fait-elle encore avec un peu d’impatience.

Rien. Si, pourtant, un faible râle; mais ce n’est pas là la voix familière de son Danilo. L’idole appelle une troisième fois.

—Da...nil...ko...!

—Aleksandra Piétrovna!

Quelqu’un a gémi ce nom au fond du silo! N’est-ce pas...? Eh si, c’est Danilo! C’est le chaste fiancé de sa démence!...

Sacha se traîne vers la fosse; elle voudrait y descendre, mais ses forces la trahissent: elle ne peut plus se mouvoir.

Alors, l’idole se laisse tomber tout de son long sur le bord du talus verdoyant, avance la tête en se retenant aux branches d’un prunellier, et plongeant ses regards dans l’abîme, embrasse d’un coup d’œil le spectacle tragique!

En ce moment, un éclair de raison, pareil aux lueurs vacillantes d’une lampe qui va s’éteindre, jaillit de son cerveau; elle comprend toute l’horreur de ce qui vient de se passer!

Sa fatigue disparaît. D’un bond elle se relève, descend en s’accrochant aux ronces la pente du silo, et vient tomber aux pieds de Danilo.

—Danilko!... ah! frère, frère, gémit-elle d’un accent où passent tous les sentiments de son âme lucide: l’épouvante, la pitié, une tendresse infinie! Ah! frère!...

Elle baisse le front blême, et sanglote.

—Ah! frère, frère!...

Danilo la regarde avec des yeux qui voient déjà la mort; il veut sourire, mais ses lèvres grimacent; il veut parler, mais dans l’effort qu’il fait, un flot de sang jaillit de sa poitrine par sa bouche, et va rejoindre, en un large sillon, l’écharpe, rouge comme lui, qui serre l’habit des noces... Jusqu’à trois fois, le corps tressaille des sursauts de l’agonie...; puis ce fut tout. Et la raison d’Aleksandra, avec le corps de Danilo, retomba dans le néant...

* * * * *

Akim revenait d’une course au village, lorsque, dévallant de la route qui faisait un coude non loin du parc de la datcha, un cheval aux traits brisés vint, après quelques ruades, s’arrêter presque devant lui. «Hé! mais, c’est le «brûlé!» se dit le vieux, étonné...

Puis, aussitôt, un sourire goguenard flotta sur les mille petites rides de ses joues, autour du nez en fête.

«Heu! heu! le maladroit!... Il n’a pas su tenir ses bêtes; cela n’arriverait pas avec Andreï...»

—Viens petit, no, no, tout doux?...

Une caresse sur la croupe en sueur, et Akim, tenant le brûlé par la bride, dépasse avec lui la grille ouverte de la villa.

Mais, chemin faisant, sa figure devient grave; deux ou trois fois il se gratte la tête près de l’oreille, et crache; puis il s’engage dans un second monologue:

«Et s’il y avait eu accident!... La télègue a pu verser... Il était sombre, ce matin, le gars, et un jour de noce, c’est un mauvais présage! J’ai tout de suite pensé à un malheur... Allons, il faut nous mettre à sa recherche.»—Mavra!

La vieille femme se montra sur le seuil de la buanderie; elle était occupée à savonner du linge. Quand elle vit le cheval au harnachement brisé, tenu par son mari, ses bras tout blancs de mousse s’élevèrent dans l’air, puis s’abaissèrent le long de son corps en un geste de surprise véhémente.

—Qu’est-ce que ça, mon petit pigeon, demanda-t-elle à Akim?

—Un cheval, baba, répondit le vieux d’un ton méprisant.

—Je sais bien; mais que signifie?...

—Assez parlé. Je t’ai appelée pour te dire que je vais à la recherche du neveu, et te charger, pendant ce temps-là, de porter ça à la barinia qui en a besoin. Tu lui diras que cela coûte deux roubles.

Akim tendit un paquet à sa femme.

—Pour le reste, continua-t-il, inutile!... On verra d’abord ce qu’il y a...

—Seigneur, fit Mavra en se signant.

—Eh! pas la peine de crier avant de savoir quoi; tu es une vraie chouette!

Ce disant, le vieux défit le harnais du brûlé, dont il ne laissa que le mors et la bride, lui donna quelques petites tapes sur l’encolure, saisit la crinière, et en cavalier consommé qu’il était, lui, l’ancien cosaque de la garde, s’élança d’un bond encore souple sur le dos nu de la bête.

En quelques minutes, il eut franchi la distance qui séparait la datcha de la route communale. Les branches des noisetiers se rejoignent au-dessus de sa tête; les profondeurs du chemin retentissent sous les sabots de son cheval... Ah! ces Russes! Lui aussi, le vieux, il oublie presque le but de sa course. Penché sur le cou de sa monture qui galope dans un tourbillon de poussière, il se grise de vitesse. Il va, va toujours... Rien de suspect... A sa droite le taillis se troue de lumière; eh! il le connaît bien, le silo à la braise!... Il va passer... Il passe... Mais soudain, d’une de ces savantes pressions des genoux, dont les cosaques ont le secret, il imprime à sa bête un prompt mouvement de volte. Ses yeux troubles d’ivrogne ont vu là, dans le fond de la fosse, une masse informe qui gît comme un monstre écroulé. Serait-ce possible que ce fût...? Akim sent une main sournoise lui serrer le cœur. Il s’approche de l’endroit où le sable affaissé fait au bord de la route une vaste échancrure... Allons! plus de doute; c’est bien la télègue, le rouan, et, chose mille fois horrible! le cadavre sanglant du petit-neveu de sa femme!

Mais cette paysanne assise là, auprès de lui et qui ne bouge pas?... Peuh! ces babas!...

Akim saute à terre, attache son cheval à la branche la plus vigoureuse d’un noisetier, et dégringole le long du talus.

—Aleksandra Piétrovna!

Ce cri a jailli de sa bouche. L’idole tourne la tête vers lui, met un doigt sur ses lèvres et fait signe en souriant de ne pas la troubler. Le vieux ne comprend plus...

La tête découverte, il se tient à deux pas du sinistre groupe, et ses yeux sont plus épouvantés, peut-être, devant l’attitude de la barichnia, que quelques secondes auparavant, lorsqu’ils ont découvert le spectacle d’horreur.

Assise sur le bord du char renversé, auprès du corps inerte de Danilo, Sacha suit devant elle un rêve dont le charme se reflète dans les prunelles ravies. Ses pieds ballants tapotent en mesure l’osier tressé de la télègue; ses doigts jouent avec des tiges de fleurs fanées rassemblées dans le creux de ses genoux; de temps à autre elle balance son buste, hoche la tête et murmure, comme en un accompagnement, l’air d’une vague chanson...

—C’est beau! dit-elle à Akim au bout d’un moment... C’est le tzigane qui raccommode les samovars... Mais qu’importe? Tu ne sais pas, tu ne comprends pas comment j’aime!...

Le vieux saisit maintenant: il crache jusqu’à trois fois par terre.

—Permettez, Aleksandra Piétrovna, dit-il en s’approchant de sa jeune maîtresse, nous allons rentrer à la maison.

—Et pourquoi? Nous n’avons pas fini.

—C’est qu’il est malade, lui, très malade; il faut le ramener à sa khata.

—Malade?...